‹ Les femmes du diableChapitre 5 sur 59 · LE ROMAN DE MADEMOISELLE DE CAMARGO · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE MADEMOISELLE DE CAMARGO

* J’avais vingt ans. Vous savez tous, car cette aventure a été un grand scandale, vous savez comment le comte de Melun m’enleva un matin avec ma sœur Sophie. Cette petite folle, qui avait beaucoup d’imagination, m’ayant surprise lisant une lettre du comte où il parlait de son dessein, elle jura sur ses treize ans qu’il faudrait bien qu’on l’enlevât aussi. J’étais loin de croire à une pareille

prétention. On se figure toujours que les enfants ne comprennent rien ; mais à l’Opéra et en amour, il n’y a pas d’enfants. Le comte de Melun avait, à force d’argent, gagné notre femme de chambre. J'étais bien coupable ; je savais tout et je n’avais pas averti mon père. Mais mon père m’ennuyait un peu ; il prêchait dans le désert, c’est-à-dire qu’il me prêchait la vertu. Il me parlait sans cesse de notre gentilhommerie, de notre cousin qui était cardinal, de notre oncle qui était grandinquisiteur. Vanité des vanités! tout n’était que vanité chez lui, quand chez moi tout n’était qu’amour. Je me souciais bien d’être d’une famille illustre ! j’étais belle, on m’adorait, et ce qui vaut mieux peut-être, j’étais dans le beau cortège des vingt ans !

» Au milieu de la nuit, voilà que j’entends ma porte qui s’ouvre : c’était le comte do Melun ; je ne dormais pas, je l’attendais. N’est pas enlevée qui veut ; j'allais être enlevée t

» L’amour n’est pas seulement charmant par

lui-même, il l’est encore par ses extravagances romanesques. Une passion sans aventures, c’est une maîtresse sans caprices. J’étais assise sur mon lit.

» — Est-ce toi, Jacqueline? dis-je en jouant l’effroi.

» — C’est moi, dit le comte en tombant à genoux.

» — Vous, monsieur! Votre lettre n’était donc pas un jeu?

* — Mes chevaux sont à deux pas ; il n’y a pas de temps à perdre : quittez cette triste prison ; mon hôtel, ma fortune, mon cœur, tout cela esta vous!

* A cet instant une lumière brilla à la porte.

» — Mon père ! m’écriai-je avec terreur en me cachant dans mes rideaux.

» — Tout est perdu ! murmura le comte.

» C’était Sophie. Je la reconnus bientôt à son pied léger. Elle s’avança la lumière à la main et en silence, devant le comte, #

» — Ma sœur, me dit-elle avec un peu de trou- ’ ble, mais sans trop se déconcerter, me voilà toute prête.

» Je ne comprenais pas,- je la regardais avec surprise ; elle était habillée des pieds à la tête. — Que veux-tu dire? lu es folle I

» — Pas du tout, ma sœur, je veux être enlevée comme vous.

» Le comte de Melun ne put s’empêcher de rire.

« — Mademoiselle, lui dit-il, vous oubliez vos

poupées et vos polichinelles.

» — Monsieur, répondit-elle avec dignité, j’ai treize ans, ce n’est pas d’hier que j’ai débuté à l’Opéra; je joue mon rôle dans Y Enlèvement de Psyché.

» — A merveille, dit le comte, nous allons vous enlever. Aussi bien, me dit-il à l’oreille, il n’y a que ce moyen de nous délivrer d’elle.

» J’étais fort ennuyée de ce contre-temps qui compliquait trop l’aventure. Mon père pouvait

pardonner mon enlèvement, mais celui de Sophie 1 J’essayai de la détourner de cette folle tentative : je lui offris mes parures; elle ne voulut pas entendre raison : elle déclara que, si on ne l’enlevait pas avec moi, elle allait avertir mon père, et par là empêcher l’aventure.

» — Ne la contr'ariez pas, dit le comte ; avec ces dispositions-là, un peu plus tôt, un peu plus tard, elle sera enlevée.

» — Eh bien, partons tous ensemble.

» La femme de chambre, qui s’était avancée à pas de loup, nous dit de nous dépêcher, parce qu’elle craignait que le bruit des chevaux qui piaffaient dans le voisinage, ne réveillât M. de Camargo. Nous partîmes; le carrosse nous'conduisit à l’hôtel du comte, rue de la Culture-Saint-Gervais. Sophie riait et chantait. Le lendemain j’écrivis à l’Opéra que, par ordonnance du médecin, je ne pouvais danser avant trois semaines. Vous le dirai-je, messieurs? huit jours après, j’allai moi - même avertir mon directeur que je

danserais le soir! Ceci, vous le voyez, ne fait pas l’éloge du comte de Melun ; mais il est si peu d’hommes en ce monde qui soient amusants huit jours de suite ! J’aimais le comte, sans doute, mais j’avais besoin de respirer un peu sans lui. Mes yeux cherchaient l’éclat du théâtre; j’ouvrais sans cesse les fenêtres, comme si je devais m’envoler par là.

