DE VADÉ
Crayonnons en quelques traits le Corneille des halles, le Molière du tréteau, cette physionomie rubiconde qui nous apparaît dans la galerie des poètes de quatrième ordre, tout épanouie d’un rire de carnaval. Saluons la gaieté, quel que soit son masque : les méchants ne rient pas. Il y a toujours eu en France un refuge pour la gaieté ;
avant de jouer la comédie, elle chantait : Vadé la cultiva tout à la fois au théâtre et au cabaret, dans l’opéra comique et dans la chanson à boire. Au xvii' siècle, la chanson bravait tout en riant ; elle allait, abeille imprudente, bourdonner partout jusqu’à l’oreille de Mazarin. Molière venu, la gaieté prit avec lui de gré à gré toutes les métamorphoses de la scène. Molière mort, la gaieté s’en alla, sans porter le deuil, épouser de la main gauche Regnard, Lesage et Dancourt. Plus tard elle s’acoquina à Vadé, qui l’installa à la Halle et à la Râpée.
En 1747, dans les fêtes du carnaval, madame la comtesse de Château-Renaud voulut célébrer le retour du comte de Caylus son ami, son cousin, d’autres disaient son amant, par un bal masqué des plus magnifiques. Comme le comte de Caylus recherchait la société des artistes et des gens de lettres, madame de Château-Renaud avait convié à ce bal Duclos, Boucher, Gentil-Bernard, Vanloo, Piron, Moncrif, La Tour, enfin tous les charmaqtg
esprits qui daignaient courir le monde. Dès le début la fête fut brillante; on pouvait se croire à la cour, au bruit de ces équipages dorés, à la vue de ces fastueux déguisements, presque tous venus des contrées orientales. La maîtresse de la maison étant jolie, toutes les femmes étaient jolies.
Vers minuit , à l’heure où la danse devient plus animée, il se fit une révolution subite à la porte du grand salon ; la danse fut suspendue ;
les femmes, un peu plus curieuses que les hom-
mes, même quand elles dansent, se précipitèrent du côté du bruit. Or, voici ce qui se passait. Une poissarde de belle taille et de belle venue, trèsvive, très-alerte, très-gaillarde, vêtue avec une certaine recherche, c’est-à-dire avec tout l’éclat des femmes de la halle (il y a cent ans), avait traversé les antichambres, malgré la défense de tous les valets qui s’étaient mis à sa poursuite. Mais il fallait voir comme elle les rudoyait avec une verve bruyante. Un coup de pied par-ci, un coup de poing par-là. Mais il fallait surtout l’en-
tendre ! Les quolibets les plus hasardés étonnaient jusqu’aux graves portraits de famille relégués dans une galerie servant d’antichambre les jours de fête; ces dignes ancêtres semblaient s’indigner qu’un pareil ton pénétrât dans un pareil lieu.
Cependant le comte de Caylus, envoyé par madame de Château-Renaud, se trouva à la rencontre de notre poissarde.
— Ah ! vous voilà, dit-elle d’une^voix enrouée et traînante, tout en imitant par ses gestes mademoiselle de Camargo dans quelque gargouillade, j’en suis ben aise, et, pour afin que vous ne trou viez pas ça mauvais, je veux danser avec vous trois menuets sans compter le passe-pied, en payant, bien entendu, dont je ne regrette pas la dépense, parce que ce n’est pas suivant ce que vous valez.
— Le compliment n’est pas mal tourné, dit le comte de Caylus, tout en se demandant s’il devait répondre sur le même ton; mais il craignit de
s’embourber sous les piliers des halles : il aima mieux y suivre d’un œil curieux son interlocutrice dans toutes ses pittoresques évolutions.
— Madame, avec qui vais-je avoir l’honneur de danser un menuet ? demanda-t-il en s’inclinant avec une exquise politesse.
Tous les spectateurs applaudirent au contraste.
— Mon beau muguet, qui n’êtes pas de la nouvelle saison, je suis la demoiselle Rabavin, à la veille d’épouser mon ami La Tulipe; mais, saperguè, le chien me le payera : il est allé à la Courtille sans moi pour chanter ses cantiques à boire. Demain, dès l’aurore aux doigts de rose, je lui détacherai galamment un coup de poing sur la moustache : c’est de cette main-là que j’écris mes phrases. Y en a plus d’un, à la Courtille comme au Gros-Caillou, qui porte sur sa chienne de face une pataraffe de ma façon, le tout pour leur apprendre que Margot Rabavin vous a une vertu des plus re\èches. Damel C’est qu’on n’a jamais mis sa cornette de travers. Nous ferons notre
salut tout comme vous autres, mes belles princesses, qu’avez des confesseurs jour et nuit. Sachez que nous allons entendre les vêpres aux Porcherons, où y a des commis qui viennent nous reluquer en cadenettes et en habits verts. Mais j’ons donné notre cœur à la Tulipe.
— Alors, madame, pourquoi venez-vous ici ?
car on peut dire que c’est le palais de la séduction.
— Le bon Dieu, qu’est malin, a permis aux femmes de faire damner un peu les hommes : je me suis endimanchée et me v’ià, faisant la huppée : on a de quoi, on s'en moque. Puisque le compère La Tulipe est sans moi le verre à la main, soyons sans lui le cœur sur la main. A moi les hommes d’épée et les hommes de robe ! après le menuet nous boirons chopine ensemble pour faire passer le gueuleton, tout comme à la guinguette, morgué !
