‹ Les femmes devant l'échafaudChapitre 7 sur 26 · MADAME ROLAND · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND

Parmi tant de nobles, belles ou gracieuses femmes qui gravirent intrépidement les marches de l’échafaud, nulle ne fut plus intelligente , plus ardente, mieux organisée que Roland ; nulle, à coup sûr, ne fut plus dévouée à la cause de la révolution. Des circonstances exceptionnelles firent d’elle l’Kgérie, Tûme d’un grand parti politique. Elle expia héroïquement l’influence qu’elle avait exercée et le tort impardonnable, surtout en tenijis de révolution, d’avoir trop tut raison.

Fn 17t>4, un artiste distingué, peintre et graveur en taille douce, Phili[)on, vivait honorablement à Paris du produit de son travail. Sa jeune femme init le comble à son bon-

hciii' pn lo rendant pd'i’e d'iinc pelilo fille qui reçut les prénoms de Manon-Jeanne. L’enfant grandit sous les douces influences de l’amour paternel et maternel; eomme la iilupart des enfants tendrement aimés, Jeanne fut d’une piécocité intellectuelle vraiment extraordinaire. Elle n’apprenajl pas, elle devinait; on eiU dit qu’elle n’avait qu’ti se souvenir de choses antérieurement apprises dans des existenees précédentes.

Elle avait six ans’à peine lorsque, trottinant, furetant dans l’atelier de son père, elle découvrit un traité de l’art héraldique. Peu de temps après, elle possédait la science, alors très-importante, du blason, aussi bien que d’flozier.

Puis elle dénicha un Plutarque. Ce fut une passion; elle savait par cœur la vie des hommes illustres. Puis, ce furent les Pères de l'Église, puis les philosophes. La lecture des oeuvres de J.-J. Rousseau fit une impression profonde sur cette nicrvcilleuse organisation. Elle y puisa cette énergie calme qui devait plus tard se manifester en des circonstances si graves et au milieu d’événements si solennels.

Mais qu’on était loin de les prévoir alors !

Jeanne était devenue une jeune fille qui ressemblait peu aux jeunes filles de .^on âge et de son temps. 11 fallait songera la marier. Pour elle, c’était le moindre de ses soucis. Indépendamment de ce que scs éludes, ses lectures l’avaient peu préparée h l’amour et au mariage, elle n’avait qu’une passion , celle du foyer domestique. Elle adorait sa mère, femme de grâce exquise et de mérite modeste, qui •

était bien digne , à (ous égards, du culte que sa fdlc lui avait voué. .

On était alors en t77o. M"'® l'Iiilipon tomba malade et fut ravie aux tendresses qui l’entouraient. Jeanne faillit succomber à cette immense douleur; mais son père avait besoin d’elle, elle se releva pour prendre la direction de la maison paternelle, non en philosophe, non en bas bleu, mais en ménagère intelligente.

Sur ces entrefaites , bien des partis se présentèrent. M"* Philipon les refusa. M. Roland de la Platrière, inspecteur des manufactures à .\miens, étant de passage h Paris, visita l’atelier du célèbre graveur. Il vit Jeanne, s’en éprit, et demanda sa main. M. Roland était-il jeune, beau, brillant? Voici le portrait que Jeanne en traça elle-même à celle époque :

« Je vis un homme de quarante et quelques années,

haut de stature, négligé dans son altitude, avec cette espèce de raideur que donne l’habilude du cabinet; mais scs manières étaient simples et faciles, et, sans avoir le fleuri du monde, elles alliaient la politesse de l’homme bien né à la gravité du philosophe. De la maigreur, le teint accidentellement jaune, le front déjà peu garni de cheveux et très-découvert, n’altéraient point des traits réguliers, mais les rendaient plus respectables que séduisants. Au reste, un sourire extrêmement fin et une vive expression développaient sa physionomie et la faisaient sortir comme une

ligiipe’ toute nouvelle .quand il s’animait dans le réciJ,'ou à

ridée .dé quelque chose qui lui fût agréable. Sa voix était • % *

rnâfle, son parler bref comme celui d’un homme qui n’aurait pas* la respiration très-longue ; son discours, plein de 1 .* '

choses, parce que sa tôte était remplie d’idées, occupait l'esprit plus qu'il ne flattait l’oreille; sa diction était quelquefois piquante , mais revêche et sans harmonie. »

** Nous compléterons par une anecdote peu connue ce «

^portrait, destiné à séduire plutôt une élève de J.-J. ^ Rousseau qu’une fille de vingt ans.

Lors de la nomination de Roland au ministère de Tinté-

rieur, tous les ministres, conduits par Dumouriez, se rendaient auprès du roi. La situation était grave, la royauté allait succomber ; elle avait, et à sa dernière heure pour ainsi dire, confié le portefeuille de l’intérieur à Roland, qu’environnait une incontestable réputation de probité. Le nouveau ministre avait gardé, dans les honneurs, le costume qui faisait écrire à sa femme qu’il était négligé dans son attitude, et, certes, la plume si caustique de M"*« Roland avait été pour cette fois bien indulgente. Arrivés au palais, les ministres reçus par le grand chambellan allaient être introduits devant le roi, lorsque le malheureux officier poussa un cri de surprise. Son œil, habitué aux somptueux costumes des courtisans, venait de s’arrêter sur la mise, plus que modeste de M. Roland. Dumoiiriez intercepta ce regard désolé, et, sc tournant vers le

malheureux chambellan, il leva les veux au ciel en disant gravement : Tout est perdu, monsieur , .il n‘a pas de boucles à sessouliers !

