‹ Les femmes des TuileriesChapitre 47 sur 49 · LA SOCIETE DE LAN IV · texte numérisé non relu

LA SOCIETE DE LAN IV

fut la France d'alors, n'était pas une nation avilie ou dégénérée. Au milieu de cette corruption tant blâmée circulait un souffle vivifiant, le souffle de la gloire. Il y avait assurément des misères intérieures. Mais au dehors on était si fier! Les troupes républicaines montraient tant d'héroïsme! La jeune génération était si enthousiaste! Elle apercevait devant elle une carrière si vaste, si magnifique! La gaieté de la jeunesse du temps du Directoire était une gaieté de bon aloi : c'était la gaieté de l'espérance.

Au lendemain du i3 vendémiaire, on procéda au désarmement des sections, et tous les habitants de Paris furent obligés de remettre à l'autorité les armes qu'ils avaient chez eux. Alors, un enfant de quatorze ans se rendit rue Neuvedes-Capucines, à Thôtel du commandant en chef de l'armée de l'intérieur, et se présenta devant Bonaparte, pour lui redemander une épée. L'enfant était Eugène de Beauharnais; l'épée était celle de son père, le vaillant général qui, après avoir commandé Tarmée du Rhin, avait été récompensé de son héroïsme par l'échafaud. Bonaparte fut touché en voyant pour la première fois celui qui^ un jour, devait être le vice-roi d'Italie. Il se fit apporter l'épée, et la remit à l'enfant, qui la couvrit de baisers et de larmes. Bonaparte lui adressa des paroles bienveillantes, et le félicita de sa piété filiale avec tant de bonté que, dès le len-

demain, la mère de cet enfant se rendit rue Neuvedes-Capucines, pour faire au général une visite de remercîments et de gratitude. L'enfant avait ému le vainqueur de vendémiaire. La mère lui inspira sur-le-champ une ardente et profonde passion. Cette grande dame aux manières exquises, cette belle créole au regard enchanteur, à la voix pénétrante, le fit tressaillir. Il se dit à lui-même: je Tépouserai. Ainsi que Ta remarqué Chateaubriand, « une imagination prodigieuse animait ce politique si froid. Il n'eût pas été ce qu'il était, si la Muse n'eût été là. La raison accomplissait les idées du poète. Tous les hommes à grande vie sont toujours un composé de deux natures, car il les faut capables d'inspiration et d'action. L'une enfante le projet, l'autre l'accomplit. » Cet homme de fer avait des moments de douceur et de tendresse. L'amour et l'ambition pouvaient vivre en même temps dans cette âme vaste et forte.

Bonaparte aima Joséphine par entraînement et par calcul : par entraînement, parce qu'elle lui plaisait plus que toutes les autres femmes ; par calcul, parce qu'il avait le pressentiment qu'elle lui serait très utile dans l'œuvre de conciliation et de fusion qui était, déjà à cette époque, le programme de sa politique intérieure. Malgré tout ce qu'on a dit sur ses aspirations démocratiques et populaires, il eut toute sa vie une sorte de faiblesse pour la société du faubourg Saint-Ger-

