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réserve — cette réserve qui n’est pas inconnue à nos sœurs de France —a longtemps empêché les Canadiennes ‘'e livrer leur nom et leurs œuvres à la publicité. L'éducation de famille, et plus encore celle que l’on donne dans les cloîtres tendait à accentuer cette instinctive répugnance.
Il s'écrivait autrefois des lettres charmantes dont on se disputait la lecture, tout comme on frappait à la porte de mesdames de Coulonges ou de la Fayette, pour se procurer les lettres de Mme de Sévigné. Il nous est permis de regretter que ces effusions épistolaires n'aient point été imprimées après la mort de leurs auteurs ; elles seraient demeurées pour nous un enseignement utile autant qu’une lecture agréable.
Parmi les épistolières dont la tradition nous a transmis le souvenir, citons, en passant, Marie-Françoise Céloron de Blainville, qui naquit à Montréal en 1744, et mourut en 1809. Très jeune encore, elle se consacra à la vie religieuse dans la maison des sœurs Grises, alors encore sous la direction de Mme d’Vouville leur fondatrice. La sœur de Blainville fut elle-même supérieure de sa communauté de longues années durant ; et c’est pendant cette époque qu’elle eut l’occasion d’écrire des lettres remarquables, qui ont été précieusement recueillies et conservées par des membres de sa famille.
En 1789, naquit à Québec, Amélie Panet, fille de l’honorable Louis-Antoine Panet, juge de la cour du Banc du Roi, homme de grand savoir, qui s’appliqua à développer la vive intelligence de sa fille, en l’initiant à toutes les connaissance agréables et utiles. Son biographe, M. Baby de Ranville, dit qu'elle était versée dans l'italien, le latin et l’allemand. Elle épousa M. Willism Von Moll de Berczy et vint habiter un campagne éloignée de la ville, où pour charmer sa retraite elle s’adonnait à la littérature qu’elle aimait passionnément. M. Baby de Ranville, cite d’elle en preuve de son talent pour la rime et le style, une pièce de vers, intitulée /’Oïseau- Mouche et une lettre charmante, qui ne nous laisse aucun doute sur le mérite de l'écrivain.
Devrons-nous réclamer comme nôtres, bien qu’elles aient vu le jour en France, Marie de l’Incarnation et Catherine de Saint-Augustin, l’une ursuline, et l’autre hospitalière, à Québec, dont les lettres, les relations et les mémoires, d’une incontestable valeur littéraire, ont tant fait pour l’histoire de notre pays? On ne saurait hésiter, puisque leurs œuvres ont vu le jour ici même, sur cette terre
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du Canada, qui les inspira en très grande partie. Mais, pour nous en tenir scrupuleusement aux Canadiennes, nommons Françoise Juchereau de Saintl-gnace, née à Québec, en 1650, et auteur de l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, publiée en 1751, qui fait d’elle un écrivain distingué. Cet ouvrage, d’une forme soignée et littéraire est un travail des plus précieux au point de vue historique. De nos jours, les hospitalières ont aussi présenté, en 1881 à l’occasion du 188ème anniversaire de la fondation de l'Hôpital général, une /75stoire du Monastère de Notre-Dame des Anges qui ne le cède pas en mérite à sa devancière.
Les religieuses ursulines ont aussi publié, en 1866, /'Æistoire des Ursulines de Québec depuis leur fondation. Les quatre volumes qui la contiennent, attestent de réelles qualités d’historien et d'écrivain, et il se dégage de l’ensemble un souffle réconfortant de patriotisme qu'on aime toujours à respirer.
Je termine la partie historique de la littérature féminine de notre pays par une mention de Zz Vie de la Vénérable Mère d'Youville, fondatrice des Sœurs de la Charité de Montréal, suivie d’un historique de son institut par Mme Jetté. Cette œuvre, qui vient de faire son apparition, raconte les événements avec une abondance de documents, une précision et une clarté de style qui lui donnent une grande valeur de fond et de forme.