Tel était Thomme que Mil© Jeanne Philipon accepta pour

mari. Les premières années de son mariage furent assez

tristes. Peu soucieux du mérite de sa femme, Roland, qui

écrivait beaucoup, la prenait pour copiste et lui faisait

corriger ses éi)reuves. -Elle remplissait, sans se plaindre, *

cet humble rôle, fort occupée des soins de sa maison, lors-? >

que la révolution éclata.

Ce grand événement qui allait changer la face du monde opéra tout d’abord un brusque changement dans ce laborieux intérieur.

Nourrie de fortes études, connaissant à fond l’antiquité grecque et latine, M“® Roland défendit, avec toute l’ardeur de son caractère, les idées nouvelles. Elle rêva une république forte et pure que des héros de Plutarque auraient administrée. Elle exprimait ses idées avec une telle netteté, une telle puissance; cet esprit toujours replié sur lui-mème eut un si brillant réveil que Roland en fut sub-

j ligué. Dès cet iiistüni, les rôles changèrent, ce fut lui qui devint copiste et qui corrigea les épreuves de sa femme. ,

Le beau rêve de Roland ne se réalisa pas. Les institutions humaines marchent, à travers de douloureux . làtonuemciits, vers leur incessant perfectionnement. La * lutte fut longue et terrible. La révolution rencontra au dedans et au dehors des ennemis acharnés. 11 fallait vaincre, vaincre, c’est-à-dire sauver la’révolution à tout prix.

Le sang coula par torrents.

Laissons parler M“* Roland, cette âme qui, suivant une expression de Corneille, était toute romaine :

« Je pleure le sang versé, écrivait-elle à un de ses amis ; on ne saurait être trop avare de celui des humains. Mais je suis bien aise qu’il y ait des dangers. Je ne vois que cela pour vous fouetter et vous faire aller. La fermentation règne dans toute la France; ses degrés sont combinés avec les mesures extérieures; la force publique n’est point organisée, et Paris n’a point encore assez influencé l’Assemblée pour l’obliger de faire tout ce qu’elle doit.

J) J’attends de vos sections des arrêtés vigoureux ; s’ils trompent mon attente, Je croirai qu’il me faut gémir sur les ruines de Carthage, et tout en continuant de prêcher pour la liberté, jè désespérerai de la voir affermie dans mon pays malheureux...

» Si ‘j’apercevais la plus petite intrigue dirigée contre

le bren de la pairie, je me dé[)i*dierais de la dénoncer à

l'univers.

' » Le sage ferme les yeux sur les torts ou les ïiublesses

de l’homme privé, mais le citoyen ne doit pas faire grâce, môme à son père, quand il s’agit du bien public.

» On voit bien que tous ces hommes tranquilles n’avaient pas admiré Drulus avant que la révolution Teut mis à la modo... »

Et dans une autre lettre :

oc Votre bonne lettre nous donne de bien mauvaises

nouvelles ; nous avons rugi en les apprenant et en lisant les papiers publies. On va nous plâtrer une mauvaise Constitution, comme on a gâché notre Déclaration incomplète

et fautive 11 faut enfhnnmer votre courage et celui de

tous les bons citoyens, il faut réclamer, tonner, effrayer.

» .... Adieu, si. vous vous désolez, je dirai que vous faites un rôle de femme que je ne voudrais pas prendre pour moi. Il faut veiller et jusqu’au dernier souille

ou ne pas se mêler de révolution... »

Mme Roland écrivit, à cette époque, dans le Courrier de Lyon de remarquables articles qui attirèrent l’attention sur ce journal et lui conquirent promptement une des premières ])laces parmi les journaux avancés.

En 1791, elle vint à Paris avec son mari: ce dernier hésitait à se présenter au club des Jacobins ; elle l’y entraîna.

l.iée avec les députés, les hoiiiines les plus reinaniuablcs du temps, elle employa sa merveilleuse intelligence à propager les principes démocratiques. Elle fonda un journal, le Républicain, qui parut au moment de la fuite de Louis XVI, et n'eut que deux numéros.

- Elle était l’amie de la (iironde ; excitant et animant tout et tous autour d'elle, répandant en apostrophes éloquentes la passion qui l’animait, elle décida son mari à accepter le portefeuille de l’intérieur. La situation était périlleuse. Louis XVI avait déclaré renoncer à son droit de vélo, puis revenant brusquement sur sa parole, il refusait de ratifier le décret contre les prêtres insermentés ! llj allait trouv’cr un moyen Je forcer le roi; tous les minist res inqufet s, anxieux, hésitaient, M'"* Roland ^ouva Ic inoye n. Devant tous ces hommes embarrassés, elle expliqua la situation. Séance teuante, elle écrivit au roi cette lettre qui est restée un des documents les plus importants de cette époque tourmentée et dont il nous paraît utile de citer ici quelques fragments ; mieux que tout ce que nous en pourrions dire, ils aideront ü faire connaître cette femme célèbre : (

« Paris, le 19 mai 1791, l’an IV tic ta liberté.

y> Sire!