Le comte de Caylus offrit très-galamment son poing à mademoiselle Margot Rabavin. Il se fit
une haie sur leur passage; tout le monde admirait avec surprise les grâces robustes de la nouvelle venue. Les violons , soudainement interrompus quelques minutes auparavant, reprirent toute leur gaieté vibrante. Le comte de Caylus et Margot Rabavin, après avoir balancé leurs bras dans l’harmonie de la musique, avec une grâce touchante, commencèrent le menuet avec beaucoup d'entrain, mais avec beaucoup 'de gravité.
Les bons physionomistes n’avaient pas été si longtemps sans s’apercevoir que, sous le déguisement de Margot Rabavin, un homme s’était caché. Mais quel était-il, celui qui possédait si bien la désinvolture des halles et l’éloquence des carrefours? On s’épuisait en conjectures : ce ne pouvait être qu’un des habitués de l’hôtel ; car un étranger eût-il osé se risquer ainsi dans une pareille tenue ?
— Ce qu’il y a de singulier, dit madame de Château-Renaud, c’est que je ne reconnais pas
cette figure-lâ. Puisque Moncrif est là-bas, ce n’est pas lui.
Se tournant vers Carie Yanloo, qui, un des premiers en France, avait transporté dans quelques salons choisis la gaieté un peu sans façon de l’atelier :
— Monsieur Yanloo, êtes-vous bien sûr que ce n’esl pas vous ?
— Ma foi, madame, dit le peintre en souriant, je n’en réponds pas.
Moncrif s’était approché de la comtesse :
— Quoi ! madame, lui dit-il d’un air de doute, vous ne reconnaissez pas cet animal de Vadé ? — Vadél — Yadél — Yadél — Ce nom courut comme un trait par tous les salons. Jean Vadé avait alors vingt-sept ans. Il commençait à devenir célèbre pour ses bouquets à Margot, comme l'abbé de Bernis l’était pour ses bouquets à Chloris. Né à Ham (1720), mais venu de bonne heure à Paris, il avait étudié la poésie pittoresque des halles étant encore écolier. C’é-
tait un assez mauvais garnement, doué d’un certain esprit naturel. Ennemi des livres et des .maltres, il ne voulut jamais rien apprendre. Il habitait avec sa famille au voisinage des halles. Comme Callot dans son enfance, qui suivait avec entraînement les troupes de bohémiens ; comme Téniers, qui, en revenant de l’école, se complaisait au spectacle des ivrognes; comme Watteau, qui demeurait des heures entières penché à une lucarne pour voir dans la rue s’ébattre les baladins et discourir les charlatans, Vadé, créateur d’une poésie très-inférieure à celle de ces trois maîtres par excellence, passait toutes ses heures de récréation, quelquefois même ses heures d’étude, à contempler les mœurs et à apprendre la langue accentuée des poissardes.
Il eut dans sa jeunesse le caractère des enfants prodigues, nous ne dirons pas des poètes ni des artistes, car son génie fut toujours bien au-dessous de l'art et de la poésie. Cependant, malgré ses mauvaises études et sa profonde insouciance,
il obtint à vingt ans, par la protection de quelques amis de sa famille, un emploi de contrôleur à Soissons et à Laon, « dont il fit les délices pendant quatre ans, » s’il faut en croire le grave esprit qui écrivit gravement * un essai sur la vie et les œuvres de Vadé*. » En 1 743, c’est-à-dire quatre * ans après, au retour d’un voyage en Normandie, il revint à Paris, déclarant ne plus vouloir vivre ailleurs. Comme déjà sa verve hardie et sa gaieté licencieuse s’étaient répandues de proche en proche, du café au boudoir (on n’avait point encore oublié les gais propos de la Régence), il fut à la mode d’avoir Vadé dans quelques salons célèbres. Le duc d’Agénois, qui aimait à rire, proposa à Vadé de le prendre pour secrétaire. Vadé, qui aimait à vivre, ne se fit point prier, car il était sans argent. Il fut décidé entre le duc et le poète des halles que, moyennant cent louis
* Œuvres de Vadé, édition de Londres, 1780, 4 vol. in-8, ornées du portrait de l’auteur, et précédées d’un Essai historique sur sa vie.
par an, Yadé accompagnerait le duc partout ; c’était, du reste, tout ce qu’il aurait à faire. Le duc n’était pas fâché de prouver dans le monde où il vivait qu’il était très-occupé, puisqu’il avait un secrétaire; aussi jamais grand seigneur et secrétaire ne furent plus contents l’un de l’autre.
Telle était la position qu’avait conquise Yadé le jour du bal masqué de madame de Château-Renaud.
C’était le duc d’Agénois lui-même qui s’était fait ce jour-là le valet de chambre de son secrétaire. Ils avaient été ensemble emprunter l’ajustement de la plus coquette des dames de la halle. J’ai peut-être oublié de dire que Vadé était un joli garçon, quoique assez robuste. On voyait bien qu’il appartenait au peuple par la naissance, par certaines habitudes, et quelquefois par goût. Il avait beau courir le monde accompagné du duc d’Agénois, il ne se laissait pas aller aux belles manières, il conservait les franches allures
de quelques-uns de ses héros. Il arrivait que sa
belle humeur amusait les oisifs d’un salon ou d’un cercle ; mais , pour lui , il ne s’amusait jamais qu’au cabaret, en folle et bruyante orgie, ou au café Procope, ou au carrefour Buci, à l’ancien Caveau, avec Piron, Panard .pt compagnie.
