LES QUATRE C
Angélique Catin était une amoureuse de la foire Saint-Laurent. Mais elle ne mettait pas son cœur au marché. Elle méconnut ce beau proverbe :
— On n’est jamais heureux ■ — qu'à deux.
Elle ne voulut pas changer de nom. — Je parle du second. — Elle faillit le faire canoniser.
Les grandes danseuses étaient rares à la Comédie-Italienne. Mademoiselle Chouchoux aurait mérité d’être une des premières à l’Opéra.
Un an après la mort de cette fille, on demandait à Marivaux à quoi il pensait : « Je crois voir encore tourner mademoiselle Chouchoux. »
FLEUR- D’ÉPINE
C’étaiten 1773, an mois de mai. La marquise de Penhoër donnait une fête nocturne dans son
hôtel ou plutôt dans son jardin de la rue Saint-
Dominique. Le marquis revenait de La Rochelle, où il avait laissé son régiment; elle voulait, disait-elle tout haut, saluer par une joie bruyante le retour de son cher mari. Mais la vérité, c’est qu’elle espérait que, dans le trouble de ta fête, elle retrouverait un quart d'heure de hoerié pour
revoir le « chevalier » tout à loisir : or le chevalier, c’était La Clos, lieutenant d’artilierie connu à l’armée par ses duels, connu dans les lettres par quelques vers lestement tournés, comme 1 ’Épilre à Margot , qui avait offensé la cour dans la personne de S. A. R. madame du Barry.
Comment La Clos avait-il vaincu madame de Penhoër? sans doute parce qu’elle était fille d’Eve Comme toutes les femmes. Il y avait d’ailleurs une pomme là dedans. Voyez cet impromptu à madame de Penhoër, cité par Grimm. La Clos offrait, dans un bal, une pomme d’api à la marquise. « Je ne la recevrai qu’avec des vers, » lui dit-elle, car elle le savait poëte. Il improvisa ce quatrain :
Comme Vénus, vous ôtes belle;
Comme Paris, je suis berger ;
Comme lui, je viens de juger :
Voulez-vous me traiter comme elle ?
Cependant la marquise de Penhoër, assise tristemenx au coin du leu, attendait les convives du
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souper. Elle était triste et soucieuse comme une femme qui a aimé, qui aime, ou qui va aimer.
Adorable tristesse, qui est en même temps le plus doux et le plus amer parfum de la vie.
Un grand laquais vint la distraire de sa rêverie en lui annonçant la comtesse de Lubersac. Les deux amies s’embrassèrent avec effusion sans songer à ce qu’elles faisaient.
— Je suis bien triste 1 dit la comtesse en respirant des sels.
— Qu’avez-vous donc, ma toute belle. ? — trop belle, — comme dit M. de Caylus.
— Je n’ai rien ; mon cœur est si bouleversé, que je ne le comprends plus.
— Ce pauvre cœur, qui donc l’a maltraité ainsi ?
— Eh ! mon Dieu, pourquoi vous le dire? ne l’avez-vous pas deviné? j’aime le chevalier de La Clos.
— Le chevalier de La Closl dit la marquise de Penhoër toute pâle et tout émue.
Elle éclata de rire pour cacher son trouble.
« — Est-ce qu'on aime le chevalier de La Clos?
il est charmant, il est adorable, si vous voulez, mais peut-il inspirer une passion sérieuse?
— Sérieuse! est-ce que toutes nos passions, bonnes ou mauvaises, ne sont pas sérieuses? Ah ! marquise, je suis bien punie de l’aimer!
La marquise respira, un éclair de joie passa dans ses yeux.
— 11 ne vous aime donc pas ? demanda-t-elle à son amie avec anxiété.
— Que sais je? hier il était à mes pieds me jurant une passion éternelle; mus le soir,
en sortant de la Comédie-Italienne, comme
j’allais monter dans mon carrosse, il passa gaiement devant moi, ayant à son bras cette petite folle de théâtre qu’on surnomme Fleurd’Épine.
— Qui va venir ce soir.
— Elle va venir ?
— Oui, vous savez qu’elle chante comme un
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auge; le marquis est fou de musique italienne. Nous avons ce soir, avant souper, un concert, à mon grand désespoir, du reste, car je ne suis pas du tout en train de chanter.
— M. de La Clos m’a dit qu’il viendrait.
— Je l’attends. Je vous avoue que je suis trèscurieuse d’étudier sa figure en face de vous, ma chère comtesse, pendant que Fleur-d’Épiue chantera.
Une demi-heure après on annonça mademoiselle Juliette, surnommée Fleur-d’Épine, depuis qu’elle avait joué dans l’opéra de Voisenon qui porte ce titre. Elle était accompagnée de deux ou trois comédiennes plus célèbres, mais moins jolies.
