MARIE-ANTOINETTE
Elle était archiduchesse d’Autriche !
Que m’importe !
Elle était reine de France !
Que m’importe encore !
Elle était femme ! elle était mère 1 Elle n’a pas fléch sous le poids de l’adversité ! elle est morte héroïquement !
Ah ! voilà ses titres ! ses vrais litres de gloire à nos yeux, et nous nous inclinons respectueusement devant cette tête que le malheur a sacrée bien mieux que l’huile de la sainte ampoule.
Elle était en elTet archiduchesse d’Autriche, fille des Césars de Hapsbourg, et , quand elle naquit, le 2 no-
vembrc 17H.*î, ce fut une grande joie autour de son berceau. Elle était née le jour des Morts et, ce fut pour conibatlro les mauvais présages, que son père, Eranvois empereur d’Allemagne, ordonna à cette occasion de splendides fêtes. Hélas ! les pré.'^ages devaient avoir raison.
La jeune princesse grandit. Son instruction avait été l'objet de soins tous particuliers ; sa mère lui avait donné pour précepteur, ou plutôt pour directeur de ses éludes, un Français, l'abbé de Vermont, homme fort distingué. L'illustre r.luck lui avait enseigné la musique.
Ses progrès rapides, son intelligence, sa grâce, sa beauté, tout, jusqu’à son orgueil hautain, ravissait l’ambitieuse Marie-Thérèse qui, depuis longtemps, rêvait le trône de France pour cette fille bien-aimée. Toutes les manœuvres, toutes les intrigues de la diplomatie autrichienne tendaient vers ce but. Marie-Thérèse gagna le duc de Choiseul et.M""' de Poinpadour. Avec de tels auxiliaires, le succès était inévitable, et il fut résolu que le dauphin, qui devait plus lard s’appeler I.oiiis XVI, épouserait Marie- .■\tiluinette d’Autriche.
Ouaiul la jeune fille quitta sa famille et sa patrie pour venir au-devant des destinées qui l'attendaient en France, sa mère lui adressa ces paroles que l’histoire a conservées :
« Antoinette, mon aimalile, ma chère enfant, si j’étais née une simple femme, je pourrais jouir du bonjjeur que
ma tendresse méritait, je ne vous perdrais point de vue ; je vous établirais auprès de moi. Assise sur un trône et ne vivant que pour autrui, je suis réduite à m'inr|!Oscr le plus terrible des sacrifices.
» Je donne, je livre ma chère enfant, et je ne la reverrai de mes jours ! Antoinette, en passant sur une terre étrangère, n’oubliez pas le bon peuple allemand qui vous a donné tant de marques d’intérêt. En devenant la fille du roi de Franco, ne cessez point d’aimer celte reine de Hongrie qui vous a élevée sur ses genoux, et qui a besoin de tout son courage et de toute sa raison pour vous céder à un monarque étranger.
B Les grandeurs sont faites pour vous ; le genre de votre beauté, tout votre extérieur vous y appelle; mais votre ingénuité naturelle, votre candeur que j’aime tant, sont un défaut chez les maîtres du monde. Apprenez à vous vaincre il cet égard ; loin de moi, séparée de M"’* de Brandegs, obtiendrez- vous jamais une amie sincère et fidèle?... Ne donnez votre confiance intime qu’à votre époux, et assurezvous encore dt la force de son caractère.
B Je vous ai fait lire attentivement les bisloriens où j’ai trouvé ce qui pouvait se rapporter à votre nouvelle jiosition ; vous connaissez les imprudences naïves et les grands malbeurs de la veuve de Henri IV; les courtisans sentions jeti'silans un môme moule, ils se ressi mblent dans tous les temps.
» Ne faites cas de vos avantages extérieurs que parce
I quo les peuples, et surtout les Français, les veulent dans 1 leurs souveraines. Soyez toujours compatissante et miséricordieuse, dussiez-vous faire des milliers d’ingrats. La cour qui vous appelle et vous attend vous offrira moins de simplicité que la mienne. Le mouvement donné par Louis XIV s’y fait encore sentir quant à l’éclat, à l’appareil du dehors, mais les mœurs n’y sont plus les mêmes.
ï L’abbé de Vermont sera votre guide en tout.
B N’approuvez que par bienséance ; n’estimez que par probité.
» Aimez Louis XV qui sera votre roi, votre père; il fut 'y/ mon ennemi pour ne pas eontrarier ses ministres; il s’est ' fait mon allié par sagesse et par inclination.