Quand il fut bien démontré chez madame de Château-Renaud que mademoiselle Margot Rabavin n’était autre 'que *M. Jean Vadé, toutes les grandes dames, ardentes au plaisir, allèrent prier le poète des halles de vouloir bien danser avec elles. Il fut le héros de la fête. Le comte de Caylus tomba au second rang; Vadé recueillit toutes les œillades, tous les jolis mots, tous les doux sourires qui étaient destinés à l’illustre voyageur. Le comte .de Caylus pouvait parler des pyramides, des obélisques, des ruines de Thèbes, des sources du Nil; mais, celle nuit-là, on ne voulait pas déchiffrer les hiéroglyphes du désert; on aima mieux étudier la langue des poissardes. Voilà bien la curiosité féminine, ou plutôt l’es-
prit de contradiction qui gouverne le monde. On va parler de la splendeur de l’antiquité avec toute la poésie de l’histoire ! on aime mieux entendre un quolibet.
Il y avait au bal de madame de Château-Renaud une jeune folle, plus folle que les autres, la baronne de Beaupré, qui fut émerveillée par les allures et par l’éloquence de Vadé. Elle avait épousé peu de temps auparavant un mari ridicule, un gentilhomme poitevin, qui voulait la cloîtrer dans sa terre. Cette perspective, loin d’arrêter son ardeur, ne lui donnait que plus d’entrain; elle voulait du moins, avant d’aller faire pénitence, avoir commis quelques péchés. Nul philosophe, quoi qu’on en dise, n’est plus rigoureusement logique que la femme.
11 y avait six semaines que madame de Beaupré attendait, ou plutôt cherchait l’heure fatale à M. de Beaupré, l’heure du diable, comme disait Voltaire. Le diable eut son heure, grâce à Vadé. Madame de Beaupré était poursuivie par une
foule d’adorateurs qui juraient de vivre et de mourir pour elle. Vadé ne lui en jura pas autant; tout entier à son triomphe, il ne songeait pas le moins du monde que son cœur pût être en jeu.
Parmi ses adorateurs, madame de Beaupré avait pourtant daigné prendre quelque intérêt au marquis de Montaignac, qui était d’une exquise distinction ; on le citait comme modèle de la galanterie perdue. On parlait beaucoup des aventures qu’il avait eues à la cour, à la Comédie et à l’Opéra. La folâtre baronne, puisqu’il daignait implorer ses bonnes grâces, aurait donc dû en raffoler; mais elle avait beaucoup d’imagination, un goût étrange pour les choses bizarres et romanesques. Dès qu’elle vit Vadé danser un passepied, dès qu’elle l’entendit débiter ses grotesques madrigaux, elle s’avoua vaguement qu’il serait beaucoup plus piquant d’entamer une aventure avec Vadé qu’avec M.-de Montaignac. Le cœur des femmes est un abîme, et je ne veux pas m’y perdre pour expliquer cette fantaisie extravagante.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’avant la fin du bal, la baronne avait prié mademoiselle Margot Rabavin d’aller la voir en l’hôtel de sa tante, une vieille folle qui avait vécu en pleine régence. S’il fallait en croire la baronne, ce qu’elle en faisait, c’était pour amuser sa tante; mais Vadé ne s’y méprit pas.
Le surlendemain, dans l’après-midi, il se présenta à l’hôtel de la vieille madame de Marrens. 11 n’avait plus l’air conquérant de l’avant-veille; c’était la première fois qu’il allait se trouver en tête-à-téte galant avec une grande dame, car jusque-là il avait vécu sans façon, au jour le jour, avec les Colombines du théâtre de la Foire ou les grisettes de son quartier.
A peine eut-il dit son nom au valet de chambre qui allait l’annoncer, que madame de Beau-
pré survint, toute fringante, mantelet, dentelles, robe ouverte à volants et bonnet à grand papillon :
— Ah ! bonjour, monsieur Vadé. Mon carrosse est en bas qui nous attend ; voulez-vous me permettre de faire un voyage avec vous?
— Comment donc,maaame ! au bout du monde si vous voulez !
— Je désire depuis longtemps exploier un pays que vous connaissez beaucoup.
— C’est donc un enlèvement, pensa Vadé.
— Je veux parler des halles ; le comte de Caylns me disait hier que, depuis la régence, la gaieté française s’était réfugiée là.
Tout en parlant ainsi, la baronne et Vadé avaient descendu l’escalier de l’hôtel. Un laquais se précipita au-devant d’eux pour ouvrir la portière.
— Suivez-moi, monsieur.
La baronne s’élança dans le carrosse ; Vadé alla s’asseoir à côté d’elle. Je ne raconterai pas
mot à mot leur singulière promenade, lorsque, descendus de la voilure, ils parcoururent la halle, ce dédale pavé de .bonnes intentions, mais peuplé de mauvaises paroles. La baronne avait prié Vadé d’entamer çà et là quelque vif dialogue avec les habitants du lieu.
— Prenez-y garde, madame, car je ne réponds pas des éclaboussures.
— A la guerre comme à la guerre ; aujourd’hui je n’ai peur de rien.
— Eh bien, madame, nous essayerons de vous donner la comédie.
