‹ Les femmes de théâtreChapitre 13 sur 14 · NOUVELLE PAR J. A · texte numérisé non relu

NOUVELLE PAR J. A

Il y a de cela une dizaine d'années. J'achevais ma philosophie à l'université de ***. Nous venions d'entrer en vacances; l'année avait été studieuse, les examens laborieux, les professeurs ennuyeux ; tous successivement nous avions pris la volée aux quatre points cardinaux.

Pour moi, je voyageais dans la Suisse française. Vous savez qu'en voyage il faut peu de chose pour rire, bien moins encore pour écrire de quoi l'on a ri, et absolument rien, je crois, pour persuader au public qu'on est, tout comme un autre, un héros à illustrer. En voyage, les aventures pleuvent; l'imprévu abonde. Quand ce ne serait que les bonnes auberges qu'on trouve çà et là sur la route; un hôtelier honnête; une paysanne jolie, encadrée dans un joli paysage; quand l'imprévu surgirait sous la forme d'une ruine, d'un vieux donjon non inscrit sur l'itinéraire ; d'un ami qu'on rencontre, pique en main,

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sur la crête d'un glacier, à quelques mille pieds au-dessus du niveau de la rue Vi vienne, alors la surprise se peut décorer vaguement du titre d'aventure, et il est presque permis d'en faire part à ses contemporains.

J'étais donc en voyage. Je venais de sortir de Lausanne, me dirigeant sur Bâle, le sac au dos, guêtres aux jambes et la télé brisée par un séjour d'une semaine dans la ville, heureux de revoir des arbres, du soleil, de la poussière même, joyeux de respirer l'air pur qui descendait par bouffées des montagnes, de regarder de temps en temps derrière moi s'agrandir l'horizon et se dérouler la chaîne des Alpes qui enserre le lac de Genève.

C'était un soir de juin ou de juillet. La journée avait été chaude, mais le soleil au déclin perdait graduellement sa force et allongeait péniblement ses derniers rayons dans la campagne. Tout me promettait un spectacle magnifique, un couchant enflammé, une nuitétoilée.

Depuis une heure, je cheminais tète nue, aspirant la première fraîcheur du soir , lorsqu'au tournant d'un mamelon, j'entendis un bruit de chevaux et j'aperçus à cent pas, et venant à ma rencontre, une énorme diligence dont l'attelage gravissait, en soufflant et suant, la pente roide du coteau.

Un voyage, pour l'amateur, un peu musard de sa nature, la rencontre d'une diligence est une véritable bonne fortune.

Vous êtes-vous trouvé dans ce cas ? J'aime à le croire. Une instinctive curiosité, convenez-en, vous immobilise

au bord de la route, assez prudemment à l'écart pour n'être pas broyé, assez commodément aussi pour jeter un coup d'œil indiscret dans l'intérieur de la lourde machine qui s'enfuit.

C'est toujours ce que je fais. Du moins n'y manquai-je pas cette fois, et je fus servi à souhait : car la pente devenant plus rapide, les chevaux s'étaient ralentis, et je pus à loisir égarer dans le coupé un regard investigateur. Je ne vis pas grand'chose, mais je crus entendre un bruit de rire étouffé partir du fond du véhicule.

Les chevaux allaient à mon pas ; je suivis un peu, et mes yeux s'écarquillèrent d'une façon démesurée.

— Il est charmant, ce jeune homme, disait une voix qui bien certainement appartenait à la même bouche que l'éclat de rire, et dont l'accent arrivait confusément à mon oreille ; il est charmant ! Il serait à croquer avec son bâton sous le bras, ses cheveux au vent. Mais voyez donc, Judith, je vous en prie !

J'étais seul sur la route ; il est donc incontestable que cette plaisanterie s'appliquait à ma personne. Les convenances sociales ont assigné à la femme un rôle de réserve si prononcé, que l'on comprendra facilement pourquoi je fus démesurément surpris d'une telle liberté d'allures. Je jugeai toutefois qu'un ridicule quelconque avait motivé contre moi cet accès de joie outrée. C'est ce qu'il fallait approfondir.

11 faut vous dire auparavant qu'à cette période démon extrême jeunesse, je professais une souveraine confiance

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en moi-même ainsi que les plus dangereuses théories sur la vertu des femmes. 11 y a un âge où l'on appartient invinciblement à l'école du scepticisme. J'avais alors sur l'amour, pur exemple, l'esprit meublé d'un certain nombre de dilemmes fort réjouissants, puisés dans l'arsenal de Stendhal, et que je m'étais appropriés, attendant avec fièvre l'occasion de les mettre à profit. J'avais été peu assidu au culte d'Épictète, le plus désespérant des résignés, et je n'avais pas fait encore ample récolte de patience, ce fruit amer et tardif de l'arbre de la philosophie.

J'aurais donc été désespéré d'en rester là, lorsque tout semblait me promettre une piquante aventure.

Cependant les chevaux avaient repris le trot. Comme un lion., je courus au combat, je sautai sur le marchepied, et, me cramponnant à la portière de la voiture, je regardai de près mon ennemi. Use dissimulait lâchement derrière un voile bleu et épais. A ma brusque apparition, ce voile bleu fit un mouvement de retraite. A côté de lui se trouvait une jeune fille au nez espiègle, à l'œil mutin et que je n'eus pas de peine à classer au rang des Marinettes et des Mariions.

Ce n'est point à elle que je m'adressai.

— Vous m'avez fait l'honneur de parler de moi, dis-je de l'accent le plus humble. Puis-je savoir, Madame, ce qui me vaut cet honneur?

Le voilebleu ne broncha pas. Seulement les petits éclats de rire, à grand'peine contenus, continuèrent de plus bel le.

— Il me semble, repris-je, que vous avez exprimé le désir de me croquer. Voyons, Madame, quelle pose préférez-vous ? Pour vous être agréable, il n'en est pas qu'on ne prendrait. Je vous offre de sauter sur la croupe du cheval que voici et de m'y tenir sur un seul pied, comme l'écuyer de M. Franconi.

Ces propositions équilibristes n'eurent aucun succès; mes traits ne portaient pas. On riait toujours, mais pas une parole. Je dus continuer pendant quelques minutes sur le même .ton, espérant qu'on se fâcherait, dans tous les cas bien décidé à ne pas lâcher prise.

Un entêtement si prolongé méritait pourtant une récompense. Peu à peu le voile bleu se souleva, je distinguai un menton, une bouche, un nez, des yeux!... ma plume ne trouve pas d'épithète! Il me faudrait dévaliser quelque romancier fantaisiste, ou décrocher une miniature de Lawrence, et encore je ne réussirais pas, je crois, à vous donner une idée de cette créature éblouissante. Quand le voile eut disparu, je ne vis plus que deux yeux noirs se fixer, brillants de colère, sur les miens.

J'attendais un orage, quelque parole boudeuse; j'étais déjà subjugué.

Mais, au lieu de me répondre, môme par une impertinence qui m'aurait au moins donné prise, on se contenta de hausser imperceptiblement les épaules, et l'on se retourna du côté de Judith.

De plus en plus, cependant, j'étais déterminé à tenir bon ; que diable ! je n'avais pas en face de moi quelque

princesse voyageant incognito, la chose était facile à voir. Ce pouvait être fort bien une jeune bourgeoise en vacances, une marchande de modes en tournée; et pourtant, duchesse à vingt-quatre quartiers, la jeune femme eût été difficilement plus belle.

Le crépuscule tombait; je m'installai solidement sur le marchepied de la voiture. Nous étions à un quart de lieue de Lausanne. Pour charmer le temps, la mystérieuse enfant se mit tout à coup à parler eu anglais à sa suivante. Je ne sais pas un traître mot de la langue de Shakespeare ; je fus d'autant plus humilié de me sentir inférieur à ces deux simples créatures. Décidément, ce n'était point une marchande de modes — et c'était plus qu'une petite bourgeoise. A ses gestes, à son accent, elle me parut aussi vivement contrariée en anglais qu'en français. De temps en temps, un regard chargé de colère m'arrivait en plein visage; je répondais régulièrement par un sourire.