» Attachez-vous à lui faire chérir de plus en plus mon alliance ; si vous lui convenez, le cabinet de Vienne lui conviendra.
B Écrivez-moi souvent, j’arroserai vos lettres de mes larmes : je n’écris point comme la marquise de Sévigné, mais vous êtes plus parfaite que sa chère fille, et je vous aime ^ autant qu’elle l’aimait.
I B Ne vous prononcez sur rien, tant que la France conservera Louis XV. Si vous cessiez un jour d’être dauphine, i qu’on n’aperçoive pas la reine ; leur loi salique ne veut
i qu'un roi. L’extrême timidité du dauphin me donne déjà
de l’inquiétude : rappelez, citez souvent les grands * exemples : faites que votre époux pense et agisse en roi...
B Adieu, ma fille ! laissez couler vos larmes sur les joues
de cette mère à laquelle vous ressemblez tant. Puissiez-vous n’éprouver jamais les tristes agitations de sa vie, mais, dans tous les cas, rappelez-vous que le courage est la vertu obligée des princes, qu’il les sauve toujours de la honte, et presque toujours du péril. »
Tout cela est bien pompeux , bien apprêté, bien officiel, comme tout ce que l’on fait dire aux grands do*la terre; mais, au fond, il y a du vrai, il y a beaucoup du caractère altier et de la personnalité de Marie-Thérèse dans ces conseils.
Louis XV avait hâte de voir la jeune archiduchesse, üii chroniqueur du temps rapporte, à propos de cette curiosité, une anecdote qui peint bien le monarque du Parc aux Cerfs.
a On raconte, dit-il, que, lorsque le prince de Poix vint lui apprendre la nouvelle de l’arrivée de l’archiduchesse à Strasbourg, le sieur Bouret, secrétaire du cabinet, lui pré* senta en môme temps le contrat d’échange fait sur la fron* tière. Sa Majesté, très-familière avec ce serviteur, lui demanda comment il trouvait M“® la dauphine , si elle avait de la gorge. Il répondit que M*"® la dauphine était charmante de figure, quelle avait de très-beaux yeux, etc. — Ce n’est pas cela dont je parle, reprit Sa Majesté en gaieté, je vous demande si elle a de la gorge? — Sirel je n'ai pas pris la liberté de porter mes regards jusque-là, répliqua l’adroit courtisan. — Vous ôtes un nigaud ! continua le monarque en riant; c’est la première chose qu’on regarde
aux femmes... » l.e monde élégant et i)olicé de la eonr trouvait ces grossièretés charmantes.
L’orgueil de la dauphine devait être mis à une rude épreuve. Louis XV osa lui présenter M"** duBarry. Laissons parler l’auleur de lu Vie privée de Inouïs JCF.
« M”' la dauphine avait ignoré jusqu’à ce moment le rôle de M'"® ^u Barry, dont elle entendait parler souvent à la cour. Un jour, impatientée d’entendre répéter continuellement ce nom à ses oreilles, elle demanda ce que faisait celte femme qui causait tant de bruit. On lui répondit qu’elle amusait le roi. « Cela étant, s’écria-t-elle ingénument, je me déclare sa rivale. »
Des fêles splendides furent célébrées à Paris à l’occasion de ce mariage. Elles furent ensanglantées par une horrible catastrophe qui coîda la vie à d’innombrables victimes pendant que l’on tirait un feu d’artilice.
Ce fut d'un sinistre augure, et les iiropliètes de malheur .s’en donnèrent à cœur joie.
Vous figurez-vous Tenet que dut produire sur cette jeune femme le spectacle des dissolutions, des débauches, des
scandales qui marquèrent la fin du rèj^me de Louis XV?
Fut-elle entraînée par ce torrent? Eut-elle, au contraire, la force de résister aux séductions, aux funestes exemples que lui otTrait celte cour, la plus corrompue de l’Europe? Grave question pour rhistorien. Elle nous touciie peu.L>ne Marie-Antoinette soit restée ou non fidèle au faible et excellent époux que les convenances politiques lui avaient donné, peu nous importe! Nous n’avons point ici à la juger
comme reine, et en tant que femme sa vie privée ne nous
appartient pas.
Médisance ou calomnie, ses contemporains ne se crurent point tenus à la même réserve. Il ne fut bientôt question à la cour et à la ville que des intrigues et des amours de la reine.
On lui donna d’abord pour amant un jeune et beau gentilhomme, le comte de Dillon.
