‹ Les femmes des CésarsChapitre 27 sur 35 · THÉODORA · texte numérisé non relu

THÉODORA

Procope a marqué d’un fer roüge le front de celte impudique couronnée, fille d’un antotrophe ( nourrisson d’ours ), qui devint la femme de l’empereur Justinien.

Racontons les faits.

Il existait à Byzance, en l'année 516, un

certain Acace, chargé de l’entretien des

bêtes sauvages de l’amphithéâtre des Pror i vu.

itniens (les Verts). Il mourut sous le règne de l’empereur Ânastase, laissant trois filles : Corniio, Théodora, Anaslasta; l’aînée n’avait pas encore sept ans. Sa veuve vécut avec i’homme qui l’avait remplacé dans son poste de nourrisseur d’ours.

Lorsque les filles furent nubiles, leur mère, pour montrer leur beauté, les fit monter sur la scène, non toutes à la fois, mais à mesure que leur âge les rendait propres à cet office. Déjà Comito s’était distinguée parmi ses compagnes.

Théodora, qui venait après elle, fut vêtue d’une tunique courte, garnie de manches, semblable à celle que portaient les jeunes esclaves. Elle suivait sa sœur, comme pour la servir, et portait sans cesse sur ses épaules le siège sur lequel celle-ci avait l’habitude de s’asseoir dans les représentations.

Aussitôt que Théodora arriva à la puberté, elle se mit en scène en qualité d'ac-

trice pédamée, comme disaient les anciens, et fut reçue sociétaire.

Elle n’était ni chanteuse ni danseuse, et ne se mêlait guère aux exercices de l’amphithéàtre, mais elle excellait à stimuler les spectateurs par sa pantomime bouffonne, par ses poses plus que voluptueuses, par ses gestes excentriques, ses agaceries indécentes, ses attitudes risquées; bientôt elle acquit la faveur, les préférences du public, et elle surpassa toutes les autres courtisanes, en libertinage comme en beauté. Personne ne la vit jamais reculer par pudeur, ni perdre contenance devant aucun homme. Elle assistait sans scrupule aux réunions les plus équivoques.

Théodora quitta Constantinople pour suivre, dans les conditions les plus honteuses, Hécébole, personnage de Tyr, qui avait obtenu le gouvernement de la Pentapole. Mais elle offensa gravement cet homme et fut chassée de sa maison, quoiqu’elle

l’eût rendu père. Elle tomba alors dans la détresse^ et de la détresse dans la prostitution la plus basse.

Elle se rendit d’abord à Alexandrie, puis elle revint à Byzance, après avoir parcouru tout l’Orient et fait en chaque ville, dit Procope, « un métier qu’aucun homme qui veut conserver la protection de la divinité ne peut nommer, de sorte que par l’intervention du démon il n’y eut pas de lieu qui n’eût reçu quelque souillure du libertinage de Théodora. » <

Lorsqu’elle fut de retour à Byzance, Justinien en devint épris, et son amour fut si violent, qu’il l’éleva à la dignité depatrice, quoiqu’elle n’eût d’abord auprès de lui que la condition d’une maîtresse. Thèpdora acquit ainsi un crédit extraordinaire et le moyen de se procurer des richesses.

Elle était pour cet homme le charme le plus doux; et comme il arrive à ceux qui aiment sans mesure, il se plaisait à accor-

der à cette maîtresse toutes les faveurs et tous les biens dont il pouvait disposer.

L’accroissement de cette opulence était l’aliment de sa passion.

Il était défendu, par les lois les plus anciennes, à un citoyen parvenu à la dignité de sénateur, d’épouser une courtisane; il força Justin à violer ces lois et à les abroger, de sorte que non-seulement il put donner à Théodora le titre d’épouse, mais qu’il fournit à tous les autres la licence de l’imiter.

Proclamé empereur des Romains, comme associé de son oncle, Justinien ne tarda pas à être seul maître de l’empire, la mort de Justin étant arrivée peu de temps après.

