‹ Les femmes devant l'échafaudChapitre 10 sur 26 · CHARLOTTE CORDAY · texte numérisé non relu

CHARLOTTE CORDAY

Nous essayerions en vain de donner une idée de l’émotion, du trouble qui se répandirent dans les quartiers populeux do Paris le 13 juillet 1793, lorsque tout à coup retentit jusque dans les faubourgs les plus reculés cette nouvelle : Marat est mort ! il vient d’être assassiné dans son bain par une jeune femme !

On devait le lendemain célébrer l'anniversaire de la

prise de la Bastille. Le hideux Marat, le maniaque Marat

devait être un des héros de la fête, et le héros disparaissait soudainement.

Qui donc avait frappé l’idole du peuple ? qui donc avait

osé affronter de si terribles colères ? O mystère profond !

Seule, une belle jeune fille, pure, enthousiaste, passionnée, avait osé concevoir et exécuter cet épouvantable projet; car, peu importe la victime ! l’assassinai, qu’il frappe un innocent ou un coupable, n’en est pas moins un crime détestable.

Disons rapidement d’abord ce qu’était cette chaste .îudith.

.Marie-Anne-Charlotte de Corday d’Armont, était née le

'27 juillet 17()8, dans un très-humble réduit du département

de l’Orne. Quoique noble, sa famille vivait pauvrement d’une rente de quinze cents francs. Charlotte ne comptait pas seulement des gentilshommes parmi ses ancêtres, elle y comptait un grand homme, un poète illustre, Pierre Corneille, de qui elle semblait avoir hérité une Ame héroïque.

Charlotte avait de bonne heure perdu sa mère. AIiT quand l’enfant a perdu ce doux et cher guide, qu'il lui est

facile de s'égarer !

Resté seul avec deux filles, M. de Corday d’Armont les plaça dans un couvent à Caen, c'était VAbba^e aux Dames. Elles y restèrent toutes deux jusqu’à la Révolution. Charlotte, à ce moment, alla rejoindre une de scs tantes, M'"* Coutelier de Rrelteville-Gourville, qui habitait Caen.

La jeune fille avait puisé de bonne heure dans ses livres favoris, Corneille, Racine, Raynal et surtout J. -J. Rous^ seau , une assez grande exaltation ; son cœur était

d’avance gagné aux idées républicaines; aussi accueillit-

elle avec bonheur l’arrivée à Caen de plusieurs membres

distingués du parti girondin : Buzot, Salles, Pétion, Valazé, Barbaroux, Louvet.

Cette contrée était alors dans un état de surexcitation

que la présence des députés girondins développa à l’excès.

De toutes les bouches, de tous les cœurs, sortaient des

imprécations contre Robespierre, Danton, et surtout contre Marat.

Charlotte, âme tendre et fière, esprit cultivé, subit l’influence du milieu dans lequel elle vivait ; de généreuses passions s’exaltèrent en elle. Eh quoi ! la France gémissait sous le joug de quelques énergumènes, le sang coulait par

torrents.

et on se bornerait à d’inutiles lamentations !

I^ourqiioi ne pas agir ? Pourquoi ne pas frapper k leur tour fceux qui frappent impitoyablement ? Pourquoi, lorsqu’un effet désastreux se produit, n’en pas supprimer la cause ? Ainsi raisonnait la jeune fille ; ainsi elle s’affermissait dans sa résolution : « Je serai l’ange du Seigneur ! Je délivrerai Israël, moi aussi ! J’irai au-devant de ma destinée ! Je ne faiblirai pas dans ma voie, et une main de femme délivrera la France de ses bourreaux ! »

Elle s’élevait ainsi jusqu’aux plus ardents enthousiasmes. Bientôt son parti fut arrêté ; calme et forte, elle avisa aux moyens de mettre k exécution le projet qu’elle avait conçu ; elle ne le communiqua k personne.

Elle va d’abord auprès de Barbaroux, et lui demande quelques lettres de recommandation, ayant, disait-elle, des affaires de famille k régler k Paris. Pourquoi Charlotte Cor •

day s’adressa-t-elle à Barbaroux* k l’ Antinous de la République?On a voulu voir dans cette démarche la preuve d’un amour mystérieux et profond. On a dit que Charlotte avait autant le désir de venger les Girondins proscrits que de déivrer les prisonniers. Quoi qu’il en soit de cette hypothèse qui paraît assez justifiée, on ne . peut en conclure que l’as-

sassinal de Marat eût été inspiré k Charlotte par Barbaroux. I « Si de telles actions se conseillaient, a dit depuis le Giron- I din, ce n’est pas sur Marat que nous aurions dirigé nos # coups. »

Charlotte partit pour Paris souriante ; Barbaroux lui avait remis la lettre suivante pour Duperret :

« Caen, le 7 juillet, l*an II de la République une et indivisible.

» Je t’adresse, mon cher bon ami, quelques ouvrages qu’il fautrépandre. B y a un ouvrage de Salles, sur la Constitution; c’est celui de ce moment, il produira le plus prompt efiet. Il faut en faire distribuer un grand nombre d’exemplaires.

» Je t’ai écrit, par la voie 'de Rouen, pour t’intéresser k une affaire qui regarde une de nos concitoyennes. Il s’agit seulement de retirer du ministère de l’intérieur des pièces que tu lui rendras ; la citoyenne qui te remettra ce paquet s’intéresse k cette même affaire; tûchedelui procurer accès auprès du ministre.

» Adieu, je t’embrasse.

» P.-S. — Ici tout va bien ; nous ne tarderons pas à être sous les murs de Paris.

» Barbaroux. »

Quand Charlotte arriva à Paris, Marat était malade, et la Chronique de Paris écrivait : « On dit Marat très-sérieusement malade ; s’il quittait la vie, on en trouverait sans doute quelques motifs secrets ; car chacun sait que la mort des I grands hommes a toujours quelque chose d’extraordinaire. »

Charlotte so rendit chez le député Duperret et lui remit la lettre de Barbaroux. *Le lendemain, Duperret la conduisit au ministère de l’intérieur. Elle venait solliciter le ministre pour une chanoinesse, de Forbm, mais elle ne put obtenir ce qu’elle demandait.

Dès qu’elle se fut acquittée de ce devoir, Charlotte ne s’occupa plus que de mettre son projet h exécution.

Elle écrivit à Marat la lettre suivante

Page 1