La marquise de Penhoër appela Fleur-d'Épine, espérant la faire jaser, sans se compromettre, sur les amours de la coulisse.
— Ce n’est pas là, lui dit-elle, des passions sérieuses, pas plus sérieuses dans la coulisse qn sur la scène. C’est encore de la comédie.
— Croyez-le, madame, dit Fleur-d’Épine, la femme est toujours femme : celle qui montre du cœur sur le théâtre, c’est qu’elle en a; et celle qui montre du cœur est celle qui a aimé, c’est celle qui aime; car l’amour n’est-il pas toute la vie des femmes, qu’elles soient sur le théâtre de la Comédie-Italienne ou qu’elles soient sur le théâtre du monde ?
La plupart des amis du marquis se promenaient dans le jardin. La Clos survint alors avec les plus attardés. La marquise, jugeant qu’il lui restait quelques minutes de liberté avant le concert, passa dans son boudoir et fit demander La Clos. Le lieutenant d’artillerie accourut avec empressement; il saisit la main de la marquise, l’éleva galamment à ses lèvres et dit avec beaucoup de laisser-aller :
— Comme je vous aime!
Elle retira violemment sa main; peu s’en fallut que, dans le mouvement, La Clos ne reçût un soufflet ; cependant elle se contint, sourit avec
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grâce et leva sur lui un regard d’une tendresse inexprimable.
— Vous m’aimez?
— Ne le voyez-vous donc pas quand je vous parle? Ah! si vous pouviez suivre toutes les idées qui partent de mon cœur !
— Je ne veux pas douter de vos sentiments, j’y veux croire toujours; vous n’aimez que moi, moi seule 1
— Oui, je n’aime que vous, je n’ai aimé que vous!
— Et vous n’aimerez que moi?
— C’est un serment inutile.
La marquise sonna.
— Que voulez-vous? demanda La Clos qui avait ressaisi la main rebelle.
— Rien : des ordres à donner.
Un valet de chambre entra, la marquise alla vers lui.
— Attendez-moi, dit-elle à La Clos qui voulait la suivre, je reviens à vous.
Le valet de chambre s’éloigna bientôt. La marquise retourna s’asseoir sur le sofa.
— C’est étrange, dit-elle au lieutenant d’artillerie, comme le cœur cherche toujours l’inquiétude ! Savez-vous ce que j’ai fait depuis ce malin ? j’ai douté de votre amour! De quoi ne doutonsnous pas aujourd’hui, aujourd’hui que le monde est peuplé d’athées!
— Mais vous n’êtes pas aveugle, vous. Vous ne doutez pas de Dieu en voyant le ciel ; vous ne doutez pas de mon cœur quand je vous parle. Où trouverais-je une femme aussi belle et aussi charmante? Est-il ici-bas une seule créature digne de vous détrôner?
A cet instant, la comtesse de Lubersac entra dans le boudoir. La Clos se leva le plus naturellement du monde pour la saluer.
— Si vous étiez entrée un instant plus tôt, ma chère comtesse, dit madame de Penhoër, vous auriez entendu M. de La Clos qui me disait que pas une femme sur la terre n’était digne de me
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détrôner; cela veut dire qu’il m’aime plus que toutes les femmes.
La comtesse pâlit et regarda La Clos d’un œil foudroyant.
— Pas une seule? dit-elle d’une voix étouffée ; M. de La Clos m’en disait autant hier.
La Clos n’était pas homme à perdre la têtç en si grave occurrence ; il regarda tour à tour la marquise et la comtesse avec son plus amoureux sourire.
— Eh bien, dit madame de Penhoër, qu’avezvous à répondre? Vous voilà confondu dans votre indignité. En vérité, il semblerait que nous sommes des filles d’Opéra?
— Vous êtes des Uichesses, et j’ai parlé selon mon cœur. Permettez-moi de m’expliquer.
— Cette explication doit être trop originale pour que nous nous refusions le plaisir de l’entendre.
— Il y a en moi deux hommes, celui d’hier et celui d’aujourd’hui. Tous les deux sont sincères.
Je vous aime, marquise, parce que vous êtes belle et charmante; je vous aime, comtesse, parce que vous êtes jolie et délicieuse, de part et d’autre, c’est un culte sacré ; je me ferais tuer pour l’une, je voudrais mourir pour l’autre. Dieu ne s’est pas contenté de nous donner une âme, il nous a donné un cœur : je vous aime de toute mon âme, comtesse; marquise, je vous aime de tout mon cœur.
— Quoi! s’écria madame de Penhoër en frappant du pied, vous osez nous parler ainsi, le front levé et le sourire aux lèvres 1 Dieu merci, nous n’aurons pas la simplicité de vous croire. Allez courir les aventures dans un monde plus accessible.