Ma position, néanmoins, touchait au ridicule. Je vous atteste que, si je n'avais tenu à effacer la mauvaise impression produite par mon entrée en campagne, et, de plus, à savoir ce qu'était décidément cette vierge folle, j'aurais abandonné la place.

Il fallait donc parler a tout prix, ou sauter parterre, au risque de se rompre le cou ; et bien mieux, en parlant, il fallait montrer quelque esprit.

— Je pense, Madame, repris-jc bientôt, à un commentaire qu'on pourrait mettre au bas de votre croquis, lors-

que vous m'aurez fait l'honneur de m'indiquer le jour de la première séance.

Enfin ses yeux se tournèrent à demi vers moi.

— En vérité, Monsieur, me dit-elle, je commence à regretter bien fort l'imprudence que j'ai eue de parler un peu haut. Voudriez-vous m'en faire repentir encore longtemps ?

— Oh ! Madame, je serais désolé si vous en veniez à quelque extrémité. Je ne demande que la réalisation de votre charmante promesse.

— Je vois, Monsieur, que vous exigez des excuses. Mon apostrophe de tout à l'heure, je l'avoue, a été un peu... légère...

— Point, Madame; oh ! une vraie misère ! Cette circonstance me ravit môme, puis qu'elle m'a procuré le plaisir de vous connaître.

— Alors, Monsieur, si c'est tout ce que vous espériez, je ne vous retiens plus. La soirée est fraîche, et vous êtes exposé au grand air.

Tant de sollicitude ne me toucha pas. Je repris de plus belle :

— Madame, je vous l'ai dit, il faut que vous me croquiez; c'est mon dernier mot.

— Mon Dieu, Monsieur, je ne sais réellement quel mot trouver pour caractériser votre conduite à mon égard. Une pareille... insistance devient... fatigante. Faut-il ajouter que je vais à Lausanne... retrouver mon mari?

Oh !... fis-je en souriant très-impertinemment.

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Une femme marié'' se fût révoltée à mon exclamation: elle chercha tout simplement à me prouver la vérité de son assertion :

— Savez-vous qu'il est très-susceptible, mon mari?

— Peut-être. Mais si j'entre en relations avec lui d'une manière aussi originale qu'avec vous, je réponds qu'il ne s'en formalisera pas.

— Allons, Monsieur, je vous laisse partir, cette fois. Sans rancune ! Vous avez probablement des affaires...

— Aucune! je voyage par agrément, et vous conviendrez, Madame, que ce moment ne me laisse rien à désirer.

— Plût à Dieu que j'en pusse dire autant !

Mes madrigaux, on le voit, n'avaient pas le moindre succès! De plus, à chacun d'eux, j'avalais outrageusement la poussière de la route.

— Monsieur, je vous en prie, votre dernier mot?...

— Je veux être croqué. J'ai votre parole, advienne que pourra !

Je dus, à cette déclaration, ajouter un geste bien particulier, car elle éclata de rire, de ce même rire qui m'avait si violemment indisposé la première fois. Seulement j'aperçus, sous ces lèvres mutines, deux rangées de dents blanches qui me mordirent au cœur.

Je pensai avoir dit quelque bonne sottise.

— Allons ! j'ai ri, me. voilà désarmée. Monsieur, vous avez devant vous la créature la plus malheureuse du inonde. Je ris toujours, c'est une maladie...

— Oui, mais très-gaie.

— Tenez, vous ne savez pas ce qui me met en joie, maintenant?

— Je n'ose m'en douter.

— Eh bien ! c'est de vous voir dans une posture... Mon Dieu ! regardez donc, Judith, c'est d'un style !...

Pas n'était besoin de le lui dire. Les grands yeux de la soubrette étaient dûment attachés sur moi. Les deux femmes se renversèrent dans le fond de la voiture, agitées par un fou rire convulsif qui acheva de m'exaspérer.

— Judith, prêtez donc un miroir à Monsieur ! Judith tira une glace enchâssée dans un nécessaire de voyage, et me la présenta. J'y lançai rapidement un coup d'œil.

0 mon très-respectable lecteur!...

Non, la tête de Méduse surgissant à ma barbe, un cadavre pendu au bord de la route, les sorcières édentées de Macbeth dansant tout à coup à mes côtés leur gavotte infernale, n'eussent certainement pas produit sur moi une impression plus foudroyante que ce visage fabuleux, répercuté par le miroir qu'on me tendait.

Je restai non pas pétrifié, mort ou anéanti, je restai ridicule... ridicule aux yeux de deux femmes, mais parfaitement ridicule.

Je me laissai glisser sur la grand' roule.

Vous rappelez-vous la face de Quosimodo apparaissant à l'une des rosaces de la sacristie de Notre-Dame ? Peutêtre n'étais-je point aussi laid; mais, encadré par cette

portière à laquelle je me cramponnais en désespéré, je devais tout au moins être absurde. Mon sac de voyage dépassant ma tête de toute sa hauteur me donnait un faux air de tambour-major des plus réjouissants. Et les crocs de ma moustache ! L'un, le droit, menaçait le ciel ; l'autre descendait aux enfers. Il est vrai que le mouvement de la voilure m'avait rendu la position intolérable. Aujourd'hui que je connais mieux la vie, je préférerais courir sur les gouttières, à 300 pieds du sol, plutôt que de passer une heure en équilibre sur l'arête d'un marchepied replié.

Cette fois, j'étais bien à terre. La diligence s'enfuyait, et le vent, par bouffées, m'apportait encore le bruit lointain des éclats de rire.

11 y avait de quoi être plus honteux que furieux. Terminer là cette aventure m'eût semblé du dernier vulgaire. L'honneur exigeait absolument que je reconquisse ma réputation et le marchepied de celle fatale voiture.

Heureusement, à quelques centaines de pas plus loin, le conducteur s'était arrêté pour prendre les dépêches d'un bureau secondaire. En deux minutes, je rejoins le véhicule, et, pour un instant, je reprends possession de mon poste avancé.

Les deux folles créatures riaient encore.

— Cette fois-ci, Madame, dis-je d'un air profondément magistral, soit pour éviter une fâcheuse issue à cet accès prolongé d'hilarité, soit pour mieux veiller à ma propre

conservation, j'abandonne mon promontoire pour grimper sur l'impériale.

Je n'attendis pas la réponse, et, faisant signe au conducteur, j'escaladai la banquette au moment où la lourde voiture s'ébranlait pour partir.

Enfin j'étais donc maître de moi-môme ! Ce quart d'heure d'attaque et de riposte m'avait presque étourdi; mais je souffrais bien plus à la pensée d'avoir paru triplement sot aux yeux d'une femme qui ne sortait probablement pas de pension. Les réflexions m'arrivaient en foule et martelaient mon cerveau. Je fus étonné de m'apercevoir que, pour la première fois de ma vie où la philosophie pratique m'eût été de quelque secours, il m'était impossible d'appliquer ces fameuses théories imaginées par les sept Sages de la Grèce, qui me parurent, dès ce moment, sept farceurs de premier ordre.