En consultant le Æépertoire national recueil de littérature canadienne, publiée en 1848, par J. Huston, membre de l’Institut Canadien de Montréal, où il est fait mention de tous nos littérateurs de la période antérieure, je n’y relève que deux noms de femmes. L'une, demeurée inconnue, signe du nom de Josephte deux poésies parues en 1845 et intitulées : /l'Orseau Blanc et A une Etoile. Je ne constate nulle part ailleurs les traces du passage de cet écrivain. Si le secret de son pseudonyme a été si bien gardé, c’est sans doute que ses œuvres n’ont pas été nombreuses et qu’elles sont bornées aux timides essais publiés par le Répertoire national.
Huston fait encore mention de Mile Odile Charrier, née à Montréal en 1818, ‘‘ qui s’occupa, dit-il de littérature et surtout de la traduction en français des meilleures productions de la littérature anglaise, Tes traductions, qui ne virent le jour que dans les journaux de l'époque, no semblent pas avoir été conservées; du moins, il m'a été impossible d'en retrouver aucune.
En dehors des noms et des œuvres historiques que nous venons d'indiquer, la üttérature féminine a été à peu près nulle au Canada
jusqu'à ces derniers temps. Les lettres sont actuellement cultivées par quelques femmes de talent, qui ont signé des livres de mérite,
Parmi ces contemporaines, je cite Mlle Félicité Angers (Laure Conan), qui a l'honneur d’avoir été la première romancière de notre langue française, et dont les œuvres marquent une date importante dans l’histoire de notre littérature. Laure Conan a débuté par une nouvelle intitulée: Un Amour Vrai, publiée par /a Revue de Montréal en 1877. Mais son talent se révéla surtout et s'affirma dans les romans qui suivirent. Le premier, Angéline de Montbrun, 4 qui eut deux éditions successives, fut honoré de cette appréciation flatteuse de M. René Bazin : ‘‘ À côté des Chansrns populaires, j'ai
mis Angéline de Montbrun, un bon livre aussi francais de toute
façon, de style, de sentiments, d'éducation, dont je serais fier si
; j'étais Canadien. . . . Un auteur doué d’une sensibilité si
parfaite, d'un esprit naturellement vif et ami des hauteurs, cultivé,
riche même d’études et d’observations, doit laisser dans la littéra-
ture canadienne une trace profonde...’ 3Sz Zes Canadiennes
le voulaient, qui parut ensuite est, sous forme de dialogue, un
chaleureux plaidoyer, en faveur du rôle patriotique de la femme.
A l'Œuvre et à l' Epreuve, parue en 1891, mérita la faveur de la
princesse Czarthoriska (Marguerite d'Orléans), et fut traduit en
anglais aux Etats-Unis. Enfin, mentionnons Ux Oublié, épisode de la fondation de Montréal, dont la publication est incessante.
Le style de Laure Conan est sobre, impeccable de forme, d’une élégance toute française. Sa pensée est originale, sa phrase est concise ; elle sait exprimer ses idées avec un incomparable bonheur d'expression, et un charme pénétrant. Un mot, une tournure de phrase, un simple trait descriptif ont, sous sa plume le don de remuer le cœur jusque dans ses fibres les plus intimes et de l’émouvoir délicieusement. Un de nos hommes de lettres, M. l'abbé Casgrain, a surnommé Laure Conan, l’Æugénie de Guérin canadienne. Ce titre élogieux vaut toutes les louanges.
