‹ Les femmes des TuileriesChapitre 2 sur 49 · AVERTISSEMENT DE L'HAUTEUR VII · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L'HAUTEUR VII

pourrait s'appeler le journal d'une captive. J'ai tâché de représenter le donjon du Temple, dont il ne reste plus une pierre. J'ai médité dans le petit cachot de la Conciergerie, ce réduit obscur, cette pièce humide, glaciale, ce caveau, ce cabanon, qui fut le dernier séjour de la femme enchanteresse dont le charme idéal avait illuminé Versailles et Trianon.

Ironie de la destinée, l'ancien palais de Saint- Louis est changé en prison. C'est la Conciergerie. Les souterrains en servirent jadis de fondation à la grande tour quadrangulaire de qui relevaient tous les fiefs du royaume. Qui eût dit aux monarques des temps de la féodalité que dans ces souterrains serait le cachot de la femme de leur successeur? Le nom de cette prison, la Conciergerie, qui retentit tout à coup au milieu de nos discordes, rappelle brusquement les souffrances, les déceptions, les angoisses, les humiliations, les tortures de tous les partis et de tous les régimes, monarchiques et républicains. A côté du cachot de Marie-Antoinette est celui de Robespierre ; à côté du cachot de Robespierre, celui des Girondins. c( Voilà les chambres où les pauvres femmes condamnées à mort attendaient, à la lueur d'une veilleuse, et sous la garde d'un gendarme, l'arrivée des charrettes. Que de confidences entrecou-

VIII AVERTISSEMENT DE l'aUTEUR

pées de hoquets, de sanglots étouffés, il a reçues, ce gendarme ! Les comprenait-il ? Pleurait-il avec celle qui allait mourir ? Voilà la pierre où la femme d'Hébert et la femme de Camille Desmoulins mêlaient leurs gémissements. Cette terre est tout imprégnée de sang et des sueurs de l'agonie ; ces pierres humides suintent les larmes qu'elles ont bues comme des éponges. » (M. Dauban, les Prisons de Paris sous la Révolution.) Chose étrange, la Conciergerie a été, depuis 1798 jusqu'à nos jours, comme une succursale des Tuileries et du Palais-Royal. La branche aînée des Bourbons y a été représentée par Marie-Antoinette et par Madame Elisabeth, la branche cadette par le duc d'Orléans (Philippe-Egalité), l'empire par Napoléon III, le prince Pierre Bonaparte et le prince Napoléon. La république y a eu aussi comme prisonniers ses types les plus fameux : les Girondins, Madame Roland, Robespierre. Royauté, république, empire ont fourni leurs noms les plus connus pour figurer sur le registre d'écrou. C'est là que les Girondins ont célébré leur dernier banquet. C'est là que le duc d'Orléans s'est confessé à l'abbé Lothringer, là qu'il s'est écrié : « J'ai mérité le supplice pour l'expiation de mes péchés; j'ai contribué à la mort d'un innocent; mais il était trop bon pour ne pas me pardonner.

AVERTISSEMENT DE l' AUTEUR IX

Dieu nous joindra tous deux avec saint Louis. » C'est là que Madame Roland, par ses grâces et par son éloquence, faisait l'admiration de ses compagnons de captivité, puis, rentrée en ellemême, restait trois heures de suite, appuyée sur sa fenêtre, à pleurer. C'est là que Robespierre, la face livide, la mâchoire fracassée, passa la nuit du 9 au lo Thermidor, et s'apprêta, en vertu de la peine du talion, à gravir à son tour les marches de Téchafaud dont il avait été le pourvoyeur. Joséphine de Beauharnais, qui n'échappa ellemême à la guillotine que par la mort de Robespierre, sert de transition entre la France royaliste et la France de l'empire. La société du Directoire et celle du Consulat se personnifient dans cette femme gracieuse et sympathique, qui fait comprendre, mieux que toute autre, par les péripéties de son étrange carrière, le passage de l'ancien régime au nouveau. La destinée des héroïnes de notre histoire a quelque chose de symbolique. De même que le règne Louis XIV s'incarne dans trois femmes, Mademoiselle de Lavallière, Madame de Montespan, Madame de Maintenon, que les trois étapes de la carrière de Louis XV se résument, comme par une sorte de dérogation de l'adultère, dans trois autres femmes : la grande dame, Madame de Châteauroux ; la bourgeoise.

AVERTISSEMENT DE l' AUTEUR

Madame de Pompadour ; la femme du peuple, Madame Dubarry, et que les angoisses de la royauté mourante sont représentées par la figure légendaire de la reine martyre, de même le Directoire, le Consulat, le commencement de l'Empire s'identifient, pour ainsi dire, avec la citoyenne Bonaparte, avec la femme du premier consul, avec l'impératrice Joséphine^ et de même aussi les splendeurs de l'épopée impériale à son apogée, ainsi que les catastrophes de son déclin et de sa chute, se résument dans les beaux jours et dans les jours de décadence de l'impératrice Marie- Louise.

Les femmes ont joué dans la vie de Napoléon un rôle beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement. Une seule lui a été utile. Les autres lui ont été funestes. Il dut à Joséphine la protection de Barras, le commandement en chef de Tarmée d'Italie, les sympathies de l'ancienne société française. Sans Joséphine, il n'aurait sans doute pas atteint le rang suprême. Elle lui portait bonheur. Du moment où il songea au divorce, son étoile, très éblouissante encore, commença cependant à pâlir. Le guet-apens de Bayonne, la guerre d'Espagne, la querelle avec le pape datent de l'époque oii Napoléon a déjà, dans sa pensée, condamné la compagne de ses meilleurs jours.

AVERTISSEMENT DE l' AUTEUR XI

Autant sa première femme lui avait porté bonheur, autant sa seconde femme lui porta malheur. Depuis son mariage avec Marie-Louise, aucune de ses entreprises ne réussit. Il échoua partout et toujours. La campagne de Russie aboutit à la fatale retraite, la campagne de i8i3 à Leipzig, la guerre d'Espagne à la restauration de Ferdinand VII, la querelle avec le pape au retour triomphal du souverain pontife à Rome, la campagne de 1814 à rinvasion, le retour de Tîle d'Elbe à Waterloo. Le seul résultat du second mariage de l'empereur fut de lui inspirer les illusions qui le perdirent, et Marie-Louise l'abandonna dès qu'il fut malheureux. Quatre autres femmes ont exercé sur sa carrière une influence mauvaise. La reine Louise de Prusse lui aliéna la monarchie du Grand Frédéric, dont il aurait pu être utilement l'allié et le protecteur. L'impératrice Louise d'Autriche contribua, plus que personne, à lui enlever l'amitié de l'empereur François. Deux femmes dont il avait repoussé les avances, madame de Staël et madame de Krudener, s'en vengèrent, l'une, en organisant contre lui la conspiration du libéralisme, Tautre, en décidant Tempereur Alexandre, dont elle était la conseillère et l'Égérie, à détrôner la dynastie des Bonaparte, et à faire proclamer les Bourbons.

Page 1