‹ Les femmes de théâtreChapitre 3 sur 14 · INTRODUCTION. IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. IX

Lesdeux dernières vous ferontoublier la première. Le jeune homme a suivi le conseil... et il prétend qu'il est guéri.

Mais nous sommes bien loin de notre sujet.

Il s'agit cette fois de ces fameuses femmes de théâtre que j'avais complètement oubliées. J'ai passé la moitié de la nuit à lire votre roman et je l'ai terminé ce matin en déjeunant.

Il m'a intéressé jusqu'à la fin, et je vous sais gré de me l'avoir dédié ; seulement, vous me demandez une préface, vous devriez savoir que je n'ai jamais eu la prétention d'écrire.

Et d'abord, qu'entendez-vous par une préface? faut-il que j'analyse votre livre, en en faisant ressortir le mérite aux yeux du lecteur ? Ce travail me paraît inutile et serait fastidieux. 11 vaut mieux laisser au public toute sa liberté d'appréciation, et je me borne à constater dans votre ouvrage un mérite dont je me crois juge compétent, celui de la vérité ; et, en effet, moi qui ai vécu assez longtemps au milieu de tout ce monde d'acteurs et d'actrices, j'ai reconnu, du premier coup d'œil, la plupart de vos personnages.

\ IHTBODVCTION.

J'avais craini un inslanl de vous voir raire avec ce Litre un de ces nombreux petits livres qui courent les rues et qui n'onl pour but que de raconter l'histoire plus ou moins vraie de ce qu'on appelle les célébrités tlu jour... et je ne suis pas Fanatique de celle littérature.

Mais non... les Femmes rie théâtre sont un véritable roman de mœurs ; on y trouve de l'observation, de l'intérêt, du style... et même quelques tableaux de famille.

Vos personnages sont reconnaissantes... il ne leur manque que leurs véritables noms : on les devinera...

Certainement, vos femmes de théâtre sont frappantes... Julia, Jeanne, Elmire... je les ai reconnues toutes. Le petit roman d'Adrien et de Lucie n'est que trop vrai...

Et je crois ne pas me tromper en prédisant un succès à votre nouvel ouvrage.

J'avu aussi avec plaisir que vous vous êtes souvenu des anecdoctes que je vous ai confiées... mais VOUS avez oublié l'histoire de la petite Angèle... Voulez-vous que je la coule en peu de mots a vos lecteurs?

INTRODUCTION. Il

Angèle avait seize ans; âge charmant, où l'on croit à lont, même à l'espérance, où Ton voit le chemin de la vie parsemé de fleurs ; à cet âge où l'imagination bâtit si vite des châteaux en Espagne. . .

Elle était ouvrière chez madame Bouland, une modiste qui demeurait alors rue de Provence.

Angèle était une jolie jeune fille... la nature avait été généreuse avec elle. Sa tête était expressive... ses traits d'une finesse remarquable... elle avait de grands beaux yeux bordés d'énormes cils... ses cheveux étaient noirs comme le jais... sa bouche petite... ses dents blanches et bien rangées... elle n'était ni trop grande ni trop pelite... on aurait pris sa taille dans les deux mains.

Fille d'un pauvre acteur constamment en province... ayant perdu depuis longtemps sa mère... elle logeait chez sa patronne.

Comme toutes les jeunes filles... elle avait un rêve... elle voulait être comédienne... aussi achelait-elle, en cachette, avec ses économies, des brochures de drames et de comédies, qu'elle apprenait, et une fois seule dans sa petite chambre, elle déclamait tout haut, en se regardant dans une glace.

XII LNTBODCCTION.

.Mais chaque jour son désir grandissait, et elle était bien décidée à changer le rêve en réalité.

Un beau jour... elle disparut...

On fit des recherches et on apprit qu'elle était devenue la maîtresse d'un petit rentier qu'on appelait Anatole, et qui jouait la comédie en amateur.

Grâce à son amant, elle débuta bientôt au théâtre de M. Ricourt... le premier rôle qu'elle joua fut celui que mademoiselle Delaporte avait créé au Gymnase dans les Femmes qui pleurent.

Enfin, au bout de quelques mois, elle était devenue l'étoile de l'école.

Opéra, opéra-comique, comédie, drame, tragédie et vaudeville... elle jouait tout... et toujours les principaux rôles... Un soir... un petit journaliste qui avait ses entrées dans les coulisses, lui présenta un journal, dans lequel il lui consacrait une colonne.

Quelle joie pour la jeune actrice!... un journal s'occupait d'elle... son nom était imprimé; on lui prédisait un avenir superbe.

