‹ Les femmes des CésarsChapitre 35 sur 35 · HÉROÏNES DE L’ADULTERE · texte numérisé non relu

HÉROÏNES DE L’ADULTERE

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ï’rances'ca Ue Rimini.— La dame de Fayel.

Qui le croirait? l’adultère a eu ses héroïnes, rendues intéressantes, comme si elles eussent été des femmes vertueuses, par les persécutions atroces qu’elles ont souffertes, par l’ardente passion qu’elles ont inspirée à de beaux chevaliers. La cruauté du châtelain de Fayel a transformé sa femme coupable en martyre; car, toutes

les fois que le châtiment surpasse la faute commise, au lieu de flétrir, il consacre et donne l’auréole. Tous les poètes ont chanté la dame de Fayel et Françoise de Rimini, ces deux héroïnes de l’adultère, l’une se laissant mourir de faim après avoir mangé le cœur de son chevalier; l’autre, éternellement attachée au corps de son amant par l’épée de Lanciotto et par le génie de Dante. Le cinquième chant de VEnfer, consacré aux ombres , à qui Vamour o fait quitter notre monde, n’arrache -t- il pas des larmes quand Francesca raconte au poète ému comment l’amour, se prenant si vite aux nobks cœurs, rendit Paul passionné pour les charmes qui lui furent si cruellement enlevés?

Je visitai en 1857 les ruines de l’ancien château de Fayel, situé à quelques portées de fusil de Saint- Quentin. Le sourire s’efface des lèvres, et la tristesse voile le regard au souvenir de la terrible tragédie conjugale qui s’est jouée sur ce théâtre.

Dans les allées soigneusement ratissées où marche quelque jeune fille, le visiteur croit

voir la dame de Fayel allant au-devant du seigneur de Coucy; le rossignol, caché dans le feuillage des trembles, gazouille la chanson d’amour de l’infortunée Gabrielle de Vergy, dont l’âme se plaint et soupire avec la brise. Les arbres semblent s’incliner, comme autrefois, sur le passage de la châtelaine, cette madone aimée du moyen âge qui tempérait par quelque douce parole les rudesses du seigneur suzerain, écoutait d’une oreille complaisante les poésies des troubadours, encourageait d’un long regard les chevaliers partant pour la Terre sainte, souriait aux vassaux, protégeait les vassales contre les entreprises brutales de son époux, et faisait rayonner sa grâce, sa beauté, sa tendresse, son esprit, dans le milieu féroce des temps féodaux, qu’elle parvint à civiliser.

Un poète picard plaça cette plainte d’une mélancolie passionnée dans la bouche de la dame de Fayel :

« Quand la douce haleine vente qui vient du pays où est retenu celui que j’adore, j’y tourne avec joie mon visage : alors je crois sentir son étreinte par-dessus mon manteau.... »

Avant de suivre le roi Philippe-Augusle à la croisade^ le sire de Coucy eut une dernière entrevue avec la dame de Fayel, qui lui donna un lacet tressé de ses cheveux, de fils de soie, et garni de perles, pour attacher les ornements qui couvraient son heaume. Après s’être distingué par maints exploits en Palestine, Coucy, blessé à mort dans un combat, dit à son

écuyer : « Prends mon cœur aussitôt qu’il aura cessé de battre, enveloppe-le avec le lacet qui est sur mon casque, et porte-le, ainsi que cet écrin, à la dame de Fayel, en lui disant de le conserver comme un souvenir de moi. »

L’écuyer partit immédiatement pour la France; mais, arrivé à la seigneurie de Fayel, il laissa deviner sa mission par le mari de Gabrielle, qui prit le précieux envoi et se vengea indignement de sa femme en faisant mêler le cœur de son amant aux aliments qu’elle prenait.

Lorsque la profanation fut consommée, le seigneur de Fayel apparut triomphant devant Gabrielle, en lui disant ;

« Dame, vous avez mangé bonne viande?

— « Oui, répondit Gabrielle, m’a-t-elle paru.

— « Je vous l’ai fait préparer tout exprès, reprit Fayel, car c'est une chair que vous avez beaucoup aimée, la reconnaissez- vous?

DES SÉSARS.

— « Non, répondit la dame.

— « Sachez, lui dit alors son mari, que vous avez mangé le cœur du châtelain de Coucy. Voici l’écrin qui le contenait et le fil qui le fermait. »

A cette vue, Gabrielle se pâma; puis, reprenant quelque courage : « 11 est vrai, dit-elle, que j’ai bien aimé celui dont j’ai mangé le cœur; mais cette nourriture est la dernière que je prendrai; il n’est pas juste qu’un mets aussi délicat soit remplacé par d’autres. »

Gabrielle se leva, se retira dans sa chambre, et, fidèle à sa parole, elle se laissa mourir de faim. Une guerre cruelle que le roi eut beaucoup de peine à terminer, ajoute le chroniqueur, eut jieu à cette occasion entre le sire de Fayel et les parents de sa femme.

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Celte tragique aventure d’amour, confondant dans ses phases la passion sensuelle et la croisade sainte, l’héroïsme et l’adultère, les sentiments chevaleresques, la trivialité et la cruauté, ne raconte-t-elle pas à merveille les mœurs sauvages et l’histoire sombre des temps de la féodalité?

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