TALLIEN
M'"® Tallien n’est pas niorle sur l’échafaud. Sous le titre
de princesse de Chimay, elle s’est doucement éteinte en 183.1, au milieu de parents et d’amis qui lui avaient voue une affection et une estime sans bornes. Elle a pourtant sa place marquée ici, et nous ne pouvons faire moins que de consacrer quelques pages à cette existence étrange, à cette figure historique, ne fût-ce que pour la placer sous son véritable jour.
Un noble espagnol, le comte de Cabarrus, s’éprit un jour, à Séville, suivant les uns, à Madrid, suivant les autres, d’une belle jeune femme du peuple. Celte femme mit au monde une Idlc qui reçut le nom de Thérésia et cette fille
devint d'abord de Fontenay, puis M^c Tallien, et, enfin, M‘“® la princesse de Chiniay.
Le comte de Cabarrus jouissait d’un grand crédit à la cour de Charles 111, et passait pour le plus habile financier de l'Espagne. Dans un voyage que Thérésia fit à Paris avec son père, elle rencontra un conseiller au parlement de Paris, le marquis de Fontenay qui, charmé de la beauté de la jeune Espagnole, demanda et obtint sa main. Thérésia avait alors seize ans. Ce mariage ne fut pas heureux. Après avoir dissipé presque entièrement la dot de sa femme, le marquis de Fontenay, surpris par la révolution, émigra après avoir consenti à divorcer. Le père de la jeune marquise venait, lui aussi, d'être persécuté. A la mort de Charles III, il avait été un instant arrêté, mais à la chute du ministre qui avait ordonné son arrestation, son innocence fut reconnue.
Devenue libre, Thérésia embrassa avec ardeur les principes révolutionnaires. Dans son enthousiasme, elle adressa à la Convention cette remarquable lettre :
a Citoyens représentants, lorsque la morale est plus que jamais à l'ordre du jour de vos grandes délibérations; lorsque chacune des factions que vous terrassez vous ramène, avec une force nouvelle, h cette vérité si fi'conde, que la vertu e.st la vie des républiques, et que les bonnes mœurs doivent maintenir ce que les institutions populaires ont créé, n’a-t-on pas raison de croire que votre attention va
se porter avec un pressant intérêt vers la portion du genre humain qui exerce une si grande influence ?
» Malheur, sans doute, aux femmes, qui, méconnaissant la belle destination h laquelle elles sont appelées, affecteraient, pour s’affranchir de leurs devoirs, l'absurde ambition de s’a])proprier ceux des hommes, et perdraient ainsi les vertus de leur sexe sans acquérir celles du vôtre !
» Mais ne serait-ce pas aussi un malheur si, privées, au nom de la nature, de l’exercice de ces droits politiques, d’où naissent et les résolutions fortes et les combinaisons sociales, elles se croyaient fondées à se regarder comme étrangères à ce qui en doit assurer le maintien, et môme à ce qui peut en préparer l’existence ?
» Ah! dans une république, tout, sans doute, doit être républicain, et nul être doue de raison ne peut sans honte s’exiler par son vœu de l’honorable emploi de servir la patrie. Les compagnes de l’homme ne doivent pas, il est vrai, en être les rivales, car elles en sont les consolatrices et souvent les appuis ; mais il est d’intéressantes fonctions que la nature semble leur avoir départies, et dont, j’ensuis certaine, vous ne vous offenserez pas si elles se plaisent h vous en entretenir.
» Pardonnez toutefois, législateurs, si elles vous parlent, par ma voix, de leurs destinées et de leurs devoirs; nulle d’entre elles n’a le ridicule orgueil de prétendre vous les faire connaître. Mais peut-être leur sied-il bien de vous
dire qu'elles les sentent vivement, qu’elles sont pressées d’impatience de les voir convertis par vous en décrets bienfaisants pour l’humanité, qu’enfin elles sont prêtes pour l’instant piécis où, au nom de la patrie, vous les appellerez dans vos belles institutions.
