A LA PERSONNE CHARGÉE DU SOIN DE MA FILLE
«Vous devez au malheur, citoyenne, et vous tenez de ma confiance un dépôt qui m’est bien cher. Je crois à l’excellence du choix de l’amitié, voilhle fondement de mes espérances sur l’objet des sollicitudes qui rendent pénible ma
situation présente. Le courage fait supporter aisément les maux qui nous sont propres ; mais le cœur d’une mère est difficile h calmer sur le sort d’un enfant auquel elle se sent arracher. Si J’infortune imprime un caractère sacré, qu’il préserve ma chère fille, je ne dirai pas des peines semblables h celles que j'éprouve, mais de dangers infiniment plus redoutables h mes yeux ! Qu’elle conserve *son innocence, et qu’elle parvienne à remplir un jour, dans la paix et l'obscurité, le devoir touchant d’épouse et de mère; elle a besoin de s’y préparer par une vie active et réglée, et de joindre au goût des devoirs de son sexe quelque talent dont l’exercice lui sera peut-être nécessaire : je sais qu’elle a chez vous des moyens pour cela : vous avez un fils, et je
• n’ose pas vous dire que cette idée m’a troublée ; mais vous avez une fille et je me suis sentie rassurée. C’est assez dire h une Ame sensible, h une mère et h une personne telle que je vous suppose. Mon état produit de fortes affections ; il ne
. comporte pas de longues expressions. Recevez mes vœux et ma reconnaissance. » *-
Cependant le dénoûment approchait; le procès de M”** Roland s’instruisait. Un moment, elle avait eu l’idée'de se défendre, non pour sauver sa tète, car elle comprenait qu’en mourant elle servirait la cause à laquelle toute sa vie avait été consacrée, mais pour disculper ses amis, pour rejeter bien loin de son mari tous les crimes chimériques dont on l’accusait. Elle voulait se faire de l’échafaud une tribune pour protester en favei^ de la liberté et pour montrer au monde, non son innocence, peu lui importait ! mais celle des Girondins, ses amis.
Elle avait h cet effet composé dans sa prison un long et éloquent mémoire où elle établissait leur innocence et la sainteté de leur cause.
Invitée à prendre un avocat, elle choisit pour la soutenir Cliauveau-Lagarde. Elle obtient que son avocat vienne la voir dans sa prison la veille du jugement ; elle cause, discute avec lui tous les moyens de défense ; puis, lorsque le moment de la séparation a sonné, elle se tourne vers lui, lui donne comme souvenir une bague qu’elle portait : ((Acceptez ce gage de ma reconnaissance, lui dit-elle, mais ne vous présentez pas demain au tribunal, ce serait vous perdre sans me sauver. Être ou ne pas être, telle est la question, et cette question est résolue à l’avance : demain j’aurai cessé de vivre et de .souffrir. »
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Nous croyons devoir reproduire ici deux pièces importantes son interrogatoire et sônjugement, jugement rendu d’avance par ses irréconciliables ennemis.
IN'fÉRROGATOIKE DE LA CITOYENNE ROLAND, A l'ABBAYE.
Le 12 juin, Louvet, administrateur de la police, s'est présenté à l’Abbaye pour interroger la citoyenne Roland.
Demande. N’avez-vous pas connaissance des troubles qui ont agité la République durant et après le ministère du citoyen votre époux ?
Réponse. J’ai connu ces choses-là, comme on peut les connaître par les papiers publics et les conversations.
J). Cette manière de répoudre ne satisfait point à la question : les papiers publics ne donnant pas les connaissances précises que vous devez avoir eues des affaires.
R. Je n'étais pas tenue de les prendre, puisque n’étanl qu’une femme, je n’avais point à me mêler d’elles.
D. Si je n’avais pas connaissance d’un projet de répu- ? "
blique fédérative, et de détacher les départements de
R, Que je n’avais jamais entendu parler de rien de semblable ; au contraire, que Roland et toules les personnes que j’avais été dans le cas de voir, s’étaient constamment entretenues en ma présence de l’utilité de maintenir l’unité de la République comme propre à lui donner
plus de force ; de la nécessité pour cela de 'conserver la / balance égale entre tous l^s départements; du désir que
voir régner dans toute l’étendue de la France la justice et
D. Que si ces personnes ne parlaient que de justice et de liberté, sans égalité, elles n'étaient point dans les prin-
I R. Que, dans mon opinion, comme dans celle des perj sonnes que j’avais entendues, l'égalité est le résultat né* j cessaire de la justice et de la liberté.
