‹ Les femmes de théâtreChapitre 2 sur 14 · A M. A. LEMONNIER · texte numérisé non relu

A M. A. LEMONNIER

Howbourg-les-bains, le 7 septembre.

Mon cher Monsieur ,

Lorsque l'on m'a remis votre lettre, j'étais tout à la roulette, et je gagnais des sommes fabuleuses... c'est pour cela que je vous réponds un peu tard... car une joueuse oublie tout... même, ses meilleurs amis. C'est si beau de voir toutes ces petites pièces d'or aller et venir au gré du hasard... d'épier la physionomie de ceux qui gagnent et de ceux qui perdent... On a la fièvre... le vertige... on tremble... et quel silence... l'on n'entend que la voix des croupiers répéter cette éternelle phrase : «Allons, messieurs... faites votre jeu! » et quelquefois en-

VI ISTRODUCTION.

cure linéiques murmures s'échappent, quelques joueurs maudissent... le sorl si souvent contraire...

car je crois la roulette encore plus infidèle que la femme...

El puis vous qui étudiez les types .. il faut que je vous signale plusieurs individus curieux!...

D'abord un gros Allemand dont j'ignore le nom, mais un original sans pareil...

C'est un homme de cinquante à soixante ans, que l'on rencontre tous les ans dans les villes d'eaux.

Qu'il perde... qu'il gagne... sa physionomie peste toujours froide comme celle d'un Anglais.

Je l'ai vu gagner jusqu'à 50,000 francs dans une seule journée ; et pas un de ses traits ne s'est contracté.

Quand le jeu est fermé, il va faire un petit tour de promenade; il est toujours seul et marche doucement, en regardant avec indifférence tout ce qui se trouve sur son passage...

A six heures... il dîne à une table solitaire... il > reste une heure et demie, car il mange doucement... et beaucoup... il boit régulièrement deux bouteilles de Bordeaux à son dîner... C'est gentil, n'est-ce pas ?

IJNTRODUCTIOS. VII

Le soir... on le voit au concert... il va s'asseoir dans un coin... il ne lit jamais que le Constitutionnel et Y Indépendance belge.

11 n'ouvre pas les autres journaux... enfin... il se couche à dix heures... et se lève à cinq...

Yoilà l'homme! qu'en dites-vous?

Pendant que nous parlons de personnages mystérieux, il faut que je vous conte une aventure assez bizarre, que vous pourriez certainement placer dans une comédie...

11 y a de cela cinq jours... il pouvait être deux heures... on jouait un jeu d'enfer...

— Il y a cinquante mille francs ! crie le croupier...

Personne ne répond.

Mais un individu, qui était là depuis quelques instants, s'avance et dit d'une voix assurée :

— Je les tiens...

Il gagne... prend son argent... sans se presser... le met dans sa poche... salue et sort...

J'ai appris que le monsieur en question était un sculpteur qui venait d'hériter de cinquante mille francs... et croyant à son étoile... il voulait les risquer en un seul coup...

VIII lATlODCCTIOa.

Depuis, on ne l'a pas revu...

Il y a aussi à Hombourg un jeune fou, très-riche à ce qu'il paraît, mais peu chanceux, qui perd des sommes considérables... mais qui joue toujours. . et quand même.

Comme là-bas on se parle sans se connaître, un docteur lui dit l'autre jour :

— Jeune homme, puisque la chance vous est contraire... pourquoi jouez-vous? vous allez vous ruiner.

— Mais, docteur, répond-il naïvement... je me soigne...

— Comment cela?...

— Je suis amoureux d'une femme qui ne m'aime pas... et que je ne puis pas oublier... un Anglais m'ayant assuré que le jeu étail une passion plus forte que l'amour... je joue...

— Et oubliez-vous cette femme?

— Du tout, je l'aime encore davantage... Monsieur, donnez-moi un remède?

— Eh bien ! apprenez, mon ami... continue le docteur, que l'on ne guérit l'amour qu'avec l'amour... pour oublier une femme, il faut en aimer deux.

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