ROSE RENAUD
Les ingénues, les amoureuses, les violettes et les roses, Voilà ce que représentait Rose Renaud - au Théâtre-Italien.
11 y avait Renaud l’aînée, celle qui fut plus tard la Davrigny. Un jour qu’elle ne pouvait chanter dans la première représentation des Brouilleries de Berton, que le jeune Berton avait écrit pour elle, Renaud cadette s’avança pour remplacer sa sœur, et Renaud cadette enchanta le public adorateur de Renaud l’aînée. On finit
par s’embrouiller un peu dans le talent et le charme des deux sœurs, et l’imbroglio des Brouilleries fit fureur au Théâtre-Italien.
Voulez-vous connaître un imbroglio espagnol chanté au Théâtre-Italien pendant la Révolution française? Cette pièce des Brouilleries était tirée de la Chose impossible de Calderon. Don Silva, peut-être l’oncle de la dona Sol à'Hernani, est amoureux à Séville, le pays des séguidilles d’Alfred de Musset, d’une jeune fille du paradis andalou, dona Caroline. Il surprend un homme chez elle, au milieu de la nuit, quand la lune est comme un point sur un i sur les clochers sévillans. Don Silva se bat contre son rival ; il le blesse. Le bruit du duel attire le père. Caroline, qui entend le duel et qui entend le père, s’approche, tremble pour sa vie, aussi pour son amour, et obtient de son amant de la sauver, quoique l’amant la croie infidèle. On n’attribue jamais de crimes à ceux qu’on aime, et don Silva est fou d’amour •’ n’est-on!pas en Espagne?
FIN DE L’ALPHABET
Silva amène Caroline à Madrid ; il remet sa dona entre les mains d’une marquise, sœur de don Félix son ami, et propre cousine de Caroline son amante. La marquise toute jeune est veuve, et a par conséquent un amant : c’est don Tellès, qui est précisément le même jeune homme que don Silva avait rencontré chez Caroline. Ce don Tellès est un cousin de don Juan.
La marquise apprend, par une lettre du valet de don Tellès, un valet qui ne vaut pas Leporello, la tentative d’infidélité de don Tellès, le duel de Tellès et de Silva, la fuite de Caroline qui s’en est suivie. Pendant ce temps, la père de Caroline poursuit sa fille enlevée jusqu’à Madrid ; il vient demander vengeance contre son ravisseur, mais il ne connaît pas le ravisseur; les pères sont tous comme cela, pour le plus grand plaisir des filles.
Don Tellès se justifie auprès de la marquise. Mais surpris chez elle par don Félix son frère, et par don Silva, il ne veut pas la compromettre :
il feint de n’y être que pour Caroline. Ce qui prolonge l’imbroglio entre Telles et Silva, entre Félix et la marquise, entre la marquise et Caroline, entre le père et tout le monde.
Enfin le ciel s’éclaircit avec une magie tout espagnole. Le père pardonne, Félix pardonne, les amants s’embrassent.
Je ne sais s’ils eurent beaucoup d’enfants ; mais cette intrigue espagnole est de la même famille que toutes les comédies espagnoles.
MARTHE ROGHOIS
Marthe Rochois commença la série des grandes chanteuses. Elle naquit bourgeoise à la ville, — elle eût été marquise à la cour, — elle fut reine à l’Opéra. — Sa gloire fut parfaite comme son éducation. Orpheline de bonne heure, la petite Marthe se vit abandonnée dans ce grand monde, sans savoir trop où donner de la tête et de la voix. Mais l’Opéra la reçut à cause de cette voix si belle. Lulli lui-même l’admira. Un soir qu’elle jouait Aréthuse dans la pièce de Proserpine, on s’écria
du parterre qu’elle était la fontaine Âréthuse d’harmonie. Comme vous le voyez, on ne se contentait pas de mettre la mythologie en opéra, on se la passait en jeu de mots. — Marthe Rochois fut appelée aussi un parfait modèle de déclamation. Elle effaça la réputation de toutes ses devancières ; et plus qu’aux autres on lui tint compte de ses talents : on savait qu’elle était l’héroïne de son propre mérite.
Elle avait un esprit infini, qu’elle répandait avec autant de grâce que sa voix. Marthe n’était pas fort belle, mais elle était fort brune. Sa taille était médiocre, et l’on n’eût pas cru à la divinité de Marthe hors du théâtre. Cependant elle avait de fort grands yeux, signe de toute noblesse, surtout chez les femmes. Et en outre ces yeux-là étaient pleins de feu j il n’était pas besoin que Lulli les réchauffât des sons de sa musique. C’est quand elle les faisait exprimer toutes les passions, au théâtre, que Marthe Rochois redevenait reine et divinité ! Plus tard , à côté de Lekain ou de
FIN DE L’ALPHABET
Talma, elle eût rivalisé avec ces deux maîtres dans l’art de placer noblement la tête. Elle avait le geste admirable, encore un signe distinctif! La pantomime demande d’être sublime comme la parole, — quand il s’agit d’œuvres sublimes.
Quand Marthe Rochois ne chantait pas, on s’en consolait au moins en la voyant marcher ; lorsqu’elle marchait, on se suspendait à ses pas comme aux notes de son gosier divin. On ne voyait qu’elle sur la scène. Elle y paraissait cependant, — dans Armide, — entre les deux plus opulentes beautés de l’Académie de musique, la Moreau et la Desmàtins.
Après vingt ans de triomphe, en 1698, elle demanda mélancoliquement à se retirer de la scène. Paris assista à regret au coucher lumineux de cet astre. — L’Opéra lui fît une pension de mille livres ; le duc de Sully lui en présenta une autre de cinq cents.
Retirée de la ville en philosophe, elle se prit à tenir table artistique à la campagne. Tous ses an-
ciens camarades du théâtre allaient la voir. Elle garda les vieux toujours pour amis, et elle instruisit des élèves parmi les jeunes. C’est de l’école de Marthe Rochois que sortirent Marie Antier et Françoise Journet.
L’illustre Marthe Rochois mourut le 9 octobre 1728, à une époque où l’Opéra avait bien besoin d’illustrations de tousgenres.On conduisit son cercueil à Sainl-Eustache, et on l’enterra aux sons d’une musique accomplie.
Marthe Rochois, qui était maréchale à l’Opéra comme Turenne était maréchal de France, laissa, comme Turenne, sa monnaie après sa mort. On nomma à la fois mademoiselle Desmàtins, mademoiselle de Maupin et mademoiselle Fanchon- Moreau.