Je remuais bien d'autres idées encore, ne comprenant rien à l'expédition où je m'étais engagé. 11 y a des gens dont le caractère un peu vif les emporte toujours tête baissée vers le danger. Je me citais une foule de grands hommes qui fussent restés courtauds de boutique s'ils avaient raisonné leur premier mouvement. Je me rangeais modestement à la queue, mais enfin je m'y rangeais. M. de Talleyrand a dit : Ne suivez jamais votre premier mouvement, il est presque toujours bon ! — C'est fort joli, mais ce renversement inouï de la logique m'avait brouillé à mort avec tout ce qui est diplomatie, tout en me réconciliant avec mon naturel, chaque fois

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que celui-ci m'emportait loin des prévisions de la su-

La sagesse ! 0 grand mot, pardonne-moi de t'accoler à de si petites idées. Je ne voulais certes pas l'abaisser des hauteurs de la philosophie jusqu'à l'humble moralité que voici. Mais l'esprit humain est lui-même si borné, et je sais si bien quel parfum tombe du ciel avec toi, que j'ai cru pouvoir d'un seul coup confesser ton éternelle prévoyance et mon incorrigible étourderie !

Un violent choc reçu au front me réveilla.

Sans que je m'en aperçusse, la diligence avait gagné le pavé de Lausanne et l'effrayante descente pierreuse qui signale l'entrée de cette % ille. Nous étions sous le hangar de la poste, et ce qui venait de me saluer d'une aussi énergique façon n'était autre chose que le falot pendu aux poutres du bâtiment et qui te balançait à quinze pieds du sol.

On se rappelle que j'étais juché sur l'impériale. Je descendis prestement pour offrir mes services à qui vous savez bien.

— Comment! vous avez tenu parole !... me dit-on d'un air profondément étonné.

— Oui, répondis-je, afin que vous n'ayez pas occasion de manquer à la vôtre.

— C'est donc sérieux ? Mais c'est une persécution !

— Je l'ai toujours pensé ainsi. Mais songez donc : deux défaites, deux vengeances ! Les bons comptes l'ont les bons amis.

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— Et vous ne voulez pas être en reste ? Je ne sais si vous êtes généreux, mais, en tous cas, vous êtes persévérant.

— Oh ! Madame, on le serait à moins. Mais voulez-vous me permettre de vous conduire à l'hôtel? A l'hôtel Gibbon, sans doute !

— Oui, c'est là que je dois attendre.

— Ah !... vous devez attendre?

Je me contins. Elle n'eut pas l'air de se soucier de ma remarque et appela :

— Judith!

Mademoiselle Judith arriva. On lui donne quelques ordres, en allemand, cette fois : d'où je conclus définitivement que mon inconnue, si versée dans la connaissance des langues étrangères, ne pouvait être une marchande de modes ; que, possédant des bagages à mettre dix faquins sur les dents, ce n'était pointune petite bourgeoise; que, m'acceplant pour cavalier, ce ne saurait être... Mais, enfin, qu'était-ce donc ?

Des éclairs me passèrent dans les yeux, et, pour la seconde fois, j'eus peur de m'être fourvoyé.

— Eh bien ! Monsieur, votre bras donc... puisque j'y ai consenti!

0 fille d'Eve, mutine enfant, ravissant diablotin, ôtez votre gant parfumé que je voie vos griffes... vos griffes roses. Je gage bien que votre petite tête, en ce moment même, ruminait un affreux projet de vengeance, j'en eus la chair de poule, je ne le cache pas. Je regardai eu

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ciel, comptant y trouver ma bonne étoile. Mon esprit ébranlé demandait un présage rassurant; le ciel était noir comme le fond d'un gouffre. Je tendis pourtant mon avant-bras, et nous nous mîmes en marche à travers les rues tortueuses de Lausanne.

Chemin faisant, je recommandai mon âme à Dieu et mon esprit au diable.

L'hôtel Gibbon est un des plus vastes caravansérails de la Suisse. Nous y fûmes reçus par une légion de domestiques dont le frac noir et les escarpins étincelants 6rent pâlir mon mince habit de voyage et rougir mes souliers ferrés, que la poussière corrosive des grandes routes avait seule vernis pendant tout mon voyage.

Les fracs noirs avaient fait haie des deux cotés du perron de l'hôtel et s'inclinaient solennellement sur notre passage. Les plus résolus d'entre eux arrachèrent aux faquins qui nous accompagnaient les interminables bagages de mon inconnue, ainsi que le modeste sac que. j'avais abandonné pour offrir mon bras.

— Quel logement désire Monsieur? me demanda le majordome.

Du diable si je fus longtemps embarrassé ! Ma compagne coupa court à la réponse que j'allais balbutier.

— Donnez nous, dit-elle d'un Ion délicieusement impératif, deux chambres séparées par un salon.

Ce salon régularisait la position d'une manière admirable; mais j'entrevis des horizons de bonheur.

— Monsieur Fritz, ordonna l'habit noir en chef à un

grand diable d'Allemand plus blond qu'une vieille lune et frisé comme un kings-charles, veuillez conduire ces Messieurs au salon delà terrasse ; c'est parfaitement ce qu'ils entendent.

Le blond Germain passa en avant, tenant au poing un candélabre à triple branche. La jeune femme reprit mon bras sans mol dire et m'entraîna sur les pas du garçon d'hôtel. Je me laissai faire comme un enfant, ou comme un malade. J'étais, en effet, bien malade. C'est au côté droit qu'avait commencé la douleur, au moment où j'avais senti s'appuyer, sur mon bras, un bras poli et blanc comme n'en possédait pas de plus beaux la Vénus de Milo, au temps de sa splendeur. Du bras droit la douleur avait passé au côtégaucbe ; mon cœur dansait, je ne pouvais coudre deux idées, et mon front me semblait pris dans un étau d'acier.

Heureusement le trajet ne fut pas long. J'étais étourdi. Cependant il fallait parler cà tout prix, même au risque de dire quelque nouvelle sottise. La présence du domestique me gênait. J'attendis qu'il eût fini de mettre un peu d'ordre parmi les meubles et les bagages, et je cherchai l'inspiration au plafond de l'appartement.

Vingt ou trente secondes s'écoulèrent, mortelles d'embarras.

— Madame, dis-je lorsque nous fûmes seuls, et qu'elle eut fait glisser de ses épaules le châle écossais qui me cachait encore une taille onduleuse et des formes ravissantes, je sens tout ce que ma position présente a de faux

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et d'imprévu. Je vous jure que mon intention n'était pas de pousser si loin une simple aventure de voyage... qui prend maintenant des proposions inquiétantes pour ma tranquillité morale.

En disant cela, ma voix tremblait légèrement, et je cherchai à lui donner l'accent pénétrant d'une déclaration.

Malheureusement, on fit mine de ne pas comprendre — et j'en fus pour mon jeu de physionomie.

— 11 est bien temps de se repentir! me répondit l'infernal lutin en dégageant les bandeaux bruns de sa chevelure du chapeau qui les enfouissait, et enretirant la longue épingle qui les attachait, si bien que tout se dénoua et que ses cheveux ruisselèrent en boucles ondoyantes.

Pas n'était besoin d'une telle mise en scène : mes yeux <e fermèrent éblouis. Celte épingle fut le trait du Parthe. Elle s'enfonça sans pitié dans mon cœur et y vibra comme une flèche dans la molle écorce d'un platane. Quant à ma compagne, elle continua du ton le plus détaché du monde :

— J'avoue, Monsieur, que, si quelqu'un a un reproche à se faire, ce quelqu'un-là, c'est moi. Je n'aurais jamais cru qu'un accès de gaieté puérile, un simple éclat de rire, pût avoir des conséquences aussi... prolongées.

Ce nouveau sarcasme m'humilia profondément. Mon amour-propre se révolta contre l'autre, vous savez? mon amour naissant. Je répondis que, puisqu'il ne tenait qu'à

moi de faire cesser ces conséquences, j'allais me retirer, emportant de vifs regrets, et toutefois, ajoutai-je cauteleusement,un charmant souvenir.

Il est à présumer qu'en disant cela, ma voix prit une inflexion particulière, car on se leva vivement pour me barrer le passage et me clouer d'un regard près de la porte.

— Un instant, un instant, Monsieur. Oh ! oh ! dit-elle en riant, il y aurait de votre part lâcheté à reculer maintenant que l'action est engagée. Vous restez avec moi, et, dès à présent, commence l'expiation de votre faute.

