VIII
gnit Rosamonde à s’unir à lui. Lorsqu’il eut envahi et conquis presque toute l’Italie, il célébra ses exploits dans des festins orgiaques où les coupes se remplissaient à peine vidées. La coupe favorite d’Alboin était toujours le crâne du roi des Gépides, dans lequel Rosamonde dut boire, malgré toute son horreur. Une pareille violence méritait une sanglante vengeance. Rosamonde, dissimulant son courroux, chercha un bras sûr qui frappât le sauvage roi des Lombards. Le robuste Péridée, seul, était capable d’accomplir un tel dessein. Mais vainement Rosamonde le tenta. Péridée recula devant le péril. Enfin, ayant appris que Péridée avait une amante, la hile de Cunimond décida cette femme à donner au guerrier lombard un rendez-vous dans lequel elle prit sa place. Quand Péridée, trompé par l’obscurité et croyant avoir possédé sa maîtresse, s’aperçut qu’il tenait la reine des Lombards entre ses bras, il
Digilized by CoogI
pâlit de terreur : « Choisis, à présent, entre le trône et l’échafaud, lui dit Rosamonde; il n’est plus d’autre parti pour toi; lu dois tuer Âlboin ou mourir. » Péridée se rendit au vœu de la reine. Le lendemain, introduit par Rosamonde près de la couche du roi des Lombards, il lui plongeait son glaive dans le sein. Alboin put se lever et sauter sur son épée; mais par les soins de sa femme l’épée avait été liée au fourreau.
Alboin expira aux pieds de la fille de Cunimond vengé. En apprenant ce meurtre, les Lombards voulurent exterminer Rosamonde et Péridée; les deux assassins s’enfuirent en emportant les trésors d’Alboin.
Rosamonde épousa à Ravenne son écuyer, Elmige, complice de l’assassinat d’Alboin.
Mais bientôt dégoûtée de ce nouvel époux, elle résolut de briser ses liens pour épouser l’exarque Longin dont elle était éprise.
Rosamonde présente une coupe empoisonnée à Elmige, qui, après en avoir bu une
partie, est convaincu de la trahison de sa complice. L’épée à la main, il la force alors à vider la coupe empoisonnée; et les deux assassins expirent, châtiés de leurs propres mains.
FRÉDEGONDE & BRUNEHAUT
Au premier rang des reines criminelles de la France, nous devons placer les deux reines de Neuslrie el d’Austrasie, Frédegonde el Brunehaut, dont les instincts féroces et les passions sauvages ensanglantèrent la dernière moitié du sixième siècle.
Elles furent les flamboyantes reines du meurtre î
Frédegonde, âme basse, atroce et ambitieuse, sortie par l’intrigue de la prostitution, régna sur la plus belle partie de la France, sur la Neustrie, en s’entourant de meurtriers dressés par elle au crime; elle déjoua toutes les trames et domina tous ses ennemis par l’assassinat, son seul moyen de gouvernement.
Brunehaut, fille du roi des Goths d’Espagne, instruite, gracieuse, possédant les lumières et les grâces de la civilisation romaine, présentait un contraste parfait avec le génie barbare de la sauvage Frédegonde; mais elle fut sa digne rivale en dissolution, en crimes, en monstruosités de tout genre.
La belle Frédegonde était une femme de condition serve attachée au palais de Neustrie. Après avoir insidieusement amené la femme légitime de Chilpéric, la douce Andovsere, à baptiser elle-même l’enfant qu’elle venait de mettre au monde, à en
ôtFe la marraiiiCj ce qui, selon les lois de l’Église, constituait une parenté spirituelle avec son époux, elle alla triomphante audevant de Chilpéric en lui offrant des fleurs, et lui dit :
« Un enfant est né à mon seigneur, que Dieu en soit loué! Mais avec qui mon seigneur dormira-t-il cette nuit? La reine ma maîtresse a présenté sa fille Hildeswinde au baptême et en est aujourd’hui la marraine.
— Eh bien ! répondit Chilpéric en voyant la beauté de Frédegonde, si ce n’est pas avec la reine, ce sera avec toi. «
C’est ainsi que Frédégonde devint la maîtresse du roi Chilpéric. Mais son règne fut court, le roi l’ayant congédiée avec toutes les autres concubines pour épouser Galeswinthe, sœur aînée de Brunehaut, fille du roi des Goths d’Espagne, qui, par son mariage avec Sighebert, était-devenue reine d’Austrasie. Furieuse d’être rentrée
dans la classe serve, l’arlificieuse Frédegonde résolut de se débarrasser de Galeswinlhe, comme elle s’était débarrassée déjà de la douce Andowere, par le couvent. Elle irrita Chilpéric contre Galeswinthe, puis lui conseilla de donner l’ordre d’étrangler la reine dans son lit, ce qui fut fait.