23 O LA JEUNESSE DE l'iMPERATRICE JOSEPHINE

main^ et Fentourage qu'il se choisit dès qu'il fut le maître en est la preuve irrécusable. Cet ami de Robespierre le jeune, ce sauveur de la Convention, ce soutien des cinq directeurs régicides n'oubliait pas ses parchemins de gentilhomme, bien que plus tard il dût dire que sa noblesse ne remontait qu'à Marengo. Il fut fier d^être reçu par M"'^ la vicomtesse de Beauharnais, qui venait de s'installer rue Chantereine (la future rue de la Victoire), dans l'ancien hôtel de Talma, et y réunissait des personnages de l'ancienne cour. Au nombre de ses amis les plus assidus figuraient les Nivernais, les Montesquiou et cet aimable comte de Ségur^ qui, après avoir été l'ambassadeur de Louis XVI à la cour de la grande Catherine, devait être, à la cour de Napoléon, grand maître des cérémonies. Quelques femmes de haute naissance se mêlaient à ce petit cercle, où le soir on se disait, quand les portes étaient bien closes : « Causons du passé, faisons un tour à Versailles. » Les fleurs du souvenir naissaient sur les tombes, et la trace des souffrances endurées pendant la Terreur ajoutait quelque chose au charme des beautés, qui, après avoir échappé par miracle au supplice, souriaient dans les larmes, comme l'Andromaque d'Homère. Bonaparte se trouvait heureux et ^ flatté de faire bonne figure dans ce milieu nouveau pour lui ; l'amour et l'amour-propre se réunissaient pour lui faire chérir ce petit hôtel de la rue Chante-

reine, qui, grâce à lui, devait prochainement attirer l'attention de toute l'Europe. Il ne négligea rien pour obtenir le suffrage des hommes de grande famille qu'il y rencontrait tous les soirs. Afin d'atteindre ce but, il déploya tout ce qu'il avait de séduction dans Tesprit et de finesse dans le caractère. A ce moment, il croyait encore qu'il avait à se faire pardonner Vendémiaire par les honnêtes gens. Il ne connaissait pas encore assez bien la nature humaine pour avoir acquis la certitude qu'il y a des nations qui aiment, comme certaines femmes, à être battues. Au fond, il méprisait la Convention et les conventionnels, et, tout en reconnaissant que son accord avec eux était la source de sa fortune, il aspirait au temps oii il n'aurait plus besoin de leur bon vouloir. Son mariage avec une vicomtesse, avec la veuve d'un général, victime illustre de la Terreur, serait, croyait-il, sa réconciliation avec les grands seigneurs dont il devait faire, quelques années plus tard, ses chambellans, ses écuyers, ses préfets du palais. Pour bien comprendre Napoléon, il faut toujours le regarder sous sa double face, d'un côté démocrate, de l'autre aristocrate, changeant de physionomie suivant les circonstances. Son rôle, dans la journée de Vendémiaire, a été de la démocratie; son mariage avec Joséphine sera de l'aristocratie. Napoléon, ne l'oublions pas, est l'homme de deux sociétés, de deux siècles. Les préjugés de Joséphine lui font peut-être

23 2 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

trouver que son amoureux n'est pas d'une assez bonne maison. Elle a beau être Tamie de Barras, de Tallien et d'autres conventionnels^ elle reste, au fond de Famé, royaliste et femme d'ancien régime. Mais Napoléon ne peut-il pas parler de ses ancêtres qui, dès le onzième siècle, ont constamment rempli les premières magistratures à Florence, à Parme, à Padoue, à Trévise, à Sarzanne et en Corse, par une succession non interrompue jusqu'à son père Charles Bonaparte, qui a été envoyé en mission à la cour de Louis XVI par la noblesse de son pays ? N'a-t-il pas été luimême élève des écoles royales de Brienne et de Paris ? N'a-t-il pas servi près de sept ans dans l'armée du roi Très Chrétien ? Une de ses sœurs n'a-t-elle pas été demoiselle de Saint-Cyr ? Même dans sa période républicaine, il était, sinon à la surface, du moins au fond^ aristocrate, autoritaire et catholique. Nous inclinons à croire que c'est sous cet aspect qu'il devait se présenter aux amis de Joséphine. Il reprendra plus tard le langage révolutionnaire à l'armée d'Italie, où l'on ne parlera que de foudroyer les tyrans. Mais dans l'hôtel de la rue Chantereine, avec les hommes de l'ancienne cour, il n'a ni les idées ni les manières d'un jacobin. Il se montre comme un homme conciliant, plein de foi dans l'avenir, mais plein de respect pour le passé. Il a les sentiments que, trois années auparavant, il exprimait avec tant d'énergie en présence des attentats du 20 juin et

'du 10 août contre la majesté royale. L'heure n'est pas éloignée où l'éloge du jeune général sera dans la bouche des émigrés, aussi bien que dans celle de Tallien et de Barras. Rien ne plaisait plus à Bonaparte que ce succès auprès des gens d'ancien régime. Marmont, qui le connaissait bien, a écrit : « Je serais tenté de croire qu'il imagina faire, par son mariage, un plus grand pas dans Tordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit avec la fille des Césars. »

Toute l'ardeur était de son côté. Joséphine hésitait beaucoup.