Pouvais-je prendre tragiquement cette péripétie, si convoitée, mais fort inattendue? Mon cœur bondit de plaisir,, et la température de mes idées monta sur-lechamp de plusieurs degrés. Je crus toutefois devoir faire assaut de délicatesse et j'objectai :

— Mais, Madame, je ne voudrais pas que ma présence dans cet hôtel où vous attendez quelqu'un (je soulignai le mot) servît à vous compromettre. Le plaisir finit où commence l'indiscrétion — et c'en serait une de in imposer ainsi. Je ne veux faire naître aucun nuage dans votre existence.

— Trêve aux excuses ! je sais tout ce que vous pouvez me dire. Dès maintenant vous êtes mon protecteur, monsigisbée, ma créature, ma chose. Vous m'appartenez, et, soyez tranquille, si vous vous perdez, nous retrouverons vos morceaux. Je vais donc m'abandonner aux charmes de la persécution.

Ces paroles furent dites d'une façon fort ambiguë. Je crus cependant de bon goût de prendre la chose eu riant.

— Mais vous pouvez abuser de moi, je vous le demande même, Madame. J'exige pour le coupable l'application rigoureuse de la loi.

— Eh bien ! pour commencer, veuillez regagner vos appartements dont Judith va tirer le verrou. Demain, à dix heures, vous reviendrez et nous déjeunerons ensemble.

Je me précipitai pour baiser celte main adorable qui s'étendait vers la porte en me donnant congé. La main se retira prestesment et je sentis sur ma joue le contact subit d'un gant parfumé.

Je dus rougir considérablement.

Je m'en allais en reculant, lorsque trois coups bien discrets furent frappés à la porte. C'était le majordome, à l'épine dorsale flexible et respectueuse. Sur ses bras un registre était ouvert, et dans ses mains il tenait un encrier, une plume et un bougeoir. Je me demande encore comment il avait pu ouvrir la porte.

Ce fut à moi qu'il s'adressa :

— J'apporte à Monsieur le registre des étrangers. Monsieur voudrait-il bien y inscrire ses nom et qualité?

Diable! c'était embarrassant. Ma nouvelle providence vint à mon secours, et, m'interrompant avec vivacité au moment où je commençais à dévider l'écheveau d'une réponse embrouillée :

— Écrivez , Monsieur le marjodome : le comte et la comtesse Bambesco, venant de Berne et allant à Genève,

Le brid'oison mit cinq minutes à dessiner ces quelques mots, après quoi il se retira, fier et solennel comme un laquais de la Comédie-Française.

— Mais, Madame, hasardai-je sous l'impression de la plus vive surprise, je ne m'appelle pas Bambesco, je ne suis pas comte !

— Tiens, c'est vrai, vous n'êtes que chevalier... d'aventure. Et, à propos, comment vous nommez-vous?

Je lirai de mon carnet une carte de visite et la tendis à mon démon. Sans même le regarder, elle prit mon petit carton de porcelaine et le mit le plus simplement du monde dans le corsage de sa robe.

Je frissonnai d'aise, j'eusse donné bien des années de ma vie...

Mais qu'allais-je dire?..

— Je ne vous retiens plus, Monsieur. Seulement, demain, soyez exact!

Je n'eus pas gagné ma chambre que j'entendis les verrous du salon, puis ceux de l'autre chambre, grincer dans leurs crochets. Me jetant dans un fauteuil, je battis le rappel de mes idées.

A cette époque, j'avais je ne sais plus quel âge. Peutêtre dix-neuf ou vingt ans. J'étais radicalement amoureux, c'est à n'en point douter. Le mystère dont s'entourait cette femme, ses allures tour à tour brusques ou calculées, faisaient de mon esprit un vaste champ de bataille où s'entrechoquaient les réflexions les plus absurdes. Un immense point d'interrogation s'était dressé dans

mon cerveau, et je me consumais en stériles efforts pour pénétrer les faits et gestes de cette jeune et jolie folle. Je devais m'attendre à une guerre d'escarmouches : elle m'avait promis sa vengeance. C'est un grand pas que l'on a fait dans l'esprit des femmes lorsqu'elles vous jugent digne de lutter avec elles. — Elles aiment à se laisser vaincre, mais il leur faut les ardeurs du combat, et, jusque dans la défaite, elles ont des moments sublimes.

J'usai, ce soir-là, mon esprit à réfléchir; mais ce que je fis de mieux assurément, ce fut un sonnet. Je ne sais pas ce que peut valoir un long poème, mais il me semble que certainement je n'aurais pas donné mon sonnet d'un quart de page contre les trente mille vers de la Henriade et les œuvres réunies de tous les épiques contemporains.

Lorsque je m'éveillai, les cloches carillonnaient à toutes les églises de la ville. C'était dimanche. Je sautai à bas du lit et, débouclant mon sac de voyage, j'en tirai la plus brodée des deux chemines qui partageaient les hasards de ma vie accidentée. Je passai mon habit, un pantalon d'une blancheur incontestable, gilet et cravate de fantaisie dans laquelle j'enfonçai vaniteusement un bloc de cristal de roche arlislement monté sur une épingle d'or. Celle épingle était mon triomphe, et je nel'exhibais qu'en de rares circonstances.

Au coup de dix heures, je grattai a la porte derrière

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laquelle reposaient tant de charmes. Judith vint ouvrir et m'introduisit, à travers le défilé étroit formé par les hauteurs d'un paravent, au salon, terrain neutre où la bataille devait s'engager. La table était mise. Je rajustai mon épingle et attendis de pied ferme.

La porte se rouvrit au bout de cinq minutes pour livrer passage au flot de mousseline dont se composait le peignoir de ma divinité.

Je ne suis pas connaisseur en dentelles, mais je supputai que ce simple négligé matinal représentait quelques billets de cent francs. Toutes les suppositions que j'avais pu faire sur la condition sociale de cette dame s'écroulèrent devant ce déploiement de valenciennes, et mes théories se bouleversèrent de nouveau.

-■ Voilà mon prisonnier, dit-elle en s'approchant et dirigeant sur moi le plus assassinant des sourires.

Je répondis en m'inclinant. Elle parut, à son tour, satisfaite de ma tenue. Aujourd'hui encore, j'attribue à mon épingle une large part de mes succès de ce jour-là.

La matinée était charmante. La porte du salon, ouverte à deux battants sur la terrasse, laissait pénétrer jusqu'à nous de vagues parfums de chèvrefeuilles et les senteurs des acacias dont le jardin était peuplé. Le soleil, déjà haut, nageait dans un ciel sans nuages. Nous allâmes nous asseoir sous les orangers de la terrasse. A nos pieds, la colline descendait en pente douce jusqu'au lac, dont les eaux calmées reflétaient l'azur du firmament. En face, s'étalait l'horizon lointain des Alpes de

Savoie, bleues à leur base, couverles encore à leurs sommets déneiges immaculées.

J'étais dans une admirable disposition d'esprit pourme repaître de ce spectacle grandiose, pour embrasser d'un coup d'ceil circulaire ce panorama splendide qui se déroulait de toutes parts. — A mon côté, une ravissante créature ; au dedans de moi., un cœur tout neuf gazouillant des chansons inédiles; la vie partout, une nature opulente, la poésie ruisselant avec les rayons du soleil : quel jouvenceau, à ma place, ne se fût cru le favori des dieux ! Je me mis donc à regarder alternativement le paysage et ma charmante voisine, occupée à rappeler à l'ordre les plis bouffants de son peignoir que secouait sans cesse une brise indiscrète.

J'avais lu souvent que le langage des yeux était, en conversation amoureuse, le plus expressif des langages et le plus expéditif :j'en abusai.

J'eus la douleur de n'être pas compris.

