‹ Les femmes du diableChapitre 41 sur 59 · MADEMOISELLE LAGUERRE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE LAGUERRE

La belle magicienne , disait Gluck. Elle coûtait

des larmes d’admiration à mademoiselle Guimard

et des épigrammes jalouses à Sophie Arnould, laquelle finit par envoyer chanter chez Plulon sa jeune rivale. Marie Laguerre, en dépit de ses joues atteintes et de ses épaules anguleuses, brillait d’un si charmant éclat à quatre heures ou à minuit, quand, après comme avant Iphigénie en Tauride, elle allait répandre les étranges éclairs de ses grands yeux noirs et les vifs sourires do sa

LES FEMMES 1>U DIADLE

lèvre un peu trop lardée, au cabaret de Bergè ou chez mademoiselle Dervieux. Ce fut une longue, joyeuse et cruelle agonie. Devant cette beauté de marbre, Fréron se découvraitun cœur, le chevalier d’Éon se découvrait un sexe, et M. de Soucy, le fermier-général, découvrait sa caisse! « Ne compte pas, lui disait-elle, car je ne compte pas non plus. »

Et elle regardait dans le miroir comme pour y voir l’heure de la mort. Ce fut jusqu’à la dernière minute l’heure de l’amour.

J’ai un beau portrait de mademoiselle Laguerre. Roger de Beauvoir, qui a, lui aussi, le secret de voyager dans le passé avec la lanfpe sympathique de l’esprit, a parlé ainsi du portrait et de la cantatrice : « Ce portrait de Laguerre, sur une toile ovale, garde encore suave et intacte cette jeune tête de cantatrice. Laguerre, qui fut enlevée à vingt-huit ans de la scène française, peut en avoir vingt-deux sur ce cadre. Les yeux sont vifs, bien fendus, les sourcils noirs et très-arqués ; au-

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cune mouche, mais de la poudre en longs anneaux qui retombent comme autant de flocons de neige sur l’épaule. Au côté droit de son corsage bleu à manches éclatantes, corsage retenu par une belle topaze, est suspendue la peau de tigre classique dont s’affublaient alors les actrices, la peau de tigre que portait Thisbé, Aricie ou Hermione. Le sein est découvert sous un reste de dentelles fines, de ces dentelles comme savaient en faire Chardin ou Boucher. Malgré cet ajustement d’Opéra, le portrait est d’un effet délicieux : la bouche, entr’ouverte avecbonheur, laisse croire que Marie Laguerre va chanter. Le coloris transparent de cette figure fait son charme ; les dents de l'actrice, harmonieusement voilées par l’ombre rose de ses lèvres, ont l’air d'un clavier qui appelle les accords. Il règne un grand art de dissimulation dans celte élude; on sent que le peintre a déguisé, sous le fard et la magie cle la couleur, les ravages imprimés par la passion à cette jolie tête. Quand vient le soir, et aux flam-

beaux seuls, sa maigreur de tombe et ses contours anguleux saillissent de la toile ; cette tête du matin, charmante et rose, laisse percer, à l’œil qui l’examine de plus près, les os d’une tête de mort. C’est qu’en effet Laguerre, la belle Laguerre, n’était elle-même que son masque; sous le fard, malgré son éclat, malgré deux grands yeux étincelants aux lustres comme deux comètes, elle avait à ses pommettes creuses, aux lignes maigres de son col et de sa poitrine, les signes non douteux d’une fin prématurée ; quelquefois, et rien qu’à l’entendre, on souffrait. Sophie Arnould disait d’elle, un jour qu’elle l’avait entendue chanter à merveille le grand air d’Adèle de Ponlhieu :

« Laguerre chaulera jeudi chez Pluton. »

Et en effet, ie jeudi à la même heure, mademoiselle Laguerre rendait son âme aux Dieux.

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