Plusieurs de ses amies appelaient dédaigneusement Bonaparte le général Vendémiaire. Ses sympathies à elle avaient été sans doute non pour les vainqueurs, mais pour les vaincus ; le jeune général qui lui faisait la cour ne ressemblait en rien aux élégants qui étaient alors à la mode; si les observateurs perspicaces remarquaient sa figure expressive et son œil de feu, les gens frivoles ne s'enthousiasmaient pas encore de cet homme chétif, malingre, plus Italien que Français, qui, depuis plusieurs années, faisait sa société de soldats ou de conventionnels, et qui n'avait ni les manières, ni le tour d'esprit de l'ancienne cour.

Le « Corse aux cheveux plats » n'était pas encore légendaire. Hoche, qui avait le même âge, était plus beau et plus célèbre. En réalité, la réputation de Bonaparte ne datait que de

quelques semaines. Sa conduite au siège de* Toulon, tant célébrée depuis, avait peu fixé l'attention ; son seul exploit fameux était l'écrasement des royalistes sur les marches de Téglise Saint-Roch. Et, cependant, il sut fasciner Joséphine. Toutefois, le sentiment qu'il lui inspira, au premier abord, fut plutôt de la surprise que de Tamour. Elle l'admirait comme malgré elle. Il ne l'attendrissait pas, il la subjuguait. Ce qui est certain, c'est qu'elle eut un vague pressentiment de la destinée prodigieuse qu'il lui réservait. Un jour. Napoléon dira sur le rocher de Sainte-Hélène : « On sait que Joséphine croyait aux pressentiments, aux sorciers; on lui avait prédit dans son enfance qu'elle ferait une grande fortune, qu'elle serait souveraine. On connaît d'ailleurs toute sa finesse; aussi me répétait-elle souvent depuis qu'aux premiers récits d'Eugène le cœur lui avait battu ; et qu'elle avait entrevu dès cet instant une lueur de sa destinée, l'accomplissement des prédictions. Une autre nuance caractéristique de Joséphine était sa constante dénégation. Dans quelque moment que ce fût, quelque question que je lui fisse, son premier mouvement était la négative, sa première parole : non. )) En effet, Joséphine répondait d'abord non à l'amour de Bonaparte; mais cet amour fut si vif, si brûlant^ qu'il se communiqua. Quelques rayons de la flamme qui brûlait dans le cœur ardent du jeune général pénétrèrent l'âme douce

et sympathique de la créole. Elle comprit que ce Corse, avec ses manières un peu brusques et son ton saccadé, était mille fois supérieur aux élégants, aux petits maîtres, aux muscadins qui brillaient dans les salons d'alors. Le regard de Faigle séduisit la colombe. Mais entre deux époux ou entre deux amants, il y en a toujours un qui aime plus que l'autre. Il est certain que lorsque Bonaparte et Joséphine se marièrent, celui des deux qui aimait le plus, c'était Bonaparte. Pour s'en convaincre, il n'y à qu'à lire les lettres qu'il adressa d'Italie à sa femme pendant leur lune de miel. Plus tard, les choses changeront. Joséphine, enthousiasmée, comme l'univers entier, par la gloire de son époux, finira par en être idolâtre^ mais à mesure que son amour pour lui augmentera, l'amour de Napoléon pour elle décroîtra.