La capricieuse enfant se fit un jeu de mes airs élégiaques. Il fallut forcément parler chiffons, concerts, voyages, hôtels, itinéraires, tortures qui dans l'éternité me compteront pour bien des jours de purgatoire. Je touchais le moment où, discourant des auteurs à la mode, nous allions inévitablement déplorer leurs tendances matérialistes. C'était l'occasion naturelle de présenter mon sonnet, lorsque Judith vint, à la malencontre, annoncer le déjeuner.

Adieu la poésie ! Celte nouvelle parut causer une joie

extrême à mon interlocutrice. Nous passâmes au salon où elle me fit asseoir sans cérémonie auprès d'elle, devant une table servie à l'anglaise, c'est-à-dire une théière gigantesque, flanquée d'une pièce de viande froide et de deux montagnes énormes de rôties au beurre.

Ces rôties au beurre furent fatales à mes illusions. Décidément, ce n'était pas la femme que j'avais rêvée. Elle, si frêle, délicate, diaphane, éblouissante comme une sylphide, elle que je n'aurais pas été surpris de voir vivre de parfums, elle à qui j'aurais offert, à déjeuner, le calice de quelque fleur pour en boire la rosée, elle, un ange, un être immatériel, le croiriez-vous?elle se fit servir une immense tranche de roastbeef où vinrent s'aiguiser les trente-deux perles de sa jolie bouche. Elle absorba plusieurs tasses de thé et un nombre prodigieux de tartines. Le tout accompagné d'un verre ou deux de bon vin de Bordeaux qu'elle parut apprécier convenablement.

J'en étais navré. Je froissai dans ma poche le sonnet destiné à la Muse de mon rêve et dont je trouvais indigne celte mangeuse de rôties au beurre. Je devins maussade. Pour ne rien voir, je fis de fréquents emprunts au flacon de ce grand vin qui, après tout, n'avait rien de désagréable. On dit facile de puiser à la bouteille un long détachement des choses d'ici-bas. J'y trouvai, en effet, l'oubli de ma timidité, et, par ma foi ! je devins entreprenant.

Jecrois même que j'eus de l'esprit. Je bavardais comme

262 OE COMEDIEANE EU VOïiCE.

un écolier échappe de la classe et je dus émettre les plus incroyables théories. Quelques-unes ne parurent pas déplaire à celle qui les provoquait, car, de temps à autre, elle trouvait des éclats de rire du plus charmant augure.

Les éclats de rire, décidément, entrèrent pour beaucoup dans l'odyssée de mon premier amour.

Combien de temps dura ce marivaudage ? Je l'ignore. J'étais bien trop haut dans les nuages pour redescendre vers la pendule. Mais, ce dont je me souviendrai toute ma vie, c'est qu'à l'instant où j'approchais de mes lèvres cette main potelée et si mutine, au moment où j'allais laisser tomber bien bas l'aveu des amoureux : Mon Dieu, que je vous aime ! la porte du salon s'ouvrit brusquement et Judith se précipita vers sa maîtresse d'un air effaré :

— Voici monsieur ! ! !

Elle ne dit que cela. C'en était bien assez. Ces deux mots produisirent sur mon esprit l'effet d'une douche glacée. Tout ce que j'avais de sang dans les veines reflua vers mon cœur. La main que je tenais glissa dans mes deux mains, et la jeune femme se leva de table d'un air suffisamment bouleversé.

— Vite ! me dit-elle, cachez-vous où vous voudrez! C'est lui, mon Dieu ! il vous tuerait !

Il me tuerait ! N'est-ce pas le sort possible de tous les amants heureux? Il me tuerait 1 Quelle perspective! Mais qu'avais-je fait vraiment? Au dedans de moi, je protestai avec véhémence. Je ne voulais pa être tué sans

tuer au moins quelque chose, moi! Moi, renouveler le massacre des innocents? servir d'holocauste à la brutale jalousie d'un autre homme dont je ne connaissais pas les droils-? — cela ne se pouvait pas.

Mais n'était-ce pas l'expiation promise? L'idée me vint que le rideau se levait sur le cinquième acte de cette comédie.

Il fallait cependant disparaître. Je ne pouvais songer à la terrasse. Tout le monde m'aurait vu l'enjamber pour sauter dans le jardin. Sortir par le salon, cela était impossible sans le rencontrer. Ma chambre était fermée à clef, et la clef absente ! Que faire? Il y avait dans la tapisserie une porte masquée par un fauteuil. Le cabinet traditionnel de la comédie! Les deux femmes m'entourèrent et me poussèrent vers cette porte, l'ouvrirent et me jetèrent dans une sorte de trou noir où, sans doute, pendant l'hiver, on enfermait la provision de bois.

La porte vivement refermée, j'entendis la clef tourner deux fois dans la serrure.

J'ignore ce qui se passa. Je ne veux pas savoir de quel drame affreux je fus la cause involontaire. J'entendis, je m'en souviens, un fracas de porcelaine cassée. Je pensai que Judith^ dans sa précipitation à enlever le thé révélateur, avait laissé choir une pile d'assiettes ou quelques tasses. Je dus m'en tenir à cette supposition, car je ne distinguai aucun son de voix, aucun bruit de pas, circonstance qui me parut assez incompréhensible.

Toutefois, j'étais parfaitement dégrisé. Je pus donc

donner libre cours à mes réflexions, et me demander ce que je pensais du rôle que la charmante inconnue venait de me faire jouer. Ha réponse, qui ne se fit pas attendre, fut que le ridicule de ma position ne laissait rien à désirer. Cependant, en mon âme et conscience, j'étais sans tache comme un agneau naissant. La robe d'innocence entourait de ses plis immaculés ma personne infortunée. Savais-je que cette femme était mariée? N'est-ce pas elle qui, au moment où j'offrais magnanimement de me retirer, m'avait forcé de m'installer auprès d'elle? Puis, enfin, qu'était-ce donc que ce Monsieur? Le mari, l'amant, le père, le cousin, le tuteur? Mon esprit se remit à battre la campagne, et je me reperdis dans le labyrinthe des suppositions. Toutes ne devaient pas avoir le sens commun, mais j'avoue qu'en cette circonstance je déployai une étonnante fertilité d'imagination.

Le fait est qu'au bout d'une heure j'étais bien plus perplexe qu'au commencement. Je n'entendais pas le plus léger bruit. Il est certain que personne ne se trouvait au salon et que, si quelque drame avait dû se passer, c'est la chambre à coucher qui en aurait fourni la mise en scène.

Successivement onze heures, midi, une heure, sonnèrent à la pendule du salon. Au bout de cent quatre-vingts minutes, il me parut que l'aventure se prolongeait outre mesure. Je pris cependant patience pendant près d'une heure encore. Je déplorai le sort de la pauvre enfant, qu'un abominable tyran louait aussi captive sans doute.

Lorsque deux heures sonnèrent, il y eut quelques bouleversements dans mes croyances. J'étais d'autant moins porté à l'indulgence, qu'une crampe violente venait d'engourdir mes deux jambes. Impossible de remuer dans cet affreux cabinet, envahi d'ailleurs par une collection d'énormes bûches, compagnie compromettante que j'eus l'humiliation de subir.

Mes pensées prirent bientôt une teinte bistre, et je sentis que, peu à peu, elles tournaient au noir le plus intense. Je me demandai si, à force de chercher des aventures en voyage, je n'avais pas fini par trouver la bonne. Ma réponse se ressentit de la crampe qui sévissait au bas de ma personne — et je m'avouai brutalement qu'il serait bien absurde de prolonger une situation dont j'étais le héros, mais, à vrai dire, le héros de triste figure.

Pour appuyer mon raisonnement, des doutes affreux me vinrent à l'esprit sur la nature des sentiments que professait à mon égard cette charmante et malheureuse persécutée. — Tout ce qu'elle m'avait dit d'ambigu me revint en mémoire, et l'idée que je pouvais bien être victime d'une vengeance raffinée fit dans mon cerveau des progrès effrayants.