» Vous leur permettrez sûrement d’espérer quelles occuperont une place dans rinstruction publique, car pourraient-elles se résoudre à croire qu’elles ne seraient comptées *pour rien dans les soins particuliers que vous réservez h l’enfance? Pourraient-elles penser que vous ne leur confierez pas surtout l’éducation de leurs jeunes compagnes que le malheur aura privées de l’instruction maternelle ? Ce n’est pas à vous qu’on aura h reprocher un jour d’avoir méconnu la pudeur et sa vertueuse influence; et qui peut enseigner la pudeur , si ce n’est la voix d’une femme? qui peut la persuader, si ce n’est son exemple? Mais ce que je viens aujourd’hui particulièrement réclamer en leur nom avec la plus forte confiance, c’est l’honorable avantage d’ètre appelées toutes dans les asiles sacrés du malheur et des soutTrances pour y prodiguer leurs soins et leurs plus douces consolations.
y> Craindrais- je de m’abuser, citoyens représentants,
lorsque je pense que là doit être le véritable apprentissage de la vie d’une femme, que c’est dans cette école que les filles, avant de devenir épouses, doivent aller développer, éclairer leurs premiers sentiments, et s’instruire, par la pratique de la bienfaisance, à tous les détails des devoirs
qu’elles auront bientôt à remplir envers leurs enfants, leurs époux, leurs parents ; que, là, leur sensibilité, sans rien perdre de ce qui peut en faire le charme, prendra le caractère le plus auguste et le plus pur; que la compassion, ce germe inné de toutes les vertus, ne sera plus en elles une émotion pa^agère et stérile, mais un sentiment profond et courageusement actif; qu’elles y apprendront surtout à vaincre, ou plutôt àjgnorer, h jamais, les dégoûts impies pour les infirmités de la vieillesse, et qu’ainsi leur délicatesse, loin d’étre, comme par le passé , un obstacle à leur vertu, ne sera qu’un nouveau moyen de la rendre et plus utile et plus aimable? Et qui ignore combien leur présence est douce aux malheureux? Qu'il soit permis à une femme de le dire : Les hommes sont destinés à des actions fortes, à d’énergiques vertus; mais, auprès des malades, leurs soins les plus tendres sont brusques et précipités, leur voix radoucie est encore trop rude, leurs attentions mêmes sont distraites, leur patience a l’air trop pénible, ils semblent, en ^ quelque sorte, fuir l’infortuné qu’ils soulagent!
/ Les femmes, au contraire, lorsqu’elles soignent un ma-
; ladc, semblent ne plus exister que pour lui ; tout en elles j porte allégeance et soulagement : elles trou.vent bien qu’on I se plaigne ; elles sont là pour vous consoler, leur voix seule
\ est consolatrice, leur regard est sensible, leurs mouve-
i ments sont doux, leurs mains semblent attentives aux plus
: légères douleurs, leurs promesses donnent de la confiance,
' leurs paroles font naître l’espoir; enfin, lorsqu’elles s’éloi-
gnent du malheureux, tout persuade que c’est pour lui qu’elles s’en vont, que c’est pour lui qu’elles s’empresseront de reparaître. Si ces rétlexions, même reportées vers les institutions vicieuses de l’ancien régime, ont encore de la jeunesse, quelle force n’acquerront-elles pas lorsqu’à votre voix, une généreuse émulation s’emparant des femmes, elles brigueront toutes de ' s’élancer dans cette carrière purifiée par la liberté et le saint amour de la patrie ? lorsqu’au nom de cette patrie, vous promettrez les plus belles récompenses de l’opinion à celles qui auront montré un zèle plus héroïquement sensible, et que, dirigeant vous-même ce mouvement général des ûmes vers l’humanité, vous confierez plus spécialement à la jeunesse l'honneur de servir ce qu’il y a de plus sacré sur la terre • V après la nation, l'infortune? Qui ne sait, en elfet, que les I I soins attentifs d’une jeune personne ont quelque chose de plus attachant, de plus pur, de plus religieux, de plus res pectueux pour le malheur ?
» Ordonnez donc, citoyens représentants, nos cœurs vous en conjurent, ordonnez que toutes les jeunes filles, avant de ])rendre un époux, iront passer quelque temps dans les asiles de la pauv-relé et de la douleur, pour y secourir les malheureux et s’y exercer, sous les lois d’un régime organisé par vous, à toutes les vertus que la société a le droit d’attendre d’elles.