» La première chose que vous doivent des ministres ho- j norés de votre confiance, c’est la vérité. C’est elle qu’il importe le plus à Votre Majesté de connaître, c’est elle qui

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( parvient toujours le‘ plus diflicileinent auprès du trôr.e, parce que beaucoup de passions ont intérêt de l’écarter. L’obligation de vous la dire est chère à des hommes qui se glorifient d’avoir une pairie et qui reconnaissent dans vôtre

personne le roi constitutionnel d’un peuple libre... Hommes du peuple et citoyens avant tout, nous ne pouvions être et demeurer ministres que du chef suprême du pouvoir exécutif des lois, pour lesquelles nous devons vivre et mourir.

» Votre Majesté j ious répète tous les jours qu'e fle veut qu’on exécute la Constitution, et les raisons qu’elle énonce, et les sentiments quelle exprime nous attestent également cette volonté sincère ; mais le peuple est persuadé qu’il se débile souvent autour d’elle des propositions Irès-inconslitulionnelles; que ces propositions s’insinuent au prince royal sur le ton de l’intérèi et de la plainte ; que îles femmes l'garées, dont les principes sont assez connus, et dont les |)arenls sont émigrés, lui représentent l’Assemblée nationale et les patriotes comme ennemis de sa famille ; il croit voir ainsi semer l’erreur, la crainte et les haines injustes dans cette jeune âme qui ne devrait s’ouvrir qu’aux grands principes de la justice éternelle. Il croit que l’héritier du trône est préparé par son éducation à une opposition formelle avec la majorité de la nation qui pourrait être son appui, mais qui ne saurait jamais l’être que d’un prince nourri dans l’amour de la Constitution. »

^ » Quant à nous, Sire, témoins et pénétrés des intentions,

? des désirs de Votre Majesté pour le bonheur de la France,

nous ne pouvons nous dissimuler que des hommes perverscherchent à la tromper par des récils faux ou exagérés, propres à la contrister et à détruire sa confiance dans une naliofn ipéon lui représente sous des couleurs hideuses.

» En vain nous répétons à ce peuple effrayé les expressions de dévouement de Voire Majesté à 1a Constitution. Ces expressions, s’écrie-t-on, ce langage ne se trouvent-ils point dans la lettre qu’écrivit, au nom du roi, le ministre Montmorin au mois d’avril 1701? Qu’est-il arrivé dejniis? Que dmt;onjiJ]endi‘e des mômes expressions ? C’est par les faits seuls qu’il est permis de juger, et tàîit que les entours du roi respireront la haine de la révolution, tant que sa volonté prononcée n’aura pas fait pâtir et s’éloigner de lui tout ennemi de la Constitution, nous le croyons tronqié et nous doutons de sa volonté môme.

» La France est parvenue à l’époque de sa révolution qui doit en assurer le triomphe par de prompts succès, ou le prciiarer par de longs malheurs. Ce triomphe est immanquable; mais ou la génération présente en sera le témoin, ou elle l’achètera, pour la suivante, d’une partie de son sang... Dans le premier cas. Sa Majesté partagera la jouissance de la victoire et de la paix; dans le second, elle n’évitera i)oint les malheurs communs; eh! qui sait les victimes qu’ils pourraient faire? Le retour de l’ancien ordre de choses est impossible; dès qu’une fois les idées de justice, de liberté, d’égalité sont répandues dans la masse ac-

tivo du peuple, elles germent et se développent toujours

(le plus en plus I.e sentiment du fait s’unit à l’oju-

liion du droit; il en résulte la passion la plus ardente, la plus fière et la plus puissante, celle de l'indépendancê que rien ne saurait aliéner, et qui ne peut être réglée que par la loi. Le £ ^ablisse nient deJajn.Qfelesse, sous quelcp.ie. forme

pas plus possii)le que celui ' des

» Vous-même, Sire, en acceptant cette Constitution, vous avez lié votre sort au sien d’une telle manière, que votre bonheur ne peut plus résulter que de sa parfaite observation ; l’attaguer, c^est ébranler votre trône , offenser votre persormCi c’ est supj^ o^r que mis avez pu jurer contre vo ^re co nscience, ou vouloir vous arracher à vos propres sermenj ^our y oi^ivrer (contre le vœu de l’empire) au soutien d’un parti qui n’est propre qu’à le troubler, et dont

les desseins ambitieux ne sauraient avoir d’exécution que

par les ravages et la mort.