D. Quelles étaient les personnes qui composaient la société de Roland et la mienne ?
R. Celles avec lesquelles Roland avait des affaires à traiter, ou d'anciennes relations d’amitié.
D. Qu’on aurait désiré savoir les noms des citoyens ou citoyennes que je voyais le plus habituellement.
R. Que celles que je voyais ainsi étaient assez généralement connues, et que certes, aucune ne venait chez moi en secret. • ..
D, Que je pouvais dire celles qui venaient le plus fréquemment chez le ministre et formaient une société parti- -
R. Que, comme homme public, Roland recevait quelquefois dans un jours cent personnes, dont je ne voyais pas une seule ; que, pour moi. Je n’avais jamais tenu cercle, mais que je recevais quelquefois à table les collègues de
la liberté, et de concourir a leur maintien.
cipes.
culière.
mon mari et les personnes qui se trouvaient avoir quelques relations avec eux.
D. Si je n’avais pas connaissance d’écrits envoyés dans les départements pour les soulever contre Paris ?
R. Que je n’avais jamais rien connu de pareil.
D. Que cependant le ministre Roland avait établi dans les départements des bureaux d’opinion publique, et qu’il paraissait qu’il y avait eu des fonds affectés pour cet effet.
R. Que la première partie de la question me paraissait absolument dénuée de fondements ; quant à la seconde, que tout le monde connaissait le décret qui mettait des fonds à la disposition du ministre de l’intérieur pour répandre des écrits utiles, et que, Roland ayant rendu ses comptes, on pouvait voir quels écrits avaient été envovés.
D. Si je nommerais bien ces écrits; que je devais pouvoir dire ce qu’ils étaient ?
R. Que ces comptes étant publics et ayant été affichés, chacun y trouverait la liste de ces écrits plus exactement
que je ne saurais la donner, et que, par rapport à leur contenu, c’était au public et non h moi de les juger.
D. Que Roland n’avait pas rendu ses comptes, puisqu'il sollicitait si vivement de les rendre, pour quitter Paris.
R. Que ne voulant pas certainement supposer de mauvaises intentions dans celui qui m’interrogeait, je ne voyais, dans la présente question, qu’une grande ignorance des faits; que non-seulement Roland rendait ses comptes chaque
mois à !a Convention, mais qu'à sa sortie du ministère, il avait fourni un compte général le plus étendu, le plus détaillé ; que ce qu’il sollicitait, c’était l’apurement de ses comptes, c’est-h-dire leur examen par des commissaires de la Convention, et leur rapport à l’Assemblée de ce qu’ils les auraient trouvés être.
Qu’en conséquence, le' comité de l’examen des comptes avait chargé de ce soin plusieurs de ses membres ; que je savais qu’ils s’étaient transportés plusieurs fois à l’hôtel de l’Intérieur; qu’ils s’y étaient fait représenter les minutes et pièces justificatives; qu’ils avaient été édifiés, comme ils devaient Têtre, de l’administration d’un homme que l’on citera longtemps pour son intégrité comme pour son cou- ' rage; que le plus vif désir de Roland, comme le mien, était que ces commissaires fissent leur rapport, et que j’invitais tous les bons citoyens à se joindre à moi pour l’obtenir.
Je fus interrompue dans cette réponse; on la trouvait trop longue, on m’accusait d’aigreur. J’observai que j’usai de mon droit et qu’il n’y avait point d’aigreur à informer ceux qui ignoraient encore que Roland eût rendu scs comptes, qu’il l’avait fait depuis longtemps.
D. Si je n’avais vu personne, dans mes liaisons, qui fût ami de Dumouriez ?
R. Que personne,* à ma connaissance, n’avait d’intimité avec lui parmi celles que je voyais.
D. Si je n’avais pas eu des liaisons avec des traîtres?
R. Que toutes les personnes que j’avais été dans le cas
de voir, étaient tellement connues par leur patriotisme, . ‘qu’on ne pouvait même les soupçonner de relations avec .des traîtres. j
D. Si je savais où était mon mari.
R. Que je l’ignorîiis.
1). Si je ne connaissais pas un projet de dissoudre les so* ciétés populaires.