s Dès que je reparus à l’Opéra, mon père me suivit à la piste et découvrit la retraite de ses filles. Un soir, dans les coulisses, il alla droit au comte et le provoqua. Le comte lui dit avec beaucoup de déférence qu’il n’avait garde de s’exposer à tuer le grand homme qui avait donné le jour à une fille comme moi. Mon pauvre père eut beau établir et prouver seize quartiers, le comte ne se voulut point battre. C’est de ce temps-là que date la fameuse réquête que mon père adressa au cardinal de Fleury. Je n’ai point oublié la teneur de cette requête :

« l^e suppliant expose à monseigneur le car-

dinal que le comte de Melun ayant enlevé ses deux filles la nuit du 10 au 11 de ce mois de mai 1728, il les tient emprisonnée? en son hôtel, rue de la Culturè-Saint-Gervais. Le suppliant ayant pour partie une personne de rang, est obligé de recourir aux législateurs ; il espère de la bonté du roi qu’il lui fera rendre justice, et qu’il ordonnera à monseigneur le comte de Melun d’épouser la fille aînée du suppliant et de doter la cadette. » » Un père ne pouvait mieux parler. Le cardinal de Fleury s’amusa beaucoup de la requête, et me conseilla pour toute pénitence, un jour que nou% soupions ensemble, d’abandonner à mon père mes appointements de l’Opéra. Mais je m’aperçois que je n’avance guèi’e dans mon récit. Que voulez-vous? le commencement est le chapitre où l’on revient toujours avec le plus de plaisir. Il y avait un an que j’habitais l’hôtel du comte de Melun. Sophie était retournée chez mon père pour n’y pas rester longtemps; mais ce

n’est pas son histoire que je raconte. Un matin,

un cousin du comte arriva à l’hôtel avec beaucoup de fracas : c’était M. de Marteille, qui était lieutenant aux armées du roi. Il venait de la guerre; il s’était distingué à la campagne de Flandre par des actions d’éclat. Il devait passer une saison à Paris dans toutes les folies de son âge. Il nous surprit à déjeuner; il se mit à table sans façon, sur la prière du comte.

» Au premier abord, il ne me séduisit pas; je lui trouvai l'air un peu fanfaron. Il parlait de ses prouesses guerrières. Une visite nous ayant interrompus, le comte passa dans son cabinet et nous laissa en tête-à-tête. La voix de M. de Mar^ille, jusque-là haute et hère, s’adoucit un peu; il m’avait regardée en soldat, il me regarda en écolier :

» — Pardonnez-moi, madame, me dit-il d’une voix troublée, mes allures cavalières; je n’entends rien aux belles manières, je n’ai point passé à l’école de la galanterie. Ne vous ollènsez pas de tout ce que je puis dire.

» — Mais, monsieur, lui dis-je en souriant, vous ne me dites rien.

» — Ah! si je savais parler I mais, en vérité, je serais plus à mon aise en face de toute une armée que devant vos beaux yeux. Le comte est bien heureux d’avoirà combattre une si belle ennemie.

» Disant ces mots, il me regarda avec une tendresse suppliante qui contrastait singulièrement avec ses airs de héros. Je ne sais ce que mes yeux lui répondirent, car le comte rentra.

d M. de Marteille accepta, sur les instances de son cousin, un appartement à l’hôtel. Il sortit : je ne le revis que le soir à souper. Il ne savait pas qui j’étais; le comte m’appelait Marianne, et, par hasard peut-être, il ne dit pas un mot à son cousin de l’Opéra ni de mes grâces à danser. Au souper, M. de Marteille n’avait plus sa franche gaieté du matin; une légère inquiétude passait sur son front; plus d’une fois je rencontrai son regard attristé.

» — Égayez donc votre cousin, dis-je au comte.

» — Je sais bien ce qu’il lui faut, me répondit M. de Melun; je veux demain le conduire à l’Opéra. Vous verrez que dans ce pays perdu il retrouvera sa belle humeur.

» Je me sentis jalouse sans chercher à me dire pourquoi.

» Le lendemain, on représentait le Triomphe de Bacchus. J’apparus sur la scène en Ariane, toute couverte de pampres et de fleurs. Je n’ai jamais si mal dansé : j’avais reconnu M. 'de Marteille parmi les gentilshommes de la maison du roi. Il me regardait avec une sombre attitude. J’espérais lui parler avant la fin du ballet, mais déjà il était parti. Je fus offensée de ce brusque départ.

» — Quoi! me disais-je, il me voit danser, et voilà de quelle façon il me fait ses compliments !

