‹ Les femmes du diableChapitre 6 sur 59 · PARENTHÈSE · texte numérisé non relu

PARENTHÈSE

Mademoiselle de Camargo était devenue pâle ; elle se tut et regarda ses auditeurs comme pour leur dire, par ses regards rallumés à cette flamme céleste qui avait passé sur sa vie :

— Ah 1 comme nous nous sommes aimés pendant ces trois mois !

Elle reprit ainsi :

a Cette saison a tenu plus de place dans ma vie

que tout le reste du temps. Quand je songe au passé, c’est tout de suite là que je vais. Gomment vous raconter tous les détails de notre bonheur ? Quand la destinée nous protège, le bonheur se compose de mille riens charmants que des cœurs étrangers ne peuvent comprendre. Durant ces trois mois, j'étais heureuse de tout, je voulais vivre à jamais dans cette retraite charmante pour celui que j’aimais mille fois plus que moi-même. Je voulais renoncer à l’Opéra, l’Opéra, que le comte de Melun n’avait pu me faire oublier pendant huit jours!

» M. de Marteille mettait en jeu, sans y penser, toutes les séductions de l’amour. Que de paroles tendres ! que de regards passionnés ! que de propos enchanteurs! Chaque jour était une fête, chaque heure un ravissement. Je n’avais pas le temps de songer au lendemain.

» Nos journées se passaient en promenades au fond des bois, dans les mille détours du parc. Le soir, je jouais du clavecin et je chantais. Plu-

sieurs fois il m’arriva de danser, mais de danser pour lui. Au milieu d’un pas qui eût fait fureur à l’Opéra, je tombais tout éperdue à ses pieds; il me relevait, m’appuyait sur son cœur et me pardonnait d’avoir dansé. J’entends toujours sa belle voix, qui était de la musique, mais de la musique comme j’en rêve et comme n’en fait pas Rameau Mais voilà que je ne sais plus ce que je

dis. »

Mademoiselle de Caraargo se tourna vers Pontde-Veyle.

— Monsieur, lui dit-elle, ouvrez ce coffre, ou plutôt passez-le moi.

Elle prit le coffre, l’ouvrit et y prit le bouquet.

— Mais avant tout, messieurs, il faut que je vous explique pourquoi j’ai gardé ce bouquet. #

Disant ces mots, elle chercha à respirer l’odeur évanouie du bouquet.

« Un matin, reprit-elle, M. de Marteille m’éveilla de bonne heure.

» — Adieu! me dit-il, pâle et pleurant.

» — Que dites- vous? m’écriai-je avec effroi.

» — Hélas! reprit-il en m’embrassant, je n’ai pas voulu vous avertir plus tôt, mais, depuis quinze jours, j’ai reçu l’ordre du départ. On va reprendre les hostilités dans les Pays-Bas, je n’ai plus une heure pour moi ni pour vous : il faut que je fasse près de quarante lieues aujourd’hui. .

» — Ah ! mon Dieu ! que deviendrai-je? dis-je en pleurant. Je veux vous suivre.

» — Mais, ma chère Marianne, je reviendrai.

» — Vous reviendrez dans un siècle ! Allez, cruel, je serai morte quand vous reviendrez.

» Une heure se passa dans les adieux et dans les larmes ; il fallait partir : il partit.

*» Je retournai à Paris. Deux jours après son départ, il m’écrivit une lettre bien tendre, où il me disait que le lendemain il aurait la consolation de se battre. Que vous dirai-je encore? il m’écrivit une seconde fois. »

Mademoiselle de Camargo déploya lentement

la lettre en lambeaux. Cette seconde lettre, la voici :

« Ce 17 octobre.

» Non, je ne reviendrai pas, ma chère mai-

tresse, je vais mourir, mais sans peur et sans reproche! Ah! si vous étiez là, Marianne! Quelle folie! dans un hôpital, où tous tant que nous sommes nous nous voyons défigurés et mourants ! Quelle idée aussi de m’élancer en avant, quand je ne songeais qu’à te revoir! Aussi blessé, j’ai demandé au médecin si j’aurais le temps d’aller jusqu’à Paris : a Vous n’avez qu’une heure ! » m’a-t-il dit sans pitié. Je voulais partir, mais on m’a transporté ici avec les autres. Enfin, il faut savoir prendre tout ce qui vient d’en haut. Je meurs content de t’avoir aimée; console-toi. Je ne suis pas jaloux de ceux qui viendront, car t’aimeront-ils comme moi ? Adieu, Marianne, la mort passe et n’attend pas : je la remercie de m’avoir laissé le temps de te dire adieu. A présent, c’est moi qui vais t’attendre.

> Quand Champagne m’aura enterré, il te portera cet adieu.

» Adieu, adieu! je te sens encore sur mon cœur qui cesse de battre.

» Je vois du sang sur ce papier... mais je n’ai pas le temps de recommencer ma lettre... je meurs... je...

» La mort l’avait empêché de signer!

» J’étais dans ma loge à l’Opéra quand Champagne m’apporta cette lettre : on m’habillait. Je tombai évanouie en disant que je ne danserais plus jamais. C’était un jour de belle représenta-, tion. Le bruit se répandit que j’étais à moitié morte, et que mademoiselle Aurore allait danser mon pas.

» O fragilité du cœur des femmes! le rideau se leva... et que vit-on ?

» Mademoiselle de Camargo elle-même, avec son même sourire et ses mêmes pirouettes ! Mais si un des spectateurs avait mis la main sur son cœur !... »

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