‹ Les femmes des CésarsChapitre 3 sur 35 · REINES DU MEURTRE · texte numérisé non relu

REINES DU MEURTRE

3Vlétlée. — Ijocusle. — Lucrèce Tloi’sia.— Ij:v T-' opliaiia. — IjU Brinvinier». — Catheriue de ÜVIccliciM.

Le fer est brûlai, niaisemenl assassin; il est à la disposition de l’être le plus grossier, le plus obtus. Mais le poison est une arme aussi perfide que difficile à manier; à peine de se retourner contre la main qui l’emploie, le poison exige une dextérité, une ruse, un calcul, une mise en œuvre habile. Ce qui le prouve, c’est que le poi-

DES CÉSABS.

Circé fut digne en tous points de sa sœur Médée. « Nul, dit Diodore, ne connut mieux qu’elle la nature diderente des plantes et leurs propriétés merveilleuses, nul ne porta plus loin l’art de préparer les poisons; elle y fit de nouvelles découvertes par son génie. »

Circé empoisonna son mari, le roi des Scythes. Par un breuvage mélé de sucs mystérieux, de plantes vénéneuses, elle transforma en pourceaux les compagnons d’Ulysse, qui échappa lui-même aux maléfices de l’empoisonneuse grâce à la protection de Mercure, rapporte la fable.

Des dames romaines, des patriciennes tinrent une école de poisons sous la République, l’an 423 de l’ère romaine. Un grand nombre de citoyens disparurent, moururent subitement; on crut à la peste.

Mais une servante révéla les crimes des dames romaines. Vingt d’entre elles furent arrêtées; elles cherchèrent à justifier leurs

réunions secrétes en disant qu’elles préparaient des remèdes. Cornelia et Serpia, condamnées h l’épreuve de ces étranges remèdesj moururent au milieu d’épouvantables convulsions. La République romaine envoya cent soixante- dix empoisonneuses au supplice, et le poison cessa de régner à Rome jusqu’à ce que Livie l’y eût ramené.

Pour frayer le chemin du trône à son fils Tibère , elle fit périr par le poison Marcellus, Caïus et Lucius, césars adoptés par Auguste. Lorsque Tibère régna, il acheva l’œuvre de sa mère en faisant empoisonner Germanicus par Pison, Plancine et Martine. Le peuple cria vengeance contre les meurtriers. Martine s’enfuit à Brindes, où elle se donna la mort avec un reste de poison qu’elle avait caché dans un nœud de ses cheveux. La veille du jour de son procès devant le sénat, Pison se tua ou fut tué. Livie sauva Plancine.

Les régnes de Tibère, de Caligula, de

DES CÉSAItS.

Claude et de Néron furent remplis d’empoisonnements, presque tous préparés de la main de l’infernale Locuste. Un mets de champignons tua Claude, ce qui fit dire ironiquement à Néron : « Les champignons sont un mets des dieux ! »

Sur l’ordre de Néron, Locuste prépara un breuvage pour Britannicus. Comme l’empoisonneuse n’avait pas réussi, Néron, en fureur, la menaça de la livrer au bourreau; elle promit alors à l’empereur un poison sûr. « Il fut distillé, rapporte Tacite, prés de la chambre de César, et composé de poisons d’une violence éprouvée. » Britannicus ne mangeait et ne buvait rien qui n’eût été goûté par un esclave. On lui servit un breuvage ordinaire goûté par l’esclave; mais la liqueur était si brûlante qu’il ne put la boire. Avec l’eau dont on la rafraîchit, on versa le poison qui envahit si rapidement tous ses membres, qu’il lui ravit en même temps la parole et la vie.

Pour dissimuler le crime, Néron fil préparer précipitamment un bûcher qui consuma le corps de Britannicus.

Des Césars aux Borgia il n’y a qu’une différence de temps, et non de poison. Comme les empereurs romains, Alexandre VI fit du poison un moyen de gouvernement. Il eut d’une maîtresse appelée Vanozza cinq enfants, parmi lesquels se trouvaient César Borgia, l’assassin, et Lucrèce, qui fut à la fois la maîtresse de son père et de ses deux frères, César et François.

Alexandre VI avait été chargé de la garde du frère de Bajazet, le malheureux Djem.

Or, au même moment, le Grand-Seigneur de Turquie sollicita le pape de faire périr Djem, et Charles VIH, qui voulait opposer ce prétendant à son frère Bajazet, insista pour qu’on lui livrât le prisonnier. Les sommes promises au pape, soit pour tuer le prince Djem, soit pour le rendre, étaient à peu prés égales. Eh bien, Alexandre VI

trouva le moyen de recevoir de l’argent des deux mains en satisfaisant les deux parties.

Il remit Djem à Charles VIII, mais après lui avoir fait prendre préalablement du poison; de sorte que le malheureux mourut quelques jours après sqn arrivée au camp du roi de France.

