IV HE-NHY MURGER
Mûrger aimait à dépeindre la mort, la mort douce surtout. Il endormait ses héroïnes, il les drapait dans le linceul; il leur donnait le baiser d'adieu, et faisait du cadavre une statue qu'on pouvait contempler sans elfroi et dont on aimait à se souvenir : ainsi, Minii et Francine de La Fie de bohème.
Parfois, cependant, il décrivait des morts terribles, conuue la mort de la Lizon dans le Sabot rowje; des maladies poignantes, comme dans le Stabal Mater; des enlerremenls, comme dans la Biographie d'un inconnu.
A côté de cette sensibilité exquise qui poussait le poëte à montrer les misères humaines en les adoucissant pour ainsi dire avec son cœur et son style charmant, il avait des élans de gaieté, d'esprit et d'humour qui partaient comme des fusées et éclataient en gerbes élincelantes. ÎS'ul enfin, mieux que lui, ne savait faire un mol, et — contrairement à ceux qui ont celte faculté, -— jamais Mûrger ne fit un mot méchant.
Au mois d'août ISoS, Miirger reçut du ministre d'État la croix de la Légion d'honneur. « Le ministre est charmant, disait-il; il sait que je suis chasseur, cl il me décore la veille de la chasse. »
Mûrger reçut la croix avec une joie véritable. 11 la désirait depuis longtemps, et il avait raison, puisqu'il la méritait. Presque tous ses confrères le félicitèrent chaudement et sincèrement sur sa nomination. Les autres n'y tirent pas seulement attention; il leur semblait, à ceux-là, que Mûrger portail le ruban rouge depuis dix ans.
(Juand cette distinction lui arriva, elle ne lui donna pas la morgue du parvenu, l'impertinence de Timpuissant : il resta toujours franc, toujours bon, toujours Mûrger.
Peu de temps après sa nomination, il fut invité à un bal du ministre de l'instruction publique. Le soir, il se disposait à s'y rendre, lorsqu'il s'aperçut que son ruban était tellement usé et passé, qu'il ne pouvait décemment le mettre. — « Achèles-cn un autre, » lui dit un de ses amis. — « Eh ! mon cher, un ruban rouge coûte dix sous. » — « Eh bien? » — « Lh bien! pour avoir dix sous dans ma poche, il me manque... juste cinquante centimes! »
L'ami acheta un ruban neuf à Mûrger, et le nouveau chevalier put aller au bal.
Ce détail peint bien Mûrger : « le poëte de la pauvreté, » conmie a dit i*. de Saint-Victor. « Elle s'était emparée de toute sa jeunesse, ajoute le criti(jue de la Préside; il avait fini par l'accepter avec une résignation mélancolique et moqueuse. La pauvreté devint bientôt sa muse; c'est d'elle qu'il tient ce rire mouillé de larmes qui est la physionomie de son talent. »
Au même bal, un écrivain, fraîchement décoré d'un ordre étranger accosta Mûrger en disant :
— « Nous voilà décorés tous les deux !
— » Oui, répliqua Mûrger en approchant son ruban écarlate du ruban jaune et l)leu de son interlocuteur, mais ce n'est pas le même rouge. »
Mûrger ne travaillait pas asbidùment : — « Il y a des années où l'on n'est pas en train, » disait-il.
Du reste, il n'était pas ambitieux :
« A quoi bon me lever matin? Je sais bien qu'avec un peu plus de peine j'arriverais à être reconnu pour un dieu en habit noir. Mais qu'est-ce que cela? Et d'ailleurs n'a-t-on pas dit avec raison que les dieux ne sont plus que des hommes quand ils sont amoureux. Or, je suis toujours amoureux! »
Cependant, dans les dernières années de sa vie, il parlait souvent de l'Académie. C'était une de ses constantes préoccupations. Et il en arrivait parfois, le croirait-on, à regretter d'avoir fait sa Fie de bohème. «Diable de livre! disait-il alors, c'est lui qui m'empêchera de passer le pont des Arts! »
Et Mûrger disait vrai. Pour avoir écrit la Fie de bohème, il a souvent été pris pour un paresseux à cheveux longs, à toilettes sordides et à mœurs douteuses. Il y a des gens qui ne comprennent pas qu'on puisse traverser une rue boueuse sans se crotter et qui oublient qu'il y a des trottoirs dans le quartier latin.