En 1796, Bonaparte était bien réellement, bien passionnément amoureux. Quand, en faisant briller à ses yeux le mirage de la conquête de l'Italie, il répondait : « Une conquête, il ne m'en faut qu'une : c'est celle du cœur de Joséphine, » pendant quelques instants, il paraissait oublier tout, même l'ambition, même la gloire. Mais le naturel revenait vite. Pour faciliter le mariage et pour décider Joséphine, qui hésitait encore et à qui il s'intéressait, Barras promit que Bonaparte aurait le commandement en chef de l'armée d'Italie, et c'est ce qui a fait dire que ce commandement était la dot de Joséphine. Les femmes

dont elle prenait conseil finirent par lui persuader que Bonaparte était un homme exceptionnel, qu'il ferait en Italie des prodiges; que ses traits romains, son regard de flamme, son langage extraordinaire, décelaient un héros. Deux des meilleurs amis de la charmante veuve, le comte de Ségur et Lemercier^ l'auteur tragique, lui parlèrent dans le même sens. Un seul homme l'engageait à ne pas se laisser séduire, c'était son notaire, M. Raguideau.

M. Raguideau, homme pratique, se disait que, depuis les restitutions qu'elle avait obtenues, sa cliente possédait vingt-cinq mille livres de rente, fortune considérable pour l'époque, tandis que Bonaparte n'avait rien. Son frère aîné, Joseph, s'était richement marié; mais ses trois autres frères, Lucien, Louis et Jérôme; sa mère, M"'^ Lœtitia; ses trois sœurs, Elisa^ Pauline et Caroline, étaient pauvres. Etait-il raisonnable, pour M'"'' la vicomtesse de Beauharnais, d'entrer dans cette famille? M. Clary, dont Napoléon avait demandé la fille, M^^* Désirée, s'était gardé d'agréer cette demande, et avait dit que c'était bien assez d'avoir marié son autre fille à un Bonaparte, à Joseph. M. Raguideau, conversant avec Joséphine, lui exposait une foule d'arguments pour la dissuader de l'union projetée. Bonaparte était sans fortune; il était plus jeune qu'elle; il pourrait être tué à l'armée, et la laisser au dépourvu avec des enfants. Elle était déjà veuve

d'un militaire; pourquoi en épouser un autre? Ne lui était-il pas facile, si elle voulait se remarier, de trouver un parti plus avantageux? « Car enfin, s'écria le notaire, le général Bonaparte n'avait que la cape et l'épée. »

Un jeune homme qui se tenait dans une embrasure de fenêtre, et auquel M. Raguideau n'avait fait aucune attention, se montra tout à coup, à la grande surprise du notaire. C'était Bonaparte lui-même : « Général, lui dit M}^^ de Beauharnais, avez-vous entendu ce que vient de dire M. Raguideau ? — Oui, répondit le prétendu ; il a parlé comme un honnête homm.e, et ce qu'il vous a dit me donne de Testimepour lui. J'espère qu'il continuera à se charger de nos affaires, car il m^'a disposé à lui accorder ma confiance. )> Il y a eu, plus tard, une légende ajoutée à cette anecdote authentique. On a dit que Napoléon, le jour de son sacre, voulut revoir le notaire, et que, portant sur ses épaules le manteau impérial, à son côté l'épée sur la garde de laquelle s'incrustait le plus beau des diamants de la couronne, il s'écria : « Raguideau, voici la cape, voilà l'épée. » D'après le baron de Meneval, ce dernier détail n'est pas exact, mais ce qui est certain, c'est que Napoléon n'eut aucune rancune contre Raguideau, et que^ devenu empereur, il le nomma notaire de la liste civile.

