‹ Les femmes devant l'échafaudChapitre 18 sur 26 · LA PRINCESSE DE LAMBALLE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DE LAMBALLE

Que de douloureuses émotions réveille le nom de celle noble et charmante femme ! quelle âme dévouée ! quelle beauté souveraine !

[ Elle était loin de tout péril; elle avait quitté la P'rance. Mais son amie, sa parente, la reine Marie-Antoinette était, malheureuse, et elle vint au-devant des bourreaux pour \ partager son sort ou la sauver.

Marie-Thérèse-Louise, duchesse de Bourbon-Penthièvro et princesse de Lamballe, était issue de cette vigoureuse •' race royale de Savoie-Carignan qui depuis le dixième siècle a joué un si grand rôle dans les affaires de l’Europe, et qui a donné à l’Italie moderne Charles- Albert et Viclor- > Emmanuel.

Née à Turin le 8 septembre 1749, elle fut mariée dès l'ôge de dix-sept ans, au jeune duc de Bourbon-Penthièvre, prince de Lamballe, enfant étourdi et débauché qui, à la suite d’une orgie, mourut bientôt, laissant cettejeune femme veuve, au milieu d’une cour fort dissolue.

La princesse de Lamballe était d’une remarquable beauté. A l’expiration de son deuil, elle reparut à la cour où elle fut littéralement adorée.

Un instant il fut question, après la mort de la reine Marie Leczinska, de la*iparier avec le roi Louis XV. Mais les intrigues du duc de Choiseul et de sa sœur, la duchesse de Grammont, firent échouer ce projet.

J.a princesse de Lamballe ne tarda pas à être fatiguée et dégoûtée du milieu dans lequel elle gaspillait sa vie. Elle s’en éloigna et se réfugia avec son beau-père, le duc de Penthièvre, h Vernon. Là, auprès do scs pauvres, sa bonté et sa charité firent des miracles. Mais l’éclat de son nom et de sa naissance, sa beauté ne lui permettaient guère de rester dans la solitude.

Le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette la rappela h la- cour. Elle avait été nommée surintendanto de la maison de la Dauphine. Dès leur première entrevue, les deux jeunes femmes se sentirent invinciblement attirées l’une vers l’autre.

La reine se prit de passion pour sa belle, sa bonne Louise de Lamballe. Rien ne pouvait se faire, nul plaisir n’était possible sans elle. La princesse âgée de six ans de plus

que la reine, l’aimait d’une affection non moins tendre, mais plus solide et plus profonde. Les deux amies étaient inséparables. M“® de Lamballe était le sourire de toutes les fêtes, la joie de tous les yeux. Sa beauté majestueuse commandait une sorte de respect à cette foule étourdie et ravie qui se pressait autour de la jeune Dauphine.

Une circonstance les sépara momentanément.

Le duc de Pecthièvre alla tenir les états de Bretagne ;

il voulut que sa fille l’accompagnât. La reine fut désolée,

mais elle se consola bien vite, et prit en grande affection la

t princesse de Polignac. Quand Louise revint, sa place était ¥

' prise dans le cœur de Marie-Antoinette ; elle fut accueillie presque avec froideur. Profondément affligée, la princesso de Lamballe se retira dans sa terre de Sceaux.

Peu de temps après, le devoir rappela M*"® de Lamballe à son poste ; les circonstances devenaient difficiles, et la princesse reparut à la cour, à la veille de Touverture des états généraux. Elle voyait l’orage se former; de toutes parts, elle recueillait dos imprécations contre la famille royale. Ne pouvant apercevoir les causes profondes de ces mécontentements populaires, la princesse attribua tout le mal au duc d’Orléans.

Elle alla ingénûment et loyalement trouver ce prince, persuadée qu’elle pourrait ainsi sauver la monarchie.

' f.e duc d’Orléans se chargea de détruire ses illusions.

On sait avec quelle rapidité les événements $e précipitèrent. M®*» de Lamballe aurait voulu ne plus se séparer

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de son amie, mais le duc de Penthièvre était mourant ; elle se rendit auprès de lui et, lorsqu’elle revint à Paris, la reine la décida à se rendre en Angleterre où elle pouvait, mieux qu’à Paris, servir la cause de la royauté.

