‹ Les femmes du diableChapitre 58 sur 59 · MADEMOISELLE FEL - MANON LE CLER MADEMOISELLE MIRÉ · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE FEL - MANON LE CLER MADEMOISELLE MIRÉ

Adam-Frédéric-Melchior de Grimm, conseiller d’État, baron du Saint-Empire, grand-croix de Wladimir, surnommé Tyran le Blanc, parce qu’il était très- opiniâtre dans seB idées et qu’il mettait beaucoup de rouge pour aller dans le monde, fut, dans son temps, un homme de beaucoup d’esprit.

Voltaire, qui jugeait vite et bien, a dit de

Grimm : « De quoi s'avise donc ce Bohémien d’avoir plus d’esprit que nous ? » Grimm n’était pas seulement un homme d’esprit, c’était un philosophe. S’il a laissé moins d’œuvres que ses amis, c’est qu’il a conduit sa vie en philosophe. Il connaissait les hommes et surtout les femmes. Diderot disait de Jean-Jacques : a. Ses livres témoignent qu’il a passé beaucoup d’heures aux genoux des femmes, i La vie de Grimm témoigne qu’il avait une meilleure manière de triompher de la plus belle moitié du genre humain. Aussi chassa-t-il Jean-Jacques du pavillon de madame d’Épinay. Il ne se reconnaissait qu’un tort, celui de vivre au delà de sa vie. Il disait à quatrevingt-quatre ans : « Ah! j’ai manqué le moment de me faire enterrer ! » En effet, on était en 1807, et il se trouvait dépaysé partout, lui le seul représentant de la sainte Église encyclopédique 1 lui qui avait vu danser mademoiselle de Camargo 1

Il semble que Grimm ait pris à Diderot le carac-

LES SfcVIGNÉS DES COULISSES

tère français, tout en lui donnant le caractère allemand. Il lui apporta le panthéisme et le dépouilla du scepticisme, ce manteau léger dont il se couvrit galamment.

Je ne veux pas vous peindre Grimm en pied, de face ou de profil ; je ne veux pas non plus vous dépouiller sa correspondance, qui est une mine féconde pour l’esprit français. Je vais détacher deux pages de sa vie (je ne dirai pas de son cœur, dont je n’ai jamais entendu les battements). La première page, Rousseau l’a écrite.

Grimm représentait le duc de Hesse-Darmstadt à Versailles, et surtout à l’Opéra. Quoique la nature n’eût rien fait pour lui et qu'elle lui eût mis de travers le nez, l’épaule et la hanche, à force d’esprit, à force de se barbouiller de blanc et de rouge, de s’habiller comme une poupée de Nuremberg, il était quelque peu à la mode dans les salons et dans les coulisses. Mais je passe à sa première aventure, et je laisse parler Jean-Jacques :

« Grimm, après avoir vu quelque temps de .bonne amitié mademoiselle Fel, de l'Opéra, s’avisa tout d’un coup d’en devenir éperdument amoureux, et de vouloir supplanter Cahusac. La belle, se piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l’affaire au tragique et s’avisa d’en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la plus étrange maladie dont jamais pent-être on ait ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signes, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s’il eût été mort. L’abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde ; l'abbé, plus robuste et mieux portant, passait les nuits, moi les jours, sans le quitter, jamais ensemble ; et l’un ne partait jamais que l’autre ne fût arrivé. Le comte de Frièse, alarmé, lui amena Senac, qui, après l’a-

voir bien examiné, dit que ce ne serait rien, et n’ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me ût observer avec soin la contenance du médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoi que ce fût, que des cerises confites que je lui mettais de temps en temps sur la langue, et qu’il avalait fort bien. Un beau matin il se leva, s’habilla, et reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m’ait reparlé, ni, que je sache, à l’abbé Raynal ni à personne, de cette singulière léthargie, ni des soins que nous lui avons rendus tandis qu’elle avait duré. »

Le croira-t-on ! cette aventure, qui devait le perdre à l’Opéra par le ridicule, toucha en sa faveur toutes ces demoiselles du corps de ballet ; il faut dire qu’on le savait généreux, car il avait déjà payé argent comptant les bons sentiments de l’endroit.

Je ne le suivrai point dans le labyrinthe de ses amours profanes ; je me contente de reproduire

ces lettres tout à fait curieuses qui racontent ses amours avec Manon Le Cler.

La première lettre prouve que mademoiselle Manon Le Cler aimait beaucoup la philosophie quand elle était bien logée.

« Ce 3 février 1760.

» Monsieux et cher ministe,

d J’ai zoui dire le bruit de votre réputassion, zetque vousétiaiz fort amoureux de ma personne, charmé que vous ete content de mon petit sçavoir faire, zainsi que de ma légèreté. Je sis trais sansible à votre ressouvenir, je ne le sis pas moins de vous avoir pour mon cher amant, aianz appris que vous étiais fort savant, je ne doute pas de vo~ tre constance, car zon di que vous ete plein de centimens. J’accepte donc les offres de votre cœur et me bornerez au simple necessere aiant de la filosophie et préférant un filosofe comme vous à tous les princes de la terre.