Celte idée finit par me devenir insupportable.

Trois heures moins un quart sonnaient. Je n'y lins plus. Je tirai de ma poche certain couteau qui ne me quittait jamais en voyage, couteau phénomène, couleau de Birmingham, véritable arsenal de poche auquel il ne

2(16 INE QOHÊDIEKIIE E> VOYAGE.

manquait qu'un pistolet et un parapluie pour en faire le plus universel des instruments.

Ce couteau, je le connaissais sur le bout du doigt. Je n'avais pas besoin de lumière pour y trouver, à côté d'une fourchette, le tournevis perfide au moyen duquel j'allais reconquérir ma liberté. Ce que je rencontrai plus difficilement, ce fut la serrure, cachée derrière un pan de tapisserie. Au bout de deux minutes, je la tenais cependant, et en moins de temps encore, les quatre vis qui l'attachaient à la porte capitulèrent sous les efforts de mon instrument.

La porte s'ouvrit. Je voulus me précipiter : impossible ! La crampe me clouait au parquet. Mais aussi j'étais libre — et je voyais la lumière !... Je compris d'un seul coup les enivrements du captif au sortir du cachot.

Bientôt le sangse dégagea et je pus remuer une jambe, puis l'autre, puis enfin les derniers picotements disparurent, grâce à la gymnastique dont j'accompagnais mon enthousiasme.

Le salon était désert, cela va sans dire. Aucune trace de déjeuner. Je ne pus même distinguer le plus simple vestige de la débâcle qui suivit mon internement. Comme tout cela était gros de mystère! Un silence profond régnait autour de moi, solennel comme le calme qui succède à la tempête. Je sortis avec empressement du salon pour regagner ma chambre, dont malheureusement les domestiques avaient retiré la clef. 11 me fallut donc redescendre au bureau de l'hôtel. J'y trouvai bien la clef,

mais il me sembla que les regards s'attachaient sur moi avec une certaine curiosité. Je crus même distinguer sur quelques visages des sourires de l'autre monde et certain air sarcastique qui me déplut fort.

Ce fut avec un soupir énorme de satisfaction que je rentrai chez moi, non sans avoir coudoyé dans les couloirs plusieurs valets qui, à mon passage, se collèrent au mur en faisant d'inouïs efforts pour ne pas éclater de rire. Je me précipitai vers la glace. 0 surprise !... ma figure et mes mains étaient couvertes de vastes plaques noires, et mon pantalon, blanc le matin, offrait le déplorable coup d'œil d'un pantalon auquel on aurait fait exécuter l'ascension d'une cheminée aux jambes d'un ramoneur. C'est dire que je rapportais les marques de ce misérable cabinet dont je n'avais pas assez soupçonné la noirceur.

L'explication des regards de tout à l'heure me fut ainsi donnée. J'allais au lavabo, lorsque mes regards tombèrent sur un papier plié en quatre introduit dans mon domicile par une des fissures de la porte mal jointe. J'oubliai mon visage.de nègre et m'élançai sur cette missive inattendue, dont je devinais la provenance et qu'instanément je couvris de baisers passionnés.

C'est avec émotion que j'y lus ces quelques mots, tracés rapidement d'une main dont la fermeté m'étonna lorsque, plus tard, j'eus l'occasion de relire à froid ce document de mes amours :

Monsieur,

Vous ne m'en voulez pas? Impossible de vous délivrer.

208 UNE COMEDIEHHE EH TOYAGE.

//ne me quitte pas des yeux, et je ne puis rentrer au salon. Mais vous aurez l'idée de faire sauter la porle !

J'ai eu beau prétexter une migraine. Il m'emmène à la promenade. Bientôt, pourtant, il doit repartir et je vous garde ma soirée. Trouvez-vous, à huit heures, au théâtre, dans la première baignoire de droite.

Onze heures et demie.

Et pas de signature !

Mais qu'importait? Je vous fais juge de mon ivresse. Tout l'échafaudage de mes soupçons injurieux s'abîma dans l'océan d'espérance que m'ouvrit la perspective de celte soirée.

Je ne me souviens pas comment se passèrent les quatre heures mortelles qui me séparaient de l'heure du berger. Si, pourtant ! Je me rappelle que, dès avant six heures, je me trouvais dans la baignoire de droite, que ma générosité d'amoureux et mon titre d'étranger me firent ouvrir longtemps avant que le spectacle commençât. Il est vrai que j'avais demandé à louer cette loge pour moi seul; mais la buraliste s'était inclinée en souriant, et m'avait laissé entrer à la simple inspection de ma personne — en refusant, toutefois, le prix de location qui, me dit-elle, avait été payé d'avance. Je rougis modestement : mais comme cette fabuleuse ouvreuse était venue m'accompagner à la porte de ma loge, il est évident que je lui fis un pont d'or pour retourner à son fauteuil.

Le programme de la soirée m'avait médiocrement préoccupé. Je n'assiste guère que par désœuvrement aux élu-

CME COMEDlESiNE Eà VOYAGE. 269

cubrations des cabotins auxquels sont vouées pour l'éternité les scènes de province. J'avais seulement remarqué sur l'affiche les noms d'un baryton et d'une prima donna qui ne devaient donnera Lausanne qu'une seule séance musicale. Cela, du reste, m'intéressait fort peu.

Enfoncé dans un moelleux fauteuil (je vous prie de croire que moelleux est une épilbète flatteuse que je me crois obligé d'adresser à ce fauteuil, seul confident de mon bonheur), je me laissais bercer dans le vague des suppositions. Je lâchai mon esprit vers le nuageux séjour des probabilités, tirant pour l'avenir de merveilleux augures de tout ce qui venait de m'arriver. Ce n'est pas en ce moment, certes, que je me serais repenti de toute ma conduite de la veille. Je m'applaudissais de ma hardiesse, et n'étais pas éloigné de me regarder comme héritier direct de Don Juan et de Lauzun. Un seul doute me persécutait, un seul pli à ma rose : je me demandais de quel droit je me disposais à braconner sur les terres d'autrui, puisqu'il me semblait évident que j'avais un voisin bien plus propriétaire que moi. Mais rien de parfait ici-bas, pas même le bonheur. Tête baissée, je me jetai en avant.

Le rideau s'était levé. D'une oreille distraite, j'écoulais les premières scènes du vaudeville que trois ou quatre acteurs ânonnaient devant moi. Je ne sais quels mots bien détachés parvinrent à saisir mon attention. Insensiblement je me mis à écouter, et, à mesure que ma curiosité s'éveillait, je découvris dans le développement de cette pièce une frappante analogie avec l'intrigue danslessou-

27 0 UNE COHEDIEHNE E.N VOYAGE.

terrains de laquelle je me débattais depuis la veille.

Ce vaudeville avait pour titre : Un Monsieur qui suit les Dames. 11 vous souvient des extravagances de Ravel dans celte pochade. Pour moi, j'admirais la bizarrerie des coïncidences, et c'est avec une anxiété évidente que je suivais les aventures de ce Monsieur si terrible au repos du sexe faible. lorsque vint le dénoûment, j'en fus bien aise, et me souhaitai, en manière de moralité, l'odyssée beaucoup moins accidentée d'un Monsieur qui fuit les femmes.

Le rideau redescendit pour l'entr'acle.

Au signal du chef d'orchestre, je me préparai, en dilettante, à convenablement écouler, — sans voir. — Je pénétrai plus en avant dans les profondeurs du fauteuil et fermai les veux.

Mais j'écoulais trop bien, je suppose, car au premier son de voix que j'entendis, je m'arrachai brusquement de l'abîme de velours où je nageais, et, pour mieux regarder, je faillis enjamber l'appui de ma loge.