» Nous dirons également la vérité à nos concitoyens, en protestant de la sagesse des discours de Votre Majesté, de ,sa manifestation soutenue des sentiments les plus purs et les plus constitutionnels. Nous la dirons à nous-mêmes en nous répétant qu’il importe peu à l’homme de bien d’occuper tel ou tel poste, pourvu qu’il y soit tidèle à son devoir et qu’il le remplisse jusqu’à la mort. »

M"'® Roland nous raconte elle-même l'impression que

causa la lecturo de celte lettre : « Tous approuvaient l’idée, maj s^s iir rc x£ciition la plupa rt difTéraient ; Clavière no \oulait point de telles phrases, Duranton voulait temporiser, Lacoste n’était pas pressé de mettre sa signature. Comme les mesures de ce genre doivent être l’effet d’un 'prompt aperyu et d’un sentiment vif, le peu de succès de fa première sensation nous avertit de ne pas la réitérer. Il fallait donc se réduire à une démarchejsolée. ....

» Je fis la fameuse lettre. Je m’arrête ici un moment pour éclairer des doutes et fixer l’opinion de beaucoup de personnes, dont la plupart ne m’attribuent quelque mérite que pour l’ôter mon mari, et dont plusieurs autres me supposent avoir eu dans les affaires un genre d’influence qui n’est pas le mien. L’habitude et le goilt de la vie studieuse m’ont fait partager les travaux de mon mari tant qu’il a été simple particulier; j’écrivais avec lui comme j’y mangeais, parce que l’un m’était presque aussi naturel que

l’aulrc, et que, n’existant que pour son bonheur, je me consacrais à ce qui lui faisait le plus do plaisir. Il décrivait des arts, j’en décrivais aussi, quoiqu’ils m’ennuyassent; il aimait l’érudition, nous faisions des recherches; il se délassait à envoyer quelque morceau littéraire à une académie, nous le travaillions de concert ou séparément, pour comparer ensuite cl préférer le meilleur, ou refondre les deux; il aurait fait des homélies, que j'en aurais composé. Il devint ministre, je ne me mêlai point de l’administration; mais s’agissait-il d’une circulaire, d une inslruc-

lion, (l’iin écrit public et iiuporiant, ‘nous en conférions suivant la confiance dont nous avions l'usage, et pénétrée de ses idées, nourrie des miennes, je prenais la plume que J’avais plus que lui le temps de conduire. *

» Roland sans moi n’eût pas été moins bon adminjs-

trateur; son activité, son savoir sont bien à lui, comme sa probité ; avec moi, il a produit plus de sensation, parce que je mettais dans ses écrits ce. mélange de force et de douceur, d'autorité de 1a raison et de charme de sentiment qui n’appartiennent peut-être qu’à une femme sensible, douée d’une tête saine. »

Roland signa seul la lettre, qui subit quelques modifications. Le résultat ne se fit pas attendre. Le ministre fut destitué, et, sur le conseil de sa femme, il alla lui-même à l’Assemblée annoncer cette nouvelle. Quelque temps après Roland fut rappelé au ministère.

Cependant la coîdition européenne contre la France semblait triompher. La France eut alors un de ces sublimes élans qui constituent à son peuple une physionomie à part entre tous les peuples. Ce fut vraiment à cette heure suprêméTquàrKTelle sauva à la fois son territoire et la révolution, menacés l’un et l’autre, qu’elle fut, suivant l’expression de .Shakespeare, le soldat de Dieu. Malheureusement comme il arrive toujours dans les choses humaines, l’héroïsme fut précédé ])ar un acte abominable auquel les intri-

gués clos émigrës serviront de prétexte : les niassncres de septembre !

M"' Roland n'hésita pas. Elle engagea son mari à dénoncer à l'Assemblée les fauteurs de ce grand crime ; cite les dénonça ellc-mèmc. En agissant ainsi, elle savait qu’elle signait son arrêt de mort. En effet, ils furent arrêtés tous deux.

Écoutons-la :

« La citoyenne Roland à la Convention nationale.

» De la prison de l’Abbaye, le l*'' juin I7‘t3.

/ -r> Législateirrs, je viens d'étre arracliée à mon domicile, des bras de ma fille, (Igée de douze ans, et je suisdétenue à l'Abbaye en vertu d’ordres qui ne portent aucun motif de mon arrestation. Ils émanent d'un comité révolutionnaire, et des commissaires de la Commune, qui accompagnaient ceux du comité, m’en ouf exhibé du conseil général, qui n’en contiennent également aucun. Ainsi, je suis présumée coupable aux yeux du public ; j’ai été traduite dans les prisons avec éclat, au milieu d’une force armée imposante, d'un peuple abusé, .dont quelques individus m’envoyaient bautement h l'échafaud, sans que l'on ait pu indiquer h personne., ni m’annoncer à moi-inéme d’après quoi j’étais présumée telle et traitée en conséquence.

» Ce n’o.sl pas tout; le porteur des ordres de la Commune

ne s’en est prévniii ciirniiprès de moi, et pour me foire signer mon procos-verbol. En quittant mon appartement, j’ai été remise aux commissaires du comité révolutionnaire ; ce sont eux qui m'ont amenée h l’Abbaye ; ce n'cst que sur leur mandat que j’y suis entrée. Je joins ici copie certifiée de ce mandat, signé d’un seul individu sans caractère. Les scellés ont été apposés partout chez moi. Durant leur apposition, qui a duré de trois à sept heures du matin, la foule des citoyens remplissait mon appartement ; et s’il s’était trouvé dans leur nombre quelque malveillant avec le dessein de placer furtivement de coupables indices dans une bibliothèque ouverte de toutes parts, ils en auraient eu la facilité.

