ROSE
lADAME olympe)
Rose est une petite couturière toute gentille, toute mignonne, toute gaie, qui ne semble avoir été mise sur la terre que pour faire battre les cœurs de vingt ans.
Elle n'est ni fille ni femme, ni amoureuse ni adorée, ni bête ni spirituelle, ni riche ni pauvre, ni honnête ni perdue. Elle est tout cela à la fois.
Elle est oiseau.
Comme l'oiseau, elle mange peu et chante beaucoup; comme lui, elle caquette et sautille; — elle a son insouciance et son éternelle gaieté. C'est à croire qu'elle est d'un sexe tout particulier, qui commence à seize ans et finit à vingt.
D'où sort-elle?
Ou nous nous trompons fort, sa mère est concierge, et son père cordonnier. Elle fut élevée dans une loge, au milieu des cancans, des intrigues, des semelles trouées et des clefs de toutes sortes. Sa gentillesse l'ayant rendue sympathique à tous les locataires, le premier se chargea de son apprentissage, le second de sa modeste toilette, le troisième lui envoya des bonbons, le quatrième des rubans, et le cinquième des baisers.
Bref, en peu de temps, elle eut à la fois un état, une toilette et un amoureux!
Quant au père, il ressemelait toujours. Quant à la mère, elle causait avec sa pie et tirait le cordon.
Lorsqu'elle sut son état et gagna quelques sous, Rose se mit dans ses meubles! Un lit de fer, une chaise, une glace, un pot à eau et une petite table garnirent sa mansarde. — Sur le bord de la gouttière, elle mit des pots à fleurs, derrière lesquels elle se cacha l'été, et espionna le voisinage sans pouvoir être vue. Nous avons oublié de regarder dans le tiroir de la table. — Soyons indiscrets!
Voici un peigne, une brosse, un pot de pommade, des épingles à cheveux... Fouillons encore : — Voici du papier à cigarettes! — oh! oh! — un vieux loup de velours! — eh ! eh ! — Ciel ! — un roman de Paul de Rock! — ah! ah!
C'est donc cela, Rose mignonne, que vous vous frottiez tant les yeux ce matin en sortant de votre couchette! Vous avez lu très-tard dans votre lit. — Oui, vous avez épelé ce roman badin... Au fait, quel est son titre? — l'Atjnès de Belletille! — Qui vous a prêté ce livre?
Eh! mon Dieu! c'est Armand, un journaliste, son amoureux.
Armand était courtisé par une grande dame, madame Olympe, — à laquelle nous avons consacré un chapitre spécial dans ces études, — et le jeune littérateur préférait sa petite Rose à toutes les comtesses du monde. Il trouvait, — et il avait raison, — qu'une jolie fille rieuse et bien portante valait cent fois mieux qu'une grande dame.
Tous les ans, à l'époque du carnaval, il se faisait un plaisir de sauter du salon aristocratique dans la salle de danse du peuple ; il passait volontiers du comme il faut au mauvais ton, et trouvait que l'indienne et le clinquant n'avaient pas moins de valeur que la soie et les diamants... — sur le corps d'une jolie femme, entendons-nous.
L'amour de ces contrastes avait mûri son jugement et lui faisait voir les choses sous leur véritable aspect. — Dans cette étude profonde et pittoresque du revers de la médaille, il avait trouvé la femme toujours la même.
— Oui, disait-il, j'ai souvent, dans la même nuit, dansé une redowa dans un salon du faubourg Saint-Germain et un quadrille au Prado. Ici j'ai serré dans mes bras une duchesse orgueilleuse; deux heures plus tard, je chiffonnais la robe de sa femme de chambre. J'ai courtisé l'une et l'autre à peu près de la même façon. Elles se sont défendues toutes deux de la même manière : la duchesse craignait son mari ; la femme de chambre craignait sa maîtresse. A toutes deux j'ai fait des
ROSE llo
compliments, et touti^sdeux ont souri. I/iiik; a résisté un mois, l'autre huit jours. — Il est résulté de mes observations que la femme de chambre valait mieux que sa maîtresse; et ayant poussé plus loin mes études, j'ai trouvé qu'une grisette valait encore mieux qu'une femme de chambre. Voilà pourquoi je préfère Rose!