» J’attens donc votre réponse et votre excellense cette nuit au bal de l’Opéra et je sis d’avanse contente de tout ce que vous m’i proposerés. Ne serois-je pas trop ' heureuse d’avoir un envoié comme vous. En l’attendant, je suis de votre excellenze la très humble et très obligée et très tendre

» Manon Le Cler.

» Je vous avertis qu’il y a sur le palais roial un petit appartement à louer qui ne coûtera que 3,000 fr. par an. Adieu mon petit ange je t’embrasse. Qu’il me tarde de te tenir. A ce soir. Je t’embrasse encor. »

Telle mère, telle fille, pour l’orthographe, sinon pour les sentiments. La seconde lettre, quoique datée, de Chinon, est de la mère de Manon Le Cler ; les actrices ont toujours une mère qui veille sur leur vertu de près ou de loin. Voyez plutôt :

S7I LES FEMMES DU DlAfll.E

• Chinon.

» Monsieux,

» Je sui dans le dernié désespoir sur ce que jai tappri de ma fille Manon qui vou satecri par où elle condessandoit à des proposition de libertinage dont au quel une honneste famille a lieu d’être bien sensible sur tou quan vous saurés monsieu que deffun mon mari et moi lui avon toujour remontré la crainte de Dieu et de conservé son honnesteté pour Dieu monsieux sy elle ne l’a pas encore fait je vous demande votre miséricorde pour une jeunesse. Tiré la du vice au lieu de ly mettre, je peu attaudre ca dun seigneur comme vous qui a zuue si charmante réputation, car je me suis laissé dire que vous zétiê un filosofe de grand esprit et que cetoit raport a ca que les messieux de Fran^quefort vous zavoit fait minisse vous voiré que ces a cause de ca aussi que ma tille Manon ces amouraché de vous, car pour

Ce qui est de lesprit jai toujours vue quel aimoil les plus gran, malgré qu’elle a un petit air modesse, quan que Ion ma dit quelle étoit au zopera, allé monsieux, jai bien pleuré, car quoique je n’ai qu’unrouoit pour gaignerma vie, jai de lonneuret jaimerai mieux voir Manon ravaudeuse que dans le chemain de perdition ou elle est. Mais j’espère monsieu qun home qui a tant desprit aura aussi de la pitié pour une povre inocente qui ne savoit guere ce qui se pratique a Paris quan cou y entre, je me dis don, monsieux, en vous promettant mes priere pour votre prospérité, avec un vénérable respect,

. » Votre très humble servante la veuve

d Le Cleh.

b Je demeure au Puy des Banc, quartier St.

Étienne, à Chinon. *

A la vertu près, notre Excellence et notre philosophe en jupons courts sont dans le paradis.

0 muse des brûlantes amours, prends ta cithare d’or et dis-nous sur le mode ionien, par la strophe et par l’antistrophe, comment on s’aime dans les coulisses de l’Opéra.

Mais la muse, c'est Manon Le Cler elle-même.

Lisez sa seconde lettre.

* Ce 10 février 1760.

d L’as-tu dû penser, monsieur et cher ministe, qu’un cœur tout à toi put changer, et qu’attachée à zun filosofe, je lui préféré jamais ces êtres machines qui tourbillonnans, bourdonnans sans cesse autour de moi, mais sans cesse m’ obsèdent? Leurs idées, leurs propos vagues et cahottans ne séduiront jamais une ame que lu as charmée; la volupté de mes pas, leur expression, mes yeux ne te le jurent-ils pas quatre fois par semaine? Ah ! incomparable et chère amant, que mafigureetmes talents me deviendroient odieux, si j’oubliois qu’ils m’ont fait distinguer de mon ministe, si tu ni attachois ton bonheur, et s’il

m’en restait d’autre enfin que celui de te plaire ! Avec quelles délices j’ai présentes encore tes dernières caresses, que je leur dois d’intéressantes découvertes 1 Tant d’idées sublimes et nouvelles pour moi m’attachent encore plus à ton excellence, l’intérêt ni les honneurs n’ont jamais flatté ta maltresse, ce n’est point zune queue traînante qu’elle ambitionne, c’est son cher ministe tendre, élevé, charmant et sans cesse enchanté : oui, âme de ma vie, charme de mon cœur, Saxon sans pareil, ta petitte qui ne veut que toi pour toi, t’attend cette nuit au bal, après le bal, toujours et toujours te defiie d’y arriver plus amoureux qu’elle ; si elle t’égale en sentimens, elle te surpasse en transports et en yvresse : tous les feux du monde entier ont je crois, passés dans le cœur de ton amante, ne les y laisse jamais éteindre : elle t’en conjure, pour un empire elle ne voudroit pas t’aimer moins : elle t'attend et t’embrasse mille mille et cent fois.