Le mariage de Bonaparte et de Joséphine eut iieu a la mairie du 2» arrondissement le q mars 1796 (19 ventôse an IV). Le général de begur a écrit dans ses Mémoires : « Il paraît que la sanction d'un officier de l'état civil suffit à la conscience des deux époux... Quanta l'autorité religieuse, négligée alors, oubliée depuis, elle ne benit enfin leur union que trois jours avant le sacre et sur la demande expresse du saint-père. » 11 est dit, au contraire, dans le Mémorial de Sainte- Hdèm, que « M- de Beauharnais fut mariée au gênerai Bonaparte par un prêtre insermenté,mais qui avait négligé, par un accident, l'autorisation obligée du curé de la paroisse. »

On lit aussi dans le Mémorial : « Un jour la conversation étant tombée sur l'âge des femmes et leur répugnance à le laisser connaître, l'empereur cita une grande dame qui, en se mariant,

avait trompé son mari de cinq ou six ans au moins, en imaginant de produire l'extrait baptistaire d'une sœur cadette, morte depuis longtemps. La pauvre Joséphine s'exposait pourtant par là à de graves inconvénients, disait l'empereur; ce pouvait être réellement un cas de nullité de mariage. » Lorsque Napoléon parlait ainsi à Sainte-Hélène, sa mémoire n'était pas absolument fidèle. Mais ce qui est certain, c'est qu'il y eut dans l'acte de mariage des inexactitudes. Bonaparte y était représenté comme né le 5 février 1 768, et Marie-Joseph-Rose de Tascher (c'est ainsi que Joséphine y était désignée), comme née le 23 juin 1767. Les deux dates étaient fausses, Joséphine étant venue au monde le 23 juin 1763, et Bonaparte le i5 août 1769. En réalité, la mariée avait près de trente-trois ans, et le marié en avait vingt-six et demi. C'est donc en le vieillissant de dix-huit mois, et en ôtant quatre ans à sa femme qu'on était arrivé à leur assigner à tous deux un âge presque uniforme. Mais, remarquons-le, ce n'était que de quatre ans que Joséphine avait été rajeunie, et non point de six, comme Napoléon le disait à Sainte-Hélène. Il se trompait également, quand il ajoutait que Joséphine avait produit, comme s'il eût été le sien, l'acte de baptême de sa sœur cadette. La date du 23 juin 1767, indiquée dans l'acte de mariage, comme celle de la naissance de Joséphine, n'est, en effet, celle de la naissance d'aucune de ses sœurs. On n'avait pas

240 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSÉPHINE

eu le temps d'envoyer chercher à la Martinique des actes de Tétat civil, et Ton donna aux deux époux Tâge qu'ils se donnèrent à eux-mêmes.

* Il y eut une autre irrégularité. L'un des témoins de Bonaparte, le jeune capitaine Lemarrois, né en 1776, était encore mineur, ce qui, légalement, ne lui permettait pas d'intervenir dans un acte de mariage. Bonaparte l'avait choisi parce que c'était lui qui^ comme aide de camp de service, avait introduit à l'hôtel de la rue Neuve-des-Capucines le jeune Eugène de Beauharnais, et que la visite du fils de Joséphine avait été l'occasion des rapports qui s'étaient établis entre les deux époux.

Les trois autres témoins étaient, pour Bonaparte : le directeur Barras; pour Joséphine, Tallien et un monsieur Calmelet, qualifié d'homme de loi, ami particulier et conseil de la famille Beauharnais. Le marié figurait dans l'acte, avec son prénom écrit à l'italienne : Napolione Bonaparte.

Plus tard, lorsque Tallien n'obtiendra d'autre honneur qu'un titre de consul à Alicante, et lorsque Barras, oublié, vivra dans sa retraite de Bruxelles, ces deux hommes se diront, non sans une certaine mélancolie, que peut-être ils ont été les vrais auteurs de la fortune de Napoléon, et qu'en tout cas ils ont été tous deux témoins à son mariage. En contemplant le grand empereur, le Charlemagne des temps modernes, ils se rappelleront peut-être le vers de La Fontaine :