Vadé avait fait une brillante entrée avec une harengère. La baronne s’était amusée tout en tremblant. Les injures grotesques, qui volaient de bouche en bouche avec la rapidité et l’éclat d’une fusée, ne passaient pas devant ses oreilles sans l’effaroucher un peu, d’autant plus qu’elle subissait la conséquence de la compagnie de Vadé. Comme ils arrivaient au terme de leur voyage :
17a LES FEMMES DU DT AB TE
— N’allons pas oublier, dit Vadé, une petite
marchande d’huîtres qui est digne, par sa beauté,
de vous arrêter un peu; d’ailleurs, elle est bien capable de me rendre mon compliment, car, si elle a le cœur sur la main, on peut dire qu’elle a la gaieté sur les lèvres.
En effet, madame de Beaupré commençait à distinguer une jeune fille toute rubiconde qui étendait symétriquement des huîtres sur de la paille. Elle était d’une fraîcheur éblouissante; comme elle souriait sans cesse, on voyait toujours ses dents blanches comme celles d’un jeune chien. Ses cheveux, noirs et brillants, s’échappaient en un chignon touffu de sa cornette blanche; ses longs cils ne voilaient qu’à demi le feu trop vif de ses grands yeux. Son cou, vigoureusement et artistement attaché, était un peu mordu par le soleil. Une grande croix d’or suspendue à un velours descendait sur sa gorge et se dérobait dans les plis du léger fichu blanc qui cachait, sans la dissimuler tout à fait, une gorge trop or-
gueilleuse. Quoique sa figure ne fût pas d’une régularité parfaite, elle était jolie par la jeunesse, par la santé, et même par l’expression.
Madame de Beaupré saisit un regard' d’intelligence échangé entre la marchande d’huîtres et son cicerone. Pour la première fois de sa vie elle fut jalouse, car elle comprit tout de suite, surtout en se rappelant ce qu’on lui avait dit de la vie de Vadé, que cette belle fille si agaçante et si fraîche était, sinon sa maîtresse de la veille, du moins celle du lendemain.
— Eh bien I murmura la baronne en s’appuyant sur le bras de son compagnon, voilà tout ce que vous lui dites?
— Morguè ! Nicolle, dit Vadé en voulant saisir la croix d’or, tu as là un superbe casaquin de siamoise; est-ce un mousquetaire de Picpus qui te l’a donné?
— Mon casaquin, répondit Nicolle en se rengorgeant et en jetant ses poings sur ses hanches, vaut bien ce chiffon de dentelle que ta princesse
a sur les yeux; saperguél on dirait une fraise de viaul
Yadé, irrité de voir que Nicolle s’en prenait à la baronne, voulut lui faire entendre qu’elle faisait mal les honneurs de son royaume.
— Allez, allez! je n’entendons pas le latin.
Avec son visage à la crème! Quoi donc qu’elle a sous le nez, ta princesse? Mon Dieu! c’est une mouche ! C’est ben la mouche dans du laid !
— Gueule de chien ! s’écria Vadé, veux-tu que j’accroche ta langue d’enfer au bout de mon épée?
— Ton épée? où donc que tu l’as trempée?
Est-ce pour défendre ce papillon de nuit? Prends garde, le vent va l’enlever avec sa figure sans viande.
— C’est assez, dit madame de Beaupré en entraînant Yadé qui s’échauffait à la riposte.
— Allez, ailez! cria Nicolle à la baronne,
prenez garde qui ne vous morde, car il est en-
ragé !
Voyant que Vadè, contre son attente, s’éloignait sans dire un mot de plus, Nicolle courut à lui :
— Tu n’oublieras pas que je t’attends ce soir à la foire Saint- Laurent !
A peine eut-elle dit ces mots, qu’elle s’enfuit en fredonnant cette chanson de Vadé :
Un gueux de carrosse qui passit Tous les deux nous éclaboussit,
Et nous ëquipil nos bas blancs, l’étions faits comme des ch’napans.
— Vous n'irez pas à la foire Saint-Laurent?
demanda madame de Beaupré à Vadé, quand Nicolle se fut éloignée.
— Peut-être, répondit-il.
Le soir, Vadé n’alla point à la foire Saint-Laurent; il avait pris de plus en plus au sérieux sa passion pour madame de Beaupré. La jolie baronne, d’ailleurs, qui avait toute sa journée à elle, était parvenue à le retenir à dîner chez sa lanle., qui l’avait accueilli avec cette curiosité
coupable des vieilles femmes, qui se consolent des aventures qu’elles n’ont plus par les aventures qui se déroulent sous leurs yeux.
Madame de Beaupré quitta le soir Vadé avec la promesse qu’il la reverrait le lendemain.
— Mais à propos, demanda-t-elle d’un air distrait, tout en lui disant adieu, où demeure donc cette jolie insolente qui m’a fait de si gracieux compliments'ce matin?
— Je ne sais pas, répondit Vadé en saluant.
— Vous le savez, reprit la baronne d’un air moqueur, vous le savez et vous me le direz.
— Est-ce que vous auriez la fantaisie d’aller encore vous exposer aux quolibets de Nicolle?
— Qui sait? je suis curieuse de savoir où gîtent ces dames qui régnent à la halle avec tant de despotisme.
— Je crois que Nicolle demeure rue Barre-du- 3ec, dans la maison du marchand de vin.