» Le lendemain’matin, il déjeuna avec nous et ne me dit pas un mot de la veille; à la fin, ne pouvant réprimer mon impatience :

» — Eh bien, monsieur de Marteille, lui dis-je

Di

d’une voix aigre-douce, vous êtes parti hier de bonne heure; ce n’était guère galant.

» — Ah ! si vous ne dansiez pas ! dit-il avec un soupir.

» C’était la première fois qu’on me parlait ainsi. Craignant d’en avoir trop dit, et pour donner le change à M. de Melun, qui le regardait d’un air étonné, il se mit à parler d’une petite chanteuse sans figure, dont la voix avait beaucoup de fraîcheur.

» Dans l’après-midi, le comte, retenu je ne sais pourquoi, pria son cousin de me conduire aux bois en carrosse : il devait nous rejoindre à cheval. L’idée de cette promenade me fit battre le cœur avec violence : c’était la première fois que j’écoutais battre mon cœur avec plaisir.

» Nous montâmes en carrosse par un beau soleil d’été ; tout me semblait en fête : le ciel, les maisons, les arbres, les chevaux et les passants. Un voile était tombé de mes yeux. Durant quelques minutes nous gardâmes le plus profond si-

lence : ne sachant quelle figure faire, je m’amusai à faire briller un diamant sous fin rayon de soleil qui pénétrait dans le carrosse. M. de Marteille me saisit la main. Nous gardions toujours le silence, je voulus dégager ma main, il la pressa davantage; je rougis, il devint pâle. Un cahot vint à propos nous tirer d’embarras; le cahot m’avait soulevée ; lui me fit tomber sur son cœur.

» — Monsieur ! lui dis-je en tressaillant.

» — Ahi madame, si vous saviez comme je vous aime! r

* Il me dit ces mots avec une tendresse inexprimable : c’était l’amour lui-même qui parlait. Je n’eus pas la fopce de me fâcher : il reprit ma main, il la couvrit de baisers et ne me dit plus rien. Je voulais parler, mais je ne savais que dire moi-même. De temps en temps nos regards se

rencontraient : c’est alors que nous étions élo-

quenls. Que de serments éternels! que de promesses de bonheur !

» Cependant nous arrivâmes au bois; tout à

coup, comme saisi d’une idée soudaine, il mit la tête à la portière, et dit quelques mots au cocher. Je compris par la réponse de La Violette qu’il ne voulait pas obéir; maisM. de Marteille ayant parlé de coups de bâton et de cinquante pistoles, le cocher ne répliqua pas. Je ne comprenais guère où. il en voulait venir. Après une demi-heure de course rapide, comme je regardais avec une certaine inquiétude de quel côté du bois nous étions, il chercha à me distraire en me parlant de quelques épisodes de sa vie. Quoique je n’écoutasse pas avec beaucoup de recueillement, je compris que jusque-là j’étais la seule femme qu’il eût aimée. Ils disent tous cela; mais lui disait la vérité, car il parlait avec ses yeux et avec son cœur. Je m’aperçus bientôt que nous n’étions plus dans notre chemin; mais voyez jusqu’où va la faiblesse d’une femme amoureuse : je n’eus point le courage de lui demander pourquoi nous avions changé de route. Nous traversâmes la Seine en bateau entre Sèvres et le Point-du-Jour ; nous re-

sophe, remonta sur son siège et fit claquer son fouet; mais, à peine en route, il jugea à propos de rebrousser chemin.

» — Je ne retourne pas sans madame ; car, si je retourne seul, je suis bien sûr d’être battu et chassé.

» — Ma foi! La Violette, comme il te plaira.

» A cet instant je vis revenir le comte.

» — Tout va pour le mieux, me cria-t-il de loin ; mon frère n’a que deux jours à passer à

Paris; il s’est arrêté ici pour donner des ordres;

il veut à toute force voir la Camargo danser ses

loures et ses musettes; je lui ai dit qu’elle dansait

aujourd’hui : il va partir à l’instant. Vous allez

attendre dans le parc le moment de son départ. Je

retourne près de lui, car il faut que je l’embrasse

et lui souhaite un bon voyage.

» Une heure après, nous étions installés au

château, comme il y a cent ans Ninon et Villar-

ceaux. La Violette demeura à nos ordres avec son

carrosse et ses chevaux. Le soir, grande rumeur à

TOpéra. On annonça solennellement au public que mademoiselle de Camargo avait été enlevée. Le comte de Melun, surpris de ne pas nous rencontier au bois, était allé au théâtre. On le persifla, il jura de se venger. Il chercha partout, il ne retrouva ni ses chevaux, ni son carrosse, ni sa maîtresse. Durant trois mois l’Opéra fut en deuil : on mit vingt huissiers sur mes traces; mais nous faisions si peu de bruit dans ce petit château, perdu là-bas dans les bois, que nous n’y, fûmes pas découverts. »

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