» Et combien, d’une te. le institution, rejailliront d’avantages sur la société entilro ! Qui peut calculer l'influence
qui eu résultera sur les habitudes, les earactères, les mœurs, et, par elles, sur la félicité générale ? Que sera-ce ' surtout si les hôpitaux, perdant jusqu’à leur nom odieux, pour que rien ne rappelle le souvenir de ces horribles tombeaux, deviennent désormais des temples consacrés à l’humanité, comme il en existera ailleurs, qui seront consacrés à la justice et à la raison ; si, autour de ces temples, on voit s’élever sur un portique une inscription où sera enseignée la théorie des vertus dont l’intérieur offrira la pratique ; si I enfin ou en bannit ces images aflreuses, ces impressions horribles, dont on a eu jusqu’à CO jour la barbarie d’entourer I les derniers instants de la vie humaine, pour y faire naître, au milieu do symboles consolateurs, des idées douces, pénétrantes, mélancoliques, telles enfin que l’homme sensible et affligé puisse venir avec confiance y chercher des consolations, sans craindre d’y trouver la terreur '?
I) Mais est-ce donc à moi d’oser vous développer, vous indiquer même des idées que, certes dès longtemps, vous avez conçues d’une manière bien plus vaste ?
» ,1c m’arrête, citoyens représentants, et me renferme avec une attente respectueuse dans le vœu que j’ai formé de toute l’ardeur de mon àme, pour que mon sexe concoure enfin, par les moyens que la nature lui a dispensés, au plus grand bonheur de la Uépublique. L’usage, si souvent précurseur de vos décrets, a décerné aux femmes le ' beau nom de citoyennes. Que ce ne soit plus désormais un vain nom dont elles se parent, et qu’elles aussi, puis-
sent présenter avec orgueit ou plutôt avec conliance, les titres véritables de leur civisme!
» Tous les hommes, les vieillards eux-mômes, jouissent de l’avantage honorable d’èlre sentinelles vigilantes autour de la demeure du paisible citoyen, tous montent la garde dans nos murs, pour écarter les dangers dont nos frères peuvent être menacés. Je vous demande, pour les femmes, l’honneur de taire la garde autour des malheureux, pour en écarter, par leurs soins tendres et compatissants, les douleurs cruelles, les sombres inquiétudes et
le sentiment anticipé de la incfrt, plus alfreux que la mort
même.
» Citoyens représentants, celle qui vous adresse en ce moment l’hommage de ses pensées, de ses plus intimes sentiments, est jeune, ûgée de vingt ans, elle est mère, elle n’est plus épouse; toute son ambition, tout son bonheur serait d’être une des premières à se livrer ü ces douces, à ces ravissantes fonctions. Daignez accueillir avec intérêt son vœu le plus ardent, et que, par vous, ce vœu devienne celui de toute la France. »
Celte lettre fut renvoyée par la Convention aux comités d’instruction et de salut public.
Thérésia était liée avec tous les Girondins qu’elle recevait dans ses salons; Surprise par leur chute, elle quitta Paris pour aller en Espagne rejoindre son père; mais elle fut arrêtée à Bordeaux. Tallien régnait alors dans cette opulente cité. Chargé des ordres terribles de la Montagne, V il avait installé la guillotine en permanence. Bien des vielimes avaient déjà succombé, et Thérésia allait partager leur sort , lorsqu’elle eut l’idée d’écrire à celui qui tenait dans ses mains le sort de tant de malheureux prisonniers.
Tallien se rendit dans la prison de la belle captive. Une entrevue suflît pour changer la destinée de Thérésia. Séduit par cette beauté, cet esprit charmant, le proconsul oublia ses décrets de mort pour ne plus penser qu’à son amour. Bordeaux si triste, naguère noyé dans le sang, retentit du bruit des fêtes, des spectacles et des plaisirs. Chaque jour, Thérésia arrachait quelques victimes à la mort. La conduite de Tallien devait être suspecte à tous
ces obscurs espions que la Convention envoyait auprès de ses représentants.
Mandé à Paris pour se justifier devant la Convention, le proconsul dut quitter Bordeaux. Thérésia le suivit à Paris. . Mais poursuivie par les agents de Robespierre, elle fut arrêtée au moment de son arrivée. En vain Tallien réclame celle qu’il nomme « sa femme, » la malheureuse est plongée dans un cachot où elle rencontre une pauvre recluse comme elle, qui plus tard sera la plus puissante dame de France : Joséphine de Beauharnais.