Elle était si joyeuse qu'elle courait dans toutes les loges montrer l'article que le jeune Adolphe lui avait l'ait.

LMRODCCTICW. XIII

Dès ce moment... le journaliste ne quitta plus les coulisses de ce petit théâtre... il venait aux répétitions, enfin toujours il était là.

Quelques jours se passèrent, et un soir son nouveau soupirant lui proposa d'entrer dans un véritable théâtre... mais il y mettait des conditions... Angèle demanda h réfléchir... trois jours après, elle était décidée... elle avait dit oui.

Enfin, le jeune Adolphe lui remit une lettre de recommandation pour un directeur de ses amis.

Angèle prit sa plus jolie toilette, et le lendemain, à onze heures, elle se présentait au domicile de l'impressario.

Un domestique vint lui ouvrir ; il l'introduisit dans un élégant salon, et la pria d'attendre... enfin un grand brun, qui avait quelque ressemblance avec Alexandre Dumas, entra... c'était le directeur en question ..

Angèle était toute tremblante... elle lui donna la lettre.

Le nouveau venu la prit avec indifférence, l'ouvrit et la lut. « Oh ! oh! s'écria-t-il en riant ; c'est de ce farceur d' Adolphe, voilà la dixième demoiselle qu'il me recommande depuis un mois. . . »

XIV IKTBODCCII02I.

Ângèle devint toute rouge... elle ne savait plus

quel maintien prendre.

Enfin, le directeur releva la tête pour la regarder avec attention.

— Pas mal, dit-il tout haut. Allons, pas mal. Puis, s'adressant à Angèle : Ma chère enfant, je déjeune en ce moment, je ne suis pas en train de causer affaires... attendez... il se mit à son bureau et écrivit quelques lignes... Quand il eut fini, il lui dit en lui remettant un bout de papier sur lequel il avaitgriflbnné six mots: «: Vous remettrez ça au costu- « miervers deux heures ; il comprendra. . . ensuite. . . « eh bien, on ne sait pas... nous causerons... »

Angèle sortit ivre de joie, elle allait peut-être paraître sur un véritable théâtre.

A deux heures, elle se rendit chez le costumier et lui remit le petit billet... celui-ci la lit monter dans une loge et la pria d'essayer un costume léger.

La jeune fille obéit aveuglément. Que n'auraitelle pas fait?

Ensuite, on la fit passer par une porte de communication; elle entra dans un cabinet richement meublé... elle attendit vingt min nies ; eu lin... le directeur parut.

IINTIÎODCCTIOJX. XV

— Oh ! vous voilà, s'écria-t-il en se frottant les mains.

L'actrice, embarrassée de se yôir aussi peu vêtue, était toute confuse et ne répondit rien.

— Allons, continua brusquement l'impressario, avancez donc... encore... ma parole d'honneur! on dirait que je vous fais peur; je vous ne mangerai pas; vous tremblez, il ne fait cependant pas froid

Angèle fit un effort sur elle-même, elle s'avança. Alors il la toisa des pieds à la tête, et se dit en luimême, mais assez haut pour être entendu :

Jolis bras, jolies épaules, jolis pieds... puis relevant un peu la jupe déjà courte : jolies jambes... Voilà qui est très-bien.

Où avez-vous joué, mademoiselle?

— A l'École lyrique, répondit naïvement Angèle.

— Diable ! continua le directeur, ça n'est pas un théâtre... vous ne devez pas être bien forte. Chantez-vous un peu au moins?

— Oui, monsieur.

— Savez-vous une scène quelconque? Pourriez-vous me la répéter?

\\1 IHT&ODCCTIOlf.

— Je sais le rôle de Picolino.

— Picolino... attendez... je crois que j'ai la brochure... oui... je vais vous donner la réplique.

Ils répétèrent la scène.

— Très-bien, s'écria le directeur satisfait... vous me plaisez... mais combien voulez-vous gagner?

— Dam! dit la jeune fille honteuse... de quoi vivre.

— Oh! vous comptez sur la comédie pour vivre... mon théâtre ne peut pas faire votre affaire... vous n'avez donc pas... un... protecteur... un... ami?

— Si... j'ai un...

— Eh bien ! alors... écoutez, celte année, mon budget est complet, je ne peux pas l'augmenter.. . et cependant vous me plaisez... faites un sacrifice; l'année prochaine, je vous donnerai de bons appointements. Une dernière fois, combien voulezvous gagner ?

— Eh bien!... répondit Angèle, ce que vous voudrez...

