‹ Les femmes du diableChapitre 40 sur 59 · MADAME DE SAINT-HUBERTI · texte numérisé non relu

MADAME DE SAINT-HUBERTI

Grande figure. Figure romanesque. 11 y a tout un volume à écrire sur elle. On se contentera de vous lire ces vers, qu’elle reçut dans une avalanche de bouquets après une représentation de Didon :

Romains, qui vous vantez d’une illustre origine,

Yoyez d’où dépendit votre empire naissant :

Didon ne put trouver d’attrait assez puissant Pour retarder la fuite où son amant s’obstine.

Mais si l’autre Didon, l’ornement de ces lieux,

Eût été dans son temps la reine de Carthage,

Il eût pour la servir abandonné ses dieux,

Et votre beau pays serait encor sauvage.

SUITE DE L’ALPHABET

Pendant une autre représentation de Didon , elle eut son apothéose tout comme Voltaire : couronne de lauriers à feuilles d’or, cris enthousias-

tes, parodie sérieuse des vers de Voltaire :

Saint-Huberti, de la couronne A nos yeux viens te décorer.

11 est permis de s’en parer Quand c’est le public qui la donne.

Si l’on en croit madame de Saint-Huberti ellemême, c’était une impératrice. Je me contenterai de l’appeler la belle Impéria ; cette méchanceté fera plaisir à son ennemie la Guimard. Madame

de Saint-Huberti écrivait un jour à ce galant eomte d’Entragues, dont elle fit plus tard un docile mari : « C’est un défaut dont tout le monde m’accuse, de vouloir primer ; on a raison ! Depuis que je suis au monde, je n’ai jamais éprouvé de contradiction ; tout a cédé à mes moindres désirs ; ils ont toujours été prévenus ; enfin j’ai toujours été l’enfant gâtée de la nature. »

Elle ne le fut pas seulement de la nature ; elle le fut de la fortune, ce qui est plus difficile ; elle le fut de l’hymen, ce qui est plus difficile encore.

Aux débuts de mademoiselle Dozon, Saint- Iluberli eut peur, et oublia de cacher sa jalousie en applaudissant. Ecoutez Grimm : « Son silence et son immobilité ont offert aux spectateurs un conraste qui ne leur a point échappé. Avec de l’esprit et la confiance que doit lui donner l’excellence de son talent, on est étonné que madame Saint-Huberli n’ait point voulu paraître au moins partager l’opinion publique. — Quel triste jour pour madame Saint-Fuberti ! disait quelqu’un à mademoiselle Arnould. — Comment, répliquat-elle avec vivacité, c’eçt le plus beau moment de sa vie, car la voilà... »

Le mot n’est pas encore dans le dictionnaire de l’Académie.

Quand Françoise Journet vint de Lyon à Paris, elle se fit tout de suite admirer dans les premiers rôles à l’Opéra. Toute lionne et Lyonnaise qu’elle était, elle avait une voix de colombe. Beauté, douceur, noblesse de figure, elle possédait tout ce qui fait la femme ; comme art et passion, tout ce qui fait l’actrice. On disait n’avoir jamais vu grâces si nobles, physionomie si touchante et si majestueuse ! et puis deux yeux char-

mants ! et puis deux beaux bras ! C’était du délire dans le parterre !

Le peintre Raoux fit le portrait de Françoise Journet en Iphigénie. Dans ce tableau, on voit au fond le temple de Diane, dont Iphigénie, cette grande princesse, était la grande-prêtresse. Le peintre Raoux se montra beau sacrificateur.

Iphigénie Journet mourut en 1722, sur l’oracle de je ne sais quel Calchas. Tout l’Opéra la regretta. Il faut parfois maudire les dieux.

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