‹ Les femmes des TuileriesChapitre 46 sur 49 · LA SOCIETE DE L AN IV · texte numérisé non relu

LA SOCIETE DE L AN IV

c'est une vraie fièvre d'agiotage, une grande loterie où le hasard favorise souvent les plus incapables.

Des propriétaires d'immeubles chargés d'impositions et ne rapportant rien, se voient contraints de les vendre, et, comme les paiements se font en papier, quiconque a un peu de numéraire, n'a qu'à le convertir en papier, pour acquérir au plus bas prix des maisons magnifiques, soit à la ville soit à la campagne. Arnault cite un capitaliste qui, avec mille louis d'or qu'il avait enfouis pendant la prohibition du numéraire, se procura en assignats les millions exigés pour l'achat d'une propriété dont il devait refuser plus tard une somme de quinze cent mille francs en argent. Tel imbécile devient millionnaire malgré lui, pour avoir soumissionné au hasard un groupe de maisons, dont il est resté adjudicataire, faute d'avoir trouvé à qui les revendre.

Parfois un même hôtel change de propriétaires chaque semaine. Des personnages grossiers s'installent dans les plus magnifiques résidences des ci-devant grands seigneurs, et certains enrichis, se donnant des airs d'importance, contrefont les manières des élégants de l'ancienne cour, et singent les Talleyrand, les Narbonne,les Vaudreuil. On se moque d'eux, mais on mange leurs dîners, et l'on se presse dans les hôtels, dont ils font les honneurs avec une ridicule inexpérience. Des terroristes parfument leurs mains couvertes de sang. Ils se couchent dans des lits somptueux,

2?0 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

ornés de camées qui représentent Vénus et les

Grâces, et, comme le dit M^ne de Genlis, on voit

«suspendues sur leur tête, non l'épée de Damo-

clès, mais une flèche légère et des couronnes de

roses.

Les salons les plus remarquables sont ceux de Barras, qui est entouré d'une sorte de cour ; de M'"« de Staël, qui réunit avec les personnages de la société officielle et de la diplomatie les débris de l'ancien régime et les libéraux doctrinaires ; de M°i« Tallien, dont l'influence politique a beaucoup diminué, mais dont le prestige mondain s'accroît; de M"^ Récamier, dont la beauté fait de plus en plus sensation ; de M™« de Beauharnais, qui vient de s'installer rue Chantereine (la future rue de la Victoire), dans l'ancien hôtel de Talma, où elle réunit autour d'elle les personnes les plus comme il faut. Les anciens terroristes entrent pour la première fois dans le grand monde. M.^^ de Staël dans ses Considérations sur la Révolution française,. nous montre les salons dorés, où la bonne com-| pagnie se donne rendez-vous, et où les jours d décade, — car les dimanches n'existent plus tous les éléments de l'ancien et du nouveau réginK se rencontrent réunis, mais non réconcilies..| L'amour-propre des Jacobins est plus ombrageux encore sur tout ce qui tient au bon ton, qu il veulent imiter, que sur tout autre sujet. Ce nesi pas pour leur mérite personnel ni pour le plaisii qu'ils prennent, qu'on les attire dans les centre!

LA SOCIÉTÉ DE l'aN IV 221

distingués. On ne les caresse, dit Thibaudeau, on ne les fête que pour en obtenir des services ou pour corrompre leurs opinions républicaines. En face, on les accable de toute espèce de séductions, et, par derrière, on les persifle. Beaucoup d'entre eux ne s'en aperçoivent même pas. Ils croient augmenter d'importance en fréquentant des gens d'ancien régime. On fait asseoir d'austères républicains à côté d'hommes qu'ils auraient naguères poursuivis comme des aristocrates ou des accapareurs. Les grandes dames apprivoisent, circonviennent tous ces Brutus, ces prétendus Spartiates, qui ne veulent plus de brouet noir, et les disposent à reconstituer une cour, c'est-à-dire à faire revivre les abus du passé, mais en ayant soin de se les appliquer à eux-mêmes. Ces belles dédaigneuses se moquent beaucoup des républicains, et pourtant, dit encore Thibaudeau, elles ne trouvent pas que les officiers révolutionnaires aient trop mauvaise façon, et plus d'une, pour leur plaire, ne craint pas de se faire citoyenne.