» Déjh hier, le meme comité avait voulu faire mettre en arrestation l’ex-ministre que les lois ne rendent comptable qu’à vous des faits de son administration, et qui ne cesse d’en solliciter de vous le jugement.

5) Roland avait protesté contre l’ordre, et ceux qui l’avaient apporté s’étaient retirés ; il est sorti lui-même de sa maison pour éviter un crime à l’erreur, dans le temps où je m’étais rendue à la Convention pour l’instruire de ces tentatives; mais je fis inutilement rcmcUre à son président une lettre qui n’a pas été lue.

» J’allais réclamer justice et protection ; je viens les réclamer encore avec de nouveaux droits ; puisque je suis ^)rinK^e, je demande que la Convention se fasse rendre compte des motifs et du mode de mon arrestation ; je demande qu’elle statue sur elle ; et, si elle la confirme, j’in-

■ voque la loi qui ordoiiiic l'énoncé du délit, de même que J l’interrogatoire dans les premières vingt- quatre heures de la détention; je demande enfin le rapport sur les comptes de l’homme irréprochable qui offre l’exemple d’une persécution inouïe, et qu’on semble destiner à donner la leçon, terribfe pour les nations, de la vertu proscrite par l'aveugle prévention. Si mon crime est d’avoir partagé la sévérité de ses principes, l’énergie de son courage et son ardent amour . pour la liberté, je me confesse coupable ; j’attends mon châtiment. Prononcez, législateurs; la Franco, la liberté, le sort de la République et le vôtre tiennent nécessairement aujourd’hui à la répartition de cette justice dont vous êtes les dispensateurs. »

Les conseils d’un ami dévoué (f.randpré), qui avait ob- , tenu de visiter M*«* Roland dans sa prison, tirent modifier quelques passages de celte lettre. Une réclamation fut également adressée au ministre de l'intérieur Carat.

La prisonnière aurait accepté avec calme sa captivité ; son finie héroïque consentait à supporter le malheur, mais à condition qu'il n’atteindrait qu’elle seule.

Ici se présente une question délicate.

Kous avons dit quelle influence cette généreuse femme avait exercée dans le parti girondin, quelle part elle avait ; prise aux résolutions de ces hommes braves, hardis, éloquents, qui furent et qui restèrent la poésie, le charme irrésistible de cette époque prodigieuse.

M'"* Roland a-t-elle aimé Barbaroux, dont elle a dit : « Les peintres n’auraient pas dédaigné de prendre ses traits pour peindre la tête d’ Antinous! » S’il faut s’e» rapporter, non à ce mot, mais à quelques passages émus de ses Mémoires, cette âme si fortement trempée ne fut point insensible à l’amour et nous avons besoin de le croire. La' femme n’est complète , elle n’atteint le radieux développement de sa beauté morale qu’à cette condition.

Elle est sous les verrous , sachant bien le sort qui l’attend. Elle ne pense qu’à sa fille, à son mari proscrit comme elle, à ses amis dont les têtes sont menacées.

a .l’attendais avec impatience, dit-elle, de voir tirer les gros verrous de ma porte pour demander le journal. Je l’ai lu; le décret d'arrestation est rendu contre les vingtdeux; le papier tombe de mes mains, et je m’écrie dans un transport de douleur ; .Mon pays est perdu !

» Tant que je m’étais crue seule, ou à peu [irès, sous le joug de l’oppression, fière et tranquille, je formais des

vœux ot conservais quelque espoir pour les défenseurs de la liberté. X’erreur et le crime l'ont emporté; la’ représentation nationale est violée, son unité est rompue; tout ce qu'il y avait dans son sein de remarquable par la probité unie au caractère et au talent, est proscrit ; la Commune de Paris commande au Corps législatif. Paris est j)erdu. Les brandons de la guerre civile sont allumés, l'ennemi va profiter 'de nos divisions; il n’y aura plus de liberté. La République entière est livrée à d'atTreux déchirements. .Sublimes illusions, sacrifices généreux, espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers élans de mon jeune cœur, je pleurais, h douze ans, de n’ètre pas née Spartiate ou Romaine. J'ai cru voir dans la révolution française l’application inespérée des principes dont je m’étais nourrie. ï.a liberté, me disais-je, a deux sources : les bonnes mœurs qui font les sages lois, et les lumières qui nous ramènent aux unes et aux autres par la connaissance de nos droits ; mon Ame ne sera plus navrée du spectacle de l’humanité avilie, l’espèce va s’améliorer, et la félicité de tous sera la base et le gage de celle de chacun. Rrillantes chimères, séductions qui m’aviez charmée, l'effrayante cor- ,j^tion d’une immense cité vous fait évanouir. Je dédaignais la vie, votre perte me la fait ba'ir, et je souhaite les derniers excès des foreenés. Qu’attendez-vous, anarchistes, brigands? vous procrivez la vertu, versez le sang de ceux qui la professent; répandu sur terre, il la rendra dévorante, et la fera s’ouvrir sous vos i>as. »

Cependant les jours s’écoulaient et la liberlé ne venait pas. Chaque instant amenait des visiteurs « à i^lals visages et sales cordons » appartenant à la police.