C'était bien elle ! — Elle ? — Mais sans doute ! — Et qui donc? — Elle, vous dis-je, elle, ma geôlière, mon lutin, ma sylphide, elle que j'avais sous les yeux en chair et en os — et en toilette éblouissante. — On eût pavé le ciel des diamants qui scintillaient dans ses cheveux blonds. Tous les yeux de la salle durent braquer sur moi leurs lorgnettes impitoyables. J'étais étourdi. 11 m'est impossible de dire par quelle série de sensations je passai en dix secondes. Quant à elle, elle ne broncha pas d'une double

LUE COMEDIti\i\E tJN VOYAGE. 2 71

croche. Ses yeux dardèrent sur moi des prunelles plus étincelantes que ses diamants, et il me fallut retomber foudroyé dans mon impassible fauleuil.

Elle chantait un duo bouffe avec un baryton des plus bourgeonnes. Sa voix était claire comme l'écho d'une grotte. Il me sembla y retrouver un à un ces éclats de rire dont elle avait maintes fois déjàémaillé nos relations.

Je comptai des siècles après la fin du morceau. Elle allait infailliblement arriver dans ma loge. J'eus la présence d'esprit de rajuster mon épingle, tout en donnant à ma moustache une courbe intéressante. Je l'aimais dix fois plus — cette jeune folle, et je m'enflammai à l'idée de la savoir libre. Le cœur d'une actrice! Quel oiseau rare pour un oiseleur de vingt ans !

J'entendis du bruit dans le couloir. Je me tâtai pour savoir si je n'aurais pas oublié mon sonnet. Il était bien là, sous les armes, dans la poche de mon habit. Je le tirai et le glissai sous une touffe de camélias roses que j'avais eu la lumineuse idée d'apporter. La porte s'ouvrit. C'est bien elle qui entra. Elle me tendit la main d'un air vainqueur; je la baisai d'un air vaincu. Je lui donnai mes camélias d'un air modeste; elle les reçut d'un air superbe. Tout cela se joua le sourire aux lèvres, dans une étroite avant-scène, tandis que le public s'obstinait à regarder sur la scène où il croyait trouver la comédie, parce que deux ou trois acteurs dévidaient quelques tirades, en allongeant les bras.

Où trouvé-je tout ce que je lui dis? Je n'en sais plus

■1~ i OWE COMEDIFIffiE E.\ YOYAf.h

rien... Je ne pourrais nie rappeler ce qu'elle me répondit. Probablement essayAmes-nous de nous inonder d'esprit. Ce dont je me souviens, c'est que le sonnet améliora sensiblement ma situation.

Je ne pus savoir pourtant à quelle catégorie de rival j'avais affaire. Mes questions ne rencontraient que des réponses évasives. Je dus désespérer de connaître avec qui, plus tard, j'aurais à me couper la gorge. Oui, certes, me couper la gorge ! J'en étais là; nous allions si ute à vingt ans !

Ce Monsieur ,je ne puis l'appeler autrement, était parti pour Genève. Ce que je sus, c'est qu'il s'occupait des intérêts de la donna, au point de vue de la question dramatique. Il organisait des succès, dressait l'itinéraire des tournées, traitait avec les directeurs, payait les fournisseurs; en un mot, c'était le barnum de mon phénomène. 11 ne pouvait tenir en place, et une nuit de séjour dans une ville le mettait sur les dents. Voilà ce que m'assura sa protégée, et ce qui m'expliqua pourquoi je l'avais rencontrée seule dans le coupé de la diligence de Berne.

J'abrège ici. INous rentrâmes. Lille me permit de la revoir le lendemain, en me disant adieu sur la lisière de nos camps respectifs.

Quand je fus seul, les projets se croisèrent comme des fusées dans ma tète affaiblie. J'inscrivis sur mon journal de voyage :

« Aujourd'bui, dimanche, 25 juin 185*, conjugué pour «la première fois plusieurs temps du verbe aimer. Le

CxXE C01IEDIE.MNE EN VOYAGE. 27 3

« plus beau verbe de la création ! Il est impossible qu'un « grammairien l'ait inventé. »

Et je m'endormis, continuant dans mon sommeil les rêves de la journée.

Je ne sais à quelle heure je fus tiré de ce sommeil profond, mais des flots de lumière pénétraient par les fenêtres ouvrant sur le jardin. Le soleil était au zénith. Ilétait au moins midi.

J'avais manqué mon rendez-vous !

Je m'habillai en quatre temps sans prendre aucun souci de mon épingle, sans même penser aux pointes languissantes de ma moustache, et je volai frappera la porte de celle que, dès maintenant, je regardais comme ma captive.

C'est uniquement parce qu'un mur se trouvait là que je ne tombai pas à la renverse.

Ce qui vint m'ouvrir était bien le plus affreux touriste que jamais la perfide Albion ait lâché sur le continent. Il débarquait, sans doute, car un plaid rouge et vert ceignait encore sa taille du haut en bas, et battait mélancoliquement ses jambes grêles et droites comme des pieux. Des favoris rouges, des sourcils blonds et des cheveux d'une nuance insaisissable dominaient l'édifice. 11 abaissa lentement sur moi son regard de faïence.

J'ôlai poliment mon chapeau.

— Pouvez-vous me dire si Madame... (ici je balbutiai, car j'ignorais comme vous, le nom de ma dame de cœur) si Madame est chez elle ?

274 UME COMEDIENNE fc.N VOYAGE.

Un espoir me restait. Je pouvais supposer que cet affreux plaid renfermait le barnum, revenu à l'improvisle. Je m'accrochai à celle idée comme le noyé aux touffes d'herbes du rivage.

Comme il ne me fut rien répondu, je répétai ma demande :

— Voudriez-vous, Mylord, me dire...

— ~Sù, je ne voulé rien dire à voô ! exclama l'insulaire, — d'un ton qui me fit me féliciter de n'être pas roaslbeef, et dans cet idiome si burlesque trouvé par Levassor et adopté par chaque Anglais le jour où il pose le pied sur la jetée de Boulogne ou de Calais.

Je reculai avec terreur devant le déploiement de molaires qu'affecta mon interlocuteur.

En ce moment, j'aperçus, dans le fond de la pièce, une miss blonde occupée à sortir d'une grande malle des robes et des chapeaux de toute forme. Celle apparition m'acheva. Décidément l'oiseau était envolé : j"éprouvai un brusque tressaillement, et, jetant à Albion un regard foudroyant, je courus au bureau de l'hôtel chercher des explications.

J'étais calme comme un armateur auquel on vient dire que le navire sur lequel est sa fortune a sombré en pleine mer. Chez moi, la révélation que je pressenlais, la révélation du Damoclùs, amenait une débâcle complète de mes idées conquérantes. Toutes mes espérances venaient de me faire banqueroute lâchement, et je m'attendis à déposer un bilan désastreux.

Le maître d'hôtel tomba des nues en écoutant ma première question. Ces dames étaient parties dans la nuit! ! ! Et comment ne le savais-je pas puisqu'il me croyait leur cicérone? Je me contins. 11 n'aurait plus manqué qu'après une telle mystification je misse au courant de l'aventure le public goguenard des valets et des servantes.

Je pris sans sourciller la note qu'on me présenta. C'est avec rage que je lus en tête : Monsieur le comte Bambesco et sa suite (!). Mon sourire fut admirable de résignation, en donnant à l'aubergiste quatre louis bien comptés, somme folle qui fit dans ma bourse un trou assez large pour y enfouir mes dernières illusions, et je remontai boucler mon sac de voyage.

