MADAME LOMBARD
Un marchand de bois de Paris avait une fille ; l’acteur Legrand lui prit sa fille — tout bien tout honneur. — Je ne sais s’il lui apprit l'amour, mais il lui apprit le talent de le jouer au théâtre. La belle enfant s’engage dans une troupe de province. Un comédien de province l’épouse au milieu de la troupe ; il se nommait Lombard. M. et madame Lombard viennent à Paris briller à l’opéra -comique- de la foire Saint- Laurent. Ils ne brillent que quelques saisons après à Lyon.
SUITE DE L’ALPHABET 259
Le Rhône les renvoie à la Seine. Us s’engagent à
la foire Saint-Germain. Puis ils retournent en
province. Puis ils rentrent à Paris. Toutes ces
rentrées se firent sans trop de succès; mais les
héros firent parler d’eux de chronique en chro-
nique. Il est des gens à qui le bruit suffit. Mais ne respire pas qui veut la bonne fumée !
Madame Lombard courut longtemps le monde.
Elle s’embarqua pour toutes les rives et vint échouer à l’Opéra dans les reines tragiques.
Mais c’est trop s’attarder aux étoiles perdues; regardons les étoiles fixes du ciel de l’Opéra : Sophie Arnould et mademoiselle Guimard.
SOPHIE ARNOULD
Le xvm e siècle a vu danser en guirlande., comme aux bacchanales, de belles filles presque toutes dignes parleur esprit de rappeler les courtisanes de la Grèce. Il s’est trouvé une Aspasie pour donner des leçons de politique, sinon d’éloquence, à Louis XV, lequel n’était pas tout à fait Socrate ni Périclès; une Laïs, une Léontium,
une Phryné, une Thaïs, une Thargéiie, qui, sous
les noms de Du Barry, de Guimard, de Laguerre, de Gaussin, de Sophie Arnould, enchantaient Versailles et Paris , la cour et le théâtre. Et comme dans l’ancienne Grèce Thaïs trouvait son Aristippe, Léontium son Epicure, — je ne parle pas des disciples, — Phryné son Praxitèle, Tharpélie son Xerxés. En France, honnis Marion Delorme ou Ninon de Lenclos, la Pompadour ou la Du Barry, toutes ces folles et belles créatures se sont formées sur le théâtre, le théâtre, Y École des mœursd
Sophie Arnould est née à Paris, au beau milieu du carnaval de 1740, en l’ancien hôtel Ponthieu, rue Béihisy, dans la chambre à coucher où fut assassiné l’amiral de Coligny rtou mourut la belle duchesse de Montbazon. « Je suis venue au monde par une porte célèbre, b disait Sophie Arnould. Très-jeune encore, son esprit, au souvenir des amours de madame de Montbazon et de M. de Rancé, avait pris une teinte romanesque.
SOPH1K ARNOULD
Cet ancien hôlel de Ponthieu était devenu un hôtel garni, sous la direction du père et de la mère de Sophie Arnould. Ces braves gens avaient cinq enfants ; mais, grâce à leur bonne volonté et aux revenus de l’hôte], ces enfants furent élevés avec une sollicitude pieuse et touchantu, Sophie Arnould eut des maîtres comme une fille de bonne maison : maître de musique, maître de danse, maître de chant. Elle annonça de bonne heure qu’elle chanterait à séduire tout le monde; jamais sirène antique vantée par les poètes n’eut dans la voix plus de mélodie et de fraîcheur. Sa mère comprit que cette voix était un trésor.
« Nous serons riches comme des princes, disait Sophie Arnould encore enfant; une bonne fée est venue à mon berceau, qui m’a douée de la magie de changer au son de ma voix toute chose en or et en diamants; d’autres transforment tout en serpents et en couleuvres; moi, je verserai des flots de perles, de rubis et de topazes. #
Sa mère la conduisit dans quelques coramu-
nautés religieuses pour chanter les ténèbres. Un jour, au Val-de-Grâce, la princesse de Modène, qui y faisait sa retraite, ayant entendu la voix charmante de Sophie, la pria de venir en son hôtel. La jeune fille avait déjà de la saillie, elle babillait avec la grâce d’un oiseau; elle acheva de séduire la duchesse, qui lui dit, en lui donnant un collier :
— Allez, allez, belle fille, vous chantez comme un ange, vous avez plus d’esprit qu’un ange : votre fortune est faite.
Dès ce jour, le nom de Sophie Arnould courut par le monde ; on parla de sa grâce, de ses beaux yeux, de ses reparties, mais surtout de sa voix charmeresse M. de Fondpertuis, intendant des menus plaisirs, vint un jour la prendre dans son Carrosse pour la conduire chez madame de Pompadour.
— Je vous défends de dire un mot, dit Cotillon II; ne parlez pas, mais chantez.
Sophie chanta, sans se faire prier, des triolets