AU CITOYEN BARBAROUX
Député à la Convention nationale, réfugié à Caen, rue des Casanes, hôtel de l'Intendance.
'■Auxprisons de l’Abbaye, dans la ci-devant chambre de Brissot, le second jour de la préparation de la paix,
» Citoyen,
» Vous avez désiré que je vous fisse connaître le détail de
mon voyage^ je ne vous ferai point grâce de la moindre anecdote.
» Je suis partie avec des voyageurs que j'ai bientôt reconnus pour de francs montagnards ; leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréables, m’ont bien vite ennuyée, je les ai laissés parler tout leur content, et je me suis endormie; un de ces messieurs, qui aime probablement les femmes dormantes, a voulu me persuader, à mon réveil, que j’étais la fille d’un homme que je n’ai jamais vu,' et que j’avais un nom dont je n’ai jamais entendu parler ; il a fini par m’olTrir son cœur et sa main et voulait partir à l’instant pour me demandera mon père. Ces messieurs ont fait tout ce qu’ils ont pu pour connaître mon nom et mon adresse à Paris, mais j’ai refusé de les dire, et j’ai été fidèle à cette maxime de mon cher et vertueux Raynal qu’on fie
X doit pas la vérité à ses tyrans.
» ArrWée à Paris, je fus loger rue des Vieux-Augustins, hôtel de la Providence. Je fus ensuite Irouver Duperret, votre ami; je ne sais comment le comité de sûreté générale a été instruit de la conférence que j’avais eue avec lui. Vous connaissez l’ame ferme de ce dernier; il leur a répondu la vérité; j’ai confirmé sa déposition par la mienne! Il n’y a rien contre lui, mais sa fermeté est un crime, je l’ai engagé à vous aller trouver : il est trop têtu. Le croiriezvous? Fauchet est en prison comme mon complice, lui qui ignorait mon existence.
» J’ai été interrogée i)ar Chabot et par Legendre. Chabot
av 3 il l’air d’un fou ; Legendre voulait absolument m’avoir vue chez lui le matin, moi qui n’ai jamais songé à cet homme. Je ne lui connais pas d’assez grands talents pour être le tyran de son pays, et je ne voulais pas punir tout le monde. Au reste, on n’est guère content de n’avoir qu’une femme sans conséquence à offrir aux mânes du grand homme.
» Pardon, ô hommes! Ce nom déshonore votre espèce : c’était une hôte féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile. Maintenant, vive la paix 1 Grâce au ciel, il n’était pas né Français. Je crois qu’on à imprimé les dernières paroles de Marat. Je doute qu’il en ait proféré.
» Mais voici les dernières qu’il m’a dites, après avoir reçu vos noms à tous, et ceux des administrateurs du Calvados qui sont à Évreux : il me dit, pour me consoler, que dans peu de jours, il vous ferait guillotiner à Paris. Ces derniers mots décidèrent de son sort. Si le département met sa figure vis-à-vis de Saint-Fargeau, il pourra faire graver ces paroles en lettres d’or.
T> Je ne vous ferai aucun détail sur ce grand événeineni, les journaux vous en parleront; j'avoue que ce qui m’a décidée tout à fait, c’est le courage avec lequel nos volontaires se sont enrôlés, dimanche 7 juillet; vous vous souvenez comme j’en étais charmée. Je me promettais bien de faire repentir Pction du soupçon qu'il manifesta sur* mes sentiments.
)' — Est-ce que vous seriez fâchée s’ils ne parlaient pas? me dil-il.
— iUb —
» Enfin, j'ai considéré que tant de braves gens venant à Paris pour chercher la tête d'un seul homme, l’auraient peut-être manqué, ou qu’il aurait entraîné dans sa perte beaucoup de bons citoyens. 11 ne méritait pas tant d’honneiir : cela suffisait de la main d’une femme.
» J’avoue que j’ai employé un artifice perfide pour qu’il pût me recevoir. Je comptais, en partant de Caen, le sacrifier sur la cime de la Montagne de la Convention nationale; mais il n’y allait plus. .
» A Paris, Ton ne conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien, peut sacrifier sa vie de sang-froid pour sauver son pays.
» Je m’attendais bien à mourir à l'instant. Des hommes courageux et vraiment au-dessus de tout éloge m’ont préservée des fureurs bien excusables des malheureux que j’avais faits. Comme j’étais de sang-froid, j’ai souffert des cris de quelques femmes; mais qui sauve sa patrie ne s'aperçoit point de ce qu’il en coûte.
» Puisse la paix s’établir aussitôt que je le désire ! Voilà un grand criminel à bas : sans cela nous ne l’aurions jamais eue. Je jouis de la paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.