Se considérant comme perdue, Thérésia, le 7 thermidor, écrivit à Tallien :
« L’administrateur de la. police sort d’ici; il est venu m’annoncer que demain je monterai au tribunal, c’est-àdire sur l’échafaud ; cela ressemble bien peu au rêve que j’ai fait celle nuit: Rolxîspierre n’existait plus et les prisons étaient ouvertes.... Mais grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de réaliser mon rêve. » Tallien lui répondit ces quelques mots: « Soyez, madame, aussi prudente que j’aurai du courage, et calmez votre tète. »
Le 0 thermidor, Tallien monta à la tribune, il accusa ■ hautement Robespierre, et, soutenu par quelques membres de la Convenlion, avec qui il avait préparé ce coup d’Étal;
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il parvint à renverser le dictateur, qu’il menaçait d’un poi gnard. I/échafaud dressé pour Tlicrésia servit pour Ilobespierre, et le 20 décembre 1704, la marquise de Fontenay devint Mme Tallien.
Ijg salon de cette femme célèbre ne larda pas à devenir le rendez-vous de tous les hommes intelligents qui avaient un nom h Paris. Les femmes, depuis longtemps privées de fêles et de bals, sevrées de luxe, se laissèreni aller à tous les entraînements. Mme Tallien était à la tête de toute’ les fêles. Elle adopta bientôt le costume grec, se promena les jambes nues, la taille dessinée par une tunique qui laissait presque entièrement à découvert la gorge et les bras.
Nous trouvons, dans le très curieux ouvrage deM. I.airtullier, une assez piquante anecdote. Après le siège de Toulon, un jeune officier se fit présenter h Tallien, lui parla de sa misère en la pnant d’intercéder pour lui auprès du citoyen Tallien pour lui faire obtenir « du drap de maximum. » Le coupon de drap fut remis au jeune homme qui, v^u^d’un habit neuf, put être admis aux soirées de \ Chaillot, où il fut présenté à M“>e je Beauharnais. Ce jeune homme était Bonaparte.
' Cependant Tallien avait été bientôt forcé de renonce-’ à la vie fastueuse qu’il menait. Pour se défendre contre les attaques dont il était l’objet, il dut se rapprocher de ceux qu’il avait attaqués. Sa femme était en butte aux railleries de tous les journaux. Voici un échantillon de ces attaques :
« Thërésia Cabarrus prétend n’avoir que vingt-trois ans; ses ennemis lui en prêtent vingt-huit ou vingt-neuf. Quoique je ne sois pas des amis de Thërésia, je serais tenté, pour cette fois, d’être de son avis.
» C'est une belle femme que celte Thërésia, et quelle preuve plus sûre que l’obstination de nos dames de la rue Feydeau à dire qu’elle est laide, et que celle de nos plus aimables chouans à la trouver charmante, même depuis le 13 vendémiaire, en dépit de toutes les mauvaises plaisanteries de la haine et de Teuvie sur son nez, qui dans le fait
n’est pas très-beau ? Mais, à cela près de ce vilain nez, sa figure ne mérite que des éloges, et l’on doit admirer la richesse de sa taille et la beauté de son bras, qui n’a d’autre tort que de se faire voir trop souvent. Ici doivent s’arrêter mes pinceaux ; ceux qui voudront en savoir davantage peuvent s’adresser en Allemagne, à M. de Fontenay, ci-devant conseiller au parlement de Paris ; en Suisse, à MM. de Lameth; en Angleterre, à M. d’Aiguillon, et, en France, à M. Félix Lçpelletier de Saint-Fargeau, dit Blondinet, frère du pantliéonisé.
