‹ Les femmes de MürgerChapitre 17 sur 17 · ROSE U · texte numérisé non relu

ROSE U

l'autre n'avaient encore reçu de leçons. Mais cet art-là s'apprend sans maître.

Le poëte ne savait faire que des vers; Rose ne savait que coudre des robes. Pendant que la jeune fille travaillait, l'amoureux se mettait à ses pieds et rimait à cœur perdu.

Souvent Rose lui demandait ce qu'il voulait dire; et il fallait que le poëte fût bien amoureux puisqu'il ne se fâchait pas, — car la demande de la grisette était souvent une terrible critique des vers de son amant.

— Ah! ah! ah! s'écriait parfois la folle enfant en se pâm.ant de rire ; c'est drôle comme tout, ces machines-là! Sur quel air ça se chante-t-il?

Un jour, le poëte, qui était plus pédant qu'amoureux, — puisqu'il rimait ses impressions, — se fâcha tout rouge; il prétendit que Rose se moquait de lui, prit son chapeau, et ne revint plus. — L'imbécile!

La jeune fille le pleura quelque temps; puis, ayant trouvé Armand, elle ne tarda pas à se consoler.

Armand, il est vrai, ne lui récita pas de vers et ne la prit pas au sérieiix, comme le jeune poëte; il en fit tout bonnement sa maîtresse. Elle fut chargée d'égayer ses heures perdues; ce fut pour lui im instrument de plaisir dont il jouait quand il avait le temps. Quanta l'amour, il n'en fut pas question entre eux ; à quoi bon, c'est du temps perdu que de dire qu'on s'aime quand on peut se le prouver.

Pourtant Rose l'aimait. Lorsque, conduite au bal par un ami d'Armand, elle aperçut son amant au bras de madame Olympe, elle rugit, la grisette, et réclama son bien avec autant d'éloquence qu'un grand avocat.

Comme elle le sut plus tard, cette fausse infidélité était une vengeance. Mais nous conseillons à Armand de ne pas recommencer des épreuves de ce genre, car il pourrait se faire qu'en voulant se venger de l'une, il risquât fort de perdre l'autre.

Quand Rose quittera Armand,— ce qui arrivera un jour ou l'autre, — si ce n'est déjà arrivé, — elle tombera indubitablement dans la finance ou le commerce. Le calicot ou le boursier qui la prendra lui fera cadeau d'un beau chapeau, d'une belle robe et d'une paire de gants.

Les gants la gêneront, elles les ôtera.

L'amant verra alors au bout de son doigt du milieu une petite tache noire causée par les piqûres d'aiguille : la décoration du travail!

Comme cela est peu joli, il lui enjoindra de quitter son atelier; il remplacera son salaire par une pension modique, mais suffisante. Les doigts de Rose deviendront blancs, la tache noire disparaîtra; mais l'ennui viendra lui tenir compagnie.

L'ennui est un mauvais conseiller; en peu de temps, il aura corrompu la jeune fille. Elle s'achètera un jeu de cartes pour le chasser, et se fera des réussites pour savoir si elle est aimée. Pendant cette occupation, une amie viendra la visiter; après une demi-heure de bavardage, elles feront une partie de besigue, et pour peu que dans la journée quelques visiteurs ou visiteuses surviennent, le besigue se changera en lansquenet.

Une fois cette innocente habitude prise. Rose, jadis grisette, aujourd'hui lorette, sera tout étonnée de voir que son petit cœur ne bat plus; mais cela ne l'affligera guère, parce qu'elle ne s'ennuie plus.

Mais, croyez-nous, petite Rose, après avoir usé quelques milliers de jeux de cartes, un jour que vous n'aurez pas de quoi mettre sur le tapis et que personne ne voudra plus répondre pour vous, vous vous souviendrez du temps où vous tiriez l'aiguille... vous songerez peutêtre à la reprendre pour ne pas mourir de faim... et dans votre lit solitaire vous rêverez à Armand et au jeune poëte dont vous ne compreniez pas les vers.

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