« Je m’étais exprimée vis h vis de tous, ajoute-t-elle, avec la dignité et l’énergie convenables à l’innocence opprimée; j’avais aperçu deux ou trois hommes de bon sens qui me comprenaient sans oser m’appuyer, et j’étais à dîner lorsqu’on vint m’en annoncer cinq à six autres d’une seule

fournée. La moitié s’avance, celui qui portait la parole me « *

parut, avant d’avoir ouvert la bouche, un de ces bavards à tütc vide, qui jugent de leur mérite par la volubilité de leur langue*

» — Bonjour, citoyenne.

B — Bonjour, monsieur.

B — Êtes-vous contente de cette maison ? n’avez-vous pas de plaintes à faire sur votre traitement ou de demandes h faire sur quelque chose ?

» — Je me plains d’ôtre ici, je demande à en sortir.

» — Est-ce que votre santé est altérée ? vous ennuyezvous un peu ?

B — Je me porte bien et je ne m’ennuie pas.....

» — Ah ! dans un temps de révolution, il y a tant à faire qu’on ne peut sulfire h tout.

'V— - Une femme à qui le roi Philippe faisait h peu près cette réponse, lui répliqua : « Si tu n’as pas le temps dé

» me l'aire justice , tu n’as doue pas le tenips d’^dre

— Ces gens m'ont eu l’air d’être venus pourvoir la figure i que j’avais en cage, mais ils feraient bien du chemin avant f d’y trouver d’aussi sots qu’eux. »

On le voit, la tranquillité était rentrée dans cette Sme d’une inébranlable fermeté. Dans sa captivité, M'"'’ Rolland s’occupe de la somme allouée à chaque prisonnier pour sa nourriture, elle la discute. Rien plus, elle va jusqu’à faire des expériences sur elle- même. Désireuse de savoir la quantité de nourriture strictement nécessaire au corps humain, elle diminue progressivement la quantité de ses aliments à chaque repas, et pendant qu’elle affaiblit ainsi volontairement ses forces physiques, elle donne plus d’activité à son énergie, à toutes ses facultés morales. Elle se préoccupe de tout et de tous ; elle rédige des notes justificatives sur son mari ; elle écrit lettres sur lettres aux ministres de la justice et de l’intérieur"; elle lit les journaux, s’occuj^^ de redresser toutes les erreurs qu’elle y découvre.

Cependant nulle preuve ne pouvant être invoquée contre elle, M““ Rolland fut mise en liberté, mais pas pour longtemps ; sa perte était résolue. Sa correspondance avec Rrissot et Buzot,qui étaient parvenus à fuir, fut saisie; elle contenait des maximes et des réflexions rnaj^ sonnantes ; elle'^fut arrêtée "de nouveau et jetée en prison à Sainte-

Pélagie, celte Ibis pour n'eu plus sortir que pour mouler à • l’échafaud. ^

Ce fut de Sainte-Pélagie qu’elle écrivit à Robespierre une très-belle lettre trop peu connue et qu’il faut lire

I Robespierre, si je me trompe, je vous mets à même de me le prouver ; c’est à vous que je répète ce que j’ai dit de votre personne, et je veux charger voire ami d’une lettre que la rigueur de mes gardiens laissera peul-êlrc passer en faveur de celui îi qui elle est adressée. Je ne vous écris pas pour vous prier, vous l’imaginez bien; je n’ai jamais prié personne, et certes, ce n’est pas d’une prison que je commencerais à le faire à l’égard de quiconque me tient en son pouvoir.

» La prière est faite pour les coupables ou les esclaves; l’innocence témoigne, et c’est bien assez ; ou elle se plaint, e^elle en a le droit, dès qu’elle est vexée. Mais la plainte même ne me convient pas ; je sais souffrir et ne m’étonne de rien. Je sais d’ailleurs qu’à la naissance des républiques, des révolutions presque inévitables, qu’expliquent les passions humaines, exposent souvent ceux qui servirent le mieux leur pays à demeurer victimes de leur zèle et de l’erreur de leurs contemporains : ils ont pour consolation leur conscience, et l’histoire pour vengeur.

» Mais par quelle singularité, moi, femme, qui ne puis faire que des vœux, suis-je exposée aux orages qui ne tombent ordinairement que sur les individus agissants? et

quel sort m’est dune réservé? Voila deux questions que je vçus adresse.

)) Je les regarde comme peu importantes en elles-mêmes et par rapport à moi personnellement; qu’est-ce qu’une femme de plus ou de moins, écrasée par le pied de l’éléphant, considérée dans le système du monde? Mais elles sont infiniment intéressantes par leurs rapports avec la liberté présente et le bonheur futur de mon pays. Car si l’on confond indifféremment, avec ses ennemis déclarés, ses défenseurs et ses amis avoués ; si l’on assimile au même traitement l’égoïste dangereux ou l’aristocrate perfide, avec le citoyen fidèle et le patriote généreux ; si la femme honnête et sensible qui s’honore d’avoir une patrie, qui lui fit, dans sa modeste retraite ou dans différentes situations, les sacrifices dont elle est capable, se trouve punie avec la femme orgueilleuse ou légère qui maudit l’égalité ; assurément la justice et la liberté ne régnent point encore, et le bonheur à venir est douteux.