R. Que personne en ma présence n’avait énoncé ni de projet, ni d’opinions de ce genre.
Là s’est terminé u:i interrogatoire fait, après douze jours d'une arrestation non motivée, sans dire à l’interrogée de quoi elle est prévenue ou soupçonnée, sûr quels faits, par conséquent, on devait la questionner.
Sûre de moi, parce que je ne puis que gagner à dire la vérité sur mes sentiments et sur toutes les personnes que j’ai fréquentées, j’ai négligé l’exercice de mes droits, j’ai répondu à tout avec simplicité.
L'interrogatoire était sur deux feuilles; on a demandé ma signature à la fin seulement. Je ne l’ai pas reçu ; il y a neuf jours d’écoulés, je l’ai fait demander quatre fois inutilement.
Mais, en quittant l’administrateur, j’ai couché par écrit
tout ce qui venait de se passer; je suis certaine d’avoir rapporté exactement ce qui s’est dit, cl je signe :
Roland, née Phïlipo''. •
Est-il besoin d’ajouter un commentaire à cette sage dé-^ fense, à celle profession de foi si nette, si calme, si énergique, faite par une femme en présence de la mort?
Ah ! que nos contemporaines s’instruisent à ces mâles enseignements; quelles apprennent tout ce qu’elles peuvent et tout ce qu’elles doivent faire pour la gloire et l’affranchissement de leur sexe, au spectacle de tant de courage et de tant de fermeté!
Voici maintenant la seconde pièce dont nous avons parlé, l’acte d’accusation et le jugement avec la terrible ^ signature ; Fouquier-Tinville. * * -
Du 18 brumaire.
« Vu par le tribunal criminel révolutionnaire établi par
la loi du 10 mars 1793, sar^recours au tribunal de cassa* lion, et encore, en vertu du pouvoir délégué au tribunal, par la loi du 2i) avril de la môme année, séant au palais de Justice, à Paris, l’acte d'accusation dressé par l’accusî leur public, contre Marie-Jeanne Philipon^ femme de Jean- Marie Roland, âgée de trente-neuf ans, née à Paris, y demeurant, rue de la Harpe, dont la teneur suit :
» Antoine-Quentin Fouquier-Tinville, accusateur, public du tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire établi à Paris, par décret de la convention nationale du 10 mars 1703, l’an II de la République, sans aucun recours au tribu-
nal de Cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l’article 2 d’un autre décret de la Convention du H avril : suivant, portant que l’apcusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger sur la dénon-
dation des autorités constituées ou des citoyens ;
. » Expose que le glaive de la loi vient de frapper plusieurs des principaux chefs de la conspiration qui a existé contre l’unité et l’indivisibilité de la République, contre la liberté et la sûreté du peuple français ; mais un grand nombre d’auteurs et complices de cette conspiration existent ’ encore, et ont su jusqu'à présent, ^par une lâche fuite, se soustraire à la juste punition que méritent leurs forfaits. ^ De ce nombre est Roland, ex-ministre de l’intérieur, principal agent des conspirateurs. La fuite des uns n’a point rompu la correspondance entre tous ceux qui étaient restés à Paris, tant libres qu’en état d’arrestation. .