La princesse reçut à Londres l’accueil le plus sympathique, mais ses yeux étaient fixés sur Pans. Là où étaitle danger, là était son poste ; elle s'y rendit bravement, quoi qu’on pût faire pour l’en empêcher. Elle arriva à Paris .peu avant le 10 août, plus tendre, plus dévouée que jamais!

Lorsque la famille royale fut renfermée au Temple, elle obtint la faveur de l’y accompagner ; mais elle ne jouit pas ‘longtemps de ce triste bonheur. Elle comparut devant le conseil général de la commune et, après de longs interrogatoires, on l’écroua à la petite Force.

— Madame, lui avait dit Manuel, le conseil général vient de décider, dans sa sagesse, que vous demeurerez en arrestation jusqu’à nouvel ordre. Vous aurez à choisir entre deux maisons d’arrêt, la Force et la Salpêtrière, celle qui vous conviendra le mieux.

Indignée de cette insulte, car elle savaitbien que la Salpêtrière était réservée aux femmes perdues, la princesse avait répondu avec calme :

— Conduisez-moi à la Force !

Elle n’en devait sortir que i)Our aller à la mort.

Les sanglantes journées de septembre arrivèrent. Le 3, à huit heures du matin, deux hommes à la figure sinistre entrent dans sa chambre et lui ordonnent de les suivre.

Klle eut un moment d’effroi ; elle pressentit sa fin prochaine et se troubla. Mais bientôt, rassérénée, elle comparut devant les commissaires.

^ — Jurez, lui dit-on, jurez l’égalité, la liberté et la haine du roi, de la reine et de la royauté.

— Je jurerai volontiers, répondit-elle, la première partie de ce serment, je ne jurerai pas la seconde ; elle n’est pas dans mon cœur.

Des cris de colère, des malédictions couvrirent sa voix. .

— Je ne jurerai pas ! répéta- t-elle.

A ce moment, un homme placé près d’elle se pencha cl lui dit tout bas : « Jurez donc 1 si vous ne jurez pas, vous ôtes morte. 3) La princesse, sans répondre, porta la main ‘à ses yeux et marcha vers le guichet.

— Qacn élargisse madame, dit Lhuiilier d’une voix impassible.

C’était le signal de mort. L’inconnu, qui l’avait engagée à jurer, tenta un nouvel effort :

— Au nom du * ciel, madame, lui dit-il, criez : Vive la nation !

La princesse, regardant avec étonnement son interlocu- (ciir, allait obéir à cet ordre, h celte prière, lorsque ses yeux rencontrèrent les cadavres couchés dans la cour. A la vue de ces corps mutilés, de ces ruisseaux de sang, l’infortunée princesse poussa un cri : « Dieu! quelle horreur! » Néanmoins, elle allait peut-être sortir saine et sauve, lorsqu’un garçon perruquier, perdu dans la foule,

voulant enlever, avec sa pique, le bonnet qui couvrait la tête de de Lamballe, dirigea mal son arme et effleura le front de la princesse. La blessure était sans gravité, mais le sang coulait ; et, à la vue du sang, les meurtriers s’élancent. Quelques citoyens courageux veulent résister; une horrible mêlée s’engage, et, peu d’instants après, du sein de cotte multitude irritée, surgit un objet informe, hideux , sanglant : c’est la tête de la princesse, plantée au bout d’une pique, et la troupe des égorgeurs va promener cet abominable trophée sous les fenêtres du Temple et sous les yeux de Marie-Antoinette.

Comme si ce n’était point assez des crimes commis dans ces terribles journées, quelques écrivains les ont exagérés' et ont donné sur la mort de la princesse des détails odieux que nous repoussons, parce que. Dieu merci ! rien n’en atteste la vérité.

Ce qui paraît certain, c’est que le vieux duc de Penthièvre avait fait remettre à Manuel une somme considérable pour sauver la princesse , et que le personnage dont elle avait repoussé les conseils était un agent de Manuel.

On ajoute que, dès que l’on sut que la princesse de Lamballe devait passer devant le tribunal, une troupe d’affidés, sous le costume des égorgeurs, la figure souillée de boue et de sang, partit sous la conduite d’une femme, M“* do Lowendal, pour se mêler aux assassins et leur arracher leur victime. Cette troupe arriva malheureusement trop lard. La princesse avait déjà été massacrée.

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