MADAME GARDEL
Elle dansait si bien en Psyché, qu’on l’eut prise pour l’Amour. C’est après la première représentation du ballet de Psyché à l’Opéra, que le galant peintre Cœuré fit son portrait, les pieds au vent et l’àme dans le talon. Une danseuse a tout son génie là où le fameux Achille avait toutes ses faiblesses. Madame Gardel appartenait aussi bien
qu’Achille à la mythologie; sa danse était belle comme une fable : c’est à peine si on la voyait passer et tournoyer. Psyché glissait et n’appuyait pas.
SUITE 1) E L’A Ii P H A B E T
Elle avait été cependant à une école un peu lourde. Son père était un pauvre diable de musicien ; l’affection du père était exemplaire, mais la réputation du virtuose ne dépassait pas Auxonne, son pays natal. Il s’appelait Houbert; mais sa fille ne porta jamais ce nom. Quand Houbert mourut, la veuve prit le parti de se consoler; elle n’alla pas se brûler au Malabar, mais elle se fiança au Brésil à je ne sais quel violoniste du nom de Miller, dont le coup d’archet l’avait touchée. La fille Houbert s’appela mademoiselle Miller.
Les Miller, revenus à Paris, passaient naturellement leurs soirées dans les théâtres. Assistant un jour à l’Opéra, un ballet frappa la jeune fille ; elle délaissa vite les leçons de musique que lui avait données son premier père pour se jeter dans l’escadron des danseuses. Elle devint bientôt habile à débuter au théâtre des jeunes élèves. Dansant tous les jours, tous les jours elle dansait mieux. Elle fut remarquée par un des premiers sujets de la troupe académique; les premiers su-
jets de l’Opéra sont spirituels comme des académiciens qu’ils sont : celui-ci enseigna tout son art à la jeune artiste de bonne volonté. Mademoiselle Miller passa ensuite sous le professorat du tant célèbre Gardel, qui était alors maître de ballets à l’Opéra. Il venait de succéder au non moins célèbre Noverre.
Mademoiselle Miller débuta au théâtre de Nicolet. Au bout de deux ans, elle était assez favorisée de la cour pour figurer à Fontainebleau dans l’opéra do Dardanus. On lui trouva tant de grâce et une élégance et une perfection telles, que la fille des rois pensionna la fille de la Muse d’au moins six cents livres sur la cassette privée.
L’Académie de musique s’ouvrit à mademoiselle Miller, en 1787, comme le ciel s’ouvre de droit aux anges. Cet ange d’opéra semblait en effet porter des ailes. Déjà la Guimard était descendue de la nue, et mademoiselle Miller venait la remplacer dans l’écharpe aérienne.
Paris vit s’envoler mademoiselle Miller. Elle
SUITE DE L’ALPHABET
avait à choisir entre tous les trônes en Europe ; elle alla à Londres. Tous les brouillards sont dans la nature.
Un brouillard se mit sans doute dans la couronne de mademoiselle Miller, car elle revint dans ce Paris si cher qui gardait si chèrement sa mémoire. Elle y retrouva l’Opéra, doublé d’un mari ;• c’était Gardel, son ancien maître, l’auteur de sa fortune. La belle Terpsychore fut reconnaissante au noble Apollon, et le dieu et la déesse se marièrent sur un Hélicon peint par le meilleur décorateur du théâtre, c’est-à-dire l’Amour.
À celle-là aussi le peintre Cœuré donna un beau portrait gravé par* Prudhon. Pauvre grand peintre qui n’avait pas le temps de faire des tableaux !