Les Orsini et les Colonna, qui avaient accusé Alexandre VI de simonie, éprouvèrent tour à tour les terribles effets de son ressentiment. Après leur défaite, les Orsini demandèrent la paix en offrant l’échange des prisonniers. Le pape accepta; mais, suivant son habitude, il rendit Charles Orsini empoisonné à son père, qui reçut dans ses bras ses derniers soupirs. Le pape lui avait fait administrer de l’acide arsénieux, la Cantarellat son terrible poison.

. Baptiste Orsini fut empoisonné avec la même perfidie que son frère. Alexandre avait promis de le rendre sain et sauf

IMS FEMMES

moyennanl la remise d’un diamant de la famille Orsini échappé aux perquisitions des soldats du pape. Celui-ci reçut le diamant et ne tint pas sa promesse, car la mère de Charles Orsini était à peine entrée dans la prison d^ son fils, qu’elle le vit mourir du poison donné par l’ordre d’Alexandre VI.

Le pape battait monnaie avec le poison.

11 tuait ceux qui lui avaient fait donation de leurs biens, et les héritiers eux-mêmes, quand les donataires ne l’avaient pas gratifié. Cependant cette infernale famille de»' Borgia fut prise à ses odieux pièges. César empoisonna le petit-neveu du pape, le cardinal Jean Borgia, dont il convoitait les biens. Jaloux de son frère, le favori de Lucrèce, il le fit assassiner et jeta lui-même son cadavre dans le Tibre. Enfin le pape et son fils César, ayant préparé du poison pour neuf cardinaux, par une inadvertance providentielle, tous deux burent avant le repas

du vin préparé pour leurs victimes. Le pape fut foudroyé. César, d’une constitution plus robuste, résista quelques heures et fut achevé par le fer d’un ennemi. La plus heureuse créature de cette famille d'empoisonneurs fut Lucrèce, qui mourut comblée d’honneurs et chantée par les poètes.

Au seizième siècle, ce ne fut pas seulement en Italie que le poison joua un grand rôle et revêtit la pourpre. L’empereur de Russie, Yvan IV, s’était fait, rapportent les historiens, une horloge de poisons, c’està-dire qu’il comptait les heures de ses journées par des empoisonnements. Cet infernal empereur qui empoisonna les sept femmes qu’il épousa, se complaisait aux souffrances de ses victimes et faisait de leur agonie un attrayant spectacle à son usage.

Un autre empereur catholique, Philippe II, empoisonnait dans le môme siècle 2 I.

son frér* don Juan et son ministre Escovedo.

Trop souvent, d’ailleurs, le crime s’est assis sur le trône. Outre les exemples que nous venons de citer, l’histoire nous fournit une longue liste de rois empoisonneurs ou empoisonnés. Mentionnons seulement, en Allemagne, la mort violente de Henri VI, dit le Cruel, de Frédéric II, son fils, de Conrad IV, son petit-fils, le premier empoisonné par sa femme Constance, les deux autres par l’ambitieux Mainfroi; en Angleterre, les règnes de Henri IV, de Henri VIII, de Jacques l*', furent souillés par les crimes commis sur la belle Rosamond Clifford, sur le cardinal Wolsey et sur Thomas Overbury; en France, il faut remonter jusqu’aux premiers temps de notre monarchie. Childebert II est empoisonné par Frédégonde; Lothaire 1**^ par les grands de son royaume; Lothaire, fils de Louis IV d’outre-mer, par sa femme Emma,

fille de Lolhaire II, et par Adalbcron, évêque de Laon; Louis V, par Blanche, sa femme; Charles V, dit le Sage, par Charles le Mauvais, roi de Navarre.

« Aujourd’hui peut-être encore, dit « M. Flandin, le savant auteur d’un excel- « lent Traité des Poisons ^ si la poudre à « canon n’était pas inventée, la dernière « raison des rois serait le poison. »

« Pour conserver ses conquêtes, dit en- « core Machiavel, un prince doit se mon- « trer moitié homme, moitié hête féroce, « et par la ruse ou la force savoir à propos « se défaire d’un ennemi et de quiconque « lui porte ombrage. »

La France eut sa Locuste au dix-septième siècle : c’était la Tophana, venue de Naples à Paris, où elle vendait une eau trop fameuse aux femmes qui voulaient changer de maris et à ceux qui attendaient un héritage. L’eau de la Tophana était terrible; il suffisait de quatre à cinq gouttes

pour luer un homme, et l’on ajoute que l’empoisonneuse savait graduer la proportion jusqu’à pouvoir annoncer l’époque fixe de la mort. La Tophana immola de nombreuses victimes; elle s’était retirée dans un couvent lorsqu’elle fut arrêtée et soumise à la torture. Elle fut étranglée après avoir fait l’aveu de ses crimes.

Malheureusement la Tophana avait laissé des élèves dignes d’elle. Sous le pontificat d’Alexandre VII, en 1 G59, on découvrit une association de femmes dont le but était simplement de faire mourir tous les maris détestés ou qui avaient atteint la décrépitude. Cette étrange association avait pour chef une vieille femme nommée la Spara, héritière des secrets de la Tophana. Une quarantaine de membres de cette horrible affiliation furent arrêtés et subirent la torture. La Spara et ses principaux complices furent pendus.