Ee lendemain, de très-bonne heure, le carrosse de madame de Beaupré s’arrêtait devant
l’Hôtel-de-Ville. En vain elle avait ordonné à son cocher de toucher rue Barre-du-Bec ; le brave homme n’avait jamais pu pénétrer dans ce dédale de rues étroites et tortueuses.
La jolie baronne, soutenant la queue de sa robe, arriva, légère comme une chatte, sans trop
se mouiller les pieds, à la maison indiquée par Vadé.
C’était un de ces vieux cabarets où la lumière du soleil arrivait à peine en plein midi ; quoiqu’il eût pour enseigne le Signe de la Croix , il était gardé par une affreuse mégère habituée à tous les orages du vice.
— Mademoiselle Nicolle? demanda madame de Beaupré sans oser franchir le seuil de la porte.
— Nicolle ! dit la cabaretière en regardant de travers la nouvelle venue; vous ne savez donc pas, la belle, que les oiseaux s’envolent de leur nid dès l’aurore?
— Mademoiselle Nicolle est déjà sortie?
tt
— Attendez, il me semble que je viens de la voir passer dans l’escalier; d’ailleurs, montez-y, si cela vous amuse ; c’est tout en haut, la dernière porte du corridor. Prenez garde de vous casser le cou dans l’escalier!
Disant ces mots, la cabaretière alla dans l’arrière-boutique, et revint vers la baronne avec une lampe à la main.
Quoique madame de Beaupré eût avec elle son valet de chambre, elle eut peur et pensa battre en retraite; mais elle s’aguerrit par curiosité, comme toutes les femmes. Son domestique prit la lampe et passa devant elle. Après une ascension des plus dangereuses, madame de Beaupré arriva devant la porte en tr 'ouverte de mademoiselle Nicolle. La marchande d’huîtres, entendant quelqu’un sur son palier, avança la tête avec surprise.
— Mademoiselle . dit la baronne , j’ai deux mots à vous dire.
Nicolle fit timidement la révérence.
— Passez, madame, dit-elle en se rangeant contre la porte.
La baronne entra en ordonnant à son domestique de l’attendre dans l’escalier. Nicolle la pria de s’asseoir sur une espèce d’escabeau placé sous une petite fenêtre à vitres de plomb qu’elle s’empressa d’ouvrir pour donner un peu plus de jour à sa chambre. Quoique dans une horrible maison, cette chambre avait un certain air de jeunesse et de gaieté, sans doute parce qu’elle était habitée par Nicolle. Madame de Beaupré, en y promenant ses regards, croyait en effet y voir la trace des fraîches et vibrantes chansons de la jolie fille.
Après un silence, elle leva les yeux sur la figure de Nicolle, qui se tenait debout devant elle dans une attitude inquiète et respectueuse.
— Mademoiselle Nicolle, aimez-vous M. Vadé?
Nicolle devint rouge comme une cerise, ce qui surprit beaucoup madame de Beaupré, qui avait toujours présente à son souvenir la marchande d’huîtres de la veille.
— Voyons, reprit la baronne en tendant la main à Nicolle, parlez-moi à cœur ouvert. Aimezvous M. Vadéî
— Oui, madame.
— Beaucoup?
— Un peu.
— Depuis longtemps?
— Depuis trop longtemps, car à ces sornetteslà on perd sa jeunesse et son temps!
— Enfant 1 aimer, est-ce du temps perdu? Estce que vous avez à vous plaindre de M. Vadé?
c’est un galant homme, un peu fou, comme tous ceux qui sont jeunes et qui se laissent éblouir par des yeux vifs comme les vôtres.
— Mon Dieu! madame, je n’ai rien à dire contre lui, si ce n’est qu’il n’est pas venu hier à la foire Saint- Laurent. Mais, ajouta Nicolle en baissant les yeux, quand on va avec de si belles dames !
— Ce n’était qu’un jeu, vous auriez dil le comprendre.
— Non, je ne comprends pas, car je ne suis
pas savante là-dessus; mais enfin, que Dieu le conduise !
— Allons, allons, ne vous chagrinez pas;
M. "Vadé vous reviendra plus amoureux que jamais.
— Oh! je ne regrette pas qu’il aille avec vous; au contraire, je voudrais bien qu’il revint avec les manières de tous ces beaux messieurs, car je lui ai toujours reproché de ri 'être qu’un pataud de mon pays, avec ses façons communes et ses paroles en veux-tu en voilà. J’aimerais bien mieux qu’il eût un peu moins d’esprit (puisque vous dites qu’il en a tant), et qu’il eût plus l’air d’un seigneur.
— C’est bien surprenant, pensa madame de Beaupré; voilà une marchande d’huîtres qui voudrait être aimée par un prince du sang, taudis r que moi, qui suis recherchée par les plus beaux gentilshommes de la cour, je suis flattée de l’hommage do Vadé. Contradiction des contra-
dictions! tout n’est que contradiction dans le cœur de la femme! Puisqu’il en est ainsi, j’enverrai à mademoiselle Nicolle un amant digne d’elle.
Madame de Beaupré avait détaché une petite chaîne d’or de sa châtelaine.
— Tenez, dit-elle à la marchande d’huîtres, gardez ceci en souvenir de moi.
— Mon Dieu! madame, que vous êtes bonne!
Moi qui n’osais pas vous demander pardon de vous avoir injuriée hier si grossièrement !