— Ne me condamnez pas sans m’entendre. Je ne suis pas de ceux qui parquent l’amour dans un pré, avec un pieu et un licou ; l’amour est un aigle qui dévore l’espace; croyez-le bien, celui-là n’aime pas, celui-là n’a jamais aimé qui se contente d’une seule maîtresse; c’est un cœur sans
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force et sans feu. Le véritable amant, Richelieu l’a prouvé, est celui qui va de l’orage à la tempête, de la comtesse de Lubersac à la marquise de Penhoër, de la grâce naïve à la coquetterie raffinée, de la beauté qui séduit à la beauté qui enchante.
— Ainsi, dit la comtesse de Lubersac, M. le chevalier de La Clos se contente d’aimer deux femmes à la fois! c’est peu, en vérité.
— Par exemple, dit-il en saisissant avec son impertinence accoutumée la main des deux femmes, je ne comprendrais pas qu’on pût en aimer trois, car c’est assez de deux pour réunir tous les trésors de la création.
La marquise sonna violemment. Le valet de chambre ouvrit la porte et annonça Fleur.
d’Épine, suivant en cela les ordres de sa maitresse.
— C’est une comédie, murmura La Clos en se mordant les lèvres; mais je ne veux pas ê'ie battu,
Fleur-d’Épine, toute surprise, s’était approchée de lui.
— Comtesse, marquise, dit-il en s’inclinant, je vois qu’il faut vous dire adieu; aussi bien, continua-t-il d’un air victorieux, on m’attend ce soir à souper.
— C’est moi, lui dit tout bas la comédienne.
— Vous vous trompez d’un jour, Fleur-d’Épine.
Il y a dans les salons une jolie créature qui m'attend pour partir.
La Clos fit signe à Fleur-d’Épine de s'éloigner. Après quoi il s’inclina avec une grâce exquise devant mesdames de Penhoër et de Lubersac.
— Adieu donc, marquise, et vous, comtesse.
Conquérir est notre destin, il faut le suivre; peutêtre, au bout de la carrière, nous rencontreronsnous encore ; car vous me suivrez d’un pas égal ; séparons-nous donc, pour le bonheur du monde; prêchons la foi chacun de notre côté ; il me semble que dans cette mission d’amour vous ferez plus de prosélytes que moi. Je connais votre ferveur,
FLEUR-D’ÉPINE
et si Dieu nous juge sur nos œuvres, vous serez un jour les patronnes de quelque grande ville, tandis que feu votre ami sera tout au plus un saint de village.
Une demi-heure après, pendant le concert, on entendit partir un carrosse.
— Quelle idée de s’en aller si tôt! dit le financier Framyn de Villiers.
C’était un ami de M. de Penhoër, parce qu’il lui servait tous les ans, à titre de prêt, vingt à trente mille livres, dont le marquis payait rigoureusement les intérêts.
Or le carrosse qui venait de partir était le sien. Un des laquais vint lui dire que sa femme, a’ayant pu résister à une violente migraine, retournait à l’hôtel et qu’elle lui renverrait la toiture au plus tôt.
Au même instant, à deux pas du fermier général, la marquise de Penhoër disait à la comtesse de Lubersac :
— Eh bien, vous voyez qu’il parlait sérieuse-
ment; ainsi, ai vous, ni moi, ni Fleur-d’Épine !' Nous sommes vaincues avec outrage, car c’est par une bourgeoise; si c’était une comédienne, passe encore! Yovez-vous la figure épanouie du brave homme de financier? Cela ne vous consolet-il pas?
Fleur-d’Épine murmurait alors devant le cia-
vecin :
— Comme je suis heureuse que La Clos ne m’ait pas attendue ce soir, comme il l’avait dit !
J’aime mieux La Clos amoureux avec ses dettes
que cent louis avec un financier; mais j’aime mieux deux cents louis avec un financier que La Clos amoureux.
C’est tout ce que je sais de Fleur-d’Épine.
Comment son ami Voisenon, qui l’a confessée a aux matines de Cythère », n’a-t-il pas écrit une page sur elle dans ses chiffons littéraires?
Mais le portrait de Fleur-d’Épine, par Péronneau, est là qui me parle par la plus jolie bouche de toutes les belles folies fie cette comédienne
FI.EUR-D’ÉPJNE
oubliée. Fleur-d’Épine me confesse ainsi qu’elle a aimé une fois, qu’elle a été aimée cent fois, qu’elle a tyrannisé tous les cœurs pour se venger de son premier amant. Oies liaisons dangereuses I dirait La Clos.
Ce portrait est une merveille d’éclat et de fraîcheur, — des fraises fondues dans du lait, des pêches mûrissantes, des lis et des roses, — ou plutôt, comme dit le poète antique : « Une
goutte du sang de Diane sur la neige des montagnes. » Jamais le pastel n’a répandu plus de * charme féminin, plus de grâce féline, plus de volupté pénétrante.