‹ Les femmes du diableChapitre 57 sur 59 · LE BOUQUET · texte numérisé non relu

LE BOUQUET

Qui encore? Madame Savi, une belle amoureuse; mademoiselle Nielle, qui dansait comme une cigale; mademoiselle Mandeville, qui s’appelait l’Art de plaire; la Sanareni et la Bacelli, qui chantaient l’éloge de la folie; la Paganini, qui a légué son âme dans un violon de Stradivarius à. celui qui nous a tous émerveillés.

Rose Dugazon ? Mlle dansa pour commencer, mais elle se sentit comédienne et joua comme par merveille, quoi? les Dugazon. Elle a donné son nom à un emploi ! Combien d’écriVains or-

360 LBS FEMMES DU DIABI.E

gueilleux qui n'ont pas donné leur nom à un livre 1

Rosa Guerrini? Cette amoureuse joua si bien l’Amour, qu’elle fut reçue tout de suite à pension, comme si l’Amour avait besoin d’argent 1

Mademoiselle Joly. Celle-là fut une véritable déesse. Elle vit son Olympe s’ouvrir en 1729. On l’appelait ce soir-là la princesse de la Chine. Mais elle abdiqua bientôt, non pas pour aller au couvent, mais pour cacher sa vie à deux dans la retraite. Combien de fois la passion qui les eût faites grandes au théâtre, ces comédiennes manquées, les a détournées de leur chemin ! Mais leur chemin, qui dira où il est?

Mesdemoiselles de la Garde? Quand elles n’étaient pas des déesses, elles étaient des Grâces; lorsqu’elles n’étaient pas des Grâces, elles étaient des nymphes. Le berger Paris aurait cueilli pour elles trois autres pommes, pour rendre jalouses mademoiselle Hilaire, la Brigogne et Marie Ailbry, ou bien Junon, Pallas et Vénus.

FIN DE L’ALPHABET

Mademoiselle Levasseur? Quand mademoiselle Levasseur, à la fin du deuxième acte d 'Alceste, chanta le vers célèbre : Il me déchire et m’arrache le cœur, un picciniste enragé s’écria : a Ah ! mademoiselle, vous m’arrachez les oreilles 1 » mais un gluckiste enthousiaste riposta à l’interrupteur par ces beaux mots : « Ah! monsieur, quelle bonne fortune, si c’est pour vous en donner d'autres! »

Mademoiselle Prévost ? On l’appelait l’admirable danseuse. Elle fut admirable pendant vingtcinq ans.

Quand elle mourut ce fut une grande étoile qui fila : elle fut remplacée par deux astres qui û’avaient jamais eu leur pareil : c’était Sallé et c’était Camargo. Françoise Prévost fut oubliée ; c’est à peine si au théâtre les plus grands laissent des souvenirs. Qu’importe : c’est d’après les talents de Françoise Prévost que Sallé et Camargo inaugurèrent la danse haute et brillante.

Colomb découvre un nouveau monde, mais ce

si

sont toujours les Améric Vespuce qui lui laissent leur nom. Pauvre Françoise Prévost !

' Je n’ai pas assez chanté les vertus légères de mademoiselle Prévost. C’était le miracle des grâces, disait M. de Turcaret, en barbouillant de tabac d’Espagne son nez rubicond.

Silviaî Silvia chantait l’amour avec une voix moins belle que Flaminia ; mais elle n’éprouvait pas cet amour moins tendrement. Si Flaminia était aimée de Lélio, Silvia était adorée de Mario. Eélio Riecoboni s’était marié à Hélène Baletti, mais Mario Baletti avait épousé Jeanne-Rose Benozzi.

Rose Benozzi? C’était une Silvia par excellence. Elle s’éternisa sous ce joli nom et ce joli talent. Elle joua pendant quarante-deux ans les amoureuses. Flaminia ne les a jouées que pendant trente-six ans. Laquelle est la première ou la seconde, de Flaminia ou de Silvia ? Toutes les deux étaient sœurs par la grâce, comme elles étaient belles-sœurs par le sang.

FIN DB L’ALPHABET

Jeanneton avait été assez bonne fille pour mériter son surnom. Jeanneton couronnait son public d’un bonnet de coton, et le public la couronnait d’un bonnet d’or.

La Piccinelli ne fit que passer et disparaître à la Comédie-Italienne. Mais elle y entra triomphalement et elle en sortit par un triomphe. Elle personnifia pendant une saison la cantatrice italienne, dans une comédie qui portait elle-même ce nom de la Cantatrice italienne, liomagnesi la lui avait dédiée. On porta aux nues la comédienne et l’auteur. C’était justice. La Piccinelli avait un fort beau talent, et Romagnesi avait un fort bel esprit. Un jour, on exhumera peut-être ce Romagnesi ; il prendra enfin sa place dans la grande galerie littéraire du dix-huitième siècle. Mais on n’oubliera pas non plus dans le tableau la Piccinelli.

Mademoiselle Rolland a deux titres à la célébrité. Elle était fille du fameux danseur Rolland, qui avait soulevé le dernier règne, et elle-même dansait à ravir la nouvelle cour. En outre, elle

joua les Colombines, sous prétexte de métaphysique amoureuse. Son début, aurore qui valait un midi, se fit dans Colombine avocat pour et contre, n’était matière, en effet, à déployer autant d’esprit que la princesse Portia dans le Juif de Venise , de Shakspeare. Shakspeare était peut-être plus connu des Italiens que des Français, puisqu’on dit que Shakspeare a beaucoup copié sur les anciens canevas italiens.

Mademoiselle Rosalie? Une des folies amoureuses de la Comédie-Italienne. Elle n’a laissé qu’un souvenir. Jetée à la Force sur la requête d’un bourgeois de Paris, Denis Tupineau, qu’elle avait un peu roué : a mais son carrosse était si léger l » elle s’amusa à donner la clef des champs à dix prisonniers pour dettes, à peu près comme si elle eût ouvert la porte d’une volière. Après cela, vous ne me demanderez pas si elle avait du talent.

Mademoiselle Saulnier? Grande danseuse et grande beauté. Elle dansait les grandes reines en

FIN DE L’ALPHABET

toute majesté à l’Opéra. Mademoiselle Saulnier était Calypso quand mademoiselle Chameroy était l’Amour. Calypso, dit-on, se plaignait d’être immortelle, Que ne se mettait-elle entre les mains de l’Amour, ce Dieu qui n’a des flèches que pour tuer. Mais mademoiselle Saulnier fut la Junon sans peur et sans reproche d’un Jupiter de coulisses.

Qui encore? Combien de belles visions qui n’ont pas écrit leur nom sur leur chapeau de fleurs ! Combien de douces voix qui n’ont pas eu d’écho ! Combien de Terpsichores qui ont replié leurs ailes sans même avoir écrit leur épitaphe à la pointe de leurs pieds légers !

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