Rose n'avait pas poussé ses études physiologiques et psychologiques si loin. Elle aimait Armand parce qu'il était jeune, beau garçon, spirituel et amusant. Oh! la grisette! comme elle est amie de la gaieté! comme elle aime à montrer ses petites dents blanches, à retrousser ses petites lèvres roses, à causer, à interroger! comnie sa naïveté est charmante!
Il faut la voir au spectacle, ouvrant de grands yeux, écoutant avec attention, suivre toutes les péripéties du mélodrame. Elle tremble de tout son petit corps lorsque le traître entre en scène; elle admire le premier rôle, qui débite emphatiquement ses longues tirades; elle pleure au récit des infortunes de la jeune femme persécutée, et essuyant promptement ses larmes, elle rit de tout son cœur quand le comique fait ses grimaces et dit ses bons mots.
Que d'émotions diverses dans une soirée! Elle en parlera pendant un mois!
Dans l'entr'acte, elle a mangé des marrons et bu un verre de coco! Quelle fête!
Aussi aime-t-elle le théâtre.
Une de ses ambitions est de jouer la comédie. On a de belles robes de soie, des corsages de velours, des bijoux ; les acteurs, vêtus comme des princes, vous font la cour; tout le monde vous admire!... Et puis on se met sur la figure du rouge et du blanc avec une petite peau de cygne bien douce... Quelquefois on boit du Champagne en scène!
Oh! le théâtre! séjour des illusions pour les spectateurs; hélas! et des désillusions pour les acteurs!
Garde tes couleurs et ta santé, jeune fille, ne crois pas à tous ces mensonges dorés! Vois : ce brillant palais est en toile peinte; ces magnifiques bijoux sont en cuivre ; les phrases que tu entends sont aussi pompeuses que vides de sens, et cette belle ingénue que tu trouvais si jolie est grêlée. Tout est faux ici ; rentre dans ta mansarde, où tu dors si bien, tu n'as pas de rôle à étudier. Couds les robes des
actrices, mais ne les porte pas, elles sont lourdes sur les épaules,
A côté du théâtre, et presque au même degré, la grisette aime le bal.
Mais elle aime le bal pour la danse seulement. Plus tard, quand elle aura vécu, quand ses vingt-deux ans seront sonnés, elle perdra sa naïveté, sa simplicité et une grande partie de son cœur. Elle ne viendra plus au bal par plaisir, elle y viendra pour affaires.
Regardez-la aujourd'hui.
Elle danse avec frénésie, son œil est animé, ses cheveux sont ébouriffés, sa joue rouge et brûlante; elleva,vient, saute, rit, chante; elle passe d'un cavalier à un autre sans préférence ; elle n'a plus d'amants, elle a des danseurs ! La musique l'enivre; les lumières, les glaces, les dorures l'éblouissent; ce n'est plus la petite couturière qui travaille dans sa mansarde, au coin de sa fenêtre, derrière les touffes des gobéas : c'est un papillon, une bacchante, la déesse de la danse et du plaisir elle-même!
Bientôt le bal finit; elle n"a point de coupé à la porte ; elle ne va pas souper au café Anglais ou à la Maison d'or; elle reprend au vestiaire son petit manteau, qu'elle a déposé en entrant; elle donne le bras à son amant, et regagne à pied son humble domicile. Quelquefois, en passant devant un pâtissier, elle désire manger un gâteau; mais son désir ne va pas jusqu'à la demande, et si l'amant ne l'a pas deviné, elle se console rapidement.
Pourtant, il ne faudrait pas croire qu'elle n'est pas gourmande. Si, au contraire; mais ses caprices sont modestes : du flan, de la galette, une brioche, telles sont ses friandises. Une orange la comble de joie, et si, par hasard, elle a mangé une glace à la vanille, elle le dit à toutes ses amies et même à sa portière en rentrant.
Nous ne pouvons dissimuler à nos lecteurs que ce type se perd de jour en jour; dans dix ans d'ici, le mot grisette sera rayé du dictionnaire, et cela se comprend : jadis, les femmes se faisaient gloire de se contenter de peu ; aujourd'hui, elles affectent de ne pouvoir se contenter de beaucoup.
Rose ne débuta pas dans le monde amoureux avec Armand, l'homme de lettres; ce fut un jeune poëte qui lui apprit à lire et à aimer, — ou plutôt ils apprirent à aimer ensemble, car ni l'un ni