Nicolle voulut baiser la main de madame de Beaupré, mais celle-ci embrassa avec amitié les joues fraîches de la jeune poissarde.
Le soir, madame de Beaupré rencontra à l’Opéra le marquis de Monlaignac.
— Vous ne savez pas, marquis, lui dit-elle pour se délivrer un peu de ses importunités, j’ai vu aujourd’hui une jeune fille ravissante, qui serait enchantée de vous donner son cœur; elle ne cherche qu’un prince du sang. Voulez-vous que je vous indique le chemin pour arriver jusqu’à elle ?
— Est-ce qu’elle était au bal de madame de Château- Renaud?
— Non. Allez-vous-en demain matin déjeuner rue Montorgueil; vous demanderez des huîtres de mademoiselle Nicolle ; bientôt vous verrez venir à vous, en blanche cornette et en casaquin de siamoise, une beauté digne de Rubens, ou plutôt de Murillo.
— Vous piquez ma curiosité, baronne ; mais comment voulez-vous que j’aille m’intéresser à une figure, quelque charmante qu’elle soit, quand j’ai devant les yeux, même en votre absence, votre beauté, que Rubens ni Murillo n’auraient pu reproduire, tant elle est touchante et divine?
Ce qui n’empêcha pas le lendemain.M. de Montaignac d’aller déjeuner avec un ami dans un cabaret de la rue Montorgueil. Nicolle vint et le charma. Elle eut beau se défendre, il lui fallut bien manger ses huîtres avec le marquis et boire du vin du Rhin bon gré mal gré. Vers la fin du déjeuner, Nicolle s’aperçut avec admiration que M. de Montaignac était toujours marquis, quoiqu’il se conduisît cependant avec plus de sansfaçon que Vadé lui-rr.ême. Elle se laissa peu à peu séduire au point que, quand il parla de l’enlever, elle se jeta sur son cœur, toute rougissante et toute heureuse.
Le marquis laissa son compagnon sous la table, et s’en alla avec Nicolle dans son carrosse, en
chantant comme un mousquetaire. La marchande
d’huîtres était dans le ravissement; elle ne se lassait pas d’entendre et de regarder le marquis.
— Mais, lui dit-elle avec un peu d’embarras, qu’est-ce que vous ferez de moi tout à l’heure?
— Je vous aimerai.
— Après?
— J’ai une petite maison au Montparnasse , une retraite charmante au milieu d’un jardin, un vrai paradis terrestre. Là, vous serez belle, vous passerez votre temps à m’aimer et à m’attendre. Si cela vous ennuie, vous vous ferez comédienne.
Nicolle exprima toute sa joie dans un sourire de béatitude.
— Mais, reprit-elle, est-ce que j’oserai jamais?
— Allons donc! quand on a une jolie figure, on est déjà comédienne à demi.
— Au théâtre de la Foire, à la bonne heure ; mais la comédie où ma marraine m’a menée aux fêtes de Pâques, c’est impossible !
— Ne vous troublez pas d’avance, vous ne débuterez pas demain.
— A moins, poursuivit Nicolle toute à sa pensée, que je ne joue Marinette avec son Gros- Réné.
— Vous avez raison, vous ferez une adorable servante de Molière.
IbO LES FEMMES DU DIABLE
Madame Nicolle Delarue débuta à la Comédie- Française en 1748, ainsi que le témoigne un petit article de Jean Fréron, Le bruit s’était répandu qu’elle avait été marchande d’huîtres ; on s’était d’abord imaginé que ce contraste serait une cause de succès : il en fut autrement. Il faut aux comédiennes, pour conserver l’illusion du théâtre, je ne sais quel nuage poétique et mystérieux répandu autour d’elles. Si Iphigénie, qui va être immolée comme une blanche et pure hécatombe, a été surprise la veille écumant son pot-au-feu, tout l’effet de la scène est perdu, à moins que le talent de la comédienne ne vous détache de vous-même et ne vous élève à elle comme par magie.
Or, Nicolle Delarue, qui était si bien à son aise aux abords de la halle, ne parut sur le théâtre ni franche ni gracieuse, jolie encore, mais sans talent. Elle fut pourtant applaudie à outrance durant les premières représentations, mais ce triomphe ne dura pas; au bout de quelque temps elle disparut du théâtre, après avoir eu beaucoup
à souffrir des comédiennes, qui lui pardonnaient bien de ne pas avoir de talent, mais qui ne lui pardonnaient pas d’avoir une jolie figure.
Vadé, qui avait assisté à son triomphe dans la loge de madame de Beaupré, lui fut du moins fidèle dans sa chute. Après une mésalliance qui dura plus d’un an, chacun fut enchanlé, le marquis comme la baronne, le poète des halles comme l’ex-marchande d’huîtres, de se retrouver comme devant. Seulement Nicolle, en se retirant de la Comédie-Française, ne retourna pas dans la rue Barre-du-Bec reprendre sa cornette blanche et son casaquin de siamoise ; elle épousa Jean Vadé en grande solennité à l’église Saint-Germain-des- Prés.
Nous ne voulons pas entrer plus loin dans le roman de madame de Beaupré ; nous croyons qu’elle ne garda pas rancune au marquis de Montaignac. Nous nous sommes complu à reproduire cetle histoire un peu galante, non-seulement pour mettre Vadé en scène, mais pour montrer
une fois encore que le cœur humain cherche sans cesse l’inconnu et qu’il aspire toujours aux contrastes.