On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Il est incontestable qu'en 1795 et en 1796 Tallien et Barras avaient une réelle influence, qu'ils contribuèrent tous deux au mariage du jeune général, et que le veto de l'un ou de l'autre — surtout celui de Barras — l'aurait certainement empêché d'obtenir, d'abord le commandement de l'armée de l'intérieur, ensuite celui de l'armée d'Italie, causes de ses prodigieux succès. A quoi tiennent les destinées des plus grands hommes, et à quels fils légers, souvent imperceptibles, sont suspendues les choses les plus importantes de ce monde ! Un mot de Barras, et la carrière du héros le plus célèbre des temps modernes était peut-être entravée pour toujours. Arrivé au faîte de la puissance. Napoléon n'aimait que médiocrement à se rappeler les hommes dont il avait été l'obligé à ses débuts. Il ne lui plaisait pas d'être forcé de se dire qu'il devait quelque chose à quelqu'un. Il aurait aimé que son génie n'eût jamais dépendu des circonstances et celui-là n'aurait pas été bien vu à la cour des Tuileries, qui serait venu lui dire : « Sans Barras, vous ne seriez pas là où vous êtes. » Entouré des plus grands seigneurs de l'ancien régime, il ne se rappelait pas volontiers qu'il avait autrefois'sauvé la Convention^ qu'il avait été le protégé des régicides, et qu'il avait avec son artillerie foudroyé, dans la journée de Vendémiaire, les monarchistes postés sur les marches de l'église Saint-Roch.

Cela explique toutefois les faveurs qu'il accorda, pendant son règne^ à certains terroristes. Avant d'être empereur, il fut républicain. Mais revenons au jour de son mariage.

Le soir, il s'installa chez sa femme, rue Chantereine. L'hôtel qu'elle y occupait n'existe plus. Il a été détruit en 1860, pour être remplacé par de nouvelles maisons. Situé à l'extrémité d'une longue avenue assez étroite, cet hôtel avait été bâti par l'architecte Ledoux, pour le marquis de Condorcet, et, en 1791, il était habité par Julie Carreau, lorsqu'elle épousa Talma. M. Aubenas en a fait une description complète. Ce petit hôtel, devenu historique, où devait se préparer le dix-huit Brum aire, avait une cour sur les côtés de laquelle se trouvaient des bâtiments distincts pour les cuisines et les communs. Construit sur quatre faces, avec pans coupés aux quatre angles, il était composé d'un rez-de-chaussée et d'un étage surmonté de mansardes. Quelques marches placées entre deux lions de pierre conduisaient à un perron en demicercle, qui était d'abord découvert, mais que Joséphine fit fermer en forme de tente pour le changer en vestibuké Une porte vitrée donnait du jour à cette première pièce^ ornée au dehors de trophées sculptés sur bois et peinte à l'intérieur en simulacre de toile de coutil. Ce vestibule menait à la salle à manger, de forme ovale, à côté de laquelle il y avait un petit cabinet, pavé en mosaïque, qui était le boudoir de Joséphine.

De la salle à manger on passait au salon, où se trouvait à droite, une belle cheminée placée près d'une croisée qui descendait jusqu'au parquet, et une porte vitrée qui donnait sur un escalier extérieur, par lequel on allait dans le jardin. A côté du salon, était une pièce moins grande dont Bonaparte fit son cabinet de travail. On montait à l'étage supérieur par un escalier tournant, très étroit, où deux personnes ne pouvaient point passer de front. Cet escalier conduisait à un salon qui précédait la Chambre de Bonaparte et celle de Joséphine. Sur les panneaux de la première étaient peints des vases étrusques, des lyres antiques et un aigle portant la foudre, curieux et significatif présage. La seconde, déforme ovale, comme la salle à manger, au-dessus de laquelle elle se trouvait, était tout ornée de glaces allant du parquet au plafond et encadrées dans une série de petites colonnes surmontées d'arceaux. Dans cette chambre gracieuse et coquette, qui ressemblait à un vaste miroir circulaire, l'élégante Joséphine pouvait se voir sous tous les aspects. L^intérieur de l'alcôve était décoré de peintures représentant des oiseaux et des fleurs des tropiques.