Frédegonde demanda alors le salaire de ses criminelles suggestions; elle ne se contenta pas de la situation de concubine du palais; elle voulut être reine, et le faible Chilpéric, sur lequel elle avait le plus entier empire, acquiesça.
Dés que Brunehaut eut appris le meurtre de sa sœur, elle songea à en tirer vengeance; elle fît partager son ressentiment à son époux, Sighebert, roi d’Austrasie.
Celui-ci forma contre Chilpéric une ligue dans laquelle entrèrent Gonthramn, roi de Bourgogne, et les leudes de Neustrie qui avaient prêté serment à la reine assas-
sinée. Chilpéric et Frédegonde, vaincus^ durent céder à Brunehaut les cités de Bordeaux, de Limoges, de Cahors, de Béarn, de Bigorre, que Galeswinthe avait reçues de lui.
Deux fois vaincue, Frédegonde poussa Chilpéric à reprendre deux fois les armes; enfin son génie infernal lui suggéra l’idée de demander au crime ce que la victoire lui refusait. Elle appela quelques-uns des farouches guerriers qui l’entouraient et leur parla ainsi :
(t Rendez-vous à l’armée de Sighebert, saluez -le comme votre roi et tuez -le. Si vous parvenez à vous échapper, je vous comblerai, vous et vos descendants, de
richesses et d’honneurs; si vous ôtes tués, j’obtiendrai le salut de votre âme par des aumônes abondamment répandues dans tous les lieux où sont honorés les saints. »
Deux fanatiques, armés d’un poignard empoisonné, se rendirent au camp des
Austrasiens, où Sigliebert, debout sur un bouclier, était proclamé par les leudes roi de Neustrie, au préjudice de Chilpéric, dépouillé. Les soldats de Frédegonde poignardèrent Sighebert au milieu de son triomphe; ils furent aussitôt massacrés; mais la panique s’empara ‘des Austrasiens et des Germains d’outre-Rhin, qui, croyant à un piège, à une trahison, regagnèrent leur pays. Quant aux Neustrieiis, ils se soumirent à Chilpéric, qui était à Tournai, et se croyait perdu. Par ce nouveau crime, Frédegonde reprit tous les États qu’elle avait été forcée de céder.
Cependant Frédegonde fut cruellement frappée dans ses sentiments de mère.
Une épidémie lui enleva les trois fils qu’elle avait eus de Chilpéric. Sa douleur se traduisit par de nouveaux crimes. Elle accusa, devant Chilpéric, Andowère, et le seul enfant qui survécût de cette ancienne femme du roi de Neustrie, Chlo-
dowig, d’avoir causé par des maléfices la mort de ses enfants. Une première tentative d’assassinat contre le fils d’Andow ére ayant échoué, Frédegonde, épouvantée d’une menace de dénonciation proférée par Chlodowig, fit périr immédiatement la vieille femme qui avait été l’instrument de la tentative de meurtre; elle fut jetée toute vive dans les flammes. Mais cette femme avait pour fille une servante du palais, qui était la maîtresse du jeune Chlodowig et pouvait trahir les secrets.
Elle fut placée au milieu d’un tronc d’arbre entr’ouvert, qui, en se refermant, broya la malheureuse. Quant à Chlodowig, il fut poignardé par un sicaire de Frédegonde.
Mais là ne s’arrêta pas la fureur meuntrière de cette infâme reine. Elle fit périr cruellement Andowére, qui vivait retirée dans un monastère; et le dernier enfant de cette infortunée reine, la jeune Hildeswinde, dont le baptême conseillé par la
perfide Frédegonde avait causé la mort de sa mère, fut flétrie, souillée et cloîtrée.
Il n’y avait de comparable à l’infamie (le Frédegonde que l’imbécillité de Chilpéric, qui laissait assassiner tous ses enfants et éteindre sa race. Pourtant il fut forcé d’ouvrir les yeux. Un matin, la reine se rendait dans une salle de bains; recevant par derrière un léger coup de baguette, elle crut à la présence de son amant, à qui elle avait donné rendezvous, et s'écria : « Eh bien! Landerick, que fais-tu? » Le roi, sans répondre, sortit brusquement. Frédegonde sentit que son imprudente exclamation l’avait perdue.