Vadé n’oublia jamais la baronne; il garda toujours avec un doux souvenir un étui garni de plumes d’or qu’elle lui envoya avec sa lettre d’adieu. Voilà, à ce propos, comment Vadé tour-
nait ses vers galants. On peut voir qu’il tombai dans le madrigal comme les petits abbés du temps :
Oui, chaque plume m'est si chère, Que le petit dieu de Cythère Mo proposerait vainemcDt .
Re changer contre de plus belles ; J’y perdrais trop assurément, Môme en choisissant dans ses ailes.
Le duc d’Agénois continua à protéger Vadé ; il ne se sépara qu’avec chagrin de son joyeux secrétaire; il sollicita et obtint pour lui un nouvel emploi de contrôleur ; mais, cette fois, Vadé put demeurer à Paris. Sa femme lui donna, dans les
premières années de son mariage, une demidouzaine de beaux enfants roses et joufflus qui égayèrent beaucoup l’humble intérieur du poêle. Jusque-là, Yadé n’avait écrit qu’après boire, pour amuser ses amis. Piron et Panard lui avaient souvent conseillé d’écrire des opéras pour la foire Saint-Laurent; au temps où il courait les aventures, il avait été un des spectateurs assidus de ce théâtre; il finit par suivre le conseil de ses deux devanciers. De 1752 à 1757, il ne donna pas moins de dix-huit opéras-comiques, tantôt au théâtre de la foire Saint-Laurent, tantôt à celui de la foire Saint-Germain.
Vadé mourut en 1757, aux féfles de la Pentecôte, laissant la pauvre Nicolle Delarue et trois ou quatre enfants presque encore au berceau :
il n’avait que trente-sept ans. On l’accusa d’être mort pour ses péchés. Grimm prononça dans sa correspondance, avec beaucoup de dédain, cette oraison funèbre : o Sa mort a été la suite d’une vie déréglée. Je n’ai jamais pu trouver le talent de M. Vadé; il connaissait bien le langage des halles, et l’employait toujours sans esprit \ » Il
* Collé n’est pas meilleur compagnon dans son journal : • Le 3, je fus à la Comédie-Française; on y jouait la première représentation d’une comédie en un acte, intitulée les Visites du jour de l’an. Cette petite pièce n’a été donnée que cette seule fois; elle fut sifflée unanimement. Elle est d’un nommé Vadé, qui a fait de petites poésies dans le goût poissard; j’en ai vu quelques-unes. Sa manière est de peindre des bouquetières et des harengères qui se querellent; et il emploie à ce coloris tous les mots bas qu’elles se disent, à la vérité, d’une façon assez naturelle; mais doit-on rendre la nature par ses côtés vilains et dégoûtants ? Son style est encore au-dessous de celui de la parade, qui a été à la mode pendant quelque temps; c’est un genre opposé au bon goût et à la belle nature. Je ne connais rien de plus méprisable, après toutefois le genre poissard , et j’en parle en personne désintéressée, puisque j’ai fait plusieurs parades, que je méprise tout autant que celles qui ne sont pas de moi. 11 faut toujours en revenir au vrai, et tôt ou tard on est ramené au bon goût, ce qui fait encore que je regardo mes amphigouris skut delictajuventutis.*
m’a été impossible de suivre les traces de sa famille dans les journaux de l’époque. J’ignore si Nicolle lui survécut longtemps. Elle n’avait pu réussir au théâtre; on peut juger que ce fut le rêve de toute sa vie, quand on voit, en 1776, mademoiselle Vadé débuter à la Comédie-Française. Voici comment Grimm parle de son début: « Mademoiselle Vadé, fille du poëte de ce nom, est moins jolie que mademoiselle Contât, mais elle a un caractère de physionomie aimable; et, malgré les vices de sa prononciation, un son de voix qui intéresse, une taille très-fine et trèsélégante : elle a reçu des leçons de mademoiselle Dumes'nil. On est tenté de lui soupçonner une sensibilité assez vive, mais elle manque de noblesse et de goût. Le caractère de ses traits et celui de son jeu rappellent trop souvent le genre de poésie où monsieur son père eut la gloire d’exceller *. »
* Mademoiselle Va a débuté le 2 mars 1776 ; le spectacle çe composait d'Iphigénie euAulide et de l’ Étourdi. Elle a joué,
Comme elle avait une belle voix de contralto elle passa de la comédie à l’opéra où on l’appelait la chanteuse des Halles. Elle eut ses fanatiques, surtout depuis un soir où elle chanta à Versailles. — C’est Thérésa avant la lettre.
Vadé avait beaucoup écrit pour le théâtre. Il avait fait son entrée en scène par une parodie d ’Omphale qui fut très-courue. Parmi ses pièces, on a cité quelquefois Ylmpromplu du cœur , la Veuve indécise, le Poirier, Nicaise, les Racoleurs, le Trompeur trompé, les Troyennes de Champagne. Sans doute, puisque nos pères s’entendaient à la gaieté, tous ces petits opéras avaient sur la scène beaucoup d’entrain, de naturel et de franc rire. J’avoue pourtant qu’à la lecture de toutes ces
dans la tragédie, le rôle d'Iphigénie ; la recette a été de deux mille huit cent quarante-trois livres dix sous. Le lundi 4 mars, elle a rejoué le même rôle, la recette a descendu à mille neuf cent quatre-vingt-six livres. Il n’est ensuite plus question d’elle. • ( Archives de la Comédie-Française.) 11 Selon Grimm, « elle conduisit le comédien Bellecour au tombeau par un chemin semé do roses. »
œuvres surannées l’esprit ni la gaieté n’ont presque rien à débattre. De l’art, il n’y en a pas traces. Vadé ne fut qu’un faiseur de chansons, un écho affaibli de Panard.
