AU CITOYEN MARAT
«‘Paris, 12 juillet.
» Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez -vous reçu ma lettre ? Je ne puis le croire, puisqu’on m’a refusé votre porte. J’espère que demain vous m’accorderez une entrevue. Je vous le répète, j’arrive de Caen, j’ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. , D’ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté; je suis malheureuse : il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection.
» Charlotte Corday. »
Marat habitait la rue des Cordeliers, dans la section du Thcntre-Français. Charlotte se fit conduire chez lui en voiture, le 13 juillet, vers sept heures du soir. Marat, en effet,
était alors très-malade. Son corps, selon l’expression de David , « était couvert d’une lèpre causée par son san{» brûlé. » Lorsque Charlotte se présenta, il était au bain. Elle demanda à le voir ; deux femmes de service, deux Cerbère ! reçurent la jeune fille. L’insistance de Charlotte força les femmes à élever la voix. Marat sonna, s’informa et ordonna de laisser entrer près de lui la jeune solliciteuse.
En apercevant cette tête monstrueuse, Charlotte vit commp un nuage passer devant ses yeux ; mais bientôt elle redevint maîtresse d’elle-même.
Marat l’interrogea d’abord sur les hommes et les choses de la Normandie, et en particulier de Caen ; il lui demanda ensuite les noms des députés réfugiés dans cette ville, et ceux des administrateurs du département du Calvados. Après avoir écrit tous ces noms sur ses tablettes, il se tourna vers Charlotte et lui dit ; « D'ici h peu de jours, je les ferai guillotiner à Paris, n Au moment où il prononçait ces mots, Charlotte tira de son sein un couteau et l’enfonça tout entier dans le cœur de Marat, avec une violence telle qu’il ne put proférer que ces paroles : « A moi, ma chère amie, à moi ! »
A ces cris, les deux femmes et un ouvrier occupé à plier les feuilles du journal de Marat, se précipitent dans la chambre. Charlotte était debout près de la fenêtre. L’ouvrier, furieux h ce spectacle, renverse h terre d’un coup de chaise la malheureuse enfant. Aux cris, aux hurlements poussés par les femmes, des voisins accourent et avec eux
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quelques gardes nalionaiix du poste^ du Théâtre-Français. »
Marat avait été retiré de sa baignoire et porté sur un lit dans la pièce voisine, il ne donnait aucun signe de vie.
Le docteur Pelletan constata que le coup de couteau avait pénétré près de la clavicule du côté droit, entre la première et la seconde des vraies-côtes, à une profondeur telle que le tronc des carotides avait été ouvert. En vain on avait tenté d’arrêter le sang avec des compresses, tout avait été inutile. Avant de mourir Marat avait pu d’une main défaillante tracer quelques lignes adressées à un de ses amis :
« Les barbares, mon ami, ne m’ont pas voulu laisser fa douceur de mourir dans vos bras; j’emporte avec moi la consolante idée que je resterai éternellement gravé dans votre cœur. Ce petit présent, tout lugubre qu’il est, vous fera souvenir du meilleur de vos amis ; portez-lé en mémoire de moi et vous, jusqu’à mon dernier soupir.
j > Marat. »
• Cependant la garde accourue allait conduire Charlotte au
poste voisin, mais les cris poussés par la foule étaient si
violents, si exaspérés, si menaçants qu’il y fallut renoncer.
On la fît remonter chez Marat. Peu d’instants après, arriva Guellard-du-Mesnil, commissaire de police de la section du Théfttre-Français. Quatre députes, Maure, Chabot, ex-capucin, le boucher Legendre et Drouet, ancien maître de postes, celui-là même qui avait tant contribué à l’arrestation de Louis XVI à Varennes, arrivèrent peu après, et assistèrent à la finxle la rédaction du procès-verbal que dressait le commissaire. Charlotte avoua tout; quelques-unes de ses réponses furent remarquées, celle-ci cniie-aulres : « Ayant vu la guerre civile sur le point de s’allumer dans toute la France, et persuadée que Marat était le principal auteur des désastres, j’ai préféré faire le sacrifice de ma vie pour sauver mon pays. »
Les députés Chabot et Drouet se chargèrent de la conduire, dans un fiacre, à la prison de l’Abbaye. Ce ne fut pas sans peine qu’ils y parvinrent, car la foule entourait la voiture et proférait d’affreuses menaces. Les deux députés parvinrent à la calmer en promettant que la coupable serait * livrée à la sévérité de la loi. Charlotte s’attendait à être déchirée en lambeaux par la multitude. Dans son discours à la Convention, Drouet déclara qu’au milieu des fureurs qui l’entouraient la jeune fille était tombée un instant en faiblesse, mais qu'après avoir repris ses sens elle avait témoigné toute sa surprise de ne pas avoir été massacrée.
Pendant presque toute la nuit, Drouet et Chabot l’interrogèrent. Elle termina ainsi ses déclarations. « Pour moi, j’ai rempli ma tâche, d’autres feront le reste. »
/ Chabot et Drouet adressèrent leur rappor* à la Con- ' venlion : « Elle a l’audace du crime peinte sur la figure, elle est capable des plus grands attentats : c’est un de ces monstres qire la nature vomit de temps en temps pour le malheur de l’humanité... » Ils ajoutent : « Cette femme a eu, pendant près d’une demi-heure, les moyens de se détruire, et lorsqu’on lui a dit qu’elle 'porterait sa tête sur l’échafaud, elle a ré^wndu par un sourire de mépris. »
Un décret rendu séance tenante chargea « le tribunal
révolutionnaire d’instruire tout de suite contre l’assassin de Marat et ses complices. » La Convention décida qu’elle assisterait en corps aux obsèques de Marat. « Elle chargea David et Maure de se concerter avec la section du Théâtre- . Français pour ordonner le convoi et en fixer le Jour. » Le 10 juillet au matin, Charlotte Corday fut transférée de l’Abbaye à la Conciergerie, où elle écrivit à Barbaroux cette lettre charmante, « pleine de grâce, d’esprit et d’observation, » suivant l’expression d’un historien célèbre :