Mais les salons dorés sont encore rares ; ils ne suffiraient pas pour répondre à la rage de plaisir qui tourmente toutes les classes de la société. Comme, en général, on a peu d'argent, comme les personnes qui sont à leur aise craignent encore d'éveiller l'attention et d'exciter la jalousie; en un mot, comme on reçoit très peu, on se cotise pour organiser des bals de souscription et d'abonnement. Ce genre de fêtes convient à une

222 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

société où tous les rangs s'amalgament, où les moeurs galantes de la monarchie se mêlent au sans-gêne de la Révolution, où il existe un perpétuel contraste d'allégresse et de deuil, de festins et de famine, où Tépicière et la ci-devant marquise, dansant dans le même quadrille, se traitent mutuellement de citoyennes. Les plus beaux bals de souscription se donnent généralement rue Neuve-Saint-Augustin, dans l'hôtel Richelieu, encore plein des souvenirs du galant maréchal ; rue de Provence, dans l'hôtel Thélusson, espèce de temple antique, élevé sur des rochers garnis de fleurs et d'eaux jaillissantes, où l'on entre par un beau jardin et par une grande arcade. C'est là que les premiers bals de victimes ont eu lieu. Pour être admis à y danser, il est nécessaire de prouver qu'on est affecté d'une inconsolable douleur, qu'on a quelque victime à pleurer, et qu'on a été soi-même désigné pour victime, ce que les hommes s'étudient à rappeler par des cheveux nattés et relevés en chignons, les femmes par leur affectation à n'orner d'aucune parure leur tête dont les cheveux sont coupés. Cela s'appelle être coiffé à la Titus ou à la victime. Toutes les têtes de femmes sont tondues. Mais à cette mode succédera bientôt une mode toute différente, celle de porter de longs cheveux qu'on laissera négligemment flotter. Grand bénéfice pour les coiffeurs, qui revendront aux dames les chevelures dont leurs ciseaux les

LA SOCIÉTÉ DE l'aN IV 223

avaient dépouillées. Alors, on inventera la perruque cache-folie, où il n'entrera que des cheveux blonds. Pendant quelque temps il sera impossible de rencontrer une femme brune.

Qu'ils sont brillants et animés ces bals par abonnement de l'hôtel Thélusson, dont la femme qui sera plus tard la duchesse d'Abrantès nous fera la description dans ses Mémoires! Quelle est cette séduisante beauté, qui joint à la vivacité de la Française le charme de l'Espagnole ? C'est ]y[me Tallien. Sa robe de mousseline des Indes est rattachée sur ses épaules par deux camées. Sa taille est serrée par une ceinture d'or. Un large bracelet fixe les manches fort au-dessus de ses coudes. Ses cheveux noirs sont courts, frisés audessus de la tête ; c'est la coiffure à la Titus. Sur sQs épaules de marbre est un long châle de cachemire rouge ; elle le drape autour d'elle d'une manière toujours gracieuse et pittoresque. Quelle est cette beauté angélique, dont la suave figure rappelle les madones du divin Raphaël, et dont la robe toute blanche ressemble à un nuage qui enveloppe mystérieusement une apparition idéale ? C'est M"^® Récamier. Quelle est cette jolie brune, dont le regard vif étincelle, et que l'on compare à Terpsichore ? C'est M""" Hamelin. Les danseurs à la mode accourent à sa rencontre : MM. de l'Aigle, de Montron, Albert Dorsay, les deux frères Charles et Juste de Noailles ; les Anisson, les trois Rastignac, Charles

224 L^ JEUNESSE DE l'iMPÈRATRICE JOSEPHINE

Dupaty, M. Laffitte, et le Vestris des salons, le célèbre M. de Trénis, qui se glorifie d'avoir créé ce qu'il appelle la danse sociale. Quelle est cette langoureuse créole^ dont le charme a quelque chose d'attendrissant, et qui a la grâce... la grâce plus belle encore que la beauté ? C'est la veuve du général de Beauharnais, l'aimable et gracieuse femme qui bientôt va se nommer madame Bonaparte. Le bal commence. Que de lumières! quelles girandoles ! que de jolies toilettes ! Comme elles vont bien aux femmes dont les formes sont belles ces robes, ou, pour mieux dire, ces tuniques de mousseline ou de percale blanche, ornées de broderies en laine — la soie n'est plus alors de mode — et soutenues par une ceinture qui s'attache sous la gorge ! Le fameux M. de Trénis fait danser une beauté célèbre. On monte sur les banquettes pour le mieux voir. La foule enthousiaste pousse des cris de joie et d'admiration.