» Quant au caractère de Thërésia, il n’est pas tel que bien des gens l’ont cru et le croient encore. Sa coexistence avec Tallien est une monstruosité qui rappelle l’amitié du lion e.t du chien de la ménagerie. -Le principal mobile de sa conduite est une envie démesurée de paraître et de faire parler d’elle ; elle a de la reconnaissance -pour ceux qui la louent en public. Si elle osait, elle remercierait également
ceux qui, en la dénigrant, lui donnent de la célébrité; cl Duhcm n'a peut-être pas de meilleur ami qu’elle, depuis qu'à Iq tribune de la Convention, il s’est avisé de l'honorer de ses injures. C’est à cette manie de briller qu’il faut s’en prendre de la médiocrité en tout genre qui est le partage de M”*Tallien. Elle sait tout et ne sait rien. Si vous voulez, elle va vous parler anglais, italien, espagnol ; mais fussiez-vous natif de Londres ou de Naples, je vous défie do rien comprendre à ce baragouin qu’elle appelle langue anglaise, langue italienne. Dans un concert, elle est bonne à tout : elle chante, touche du piano, pince de la harpe, et l'on I est tout étonné à la fin, de ce qu’une femme, avec tant de / talents, aU trouvé le secret d'ennuyer tout le monde... » ,
Lorsque ta Convention fut remplacée par le Directoire, les salons de M™» Tallien eurent plus de vogue que jamais.
Désespéré de la tournure que prenaient les affaires, affligé peut-être de la conduite de sa femme, Tallien suivit l’expédition de Bonaparte en Égypte. A son retour en France, il divor(;a. M™* Tallien, libre j>our la seconde fois, épousa le comte de Caraman qui devint plus tard prince de Chimay.
algré l’amitié qui l’unissait à Joséphine, Thérésia n’avait point été reçue dans les salons de Bonaparte. C’est tout au ' plus si le premier consul permettait à la bonne Joséphine ' de voir en secret son ancienne amie.
La princesse de Chimay disparaît alors de la scène du monde. Elle se forme une petite cour au milieu de laquelle elle vit heureuse. Deux fois seulement son nom est prononcé. En 1829, on annonce une édition de ses Mémoires avec force promesses de scandales. La princesse de Chimay écrivit alors à son fils la lettre suivante : « Je te remercie du fond du cœur, mon ami, de vouloir empêqher la publication des mémoires dont je suis menacée. Quand on est assez lâche et assez vil pour spéculer sur le scandale et attaquer une femme,
une mère de famille, on n’est accessible â aucun sentiment,
â aucune crainte, et il faut que la victime se résigne. Ne crois donc pas, mon ami, que tu puisses obtenir le sacrifice de ce que de pareils êtres appellent une spéculation. Nonseulement je n’ai point écrit de mémoires, maisje n’en écrirai même pas. Je ne voudrais faire à personne le mal que l’on m’a fait; et des lettres, adressées dans un temps qui n’est plus, publiées maintenant, me vengeraient trop cruellement. J’ai vécu jusqu'à ce jour sans avoir fait répandre une larme, sans avoir éprouvé un sentiment de haine oùle désir de me venger. Je veux mourir telle que j’ai vécu. Je méprise les gens qui calomnient pour vivre ; et je plains ceux qui s’amusent d’un genre d’ouvrage destiné à porter le désespoir
et souvent la désunion dans le sein d*une famille, qui, sans la calomnie, aurait vécu heureuse. Je n’ai point lu Fragoleita, et je ne lis des mémoires que lorsqu’on m’assure que les contemporains y sont bien traités. Quant aux mémoires dont on me menace, personne ne croira, qu’aimée et estimée dans ce pays-ci, y jouissant d’une position honorable, je veuille troübler la tranquillité de mon intérieur
pour faire parler de moi. Je dois à M. de Chimay de me laisser calomnier sans me plaindre, et quelles que soient
les attaques, on n’obtiendra que mon mépris et celui des
gens de bien. »
La princesse de C4himay mourut d’une maladie de foie le lî) janvier 1831).
Un fâcheux procès vint troubler sa mémoire. Trois do scs enfants, nés pendant la durée de son mariage avec Tallien, mais inscrits sous le nom de Cabarrus, demandèrent la rectification de leur acte de naissance. Leurs frères utérins, les jeunes princes de Chimay, s’opposèrent à ce changement.
Le ministère public flétrit avec énergie la conduite des princes qui voulaient déshonorer ainsi leur mère. Le tribunal considérant que Tallien était mort sans désavouer ses enfants, s’appuyant en outre sur le Moniteur qui constatait qu’il était plusieurs fois venu en Europe pendant la durée de l’expédition, et que, par conséquent, le rapprochement des époux avait pu avoir lieu, le tribunal, disonsnous, ordonna la rectification.