» Manon. »

; Qui le croirait cependant I cette chanson des vingt ans va finir sur un air funèbre. Tandis que Grimm riait beaucoup avec ses amis des lettres de Manon Le Cler, celle-ci prenait son coeur au sérieux ; au lieu de rire elle-même, la voilà qui se met à pleurer : tout le monde se moque d'elle à l'Opéra, où l’on se passe de main en main ses sentiments sans orthographe. Elle rentre chez elle, la mort dans l’âme, elle se met au lit avec la fièvre ; elle appelle Grimm, il est occupé ailleurs; elle appelle un médecin, et écrit à son amant cette dernière lettre que l’histoire a conservée :

» Ce dimanche 20 février 1760.

» Perfide zais ce de la magnieres dont on zen use avec zune personne dont la tendresse t’a tetee si zingenuement prouvée ! il me revient de touttes parts, ingrat, que par tout dans toutes les maisons tu fais des gorges chaudes de mes lettres, de ces lettres si tendres, et que je croiois adresser

au plus discret des amans : si tu ne les a pas plus avec ta ville, que de chagrins tu lui prépares et que je la plains.

# Mes compagnes aujourd'hui se moquent de moi de leur avoir refusé des ministres de toutte couleur. Je preferois la tienne barbare zinhumain et me via bien chanceuse. Va ten za ton pays des

Saxons et ne vient plus me ficher malheur à zune

victime innocente de tes charmes que j’abjure et déteste à jamais.

» Malheureuse que t’avois-je fait, mais pourquoi m'étonner. J’apprends que tu es un eretique encore si tu avois des talens turcs je te passerois peut-être tes magnieres à la française, et pourquoi m’avoit-on zassuré qu’un filosofe regard l’amour comme chose sacrée, ce n’est pas tainsi que tu penses profane, tracassier zimpudent. Je sis si peu t’acoutumez aux noirceurs que la main m’en tremble d’horreur. Adieu zexcommunié que tes Saxonnes te trompent. Je n’en prendrai plus. Regrettes un cœur comme le mien, tu mérites

ton pardon si tu l’oses. Il n’est plus de bal pour moi cette nuit, l’ingrat ira-t-il, n’ira-t-il pas, emploiera-t-il des violences ordinaires pour m’apaiser, en auroit-il eu besoin s’il eut sçu se taire. Il sçavoit si bien que mes portes ne ferment point, il aura tout oublié.

» Non il n’est plus rien pour moi ni bal ni consolation. Il m’en faudra mourir.

» Estoit-ce de cette magniere. Je m’egarre, adieu perfide et bavard petit maître.

a Manon, b

Nous voici au dénoûment, j’allais dire de la comédie, mais qu’est-ce donc que la tragédie en face de cette catastrophe ?

Cette fois, c’est une lettre de mademoiselle Madeleine Miré (la célèbre Miré, qui était alors fraîchement inscrite sur l’épitaphe de Rameau : la mi ré la mi la). C’est toujours de l’orthographe de l’Opéra :

• Ce 28 février 1760.

» J’appran en se moman que ma bonne amie le Clair vient de mourir, j’ai su la tendre amitié qu’elle avait pour vous, je l’ai vu peu dheur avant sa fin. Elle demandoit can cesse son chair sacson et dans son transpore elle vouloit partire avec son chair menistre pour aller à Franqore, et je ne sai combien dautre discour qui vous auret fandu lame. O milieu de sette triste situation on es venu anonser moncier le curé de sint Ustache, on a fet sortir tout le mondde es moi corne lais autres. Je fondez an larme, es je nai pu diner de la journée. A la fin pourtan t je fet reflecsion que la filosofie consolet de tout ; jé santi que votre exquellanse auret besoin de consolation, et jé me crérai traize heureuse si vous me permettais di contribuer. On m’a fait lire le petit pronfete, et depuy ce moment jé santi pour l’oleur des cantiman lais plus tendes, quelle gloare pour moi si j’avois lhonneur

de devenir profetesse. Corne profete, voussavois tout ce qui se passe dans le queur, que ne lisais vous dans le mien toutte la tandresse que jé pourre vous! Que jé serez heureuse si jé pouvés remplacer ma chere le Claire, a qui Dieu fasse pai ! mon chagrin mampeche dan dire davantage. Adieu chair et adaurable meniste. Personne na jamés aime votre exquellance ossi cinsserement que

» Magdeleine Miré.

» Jéme la üllosoli comme la povre defunle, et jé me contanterè dais maimes condissions. »

La lettre de Madeleine Miré avec le post-scriptum philosophique qui l’accompagne, voilà la vraie moralité de cette aventure. L’amour n’a pas plutôt couché une femme dans le tombeau qu’il en prend une autre pour la même fin. Manon Le Cler est morte, vive Madeleine Miré !

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