Mes préparatifs achevés, j'étais encore fort triste. J'eus à subir les remontrances de mon amour-propre qui m'accusait de n'avoir pas deviné l'issue inévitable de cette arlequinade. J'écrivis sur mon carnet à la suite de l'élan de la veille :

« Renseignements utiles aux voyageurs. »

« Prix fixe d'une aventure à Lausanne, femme charmante, émotions successives, péripéties, dénoû-

ment ci fr. 80

« Pourboire à tout le monde ci - 5

« Blanchissage d'un pantalon ci- 1

Total : Fr. 86

Je trouvai que c'était un peu bien cher pour quelques

heures d'ivresse... passées dans un cabinet... particulier.

27fi ONE COMÉDIENNE E.\ VOYAGE.

Mais je n'eslimai pas trop haut le prix de la leçon qu'agit évidemment voulu m'octroyer ma fée maligne et de plus en plus mystérieuse. J'en avais assez des prime donne de diligence.

Je regagnai en boitant les hauteurs de la philosophie.

Impossible maintenant d'aller à pied jusqu'à Bàle : le temps me manquait, et l'argeut donc . Je fis retenir à la voiture une place pour le premier départ. En attendant, je rédigeai des notes, faisant passer dans mon album une foule d'intéressants croquis parmi lesquels je n'oubliai pas celui du gentleman-carotte, en face duquel je me retrouvai précisément à table d'hôte.

Mon deuil était fait. Je ne pensais plus à la vengeance dont j'avais été la triste victime, si ce n'e^t pour en critiquer le- procédé qui, au fond, me paraissait plus cavalier qu'irréfléchi. L'heure du départ approchait. J'étais à ma fenêtre, contemplant le coucher du soleil, dont les derniers rayons se baignaient dans les eaux du lac : je pensais à Barlhole, à Justinien, à mes chers livres que je n'aurais jamais dû quitter, lorsqu'un domestique m'apporta une lettre arrivée à l'instant môme.

Cette lettre était chargée et timbrée de Genève. Je reconnus bien vite l'écriture dont la vue me fit monter le rouge au front, tandis que des pulsations inaccoutumées se faisaient entendre dans les régions du cœur. Je lus ce qui suit :

« Monsieur,

« Je vous avais promis la vengeance. Avouez que j'ai tenu parole. Maintenant nous sommes quittes, et je puis dire qu'il me reste de vous les souvenirs les plus riants. (Le mot était souligné.) Vous m'en voudrez, j'en suis sûre; j'ai agi brutalement, mais vous êtes jeune, et je tenais à dissiper ce prestige dont un échappé de collège entoure la première femme venue, une actrice, une chanteuse légère, hélas ! dont le cœur est bien un peu comme les chansons, — à ce que prétend le monde.

« Évidemment j'ai dû réussir. La singulière opinion que vous aurez gardée de moi, depuis le moment où vous aurez appris mon départ jusqu'à celui où vous aurez lu celte lettre, me punit bien assez de m'être un peu moquée de vous. Je vous le répète donc, nous ne nous devons rien.

« Adieu, Monsieur; nous nous reverrons dans un monde., et qui sait ? peut-être dans une auberge meilleure !

« Héva D. »

« P. S. A propos d'auberge, le maître de Gibbon vous aura présenté la note du comte Bambesco. C'était justice. Voici un billet de la banque de Genève; vous voudrez bien payer, pour ce comte, et donner aux pauvres l'excédant, s'il y a lieu.

« Quant à mon protecteur, vous aurez deviné qu'il n'exis-

27 8 CNE COMEDIENNE E.N VOYAGE.

tait que dans mon imagination, et le programme de ma petite vengeance. C'était le troisième personnage dont vous me parliez sur la grand'route, personnage à la cantonade qui s'est assez bien acquitté de son rôle, avouez-le.

« Héva. »

Je n'avouai rien, excepté ma profonde sottise. C'est bien quelque chose. Je me frottai les yeux, me demandant si je ne sortais pas d'un rêve. Cette lettre ouverte, ce billet de banque, mon sac de voyage, c'en était bien assez pour me rappeler à la réalité. Le dernier paragraphe surtout me mit hors de moi ; mon amour-propre en saigne encore.

La farce était jouée ; mais cette comédie en appelait une autre : je désirais à mon tour savourer les volupiés de la vendetta.

C'est à quoi je pensais lorsqu'entra le garçon d'hôtel.

— Je viens cbercher les bagages (sic) de Monsieur, me dit-il. Il est neuf heures et la diligence part à la demie.

— C'est bien, répondis-je, je ne pars plus.

— Mais la place de Monsieur qui est retenue et payée ?

— Je la perdrai. Laissez-moi tranquille.

Le garçon se retira aussi humblement que si je lui avais donné un louis pour boire. Quant a moi qui venais, in pelto, de rédiger mon petit programme, je me couchai, je dormis mal, et, le lendemain, je partais de Lausanne

UJNt COMEDIEN .\E EN VOYAGE. 279

pour Genève par le premier vapeur desservant les deux villes riveraines.

A l'hôtel des Bergues on avait bien hébergé Héva et sa suivante, niais, hélas ! l'oiseau de passage s'était de nouveau échappé, sans laisser d'autres vestiges dans la cité de Calvin. Je fus bien triste pendant deux jours.

Épictète m'ayant conseillé de me remettre en marche le surlendemain, je tombai à Bâle. Il en était temps.

Cette école buissonnière me fut bien fatale.

Au commencement de mon voyage, au départ de ***, j'avais donné rendez-vous à mon oncle Gottlieb, vieux bonhomme de célibataire, pour qui le tour de la Suisse était le tour du monde, et qui accomplissait son voyage de circumnavigation en compagnie de Fridolin, son antique valet de chambre. C'était précisément à Bâle que je devais rencontrer ce siècle ambulant, mais je ne les y trouvai plus. J'appris seulement qu'à eux deux, invalides, ils étaient partis depuis trois jours, furieux comme quatre hommes bien constitués.

Quelques mois plus tard, rentré à l'Université, je reçus une lettre de cet oncle dénaturé, dans laquelle il m'avisait qu'il venait d'abandonner sa fortune entière au bon Fridolin, contre une rente viagère d'un millier de florins.

Ce que c'est que des oncles à héritage, et des bonnes fortunes en diligence!

Il eut même l'outrecuidance de rendre l'âme deux mois après.

280 ( nf. G0MÉDIE3NE EU VOÏAGE.

.Maintenant quelques mois encore.

J'aurais certainement oublié tout cela au milieu des agitations de ma vie devenue parisienne, si l'autre jour, assistant à. la vente du mobilier de M,le Fanny P., artiste dramatique que je ne connaissais ni de Thalie ni de Therpsychore, mes yeux, puis mes mains n'étaient tombés sur un charmant album, relié par Gruel, et que j'eus la curiosité d'ouvrir.

C'était assez original. Cet album contenait une collection de caries de visite, de tous formats, de toutes nuances, de toutes couronnes. Au-dessous de chaque carte se déployait une exergue qui évidemment devait rappeler par quelque côté, le faible ou le fort, l'esprit du titulaire.

Je feuilletai. — Arrivé à l'une des dernières pages, je dus considérablement rougir ou pâlir — ou pâlir et rougir alternativement! Je venais de retrouver sur ce feuillet un petit carton- porcelaine avec mon propre nom

Jacob Schubert,

Étudiant.

au bas de laquelle une main connue avait écrit :

Tout jeune homme. Brun, mais entreprenant. Connu deux jours. Attaque les diligences, mais supporte l'emprisonnement avec résignal ion.

A la lecture de cette légende d'un laconisme télégraphique, le passé, d'un seul bloc, surgit dans ma mémoire

IAE COMEUILAJNE EM VOYAGE. 28 1

et je me pris à voyager, de rêverie en rêverie, jusqu'au pays charmant des vingt ans. J'achetai l'album — cela va sans dire — et le payai dix francs, à peu près la moitié du prix de la reliure.

Quant au prix des souvenirs, je n'en parle pas : il est évident que je fis un bon marché.

Ami lecteur, puissiez-vous en dire autant !

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