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gnances : « Affranchissement des colonies du despotisme des Seigneurs de la Compagnie. » Avec ce texte mis en avant , Beauford et d'Aubigné obtinrent un succès considérable de propagande; ils étaient, en quelque sorte, devenus les maîtres de la colonie.
La Pierrière avait laissé dépérir entre ses mains le pouvoir que du Parquet lui avait confié en partant pour sa regrettable expédition. Au premier moment, il avait essayé de resserrer les rênes ; les colons, surexcités par Beauford et par son complice, opposèrent de la résistance. La Pierrière eut la faiblesse de céder. Enhardis par ce succès inespéré, les insurgés ne gardèrent plus de ménagements.
Le premier acte de leur insurrection fut Tincendie des établissements appartenant à la Compagnie et le massacre de quelques-uns de ses agents.
Marie Bonnard, d'une fenêtre de sa maison, située à quelque distance de Saint-Pierre, vit ces flammes coupables s*élever dans Tair, entendit les cris des victimes, les menaces des bourreaux. Au milieu de ces vociférations, le nom de du Parquet jadis béni et adoré, arriva jusqu'à elle conspué et confondu dans les malédictions d'une populace ingrate. Son cœur de femme, loin de défaillir, se fortifia et grandit devant cette injustice, ces crimes et cette lâcheté.
— C'est impossible, s'écria-l-elle, pâle d'indignation, que, moi vivante, je laisse insulter de la sorte le nom de mon mari, détruire son œuvre, le rêve de sa gloire, et outrager aussi lâchement son malheur I Oh! je serais coupable, à ses yeux et devant ma conscience, d'une lâcheté et d'une trahison égales à celles de tous ces misérables si je ne tentais pas de le venger et de reconquérir les lambeaux de son pouvoir !
Au milieu de la nuit, seule, sans autre défense que son courage et son énergie, elle prit le chemin de Saint-Pierre illuminé par l'incendie, et alla tout droit à la case de Lefort. Elle y arriva en môme temps que le brave gentilhomme rentrait découragé, pâle, épuisé des efforts impuissants qu'il avait tentés pour calmer cette révolte.
— Tout est-il perdu, désespéré, Lefort? demanda Marie.
— Hélas I la trahison est partout.
— Et La Pierrière ?
— S'il n'a pas encore trahi, il est bien près de le faire. Il n'ose rien commander, rien entreprendre. Il n'est pas du parti des insurgés, mais il n'est pas contre eux ; il est du parti de l'indécision, le pire de tous. Il faudrait l'en arracher. J'ai mon plan : impitoyable, peut-être extrême, comme les circonstances où nous nous trouvons. Vous savez quel dévouement d'esclave m'enchaîne au général; quelle affection j'ai pour vous... La liberté du général et la révolte vaincue, c'est
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à qncê £ faut armer par tous les moyens. Votre présence. MaàaTû^. a âoulilé mon courage et ma Tolonté.
— Pecl-tlre sc»iiiiaes-»oixs d'accord sur les moyens d*exéccticju LeforL liais puîs-^ toît La Kerrite, lui parler?
— Le Dom deTc^trenaai lui inspire encore assez de respect pour qnH se fasse boimeur de cette entreTue.
— Allons donc chez lui î
El sans plus eotendie un mot, Marie releva sa cape, prit le hràs de Lefoit et entraîna le hnve et déTOoé gentllbooime. Les rues étaient eDcombrées dliommes et de cris, de TÎsages menaç-ants et de visages ccmsternés. H fut difficile à Lef ort et à madame du Parquet de trarerser ces flots mourants et a^lés comme ceux de rOcéan un jour de tempête. A chaque pas, quelque muraille humaine les arrêtait. A tout instant Lefbrt craignait que les clameurs contre du Parquet, en arri- Tant aux oreilles de sa compagne, ne la frappassent au cœur ; mais si Marie pâlissait et pleurait de rage et de douleur sous la cape qui voilait ses traits, elle ne montrait ni par un mot, ni par un mouvement qu'eUe ressentit les émotions que redoutait Lefort.
Ds arrivèrent ainsi jusqu'en vue d'un des magasins en feu de la Compagnie. Tant de monde encombrait la place, qu'ils jugèrent le passage impraticable.
^~ n serait imprudent de nous hasarder dans cette foule, dans ces flammes, dans cette pluie de feu et de décombres, fit observer Lefort. Vous plait-il que je
VOUS ramène chez moi, Madame, où je vous conduirai La Pierrière?
— Vous me le conduirez, bien sûr? demanda Marie.
— Je vous le jure.
— Faites donc ce que vous croirez convenable. Leforl et Marie revinrent sur leurs pas. Les flammes
de plus en plus vives du magasin qu'ils venaient de quitter, avaient attiré comme des phalènes tous les curieux autour de ce triste spectacle, en sorte quils trouvèrent les chemins plus faciles. Mais bientôt des cris étourdissants leur firent détourner la tête, et ils aperçurent débouchant sur le théâtre môme de ce lugubre incendie, Beauford et d'Aubigné, suivis de La Pierrière :
— Le traître ! s'écria Marie. Il est trop tard...
— Non, pas encore, répondit Lefort. Voyez, Madame, comme il est pâle, et comme il semble marcher au supplice plutôt qu'au triomphe ! Qui sait î cette alliance répugnante peut servir votre projet s'il est d'accord avec celui que j'ai médité le long de notre route.
— Laissez-moi rentrer seule, dit tout à coup Marie en quittant le bras de Lefort. Ne perdons pas de temps; pendant que je gagnerai votre case, approchez de La Pierrière et faites qu'il vienne me rejoindre.
Marie prit en courant la direction de la case de Lefort, à qui le contact de cette âme énergique et virile venait de rendre un peu d'espoir.