L’abbé de Voisenon a revendiqué très-gaiement sa part dans les éloges accordés à Vadé : « C’est à tort qu’il passe pour le créateur du genre poissard. Il fut piqué d’une noble émulation par la lecture des Ètrennes de la Saint-Jean, des Œufs de Pâques, des Écossaises, des Bals de Bois, et des Fêtes Roulantes. Les auteurs principaux de ces ouvrages étaient le chevalier d’Orléans, grand-prieur, le
comte de Caylus, Moncrif, Crébillon le fils :
Parmi tant de héros, je n’ose me nommer.
Cette aimable société, que madame du Deffand appelait la queue de la Régence, était composée de douze gentilshommes ou gens lettrés décidés à bien souper et à avoir de l’esprit, — entre deux vinsetentre deux femmes. — Ils soupaient tantôt chez mademoiselle Quinault, tantôt chez le comte
de Caylus. Chacun payait sérieusement son écot en composant une histoire bouffonne, qui dès le lendemain était envoyée à l’imprimeur et bientôt au libraire. Le recueil se vendait assez pour permettre à mademoiselle Quinault et au comte de Caylus, les éditeurs responsables, d’avoir les meilleurs cuisiniers de Paris. Le beau temps que celui où l’esprit ne servait qu’à bien souper! C’est de là que sont sorties tant d’œuvres monumentales, comme la Bataille des Chiens, le Ballet des Dindons , le Président Guillery , les Étrcnnes de la Saint-Jean. Vadé, dit vaniteusement l’abbé de Voisenon, n’a jamais pu égaler ces œuvres distinguées. Le grand-prieur, auteur de la Bataille des Chiens , était surnommé, à meilleur droit que Yadé, le Corneille des halles; mais, a si Vadé n’a pas eu l’honneur d'inventer le genre, il est certain qu’il l’a enterré avec lui, et c’est fort bien fait. »
Il y a dans les œuvres de Vadé tout un volume de chansons, de contes et de fables; les contes
sont licencieux, sans esprit, sinon sans gaieté; les fables n’ont ni couleur, ni naïveté, ni charme. Dans les chansons, les amphigouris ne manquent ni de traits ni de singularité. On y peut voir que, dès les premiers soupers du Caveau, Piron, qui donnait l’exemple à la joyeuse compagnie, a voulu ramener la rime sonore des poètes du xvi 6 siècle. Déjà, comme il y a quelques années, on s’amusait beaucoup des enfantillages poétiques. Ainsi voyez plutôt cet amphigouri de Vadé :
Josaphat Est un fat Très-aride,
Qui croit être fort savant Parce qu’il va souvent Sous la zone torride.
Critiquant Et piquant Agrippine,
Pour avoir fait lire à Prault Les ouvrages de Pro Serpine.
Si le public lui pardonne
Tous les travaux qu’il sa donne.
Il faut donc Que Didon Ait pour elle
Le droit d’aller dans le parc Qu’on destinait à Marc Aurèle.
Ce qui manque surtout dans les chansons de Vadé, c'est le tour; car au fond c’est toujours la perpétuelle chanson française , les délices de Dacchus et de l’Amour. Les Grecs chantaient aussi sur la même gamme; mais au lieu de chanter, pour ainsi dire, dans un cabaret, comme nos
chansonniers français, ils chantaient dans un pa-
lais, à quelque banquet où les dieux de l’Olympe auraient pu s’asseoir sans honte; aussi, au lieu d’Anacréon et de Panyasis, nous avions, il y a cent ans, Panard et Yadé. •
Jean Steen, Van Ostade, Téniers et Brauvver, ont reproduit avec leur naïf esprit toute la poésie familière de la vie des Flandres. Comment se
fait-il que leurs tableaux aient un charme si vif, •
quand ceux de Vadé sont presque repoussants? ''
C’est qu’à force de couleur et d’accent la peinture s’élève toujours jusqu’à l’art , quel que soit le sujet qu'elle aborde, tandis que la poésie perd
■ son caractère et sa magie quand elle abdique le
respect d’elle-même. La peinture peut ne séduire que les yeux ; la poésie commence par frapper Tâme : or, quel est celui d’entre nous dont l’âme serait frappée par l’œuvre fameuse de Jean Yadé, le Pipe cassée, poème êpi-tragi-poissardi-héroïcornique, dont ilest impossible de citer quatre vers sans offenser la langue de tout le monde et la pudeur de toutes les femmes, même de celles qui ne sont pas pudiques?
Il y a pourtant un jour dans l’année où Vadé est un poète national, un triste jour pour l’esprit français, le Mardi gras. Oui, Yadé a saisi d’un franc pinceau l’image de cette Muse harengère, qui, les poings sur la hanche, les yeux allumés, la gorge demi-nue, jette à la foule ébahie, du haut d’un char de mascarades, ses bachiques et insolents quolibets.
SUITE DE L’ALPHABET