Mme Dandurand, née Joséphine Marchand, est une autre de nos femmes de lettres distinguée. Fille d’un fin lettré,—M. Félix- Gabriel Marchand, en ce moment premier ministre de la province de Québec, —Mme Dandurand débuta par des articles remarqués dans /e Franco-Canadien, de Saint-Jean, journal fondé par son père et M. Ch Large. Flle avait alors dix-sept ans. Puis, elle écrivit simultanément dans /'Opinion Publique, le Journal du Dimanche,
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le Canada Artistique, l'Electeur, et la Patrie qui sollicitèrent cette précieuse collaboration. ÆEn 1890 parurent les Contes de Noël, recueil de récits frais et gracieux qui feront les délices de nos heures de lecture. Elle fonda /e Coin du Feu en 1892. Cette revue féminine, —la première du genre parue au Canada,—reçut dès son apparition la faveur du public et sut la conserver tout le temps de sa publication. Mme Dandurand en fit presque seule les frais de rédaction : chroniques, critiques littéraires, études de mœurs, bibliographie, etc., elle y pratiqua tous les genres avec une plume alerte et expressive. Mme Dandurand a inauguré dans /e Coin du Feule plébiscite littéraire, qui fut honoré du concours de personnages, tels que MM. Paul Bourget, Jules Simon, J.-I. Tarte, F.-G. Marchand, sir Wilfrid Laurier, sir Adolphe Chapleau, M. le juge Routhier et autres personnages de marque. Fondé dans l'intérêt des familles et surtout dans le but d'inspirer à la jeunesse canadienne-française, la dignité, le respect d’elle-même et le goût de la culture intellectueile, ce magazine vécut quatre ans. Il disparut parce que sa fondatrice ne pouvait suffire à l’accomplissement d’autres devoirs toujours croissants.
En 1894, à une séance du Conseil national des Fermes, tenue à Ottawa, et dont Mme Dandurand était alors la vice-présidente : elle prononça sur l’union et la concorde qui doivent régner entre les deux races, un discours qui a été cité dans la chambre des Communes, de même qu’un article sur les institutrices mérita l’honneur de fournir à un orateur du conseil législatif de Québec de puissants 2rguments en faveur de cette classe de femmes si méritantes et suffisamment appréciée de notre société. Mme Dandurand a publié, en 1896, trois saynètes : Æancune, la Carte postale et Ce que pensent les Fleurs qui ont déjà essuyé les feux de la rampe, où on les a saluées avec de vifs applaudissements.
Au mois de mars 1898, notre éminente collègue a été promue au grade d’officier d’Académie par le gouvernement français, pour la situation distinguée qu’elle s’est faite dans les lettres françaises et pour les efforts patriotiques en faveur de la diffusion de la bonne littérature au Canada. Elle y a effectivement contribué, en effet, par l’œuvre des Livres gratuits qu’elle a fondée, il y a deux ans, au profit de la classe ouvrière et des personnes pauvres de la campagne, privées dans leur isolement du secours de lectures instructives ou récréatives. Cette œuvre se développe et prospère tous les jours.
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Dans son livre, Vouvelle-France et Nouvelle-Angleterre, Mme Th. Bentzon rend un sincère hommage aux talents de Laure Conan et de Mme Dandurand. Dans l’allusion que fait encore Mme Bentzon à ‘‘ la fille d’un jurisconsulte, composant un cours de droit élémentaire pour aider les femmes à bien mener leurs affaires et celles de leurs enfants ’’, les Montréalaises ont reconnu une concitoyenne, Mme Henri Gérin-Lajoie, née Marie Lacoste. L'auteur de ce traité, que l’on trouvera bientôt, j'espère, dans toutes, nos maisons d'éducation, s'occupe surtout de littérature sérieuse. Dans les articles sociologiques qu’elle a écrits dans /e Coin du Feu sur des questions d’intérêt féminin, on a plaisir à relever des qualités sérieuses et, solides, qui s’exercent avec une grande aisance, dans des problèmes qui n’ont pas l'habitude de solliciter l’attention des femmes.
Citons aussi dans l’histoire des lettres féminines, une brochure intitulée : rx Terrible Secret, qui, par son peu d’étendue tient plutôt de la nouvelle que du roman. Son auteur, Mile Adèle Bibaud, fille de l'historien Maxime Bibaud, a de plus collaboré à plusieurs journaux de Montréal.
La poésie, cette fleur de rare et delicate beauté, a aussi germé sur notre sol. Nos femmes-poètes forment, en vérité, le petit nombre des élues, mais leur valeur est assez reconnue pour qu’on les signale.
