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DEUX ANS APRES

Il pouvait être cinq heures du soir. Le boulevard des Italiens avait cet aspect animé qu'on lui connaît.

Une voiture s'arrêta devant le café Anglais. Gaston en descendit et entra dans ce restaurant à la mode.

— Le cabinet n° 8, demanda-t-iî au garçon.

— Il est libre, monsieur Gaston.

— Il n'est venu personne?

— Non, pas encore.

— C'est bien, — du reste, continua le médecin en tirant sa montre, je suis en avance.

Il monta et se mil au balcon, alin de voir venir ceux ou celles qu'il attendait. Au balcon qui touchait au sien étaienl deux jeunes amoureux qui renouvelaient le serment de s'adorer toujours.

C'était Anatole Morval, le poêle chez lequel nous nous sommes arrêtés un instant et qui depuis un an déjà vivait maritalement avec Geneviève.

La chance avait enfin souri à ce couple charmant.

Les pièces d'Anatole étaient jouées et elles avaient du succès.

Il gagnait plus d'argent qu'il n'en avait rêvé :

Quant à Geneviève, sa grâce, sa beauté, son intelligence, en avaient fait une comédienne remarquable.

De l'or, de la gloire, de l'amour !

Quelle radieuse trinité !

Il est un autre personnage de ce livre que nous ne devons pas non plus oublier : Léon Normand. Celuilà, trop fier pour vouloir partager la fortune de celui qu'il appelait autrefois son frère, était parti pour l'Amérique. Il est entré, nous a-l-on assuré, dans la sainte confrérie des Mormons. Qu'il y vive heureux!

Au bout de quelques minutes, une seconde voi-

ture s'arrêta, et, cette fois, Adrien et Maurice pénétrèrent dans le café.

— Ah ! enfin ! s'écria joyeusement Gaston, qui leur fit signe de venir le retrouver.

Quand les jeunes gens furent en présence, ils se serrèrent la main avec une affectueuse cordialité. On servit bientôt à dîner.

— Oui, Messieurs, dit Gaston à ses hôtes, je vous ai mandés ici pour vous apprendre une grandissime nouvelle :

— Aboyons.

— Je me marie !

Adrien et Maurice partirent d'un franc éclat de rire.

— Je ne plaisante pas le moins du monde, je vous jure : j'épouse une jolie fille et trois cent mille francs de dot.

— Bravo ! s'écria Adrien.

— Bravissimo ! s'écria à son tour Maurice.

— Garçon, du Champagne !

— Mais vous allez donc tous vous marier? reprit Maurice.

— Dame ! à trente ans ! que peut-on faire de

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mieux? répliqua Gaston; — puis, s'adressant à Adrien : El toi, lu es heureux?...

— Plus que je ne le mérite : j'ai épousé un ange; ei je vous annonce que je suis père d'un charmant petit chérubins

— A la bonne heure ! tu n'as pas perdu de temps.

— Mais que sont devenus nus amis et ees dames? voyons, toi, Maurice, qu'as-tu l'ait de ton Elmire?

— Demandez plutôt ce qu'elle a fait de moi. Elle m'a aux trois quarts ruiné ! et m'a planté là pour aller voir, avec un nouvel amoureux, si le printemps s'avance dans une autre patrie!

— Et Jeanne?..,

— Jeanne ! envolée!

— Sous quel ciel !

— Sous un ciel glacé, à Saint-Pétersbourg, pour faire fortune.

— Ça n'allait donc plus à Paris'.'

— Mes chers amis, Paris esl une grande capricieuse qui n'aime pas à voir toujours danser les mômes poupées. Il lui faul dunouveau; elle ne veut de la fleur que le premier parfum, el elle a, ma foi. raison, puisqu'elle esl assez riche et assez généreuse

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pour payer ses fantaisies de grande dame. — Jeanne avait vingt-cinq ans et un passé tapageur. Elle a bien fait de filer là-bas. Les boyards n'y regardent pas de si près que nous, et ils ont, par-dessus le marché, la toquade des parisiennes. Le fait est que c'est une superbe race, des filles d'Eve en droite ligne ! Aussi, avec quelle avidité ces excellents boyards se jettent-ils sur nos échantillons féminins, qui ne sont le plus souvent que de la camelotte. — Passez-moi ce terme de calicot. Nous avons les boutons, ils ont les roses, c'est déjà quelque chose pour un pays situé sous le soixante-dixième degré de latitude !

— Et Julia ?

— Oh ! celle-là a tiré à temps son épingle du jeu : elle est mariée ! . . .

— Avec?...

— Avec un comte !

— Ne serait-ce pas un conte que tu nous fais?...

— Pas du tout : elle s'est retirée dans le château de son noble époux, à cent lieues d'ici, dans le Périgord. Elle confît maintenant ses grâces dans la dévotion, communie trois fois par mois, reçoit le

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curé tous les jours à sa table, fait partie de six confréries piéhses, est dame patronesse ! on l'appelle, à six lieues à la ronde, la Providence des pauvres, et un jour, l'on écrira sur sa tombe :

n Ci-gît Julia Boneau, comtesse de la Frey.

« Fut, pendant sa vie, l'exemple des jeunes filles, « la mère des malheureux et le modèle des épou- « ses ! »

— Et, après sa mort, que sera-t-elle?

— C'est ce que ne dira probablement pas l'épitaphe.

— Diable ! mais alors, toutes les étoiles de Paris se sont donc éclipsées ?. . .

— Oui, pour l'aire place à de nouvelles qui s'éclipseront à leur tour. Et cela continuera ainsi jusqu'à la fin des siècles.

Les femmes de théâtre, qui ne sont pas toujours des phénix, renaissent cependant de leurs cendres. C'est le contraire de la vieille garde : Elles se rendent, mais ne meurent pas !

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