Un jour, dansant avec lui, Marie-Antoinette fut prise de violentes palpitations : « Voyez comme mon cœur bat! »
dit-elle à son danseur avec une imprudence et une légèreté
qui plaideraient plutôt en faveur de son innocence.
Le dauphin, qui était proche, entendit cette parole et reprenant vivement : « C’est inutile, madame, il vous croira sur parole ! r» Mais déjà le jeune homme avait obéi. Dillon fut exilé, et, comme on le pense bien, il n’en fallut pas davantage pour autoriser toutes les méchancetés.
Puis, ce fut le tour du duc de Coigny. Des mémoires publiés sur la reine contenaient à ce sujet les lignes sui-
j vantes : « Chacun raisonna sur cette grossesse (la pre- / niière)... On chercha le héros : il fut aisé à trouver. On nomma le duc de Coigny; et toutes les conjectures se réunirent en sa faveur. »
Le 19 décembre 1778, la reine accoucha d'une fille qui fut plus tard la duchesse d’Angouléme.
La naissance de cette enfant n'arrêta point la malveillance. Cette fois on affirma que son beau-frère, le comte d’Artois, était l’amant de Marie-Antoinette.
« Il l’embrassait publiquement , dit l'auteur de la Vie de Louis XVI, lui faisait des niches, lui donnait des bouquets que la reine dédaignait dans un instant, qu’elle acceptait dans un autre, comme on agissent les amants. »
Quel acte d’accusation ! une jeune femme recevant des bouquets de son beau-frère, n’est-elle pas évidemment une femme perdue?
Les Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette vont plus loin encore :
« M®o la princesse de Lamballe, y est-il dit , fit place à Mme tic Polignac, nommée Mme la comtesse Jules. Cette belle passion, qui dure encore, n’a rien d’égal que l’attachement et les sottises du feu roi Louis XV pour Mm® de Pompadour. Comme cette dernière, M“* la comtesse Jules coûte à l’État des sommes immenses. M‘“* de Pompadour
avait des amants; Mm® Jules vit publiquement avec M. de Vaudreuil, et ce qu’il y a de plaisant, c’est que M. de Vaudreuil est aussi bien avec la reine et avec le roi qu’avec la comtesse Jules... Jules de Polignac est accouchée au milieu de tous ces plaisirs... Antoinette no quitte pas le chevet de son lit et lui sert de garde-accoucheuse.
» ... La reine a donné à Mme Jules une layette de
quatre-vingt mille livres; on devait y joindre le duché de
Mayenne, qui est une bagatelle de un million quatre cent*
mille livres, mais M. Necker s’y est opposé... Un instant
après... il a réparé ce mouvement de son zèle indiscret,
en déterminant la reine à faire à sa favorite un don de trois millions de livres, en dédommagement du duché en question qui n’était pas fait pour elle... »
La seconde grossesse de la reine fut enfin annoncée. L’auteur des Causes célèbres s’exprime ainsi h ce sujet : a II n’y eut qu’une voix h la cour pour en rendre hommage à Vaudreuil, l'homme de toutes les parties... Le comte de Provence n’en doutait point ; Faniin Desodoards l’a nommé dans son Histoire de la révolution».. S’il était vrai que ces bruits... n’eussent pour fondement que le mensonge, Vaudreuil n’aurait pas continué à figurer au Livre-Rouge pour une somme annuelle de 300,000 livres... »
Marie-Antoinette mit au monde, le 22 octobre 1781, le malheureux enfant qui devait mourir si misérablement, torturé par l'infâme Simon.
Jalouse d’écraser par son luxe toutes les dames de la
cour, la reine acheta et embellit Saint-Cloud; sa prodi^^alité était excessive et soulevait des mécontentements profonds, mais Marie-Antoinette, lorsqu'on lui en parlait, répondait, dit-on ; « Les Parisiens sont des grenouilles gui ne font que coasser. » Le moment approchait où les grenouilles allaient faire autre chose !
M. Saint-Edme établit ainsi ce que les favoris ou les protégés de Marie-Anloinetlc coûtèrent à laFrance ;
« Campan, valet de chambre... possédait une pension de 4.’), 000 liv., à raison de ses services domestiques...
» Le beau üillon avait reçu une pension de 160,000 livres... à la recommandation de la reine...
® Le duc de Coigny était doté de 1,000,000 de livres en pensions, partie à la recommandation de A/“* du Barrg, et partie à la recommandation de la teine.
» La princesse de Lamballe recevait annuellement