Non, Mûrger n'était pas un bohème : sa mise, sans être recherchée, était celle d'un homme connue il faut; ses manières étaient celles d'un homme du monde; sa conversation, toujours spirituelle, n'est jamais tombée dans la trivialité de
HENRY MURGliR v
l'argot artistique. Jamais il n'a dit un mot qui n'eût pu être entendu par les personnes les plus scrupuleuses. Son dictionnaire était celui de la bonne compagnie.
Presque toujours, il restait à Mariette, gonlil petit village enfoui sous les grands arbres de la forcit de Fontainebleau. 11 avait primitivement loué une petite chambre dans une auberge de l'endroit, auberge fameuse, illustrée par les peintres les plus célèbres de notre époque.
Mais plus tard, Mùrger voulut se passer la fantaisie de devenir propriétaire. Et, non sans peine, il parvint à se faire bAtir une maisonnette, très-humble et très-modeste, en vérité, mais qu'il aimait à la folie.
Il vivait là en vrai chasseur. Nous devons dire que la chasse était pour lui une passion malheureuse : jamais, au grand jamais, il ne parvint à tuer le moindre perdreau ou le plus maigre lapin. Il était d'une maladresse rare, et puis il faisait des mots au gibier, et le gibier tenait à ne pas se faire tuer pour pouvoir les entendre.
(I Les bécasses commencent à arriver, écrivait-il un jour à l'un de ses amis. On en a déjà tué trois ou quatre; inutile de vous dire que je suis étranger à ces meurtres. Ai rivez donc vite, il y a encore du faisan dans nos taillis. Je vous présenterai à un vieux coq que j'ai respectueusement manqué cinq fois. Aussi, maintenant qu'il me connaît, ne se dérange-t-il plus sur mon passage. »
Chassant un jour avec quelques camarades, il s'arrêta devant le verdoyant cimetière de Montigny : — « Si je meurs, dit-il en riant, mettez-moi là, vous me rencontrerez dans vos chasses et vous déposerez quelquefois sur ma tombe un perdreau d'honneur !»
Vers le mois de décembre ISGO, il se sentit indisposé. « Soigne-toi,» lui dirent ses amis. — « Ma foi, non! répondit-il. Quand je suis malade, je ti'aite mes | maladies par l'indifférence, et je les guéris par le mépris. » (
A cette époque, il avait beaucoup de travaux; il passa plusieurs nuits. Pour lutter contre le sommeil, il absorba des litres de café noir, et son indisposition augmenta.
Quinze jours avant sa mort, par un temps froid et brumeux, nous le rencontrâmes sur le boulevard.
« Je me sens tout malade, nous dit-il. Et puis j'ai, depuis quelques jours, à la lèvre, un petit bobo qui magace énormément. » En ell'et, à sa lèvre supérieure, nous remarquâmes un bouton ou plutôt une tache noire d'un effet singulier. — « (l'est de l'échautTement, » dit-il; et il nous quitta en ajoutant : — « Quelle bète d'époque que l'hiver, le soleil lui-même a l'air d'avoir le nez rouge. »
Le soir de ce jour-là, il dînait avec quelques amis; après le repas, on voulut le retenir, mais il s'excusa.
— Non, dit-il, je suis fatigué; je me sens mal à l'aise; je vais me coucher. Il alla se coucher pour ne plus se relever.
Le lendemain, une douleur aiguë le réveilla en sursaut. 11 sentit dans lajambe gauche comme un nerf qui se roidissait d'une façon inusitée et se brisait ensuite en engourdissant totalement le membre.
— Bon, dit-il, j'ai la goutte; je ne pourrai plus chasser. Qu'est-ce que tu penseras de moi, mon pauvre Ramoneau?
Ramoneau était son chien, et Mûrger affectionnait beaucoup cet innocent complice de ses chasses inoifensives.
Les amis de Mûrger vinrent le voir et envoyèrent chercher un médecin.
Le docteur Piogey constata une artérite qui devait rapidement déterminer « la mortification du munbre. » Mûrger ignorait cette terrible sentence; il avait des craintes vagues en voyant ses confrères, ses amis, ses camarades se succéder sans interruption auprès de son lit. Il savait bien qu'il était aimé, mais il ne se doutait pas encore de la gravité de sa maladie, et ces marques de sympathie pour une indisposition qu'il croyait légère lui causaient une satisfaction infinie.
La maladie empira, il y eut une consultation de médecins.
Quelle terrible séance fut celle-là!
Les gens de l'art qui se consultent sur la vie ou la mort d'un inconnu, n'ont point d'émotion et remplissent leur mandat avec calme. Il n'ont aucune douleur