» Je ne doute pas que l’on tourmente mon père, qui a déjà bien assez de ma perte pour l’aflliger ; je lui écrivis dernièrement que, redoutant le feu de la guerre civile, j’irais en Angleterre. Alors mon projet était de garder l’incognito sur la mort de Marat et jo voulais laisser les Parisiens cher-
cher iimlilement mon nom. Je vous prie, citoyen, cl je prie aussi vos collègues, de prendre la défense de mes parenls, si on les inquiète.
» Je n’ai jamais haï qu’un seul être, et j’ai fait voir mon caraclcçp; ceux qui me regretteront se réjouiront de me voir dans les champs Élysccs avec les Rrutus et quelques anciens, car les modernes ne me tentent pas, ils sont si vils! il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir i)our leur pays : ils sont presque tous égoïstes. On m’a donne deux gendarmes pour me préserver de l’ennui, j’ai trouve cela fort bien le jour, mais non la nuit; je me suis plaint de celle indécence, le comité n’a pas jugé à propos d’y faire nllention. Je crois que c’est de l’invention de Chabot: il n’y a qu’un capucin qui puisse avoir ces idées.
» On m’a transférée ici à la Conciergerie et ces messieurs du grand jury m’ont promis de vous envoyer ma Icllre. Je continue donc.
» J’ai subi un long interrogatoire : je vous prie de vous le procurer, s’il est rendu public.
y> J’avais sur moi, lors de mon arrestation, une adresse aux amis de la paix : je ne puis vous l’envoyer. J’en demanderais la publication, je crois, bien en vain.
» J’avais eu l’idée, hier au soir, de faire hommage de mon portrait au département du Calvados, mais le Comité de salut public, à qui je l’avais demandé, ne m’a point répondu et maintenant il est trop tard.
» Je vous prie de faire part de ma lettre au citoyen
Bougon, pi'ocureui’ général symlie Un ilépartenicnl. Je ne la lui adresse pas, par plusieurs raisons : d’abord je ne suis pas sûre (pie, dans ce moment, il soit à Kvreux; je crains de plus (pic, élanl naturellement sensible, il ne soit affligé de ma mort. Je le crois cependant assez bon citoyen pour s’en consoler par l’espoir de la paix ; je sais combien il la désire, et j’(;spère (pi’en la facilitant j’ai rempli scs vœux.
sSi quelipies amis demandaient communication do cette lettre, je vous prie de ne la refuser à personne. 11 me faut un défenseur : c’est la régie. J’ai pris le mien sur la Montagne : c’est Bustave Doulcet Pontécoulant. J'imagine (pi’il refusera cet bonneur : cela ne lui donnerait cciiendant guère d’ouvrage. J’ai pensé demander Robcsiiierrc ou Chabot.
» Je demanderai à disposer du reste de mon argent, cl alors je l’olVre aux femmes et aux enfants des braves habitants de Caen, partis pour délivrer Paris,
D 11^ est bien étonnant (lue le peuple m’ait laissé conduire de l’Abbaye à la Conciergerie, c’est une nouvelle preuve de sa modération. Dites-le h nos bons habitants de Caen; ils se permettent quelquefois de petites insurrections que l’on ne contient pas si facilement.
» C’est demain huit heures que l’on me juge. Probablement à midi j'aurai vécu, pour parler le langage romain. On doit croire à la valeur des habitants du Calvados, puisque les femmes mémos du Calvados sont capables de
l'ciniclÔ. Au reste, j’ignore comment se passeront les derniers moments de ma vie, et c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je' n'ai pas besoin d’aflecter d'insensibilité sur mou sort, car jusqu'ici je n’ai point la moindre crainte de la mort; je n’estimai jamais la vie que par l’utilité dont * elle devait être. J’esperc que demain Duperret et Fauclict seront mis en liberté; on prclend que ce dernier m’a conduite à la Convention dans une tribune. De quoi se méle-l-il d’y conduire des femmes? Comme député, il ne devait point être aux tribunes; et comme évêque, il ne devait point être avec des femmes, .\insi c’est une correction, mais Duperret n’a aucun reproche à se faire.
» .Marat n’ira point au Panthéon; il le méritait pourtant bien. Je vous charge de recueillir les pièces propres à faire son oraison funèbre. J’espère que vous n’oublierez l)oint rafi’aire de madame Forbin. Voici son adres.se, s’il est be.soin de lui écrire : Atexandrine Forbin, à Mendrene, par Zurich, en Suisse. Je vous prie de lui dire que je l'aimc de tout mon cœur. Je v«is écrire un mot à papa; je ne dis rien à mes autres amis ; je ne leur demande (lu’un prompt oubli : leur affliction déshonorerait ma mémoire. Dites au général Wiinpflen que je crois l’avoir aidé à gagner plus d'une bataille en lui facilitant la paix.
» .\dieu, citoyen! je me recommande au souvenir des amis de la paix.
B Les prisonniers de la Conciergerie, loin de m’injurier comme les personnes des mes, ava’cnt l’air de me plain-
dre : le mnllieur rend toujours compatissant, c’est ma dernière réflexion.