Ainsi Théodora, malgré sa naissance, son éducation, sa conduite, sa dégradation, parvint aux honneurs suprêmes sans aucun obstacle. Son époux n'eut pas même la conscience de l’outrage dont il s’était, par ce mariage, rendu coupable envers la

conscience publique; lui qui^ en cherchant une épouse dans tout l’empire romain, aurait pu si facilement trouver une compagne de la première naissance, de l’éducation la plus distinguée, d’une pudeur sans tache, d’une sagesse exemplaire, d’une beauté su* périeure, et sentant son parfum de vierge.

Mais à la vierge, Justinien préféra la courtisane, la prostituée. 11 ne rougit pas d’unir à sa personne une femme que le commun des hommes regarde comme réprouvée.

Tous les vices de son caractère se révèlent dans le fait seul d’une union si indigne. Elle est l’interprète, la preuve et riiisloire de ses mœurs.

Cependant personne dans le haut sénat, à la vue de cet opprobre qui rejaillissait sur la constitution de l’État, n’en témoigna son déplaisir et n’en exprima la désapprobation. Au contraire, tous allèrent se prosterner devant Théodora, comme devant une divinité.

Nul membre du sacerdoce ne se montra animé d’une vertueuse indignation contre les déportements de Théodora. Loin de là, les prêtres s’empressèrent de la saluer du titre de maîtresse.

Le peuple qui l’avait vue auparavant sur le théâtre, devint aussitôt son esclave, et, sans respect pour lui-même, il invoquait sa protection avec des mains suppliantes.

Théodora était d’ailleurs belle de figure et pleine de grâce, mais trop petite; elle était assez fraîche, de manière cependant à tourner à la pâleur; son œil était toujours vif et perçant.

Maintenant il nous reste à rapporter brièvement les actions de sa vie publique avec son époux : car ils n’ont rien fait run sans l’autre dans leur gouvernement.

L’esprit de Théodora était dominé par l’habitude de la cruauté la plus invétérée.

Elle ne se laissait jamais fléchir ni entraver dans aucune exécution. En un mot, per-

sonne ne la vit une seule fois ressentir quelque pitié, soit pour ses ennemis vivants, soit môme envers ceux qui étaient effacés du livre de vie. Le fils qui avait succédé à la victime devenait l'ennemi de l’impératrice, comme si elle eût voulu rendre les enfants responsables jusqu’à la troisième génération des fautes de leur père. Le cœur de cette femme n’était disposé qu^à la destruction de l’humanité; il n’était pas susceptible d’être fléchi. Un dernier trait suffira pour juger débnitivement cette infâme impératrice, constamment favorisée de la fortune.

Nous avons dit que Théodora avait eu un fils d’Hécébole. Quand cet enfant apprit l’élévation de sa mère au rang d’impératrice, il accourut à Constantinople et eut une courte entrevue avec Théodora, qui fut aussi surprise qu’effrayée de son arrivée imprévue au palais, où elle ne voulait pas souffrir la présence importune d’un

témoin vivant des désordres de sa vie.

Quelques instants après avoir quitte l’impératrice, le jeune Ilécébole tombait sous le fer d’un assassin aux gages de Théodora. L’enfant avait été égorgé par la mère! Cette tragédie domestique passa inaperçue au milieu des saturnales du palais de Théodora. L’impératrice conféra des dignités à toutes les anciennes compagnes de ses débauches. Elle força les dignitaires de l’empire k donner leurs noms .à de viles prostituées, à ses sœurs, à ses amies. Bélisaire lui -même dut épouser l’amie de Théodora, Antonina, fille d’un cocher. Cependant la faiblesse et la passion de Justinien excusaient toutes les folies, tous les crimes de Théodora; mais un parti se forma contre elle. L’impératrice dont l’esprit était trés-délié et le tact trèssûr, comprit qu’elle devait changer d’attitude. Appelant à son secours ses talents

de comédienne, elle joua la princesse

vin.

pieuse et charitable; elle distribua des aumônes, bâtit des églises, fonda des couvents, s’entoura de prêtres qui célébrèrent la sainteté de ses sentiments. Un de ses palais fut transformé en maison de pénitence, dans laquelle cinq cents anciennes prostituées, qui avaient été les compagnes de Théodora au temps de sa vie folle, se transformèrent en religieuses et demandèrent pardon à Dieu de leurs péchés.