Des mains de la Tophana et de la Spara,

DSS CÉSARS.

le sceplre du poison passa à celles de la marquise de Brinvilliers, la plus belle comme la plus terrible des empoisonneuses. La Brinvilliers avait pour amant un Italien qui se vantait volontiers de posséder des poisons énergiques et sûr»; Sainte-Croix persuada à sa maîtresse d’en faire l’essai sur M. de Dreux -d’Aubray, lieutenant civil, père de la marquise de Brinvilliers, qui, à diverses reprises, l’avait admonestée sévèrement au sujet de ses relations avec Tltalieri. En effet, la marquise, après avoir administré du poison à l’une de ses servantes, qui mourut foudroyée, entreprit avec certitude le meurtre de son père.

M. de Dreux-d’Aubray ftvort, la marquise de Brinvilliers dut se débarasser de ses deux frères, coupables d’avoir pris une trop grande part de l’héritage de famille et d’exercer à l’égard de leur sœur une surveillance gênante. Elle leur servit le même poison qu’à son père.

Sainte -Croix, voyant le succès de ses drogues, se mit à en faire un commerce presque public. 11 avait un tarif; son laboratoire était une véritable banque. Il élait déjà devenu fort riche lorsqu'il périt en composant ses poisons. La police^ qui visita son officine, saisit les preuves de ses crimes. Un des valets de Sainte-Croix et de la marquise de Brinvilliers, Lachaussée, fut arrêté. Soumis à la torture, il dévoila les empoisonnements du père et des deux frères de la marquise de Brinvilliers; puis il fut roué en place de Grève le 24 mars 1 637.

L’arrêt de Lachaussée condamnait par contumace la Brinvilliers à avoir la tête tranchée. Elle s’était retirée dans un cou* vent de Liège; de là elle fut ramenée à Paris, où son procès recommença. Elle fut condamnée à avoir la tête tranchée et à être brûlée en place de Grève. Avant de mourir, la marquise s’accusa d’avoir été incendiaire; d’avoir cessé d’être fille à sept

ans; d’avoir empoisonné ses deux frères et son père; d’avoir tenté d’empoisonner sa sœur, religieuse aux Carmélites, etc.

Le supplice de la marquise de Brinvilliers ne fil pas cesser les empoisonnements qui jetaient alors l’épouvante dans Paris.

En 1680, devant la Chambre ardente, ou dhambredes poisons, comparurent la célèbre la Voisin, la Vigoureux, un prêtre nommé Lesage, accusés d’avoir vendu de la poudre de succession, qui n’élait autre que le sublimé corrosif de la Brinvilliers, et d’avoir ajouté à ce trafic criminel des sortilèges et des enchantements; car en ces temps la superstition couvrait ou dissimulait toujours le crime. La Chambre ardente envoya au supplice la Voisin, la Vigoureux, le prêtre Lesage et leurs complices.

Devant celte chambre, on traduisit encore de grands personnages, tels que le maréchal de Luxembourg, Henri de Monlmorency-Boutleville, la duchesse de Bouil-

LES l'EMJklES

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ion, la comtesse de Soissons. Ces gens illustres, grâce à leur influence, échappèrent aux sévérités de la juridiction. La duchesse de Bouillon, qui parut entourée de nombreux amis devant ses juges, répondit ironiquement à cette question posée par le président La Reynie : « Si elle avait vu le diable? — Qu’elle le voyait dans ce mo- • ment; qu’il était fort laid et fort vilain, et

■qu’il était déguisé en conseiller d’État. »

La Reynie ne poussa pas plus loin l’interrogatoire.

Depuis les flèches empoisonnées des sauvages jusqu’à l’arsenic, la morphine et la nicotine de nos jours, le poison a été mis en œuvre de mille et une façons. Les aneiens Perses et les Turcs savaient empoisonner l’étrier, la selle, la bride d’un cheval, les bottes d’un cavalier.

Jean Galéas fut empoisonné par le contact de ses vêlements; le cardinal Pierre de Berulle, fondateur de l’ordre des Car-

mélites el de la congrégation de l’Oratoire, fut empoisonné par une hostie, en disant la messe. La sœur de Clovis et la veuve du grand Tlîéodoric, Audeflède, mourut après avoir reçu, dans une église, une hostie.

Henri Vil fut également empoisonné dans la communion, et le cardinal de Comeyn, chancelier d'Ècosse, en buvant le vin consacré. Le pape Clément VII fut empoisonné par une torclie portée devant luij Clément VIII faillit être empoisonné par un moine augustin qui versa une poudre sur sa i^laie; enfin, l’histoire mentionne de nombreux empoisonnements par des fliurs, un sachet, une lettre, un livre, des gants parfumés. On sait q%e la mémofre de Catherine de Médicis est chargée de la mort de Jeanne d’Albret, à qui elle avaiL envoyé des gants parfumé».

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