Bonaparte, en entrant dans cette chambre, est au comble de l'exaltation et de la joie. Mais son amour, si vif et si ardent, n'est pas un de ces sentiments exclusifs qui font tout oublier, tout, excepté l'objet aimé, et qui jettent l'âme dans une

contemplation unique, dans une inactive rêverie. Sa tendresse, toute profonde qu'elle est, ne le détournera pas de Faction. Le guerrier ne sera pas troublé un seul instant par Tamoureux. Les génies tels que Bonaparte ne se reposent jamais, pas même dans le bonheur. Il n'y a point de halte sur la route de ces hommes qu'une force irrésistible et mystérieuse pousse en avant, et qui, alors même qu'ils paraissent être les maîtres du monde, sont les esclaves de leur propre destinée. Bonaparte n'est marié que depuis deux jours. A peine a-t-il trempé ses lèvres dans la coupe des premières ivresses qu'il s'arrache aux bras de sa bien-aimée. Il part à ce moment où le désir satisfait, sans être assouvi, plonge l'âme dans une joie, qui est de la surprise, et qui est de l'extase. Il part, lorsque la vue de sa femme chérie est pour ses yeux un éblouissement, lorsque le son de cette voix pénétrante, harmonieuse entre toutes, est pour son oreille une incantation. Une seule chose le console de partir, c'est qu'un pressentiment qui ne trompe pas lui promet qu'il va faire des prodiges, qu'il reviendra victorieux, acclamé, et qu'il éblouira sa compagne par les rayons d'une gloire qui rejaillira sur elle. Il n'y a pas d'ambition plus noble pour un cœur fier que d'arracher à la femme qu'on aime un cri d'admiration. Etre admiré et être aimé, quel rêvel Ce sentiment, qui fit faire tant de miracles aux paladins de la chevalerie, électrise l'âme du futur

vainqueur d'Arcole, ce poète en action. Il part, plein de confiance dans son étoile, avec cette vigueur, cet entrain qui caractérisent les grands hommes aux belles heures de leur destinée. Il part, et dans l'insomnie des bivouacs, il reverra sans cesse par Timagination ce paradis terrestre qu'il laisse derrière lui, ce petit hôtel où il a eu de si grandes joies, et que, dans ses lettres, il appellera non sans raison un temple, car c'est en effet le sanctuaire de son amour. Du haut des cimes des Alpes, il apercevra radieuses, éblouissantes, les plaines de l'Italie dorées par le soleil, mais ce panorama superbe ne lui fera pas oublier l'hôtel de la rue Chantereine. Le jour, la nuit, au moment où il donnera ses ordres, où il dressera ses plans de bataille, où il conduira ses troupes au feu, il pensera à sa chère Joséphine, et l'image chérie lui apparaîtra même au milieu des fumées de la poudre, des éclairs du canon. Cette pensée idéale donnera à ses victoires quelque chose d'ardent, de passionné,, de lyrique. L'amour, qui énerve et qui abaisse les natures médiocres, a le don d'exalter, de vivifier, d'agrandir les natures supérieures. Un héros amoureux a quelque chose de plus qu'humain. « Les feux de l'aurore, a dit Vauvenargues, ne sont pas aussi doux que les premiers regards de la gloire. »

Qu'est-ce à dire, quand ces premiers regards de la gloire sont illuminés par l'amour? qu'est-ce à dire quand l'amoureux s'appelle Napoléon ? La

246 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

femme dont le front sera bientôt orné du diadème peut déjà se souvenir qu'une négresse de la Martinique lui a prédit la couronne des reines. Les adieux des nouveaux époux ne sont point déchirants, parce que le futur vainqueur d'Italie, comme le jeune Alexandre traversant l'Hellespont pour aller conquérir TAsie, emporte avec lui Fespérance!

Page 1