Saluons Mme Duval-Thibault (née Anne-Marie Duval), une compatriote maintenant fixée aux Etats-Unis, qui a publié en 1892, un gracieux recueil—/Æ7eurs de Printemps—dont M. Benjamin Sulte a dit : ‘‘ La variété des coupes du vers, des stances, des couplets, des strophes y est remarquable, signe d’un talent fécond et qui a des ressources. Chaque cri du cœur a son intonation particulière, comme un instrument touché par l'artiste invisible, Mme Duval- Thibault fait résonner le vers et charme votre entendement ’’. Longtemps encore, nous le souhaitous, la muse de cette gracieuse femme continuera de réchauffer notre cœur et de captiver notre esprit.
Mle Marie Beaupré, plus jeune, est une autre poète d’excellent mérite ; les pièces qu’elle a signées sont assez nombreuses pour démontrer amplement le charme et la sounlesse de son talent. Ses vers sont doux, harmonieux, pleins d’inspiration. Le sentiment et la pensée respirent la vie et leur expression unit la grâce à la simplicité. Une de ses compositions, Souvenir de 15 ans, lue par le poète lauréat, M. Louis Fréchette, devant la société Royale, lui a
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mérité une mention élogieuse dans le compte rendu des délibérations de cette assemblée de lettrés. L'extrême jeunesse du poète, —elle avait alors seize ans, —ajoutait à la valeur de ce précoce essai, Parmi les poésies, déjà parues, de Mile Beaupré, mentionnons Lorenzo(élégie) La Première Communiante, Moncklands, qui ont attiré à leur auteur, entre autres suffrages honorables, les encouragements de M. L'abbé Guillemet, savant professeur de sciences naturelles au Séminaire d’Issy et occupant une chaire à l’Institut catholique de Paris. À propos de l'une de ses productions, /e Brin d' Herbe, voici ce qu'écrivait M. Guillemet: ‘‘ J'aime beaucoup / Brin d' Herbe, parce qu'il est d'un sentiment délicat et original, d’une facture souple et harmonieuse, d’un style simple, coulant et naturel. ... Le poète a des pensées et des sentiments qui méritent d'être traduits et transmis aux autres. Il y réussit très bien. . . . ’’ La jeunesse du poète nous permet de compter sur de nombreuses inspirations que l'avenir fera éclore sous sa plume élégante et fine. Les femmes canadiennes ont encore essayé leurs talents dans le journalisme, et quelques-unes même s’y sont crée une carrière rémunératrice. Le nrincipaux journaux de langue française ont maintenant cha. 1sa collaboratrice régulière qui rédige, une fois la semaine une page exclusivement consacrée au choses féminines ; causeries,chroniques,nouvelles, recettes, à l’intention de la ménagère modèle, tout ce qui peut, en un mot, intéresser et récréer le sexe féminin, se partagent ces colonnes. Parmi ces femmes-journalistes, notons, à Montréal : ‘‘ Colette” au /ournal ; ‘‘ Gaétane de Montreuil ”’, à /a Presse; ‘‘Françoise’”, à /a Patrie; et ‘ Madeleine’’ au 7emps,d’'Ottawa. Une revue, /e Monde Jllustré, qui fait profession d'encourager surtout les jeunes écrivains compte un essaim de collaboratrices, dont la personnalité se dissimule sous des pseudonymes aimables de fleurs et d'oiseaux. La plupart de ces écrits décèlent beaucoup de facilité, d’aisance et de naturel, et, qui sait, si leurs auteurs ne signeront pas un jour des œuvres de brillante valeur, quand leur talent plus mûr, aura atteint son plein développement. Oui, ayons foi dans l’avenir de la littérature féminine au Canada ! La liste de nos femmes de lettres est courte, mais notre pays est jeune encore, ne l’oublions pas, et qui peut dire les pages glorieuses qu'il est réservé aux historienes de l’avenir d’ajouter à nos annales nationales ?