— A la bonne heure. Voulez-vous 50 francs par mois... je ne peux pas donner davantage.

Ajîgèle accepta.

IMUODUCTIOIT. XVII

— Très-bien, je vais vous faire un engagement de douze cents francs : vous me signerez six cents francs de bons reçus d'avance... comprenez-vous?

— Oui, monsieur.

Tout fut conclu séance tenante.

— Maintenant, dit le directeur d'une voix plus douce, allez vous habiller, mon enfant, et soyez tranquille, nous aurons soin de vous... Oh! ditesmoi... demain... venez donc déjeuner avec moi?

— Mais...

— Vous allez me refuser la première chose que je sollicite... c'est mal!

Angèle avait compris qu'il fallait accepter, elle se résigna.

— Maintenant, un dernier mot... Ce soir, présentez-vous à mon régisseur, il vous donnera un rôle dans la pièce nouvelle.

Le soir, Angèle ne manquait pas de se rendre chez le régisseur, un grand maigre qui jouait les compères dans les revues, et qu'on nommait, je crois. . . Auguste ; il était très-influent dans le théâtre, tout marchait par ses ordres.

11 fut pour la jeune actrice d'une galanterie exceptionnelle... il lui remit un rôle et prévint la débu-

XVIII iyn;o!H ciiov

lante que sans doute elle répéterait le lendemain; il ne pouvait pas encore lui dire à quelle heure, mais il la pria d'attendre dans le foyer l'instant ou l'on pose habituellement le tableau.

Angèle entra dans un petit salon éclairé par deux becs degaz, sans tapisserie, ayant pour tout ameublement une grande glace, quelques chaises déchirées et deux tabourets rustiques.

C'est là ce qu'on appelait :

Le foyer des artistes.

Il était peuplé de quelques auteurs, d'acteurs ei d'actrices en costumes; ces petites dames n'avaient pas assez d'yeux pour regarder la nouvelle venue...

Et bientôt elles se parlèrent tout bas.

— Qu'est-ce que c'est encore que celle-là? dit une petite blonde à sa camarade.

— Je ne sais pas.

— Une nouvelle.

— Sans doute.

— C'est dégoûtant, on va encore l'aire des injustices et lui donner les beaux rôles... quelle boite que ce théâtre !

— Mais nous verrons.

INT«ODl"CTIO>'. XIX

— D'abord, si elle est mieux partagée que moi... je m'en vais... et loi?

— Moi aussi.

— Oh! ici,., il n'y arien à faire, ils sacrifient tout au nouveau.

— C'est comme partout, interrompit un petit brun qui mangeait ses moustaches.

— Toi ! dit la première en s'adressant au jeune homme, je te défends de parler à cette femme, et si tu lui donnes un rôle.... tout est fini.

Le jeune homme ne répliqua pas.

Le petit brun était un des auteurs à l'année de ce théâtre.

Enfin, on posa le tableau et Angèle put sortir...

Oh! dit alors une grande belle tille habillée en Boulevard des Italiens, quelle pimbêche ! elle n'a pas dit un mot.

— Elle fait sa tête, la nouvelle, continua une autre vêtue en Colonne Vendôme.

Le lendemain, Angèle allait déjeuner chez le directeur... qui lui promit le principal rôle de la nouvelle pièce ; mais l'auteur, que vous connaissez déjà, refuse de le lui confier : il préfère retirer sa pièce, vous savez pourquoi .

XX MTBODCCTIOR.

— Comment faire? demanda Angèle au directeur.

Mais l'ingrat répondit: Que voulez-vous que j'y fasse ; causez avec lui, arrangez L'affaire.

L'auteur parla à la débutante el lui dit la vérité, et le moyen de lever la difficulté

Trois jours après Angèle avait triomphé de ce nouvel obstacle, elle répétait le rôle.

Le jour du début approchait ; mais, hélas i il fallait deux toilettes élégantes, le petit rentier refusait de les acheter... Que faire? Elle conta la chose a une amie... c'était assez.

Enfin... nous voici à la répétition générale avec costumes... Angèle radieuse a tout ce qu'il lui faut... elle fait porter ses rôles et ses chapeaux dans sa loge... quel bonheur!... plus qu'un jour... elle a déjà vu ses débuts annoncés, son nom mis en vedette sur les affiches.

Tl est sept heures du soir, l'actrice se rend à son devoir, elle monte dans sa loge...

Encore un malheur !

Ses toilettes sont fripées et tachées d'encre .. impossible de les utiliser...

Lue camarade jalouse s'était introduite dans la

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