» Ils correspondaient avec ceux qui s’étaient réfugiés tant h Caen que dans d’autres villes de la République. Roland, en fuite, avait laissé sa femme à Paris, laquelle, quoique mise en état d’arrestation dans une maison d’arrêt, correspondait avec les conspirateurs retirés à Caen, par l’intermédiaire d’un de ceux restés à Paris. Cette femme intrigante, connue pour avoir reçu et réuni chez elle, en conciliabules, les principaux chefs dé la conspiration, conciliabules dont elle était l’ûme; quoiqu’on prison, elle recevait des lettres de Barbaroux et autres réfugiés à Caen, et y répondait, et toujours dans le but de favoriser
la conspiration ; que la preuve de cette correspondance résulte :
» 1° D’une lettre datée d’Evreux, le 13 juin dernier, écrite ‘
par Barbaroux à Lauze-Duperret, dans laquelle on lit : « N’ou-
» bliez pas l’estimable citoyenne Roland, et tâchez de lui » donner quelques consolations dans la prison, en lui trans- » mettant les bonnes nouvelles, etc. »
» 2'" D’une autre lettre datée de Caen, le llJ dudit mois dejuin, du môme au môme, dans laquelle on lit : « Tu auras » sans doute encore rempli ma commission à l’égard de » Mme Roland, en tâchant de Im faire passer quelques con- » solations, etc. Ah ! fais tes efforts pour la voir, et pour lui » dire que les vingt-deux proscrits, que tous les hommes de » bien partagent ses maux. Je te remets ci-joint une lettre » que nous écrivons à cette grande citoyenne : je n’ai pas be- » soin de te dire que toi seul peux remplir cette importan'e » commission, il faut à tout prix qu’elle tente de sortir de » sa prison, et de se mettre en sôreté, etc. »
» 3" D’une lettre écrite par Lauze-Duperret à ladite femme Roland dans laque^e on lit : « J’ai gardé plusieurs jours trois » lettres que Barbaroux et Buzot m’avaient adressées pour » vous, sans qu’il m’ait été possible de vous les faire par- » venir; et ce qu’il y a de plusfâcheüx, c’est qu’en ce mo- » ment où je pourrais le faire , en profitant de la voie que » vous me fournissez, la chose est devenue impossible,
» attendu qu’elles se trouvent entre les mains de Pétion, ii » qui j’ai cru devoir les remettre, le croyant mieux à môme
B de vous les faire passer, el qui est parti sans avoir pu y B réussir ; j’en avertirai, dès aujourd'hui, ces citoyens à qui B j’ai écrit par une voie sûre, et les préviendrai du moyen que B j’ai maintenant de pouvoir mieux remplir leurs '’ommis- B sions, etc. b
B 4° D’un billet, daté du 24 juin , écrit par celte femme Roland à Duperret, par lequel elle lui annonce : s qu’on l'a B fait sortir de l’Abbaye, qu’elle croyait revenir chez elle, B mais qu’avant d’y rentrer, on l’a arrêtée pour la conduire à B Sainte-Pélagie, et l’engage de ne pas l’oublier ; b
B K” Et, enfin, de trois autres lettres par elle pareillement écrites à Lauze-Duperret : la première, en date du 0 juin ; dans la seconde, on lit : « Les nouvelles de mes amis sont B le seul bien qui me touche : vous avez contribué à me le B faire goûter, dites-leur que la connaissance de leur cou - B rage, et de tout ce qu’ils sont capables défaire pour lali- B berté me tient lieu et me console de tout; dites-leur que mon B estime, mon attachement et mes vœux les suivront partout. B L’affiche de Barbaroux m’a fait un grand plaisir, etc. b D’ après le contenu desdites lettres, on qp peut douter que ladite femme Roland no fût uii des principaux agents ou complices de la conspiration. Ce considéré, l’accusateur public a dressé la présente accusation contre Marie-Jeanne Philipou, femme de Roland, ci-devant ministre de l’intérieur, pour avoir, méchamment et h dessein, participé à la conspiration qui a existé contre l’unité et l’indivisibilité de la République, contre la liberté et la sûreté du peuple
français, en réunissant chez elle, en conciliabules, les principaux chefs de celle conspiration el en entretenant avec eux des correspondances tendant à faciliter leurs projets liberticides. . . * . .
■ '» Pourquoi l’accusateur public requiert qu’il lui soit donne acte par le tribunal assemblé, de l’accusation par lui portée contre Marie-Jeanne Philipon, femme Roland.
» En conséquence, qu’il soit ordonné qu’à sa diligence et par un huissier du tribunal, porteur de l’ordonnance à intervenir, ladite Marie-Jeanne Philipon, femme Roland, sera prise au corps, arrêtée et écrouée sur les registres de la maison d’arrêt de la Conciergerie du Palais de Paris, où elle est actuellement détenue, pour y rester comme en maison de justice ; comme aussi que ladite ordonnance sera notifiée tant à l’accusée qu’à la municipalité de Paris.