Les frondeurs, les vieillards moroses trouvent cette société immorale, ridicule. Ces fêtes, qui suivent de si près les supplices, leur paraissent scandaleuses. A leurs yeux, les bals de victimes sont des profanations. Ces Incroyables, qui se coupent les cheveux très ras pour bien montrer la place du cou, sur laquelle tombait le couperet de la guillotine; ces petits maîtres, qui regrettent au son des violons ou des flûtes leurs parents immolés par la hache du bourreau; ces gens fri-

LA SOCIÉTÉ DE l'aN IV 22 5

voles, qui plaisantent sur la mort et qui dansent sur des tombes, leur semblent des êtres insensés. Mais arrière les fâcheux ! La jeunesse veut vivre, veut réparer le temps perdu, veut chanter, veut rire, veut danser. Il lui faut des fêtes et du bruit, du plaisir et de Tamour. La voilà qui s'écrie : Amusons-nous, amusons-nous ! Qu'on se cotise pour payer les orchestres, pour allumer les lustres. Le faubourg Saint-Germain est désert. Qu'importe ? La Chaussée-d'Antin, les boulevards sont pleins d'animation. Pourquoi regarder en arrière? Ne regrettons point le passé. Les colossales coiffures, les paniers majestueux des dames de Tancienne cour, valaient-ils les costumes grecs de nos déesses ? Y a-t-il dans les portraits de Rigaud ou de Largillière un type qui puisse être comparé à notre Vénus du Capitole, à notre M""^ Tallien, avec son diadème d'or, ses camées, sa tunique, ses sandales fixées par des ligatures rouges ? A travers les losanges des sandales se dessinent les jambes enserrées par un tricot couleur de chair, et les doigts de pieds ornés de bagues ! Y avait-il à Versailles, dans la galerie des Glaces, des bals aussi gais^ aussi entraînants que nos bals par souscription ? Y avait-il autrefois des comiques comme Brunet et des tragédiens comme Talma ? La foule ne remplit-elle pas nos théâtres ? N'avons-nous pas nos illuminations^ et ne tirons-nous pas tous les soirs des feux d'artifice ?

220 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSÉPHINE

Sans doute, la société du Directoire, cette société qui n'était ni païenne ni chrétienne, pouvait se qualifier d'un seul mot : le désordre. Désordre dans les idées, dans les coutumes et dans les modes. Le monde ancien n'existait plus. Le monde nouveau n'existait pas encore. Comme les époques de transition, le temps du Directoire fut un temps confus, un mélange des choses les plus diverses. Mais si cette société, trop décriée, eut de grands défauts, elle eut aussi de grandes qualités. Ne l'oublions pas : elle avait de l'audace, de l'entrain, du courage, de la foi dans les destinées de la patrie. Elle ne connut ni ces accès de stérile tristesse, ni ces heures de découragement morose qui énervent les peuples comme les individus. Est-ce notre génération qui a le droit de reprocher à cette époque sa légèreté ? Paris, le lendemain de la Commune, eut-il donc des idées bien sérieuses ? Le verbiage de nos salons vaut-il mieux que celui des salons d'alors ? Y a-t-il, dans l'esprit et le cœur de nos élégantes, de nos femmes à la mode, un idéal de beaucoup supérieur à celui des beautés qui faisaient l'ornement des fêtes de Barras ? Les divisions politiques sontelles moins nombreuses ? Les Turcarets sontils plus simples, les agioteurs plus scrupuleux ?

On a été, croyons-nous, trop sévère pour la société du Directoire. On a trop regardé les scandales, trop perdu de vue les grandes choses accomplies. Une nation aussi victorieuse que le

Page 1