Elles durent prier souvent, mais tacitement, pour la fondatrice de ce couvent, pour l’hypocrite Théodora. Parmi les grands et les prêtres, ceux qui refusèrent de ployer le genoux devant l’idole impériale, furent impitoyablement persécutés.

Théodora avait deux prisons spéciales, que le peuple appelait ironiquement le Labyrinthe et le Tartare; car sénateurs, généraux, évêques, gouverneurs de province, qui entraient là, n’en sortaient que pour aller en exil ou à la mort.

Théodora régna vingt- un ans et trois mois sur l’empire d’Orient et sur le faible empereur Justinien, dont le règne eût été honteux si l’éminent jurisconsulte Trébobonien ne l’avait illustré par son Code, par son Digeste, et si Bélisaire n’avait défendu l’intégrité du territoire en battant les Perses, les Vandales, les Goths.

Dans les dernières années de sa vie, Théodora montra un grand" courage et une intelligence aussi ferme qu’étendue. Lorsque l’empire était menacé par l’irruption des barbares, elle encouragea Bélisaire et sut lui fournir les movens de vaincre les ennemis innombrables de l’empire d’Orient. Semblable à son amie Antonine, la femme de Bélisaire, qui, sans sourciller, suivait son mari partout, sur les flottes et au milieu des camps, elle fit preuve de génie politique et d’intrépidité inébranlable. Les rôles étaient changés. Justinien était la femme, et Théodora le véritable

empereur, qui supportait le poids des affaires. Il semble que certaines femme, dissolues, déréglées danç leurs mœurs, eu perdant les vertus et les attraits de leur sexe, aient emprunté les grandeurs, la force, les qualités masculines. La fermeté de l’impératrice dans une révolte sauva l’empire et l’empereur, qui songeait déjà à s’enfuir du palais.

« Prince, lui dit Théodora, on blâme injustement la hardiesse des femmes qui se mêlent des affaires publiques; vous me le prouvez, et je le sens. Vainement on objecte qu’il ne faut rien décider légèrement dans les circonstances critiques; c’est dans l’extrême péril que la témérité est prudence.

« La crainte conseille la fuite; elle produit non la sûreté, mais la honte. La mort n’est qu’un accident, tout homme y est sujet; mais lorsqu’on est assis sur le trône, l’exil devient un affront insupportable.

« Rien ne saurait me déterminer à quitter la pourpre et à vivre un seul jour dépouillée des noms d’Auguste et d’impératrice dont vous m’avez honoré.

(( Si la vie est le seul bien dont la con • servation vous touche, vous pouvez, je le sais, la sauver; la mer baigne les murs de ce palais; vos vaisseaux vous attendent, il vous est facile d’y transporter vos trésors; la Propontide vous offre un asile. Mais craignez que le drame d’une existence si lâchement prolongée ne vous offre pour dénouement, au lieu de repos et de plaisirs, qu’une mort aussi cruelle que honteuse.

« Pour moi, je tiens à cette vieille maxime : « Qu’il est honorable de mourir, pourvu que la postérité salue avec respect le nom d’empereur gravé sur notre tombe. »

Ce hardi langage de la mâle Théodora relève le courage de Justinien. 11 résiste à l’émeute; il exile ses neveux. Pompée et

•Hippace; ce dernier est proclamé empereur par le peuple assemblé au cirque Bélisaire et Narsés réunissent les soldats^ entourent le cirque et massacrent trente mille conjurés. Justinien est sauvé, grâce au dévouement de ses généraux et à la résolution de Théodora.

Mais le courage et l’esprit de l’impératrice ne doivent faire oublier ni les crimes, ni les épouvantables désordres de cette grande prostituée du Bas-Empire, dont la lubricité inouïe et les passions honteuses sont inénarrables.

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