» Je ne parlerai point ici de mon vénérable mari ; il faU lait rapporter ses comptes lorsqu'il les eut fournis, et ne pas lui refuser d’abord justice pour se réserver de l’accuser quand on l’aurait noirci dans le public. Robespierre, je vous défie de ne pas croire que Roland soit un honnête homme! Vous pouvez penser qu’il ne voyait pas bien sur telle et telle mesure, mais votre conscience rend secrètement hommage à sa probité comme à son civisme; il faut peu le voir pour le connaître ; son livre est toujours ouvert, et chaciiii

peut y lire; il a la rudesse de la vertu, comme Caton en

avait rûpreté; ses lormes lui ont fait autant d’ennen)is que sa rigoureuse équité; mais ces inégalités de surface dispa- •v raissent à distance, et les grandes qualités de l'homme pu- * blic demeurent pour toujours. On a répandu qu’il s’oufflait la guerre ci\ile à Lyon ; on a osé donner ce prétexte comme sujet de mon arrestation ! et la supposition n'était pas plus juste que la conséquence. Dégoûté des affaires, irrité de la persécution, ennuyé du monde, fatigué do travaux et d’années, il ne pouvait que gémir dans une retraite ignorée, et s’y obscurcir en silence pour épargner un crime à s^n siècle^.

’D II a corrompu l’esprit publie, et je suis sa complice !

Voilà le plus curieux des reproches et la plus absurde des imputations. Vous ne voulez pas, Robespierre, que je prenne ici le soin de les réfuter; c’est une gloire trop facile, et voijs ne pouvez être du nombre des bonnes gens qui croient une chose parce qu’elle est écrite et qu’on la leur a répétée.

Ma prétendue complicité serait plaisante, si le tout ne devenait atroce par le jour nébuleux sous lequel on l’a présenté au peuple, qui, n’y voyant rien, s’y fabrique un je ne sais quoi de monstrueux. Il fallait avoir une grande passion de me nuire pour m’entraîner ainsi, d’une manière brutale et réfléchie, dans une accusation qui ressemble à celle, tant répétée sous Tibère, de lèse-majesté, pour perdre quiconque n’avait pas de crime, et qu’on voulait pourtant immoler! D’où vient donc celte animosité? C’est ce que je ne puis concevoir, moi qui n’ai jamais fait de mal à personne, et

qui ne sais môiiie pas en vouloic à ceux qui ni en font !

. \) Élevée dans la retraite, nourrie d’études sérieuses qui ont développé chez moi quelque caractère, livrée à des goûts simples qu’aucune circonstance n’a pu altérer ; enthousiaste de la révolution, et m’abandonnant à l’énergie des sentiments généreux qu'elle inspire; étrangère aux

affaires par principes comme par mon sexe, mais m’entretenant d’elles avec chaleur, parce que l’intérêt public devient le premier de tous dès qu'il existe, j'ai regardé comme de méprisables sottises les premières calomnies lancées contre moi; je les ai crues le tribut nécessaire, pris par l’envie, sur une situation que le vulgaire avait encore l’imbécillité de regarder comme élevée, et à laquelle je préférais l’état paisible où j’avais passé tant d’heureuses années I » Cependant ces calomnies se sont accrues avec autant d’audace que j’avais de calme et de sécurité : je suis traînée en prison, j’y demeure depuis bientôt cinq mois, arracliée des bras de ma fille, qui ne peut plus se reposer sur le sein dont elle fui nourrie; loin de tout ce qui m’est cher, privée de toute communication, en butte aux traits amers d’un peuple abusé qui croit que ma tète sera utile à sa félicité, j’entends sous ma fenêtre grillée la garde qui me

veille s’enireienir ^quelquefois de mon supplice ; je lis les

dégoûtantes injures que jettent sur moi des .écrivains qui nejin’ont jamais vue, non plus que tous^ceux qui nie haïssent. ' ^

» Je n’ai fatigué personne de mes réclamations ; j'atten-

.se-.