» Fait au cabinet de l’accusateur public, le dix-sept brumaire de l’an second de la République française, une et indivisible.
» Signé : A.-Q. Fouquier. »
« Le tribunal, après avoir entendu l’accusateur public dans ses conclusions sur l’application delà loi,. condamne Marie- Jeanne Philipon, ’ femme de Jean-Marie Roland, ex-ministre, à la peine de mort, conformément à la loi du 16 décembre 1792, dont il a été fait lecture, laquelle est ainsi conçue : •
« La Convention nationale décrète que, quiconque pro- » posera ou tentera de rompre runitc de l'a République )) française <>iT .d’en détacher les parties intégrantes pour les » unir à un territoire étranger, sera puni de mort. »
» Déclare les biens de ladite femme Roland acquis à la République, conformément à l’article 2 du titre II de la loi du 10 mars dernier, de laquelle il a été fait lecture et qui est ainsi conçue : «Les biens de ceux qui seront condamnes * » à mort sont acquis à la République; il sera pourvu à » la subsistance des veuves et des enfants s’ils n’ont » pas de biens d’ailleurs. » Ordonne qu’à la diligence de l'accusateur public, le présent jugement sera, dansles vingtquatre heures, mis à exécution sur la place publique de la Révolution de cette ville, imprimé et affiché dans toute
l’étendue de la République, partout où besoin sera.
» Fait et prononcé à l’audience publique, le 18 du mois de brumaire l’an II de la République française. »
Mn>e Roland entendit prononcer f arrêt avec la^trauquillité qui ne l’avait pas un instant abandonnée. Lorsque
la lecture fut finie, s’adressant au tribunal : « Vous me jugez digne, dit-ellç, de partager le sort des grands hommes que vous avez assassinés; je tAchenii dé portera l’échafaud le courage {ju’ils y ont montré. »
Rentrée dans sa prison, sans sourciller, sans pâlir, (ou » jours douce et souriante, elle se prépara h la mort* Elle
n’avait pas encore lirii toutc^ses dispositions quand le bourreau vint la chercher.
— Il faut partir, citoyenne, lui dit le geôliei*.^
— Ah! déjà ! j’aurais bien voulu encore une heure, mais ({u’importel nie voici! ' ^ .
Et d’un pas assuré elle marcha à la mort.
Lorsqu’il fallut monter sur la charrette qui conduisait les condamnés au supplice :« Quel dommage, dit-elle, que je ne puisse pas faire le trajet à pied ! » Elle obéit; elle n’était pas seule, elle se trouva placée à côté d’un malheureux qui tremblait de peur, elle le ranima, elle le fortifia par de bonnes et consolantes paroles.
/ La foule qui sc pressait sur leur passage faisait retentir I j i’air des cris ; à la guillotine ! à la guillotine ! « J’y vais disait-elle, tout à riicure j’y serai, mais ceux qui m’y envoient ne tarderont pas à m’y suivre. J’y vais innocente, iis y viendront criminels, et vojjs qui applaudissez aujourd’hui, vous ap|)laudirez alors. »
Paroles prophétiques ! .
Arrivée sur la place de la Uévolution, la courageuse femme s’inclina devant la statue de la Liberté, en murmurant ces mots : « O Liberté ! que de crhncs on commet en ton nom 1 »
Au pied de l’échafaud, elle engagea son compagnon à passer le premier, en lui disant : Que je vous épargne au moins la douleur de voir cou’er mon sang.'Wùs le bourreau s’empara d’elle.
Ainsi mourut à trente-neuf ans, le 10 novembre 1703, la femme la plus remarquable de la révolution, la Romaine comme l’appelaient ses amis.
A la nouvelle de cet affreux événement, Roland se donna la mort ; on trouva sur lui ce billet ; « Qui que tu sois, qui me trouves gisant, respecte mes restes; ce sont ceux d'un .homme qui consacra toute sa vie à être utile et qui est mort comme il a vécu, vertueux et honnête... Au moment où j’ai appris qu’on avait égorgé ma femme, je n’ai pas voulu rester plus longtemps sur une terre souillée de crimes. »