Les femmes des Tuileries
Au moment de commencer la publication de la seconde série des Femmes des Tuileries^ je demande au lecteur la permission de lui faire jeter un coup d'œil sur la route que j'ai déjà parcourue, et sur celle qui me reste à parcourir encore. Je m'étais proposé de raconter l'histoire des deux palais les plus célèbres de France, et peut-être du monde entier, Versailles et les Tuileries, en retraçant la vie des principales héroïnes qui en ont été les habitantes. La première partie de ma tâche est entièrement terminée. En essayant de repeupler les salles désertes, de faire défiler le cortège des mortes, de résumer les leçons de morale et de psychologie, que nous donnent les Femmes de Versailles^ j'ai, dans cinq volumes^ la Cour de Louis XIV^ la Cour de Louis XV, les Dernières années de Louis XV, les Beaux Jours de
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'Marie- Antoinette^ la Fin de l'Ancien Régime^ montré Tapogée, le déclin et la chute de la monarchie absolue, depuis le jour où Louis XIV fit de Versailles sa résidence officielle^ jusqu'à celui où son faible et infortuné successeur, devenu le prisonnier et l'otage de la populace, dut quitter le château pour n'y plus revenir.
L'épilogue du volume qui a pour titre la Fin deV Ancien Régime rappelle brièvement les péripéties par lesquelles a passé le palais du roi-soleil depuis 1789 jusqu'à nos jours : il est abandonné, désert, le lendemain des journées d'Octobre; en 1800, il devient une succursale de l'hôtel des Invalides, et les vieux soldats mutilés couchent dans les chambres des rois; Louis-Philippe le transforme en musée national, en temple de toutes les gloires françaises; Napoléon III le ranime par quelques fêtes resplendissantes; puis l'empereur Guillaume rétablit dans la radieuse galerie des glaces cet empire d'Allemagne que les efforts de la royauté, de la république et de Napoléon avaient mis plusieurs siècles à détruire; la même galerie est ensuite une ambulance pour les blessés prussiens, un dortoir pour les membres de l'Assemblée nationale; puis, au temps de la Commune, les appartements des rois deviennent des bureaux de ministères. Ma table de travail
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était alors placée dans la salle du grand couvert, en face du tableau qui représente le doge Impériale s'humiliant devant Louis XIV. C'est là que j'ai conçu Tidée de raconter l'histoire du palais dont j'étais devenu l'hôte d'une manière si bizarre et si imprévue, en demandant aux Femmes de Versailles de me servir d'Arianes dans ce merveilleux labyrinthe.
Après le drame de Versailles, le drame des Tuileries commence. Avant de raconter en détail l'histoire des femmes qui furent les héroïnes du château dont les ruines vont bientôt disparaître, j'ai représenté dans un volume, qui est la préface des autres, le palais sous les divers régimes, de^ puis Catherine de Médicis jusqu'à la Commune^ en rappelant les principales scènes : le 20 Juin, le 10 Août, le i3 Vendémiaire, le 18 Fructidor, le 18 Brumaire, les journées de Juillet, le 24 Février, le 4 Septembre. J'ai voulu ainsi, avant le drame, faire connaître le théâtre et les femmes qui jouent les premiers rôles : la reine Marie^ Antoinette, l'impératrice Joséphine, l'impératrice Marie-Louise, la duchesse d'Angoulême, la duchesse de Berry, la reine Marie-Amélie^ la duchesse d'Orléans, l'impératrice Eugénie. Que d'événements tragiques se déroulent dans ce légendaire palais dont l'histoire»^ commence;
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étrange pressentiment, par les terreurs superstitieuses de la mère des derniers Valois, et se termine dans les flammes du plus horrible des incendies.
Lorsque, jeune homme obscur, j'assistais aux fêtes des Tuileries, lorsque je gravissais les degrés du grand escalier sur les marches duquel se tenaient les cent-gardes immobiles, pareils à des statues, quand j'admirais la salle des maréchaux avec ses lustres, ses girandoles, ses portraits historiques, son fastueux appareil, quand je parcourais le salon du premier consul, le salon d'Apollon, la salle du trône^ le salon Louis XIV, la galerie de Diane, aurais-je pu me douter que je reverrais toutes ces splendeurs en ruines, que les ruines elles-mêmes disparaîtraient, et que je raconterais l'histoire de ce palais évanoui ? L'esprit le plus pessimiste, le plus sombre prophète de malheur, aurait-il jamais pu, sans être taxé de folie, prédire la moitié de pareilles catastrophes ? Plus d'une fois, je me le rappelle, au milieu de ces fêtes, en regardant les toilettes éblouissantes, les uniformes étincelants, les broderies, les plaques, les grands cordons, les diamants, les fleurs, j'évoquais, au bruit des orchestres, les souvenirs du passé, quelque scène révolutionnaire : le 20 Juin, le lo Août, l'envahissement
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des Tuileries en i83o et en 1848, le départ de Marie-Louise et du roi de Rome, de Louis-Philippe et de sa famille. Je me disais dans le salon d'Apollon : ici Louis XVI a été coiffé du bonnet rouge ; dans le salon Louis XIV : ici Marie- Antoinette a entendu les cris de fureur de la populace. Aurais-je jamais pu croire que, pour ce palais des Tuileries, l'avenir serait plus terrible encore que le passé ? Aurais-je pu deviner les fêtes de la Commune et l'incendie de 1871 ? Aurais-je pu me figurer des désastres qui ont je ne sais quel caractère fantastique et incommensurable ? Ge château grandiose qui avait tant frappé mon imagination dans ma jeunesse, l'a plus encore frappée dans mon âge mûr. En contemplant ses pathétiques débris, il me semblait que je méditais devant le cadavre, devant le squelette d'une beauté que j'avais vue radieuse, éblouissante et superbe. Je me suis rappelé, devant les ruines éclairées par la pâle clarté de la lune, la scène des fossoyeurs d^Hamlet^ et il m'a semblé entendre dans la nuit une voix mystérieuse, une voix d'outre-tombe, la voix d'un Bossuet, qui ferait l'oraison funèbre des royautés et des empires.
Marie-Antoinette est à la fois une femme de Versailles et une femme des Tuileries. Son sou-
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venir s'attache également à la galerie des Glaces, où se reflétait son gracieux visage; à la chambre où elle mit au monde ses quatre enfants, au balcon du haut duquel elle apparut si majestueuse devant la foule, dans la matinée du 6 octobre 1 789, et aux Tuileries qui furent pour elle le vestibule de la guillotine. Dans deux volumes intitulés, Tun Marie-Antoinette aux Tuileries^ i^j8^-ij^i ^ l'autre Marie-Antoinette et V Agonie de la Royauté^ ^79^'^ j^ai groupé autour de la grande figure de la reine les principaux personnages de la période qui commence aux journées d'Octobre, et finit à la proclamation de la république : Mirabeau, La Fayette, le duc d'Orléans, Pétion, Barnave, Dumouriez, Madame Roland, Madame Elisabeth, la princesse de Lamballe, et j'ai montré la noble victime se débattant avec l'énergie du désespoir contre l'inexorable fatalité qui, par une terrible gradation d'épouvante, par une série de catastrophes dont un Dante ou un Shakespeare pourraient seuls retracer les horreurs, doit la conduire de Versailles aux Tuileries, des Tuileries au Temple, du Temple à la Conciergerie, de la Conciergerie à l'échafaud.
Après avoir décrit l'agonie de la royauté, j'a raconté l'agonie de la reine, dans un livre intitulé la Dernière Année de Marie-Antoinette^ et qui