dais du temps la justice, avec la fin des préventions.. Man- ■ quant de beaucoup de choses, je n’ai rien demandé ; je me suis accommodée de la mauvaise fortune, fière de me mesurer avec elle et de la tenir sous mes pieds. Le besoin devenait pressant et, craignant de compromettre ceux auxquels je pourrais m’adresser, j'ai voulu vendre les 'bouteilles vides de ma cave, où Ton n’a point mis les scellés, parce qu’elle ne contenait rien de meilleur. Grand mouvement dans le quartier ! On entoure la maison ; le propriétaire est averti, on double chez moi les gardiens, et j’ai à craindre peut-être pour la liberté d’une pauvre bonne qui n’a d’autre tort que de me servir avec affection depuis treize ans, parce que je lui rendais la vie douce, tant le peuple ^^aré sur jnonjçqm étourdi du nom de conspirateur,

croit qu’il doit m’être appliqué ! Robespierre, ce n’est pas pour exciter en vous une pitié au-dessus de laquelle je suis, et qui m’offenserait peut-être, que je vous présente ce tableau bien adouci, c’est pour votre instruction. La fortune

est légère, la faveur du j^uple l’est égalémènt'; voyez le sort de ceux qui l’agitèrent, lui plurent ou le gouvernèrent, depuis Piscellinus jusqu’à César, et depuis Hippon, harangueur de Syracuse, jusqu’à nos orateurs parisiens! La justice et la vérité seules demeurent et consolent de tout, même de la mort, tandis que rien ne soustrait à leurs atteintes. Marins et Sylla proscrivirent des milliers de chevaliers, un grand nombre de sénateurs, une foule de malheureux; ont-ils étouffé l’histoire qui voue leur mémoire

à rej^cration, et goûtèrent-ils le bonheur? Quoi qu'il me soit réservé" je saurai le subir d’une manière digne de moi, *ou le prévenir s’il me convient. Après les honneurs de la persécution, dois-je avoir ceux du martyre, ou bien suis-je destinée à languir longtemps en captivité, exposée à la première catastrophe qu’on jugera bon d’exciter? ou serai-je déportée, soi-disant pour essayer, à quatre lieues <; en mer, cette petite inadvertance de capitaine qui se débarrasse de sa cargaison humaine au prpjH flQjs ? Parlez ; c’est quelque chose que de^connaître son sort et, avec une âme comme la mienne, on est capable de l’envisager. Si vous voulez être juste, et que vous me lisiez avec recueillement, ma lettre ne vous sera pas inutile, et dès lors elle pourrait ne pas l’être à mon pays. Dans tous les cas, Robespierre, je le sais^ et vous ne pouvez éviter de le sentir, quiconque m’a connue ne saurait me persécuter sans remords.

» Roland, née Philipon. »

Nous n’avons rien voulu retraneher à cette belle lettre, à laquelle on ne peut reprocher que la forme un peu emphatique de l’époque. La femme y est tout entière, avec ses grandes qualités, ses enthousiasmes, ses travers, ses indignations.

En écrivant ce livre, nous avons voulu glorifier les femmes, les montrer courageuses, tendres, et fortes devant la mort. Mais le supplice ne commence pas seulement à riieurc où le bourreau s’empare de la victime, et saisit la tête qu’il va trancher. Le supplice ! il commence pour la femme plus. tut que pour l'homme, il commen^ dès l’instant où on la sépare de scs enfants^ de son foyer^des .obje^ son affection. Et c’est pourquoi nous insistons sur tout ce qui peut mettre en relief la grandeur d’âme, la fermeté de ces héroïnes qui, sur l’échafaud, surent mourir aussi courageusement que les hommes, et scellèrent de leur sang ce grand principe d’égalité dont nous poursuivons le triomphe.

Nous venons d’entendre Roland parlant au dictateur, écoutons-la parlant à sa fille :

« Pardonne-moi, chère enfant, jeune et tendre fille, dont la douce image pénètre mon cœur maternel, étonne mes résolutions. Ah! sans doute, je ne t’aurais jamais enlevé ton guide, s’ils avaient pu te le laisser ; les cruels, ont-ils pitié

iiG

(le rinnocencc? Ils ont beau faire, mon exemple le restera,

et je sens, je pris*le dire aux portes mêmes du tombeau, (juo c'est ifî) riebe liéritage.

» Vous tous que le ciel dans sa bonté me donna pour amis, tournez vos regards et vos soins sur mon orpheline, jeune plante arrachée du sein natal quiTa nourrie! Elle languirait, souillée peut-être ou barbarement froissée du passant; vous lui donnâtes un abri consolateur cl bienfaisant ; l)iiissc-l-elle y fleurir cl vous cbarmer de son éclat cl de scs parfums.

» Divinité, Être su|)rême, âme du monde, principe de cc que je sens de grand, de bon cl d'beureux, loi dont je crois 1 existence, parce qu'il faut que j'émane de quelque chose lie meilleur que cc que je vois, je vais me réunir à ton essence.

» Adieu, mon enfant, mon époux, ma bonne, mes amis ; adieu soleil, dont les rayons portaient la sérénité dans mon âme comme ils la rappelaient dans les cieux. »

Celte i)age admirable, ces adieux si loucbanls à la vie, ne révèlent-ils pas toute l'iime de cette noble femme?

, Elle considérait son mari comme son père, elle l’entourait do tous les soins possibles, soutenait son courage, conseillait son intelligence un peu lente parfois à s’éveiller.

Est-il vrai qu’un autre amour ail fait battre son cœur plus violemment? Si elle aimait Barbaroux, le brillant Girondin, combien cc sentiment devait être délicat, chaste et renfermé,

pour qu’h ce moment, entourée d’ennemiar; elle n’àiljamais

entendu un mot qui pût faire rougir son front. Et d’ailleurs comme la mère domine l’amante! sa fitle! toujours sa fille!*

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