Le soir même, Chilpéric, revenant de la chasse, traversait une forêt, lorsqu’un inconnu le frappa de deux coups de poignard dans l’aine, au moment où, appuyé sur l’épaule de l’un de ses serviteurs, il descendait de cheval.
La rage criminelle de Frédegonde n’eut
plus de frein. Elle commit crimes sur crimes.
Elle dépêcha des assassins dans toutes les cours, auprès de Brunehaut, du roi d’Austrasie et du roi de Bourgogne; elle en envoya jusqu’à douze contre le roi d’Austrasie. Mais Frédegonde avait perdu sa chance; aucun de ses émissaires ne réussit; ils furent tous massacrés, sauf celui que la dédaigneuse Brunehaut renvoya à sa sœur Frédegonde, qui, pour le punir de sa maladresse, lui fit couper les pieds et les mains.
La reine de Neustrie courut, en 591, à •Tournai, le plus grand danger. Après avoir inutilement essayé de réconcilier deux familles frankes duTournaisie,qui, parleurs querelles ensanglantaient le pays, elle ne vit rien de mieux que d’inviter trois des plus enragés querelleurs, de les enivrer et de leur faire fendre la tête à coups de hache. Parents et amis des victimes, vou-
lant se venger sur Frédegonde, assiégèrent sa demeure. Mais ses amis la délivrèrent et l’emmenèrent hors de Tournai.
Fatiguée de nombreuses tentatives d’assassinat qui n’avaient pas donné le résultat espéré, Frédegonde monta à cheval, et envahit le Soissonnais à la tête d’une armée commandée par son favori, Landerick, maire du palais. Elle surprit, après une marche de nuit, l’armée austrasienne, qui se mit en déroute. Cependant les Austrasiens, ralliés, livrèrent une bataille acharnée. La victoire, longtemps disputée, resta aux Neustriens. Frédegonde laissa piller les campagnes par ses soldats; après avoir poussé jusqu’à Reims, elle revint à Boissons.
La mort vint surprendre Frédegonde au milieu de son triomphe; elle termina son odieuse existence à la fin de l’année 597.
Délivrée de sa terrible rivale. Brunehaut ne songea plus qu’à ressaisir toute sa
puissance, à la faire tourner au profit du royaume d’Austrasie et à frapper les membres de la famille de Frédegonde, dont la plupart furent assassinés par ses ordres.
L’assassinat de Wintrio, duc de Champagne, la jeta dans le plus grand danger.
Toute la noblesse austrasienne jura de venger le meurtre du duc de Champagne.
En effet, Brunehaut fut enlevée, conduite à la frontière du royaume et laissée seule au milieu des champs. Elle rencontra un mendiant, qui la sauva en la conduisant devant Théoderic, son petit-fils, roi de Bourgogne. L’immorale Brunehaut, malgré les étroits liens de parenté qui l'attachaient à ce prince, le corrompit; elle s’empara entièrement de son esprit, au point de pouvoir impunément commettre une série de nouveaux crimes, faisant assassiner Berthoald pour lui substituer son favori, Protadius; et, comme celui-ci périssait
bientôt victime de la haine qu’il avait inspirée, Brunchaut vengea sa mort en ordonnant de tuer tous ceux qui furent soupçonnés d’y avoir pris part. « En 1612, dit M. Leroux de Lincy dans ses Femmes célébrés de l’ancienne France, Brunehaut arma ses petits-fils les uns contre les autres.
Théodebert, poursuivi par son frère Théoderic, périt assassiné soit par les habitants de Cologne, soit par son frère lui -même.
Les fils qu’il laissa furent égorgés : l’un d’eux, encore à la mamelle, eut la tête écrasée contre un rocher par ordre de Brunehaut. La mort de Théoderic vint mettre un terme à cette série d’atrocités.
En 613, trahie par ses sujets, abandonnée des chefs les plus puissants de l’Austrasie, Brunehaut tomba au pouvoir de Clotaire II, 61s de Frédegonde. Il l’accabla d’injures, lui reprocha d’avoir ordonné ou causé la mort de dix rois ou 61s de rois, et la livra à une soldatesque effrénée qui lui 6t subir
le plus affreux supplice. Cette reine, âgée de quatre-vingts années, fut promenée sur un chameau pendant trois jours, dépouillée de tout vêtement; puis elle fut liée par un bras et par un':' ;ambe à la queue d’un cheval indompté. L’animal, furieux, s’élança traînant après lui le corps de cette malheureuse au milieu des rochers et des buissons; il ne resta plus bientôt qu’une masse informe qui fut livrée aux flammes d’un bûcher. »
LES