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Il ne fut pas facile à Lefort d'aborder La Pierrière, et encore moins de Tarracher d'entre d'Aubigné et Beauford. Le brave gentilhomme n'y parvint qu'en provoquant une sorte de mouvement dans ce flot populaire dont il dirigea le courant vers les trois chefs, et avec tant d'impétuosité, sous prétexte d'enthousiasme, qu'il les sépara violemment. Lefort s'empara de La Pierrière, et l'entraînant à part :
— Tu n'es là qu'à contre- volonté, n'est-ce pas? lui dit-il. C'est pour cela que je t'ai arraché de l'étreinte de ces deux bandits. Viens maintenant là où ton cœur sera satisfait de se trouver, où il rencontrera cette énergie qui commençait de nous faillir à tous les deux.
La Pierrière suivit un peu machinalement. En entrant dans la pièce où se tenait Marie qui, agenouillée et en prières, se releva au bruit de leurs pas, calme^ fière, belle de pâleur, d'émotion, de dignité, — en entrant, dis-je, La Pierrière tomba aux pieds de celte femme outragée et trahie.
— Monsieur, lui dit Marie, est-ce à l'homme qui se traîne à la suite de Beauford et de d'Aubigné, ou au lieutenant de M. du Parquet que je parle en ce moment? M. du Parquet, en partant, vous a confié le commandement de la colonie, le sort de ses habitants, le dépôt des lois et de l'autorité du roi. Je n'ajouterai pas, Monsieur, qu'il vous avait chargé pareillement de défendre et de protéger sa femme. Si le général eût été
présent ici, Monsieur, tout ce qui s*est passé serait-il arrivé? Verrait-on, cette nuit, Saint-Pierre en feu? Verrait-on le sang couler dans les rues? Verrait-on un Beauford et un d*Aubigné, rebuts de la colonie, traverser la ville en triomphateurs? Me verrait-on enfin, moi la femme de M. du Parquet, réduite à la position où je suis? Ce que le général n'eût point souffert, Monsieur, comment le tolérez-vous, vous qui le remplacez, vous qu'il a choisi, à titre d'ami et de brave officier, pour vous remettre un dépôt sacré?
La Pierrière resta comme anéanti devant cette parole vibrante qui lui rappelait ses devoirs oubliés, et il se trouva fasciné par l'éloquence de cette voix où le ton superbe du commandement se mêlait à l'émotion tendre et suppliante de la femme.
— Eh bien 1 Madame, dit-il, que faut-il que je fasse? Ordonnez et je l'exécuterai.
— Est-il donc besoin que je vous l'apprenne ? demanda Marie un peu étonnée de cette exclamation de La Pierrière. Mais il me semble. Monsieur, reprit-elle, que ce que vous avez à faire est bien simple 1 II faut étouffer cette révolte, arrêter Beauford, arrêter d'Aubigné, dût-il en coûter du sang! Et d'ailleurs y a-t-il quelque ménagement à prendre aujourd'hui ? Il vous suffira, j'ose le croire, de faire entendre un peu haut le nom de M. du Parquet, d'appeler autour de ce nom tous les honnêtes gens de la colonie, pour que vous vous trouviez à la tête d'une armée. Oh ! si je
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D*é4ais p^s lire faune!... oa pivlAI si j'hais sa femme devant ces hommes comme je le suis devant tous!...
— Je croîs, înteiTompit Lefort, qu'en ce moment il Tant mieux user de rose qne de force. K je suis bien informé, continoa-t-il en s'adressant à La Pierrière, Beanford et d'Anbîgné, appuyés par je ne sais quelle assemblée de leur composition, dcûvent, demain^ te présoiter à signer un traité stipulant la déchéance de M. du Parq[uet et une alliance aTce de Poinçy contre la Compagnie des îles. H £iut feindre de Touloir signer ce traité. Laisse Tenir Beauford, d'Aubigné et leurs acolytes, discute article par article cet acte ; résiste d'abord, cède ensuite ; puis, au moment d'apposer ta signature, offre-leur de boire rasade à la santé du roi. Fais que j'entende ce signal ; je ne serai pas éloigné. Retiens-les un instant chez toi> le reste me regarde. Seulement, sois bien armé.
— Biadame, reprit Lefort en se retournant vers Bfàrie Bonnard, me permettez-vous d'agir comme je Tentends?
— Certes, pourvu que vous rendiez la paix à cette colonie et que vous la conserviez intacte à mon mari.
— Et toi^ La Pierrière, puis-je compter sur toi?
— Voilà mon serment, répondit celui-ci en posant ses lèvres sur les deux mains de Marie.
— A quoi pensions-nous donc , murmura Lefort, de nous laisser abattre par de tels bandits ? H a fallu que
ce fût cette femme qui nous réveillât de notre léthargie !
Lefort compta un à un les plus dévoués amis de du Parquet. En tête il plaça le vieux Bonnard, Pierre Dubuc, et deux ou trois autres de même trempe, hommes de fer, cœurs d*or ; puis il alla frapper à la porte de leurs cases, remua par quelques paroles les cendres de leur énergie dont la flamme reparut aussitôt. Il trouva les vingt bras qu'il cherchait pour exécuter son plan. Il en eût trouvé cent, à vrai dire.
Le lendemain, au moment convenu, Lefort, caché au haut d'un arbre dans le voisinage de l'habitation de La Pierrière, vit arriver d'Aubigné et Beauford, chacun de son côté, puis successivement par des chemins différents, et à distance les uns des autres^ les membres du conseil nouveau à qui allaient échoir les destinées de la colonie.
— Bien choisis I — oh I bien choisis I — pensa Lefort, en voyant entrer dans la case tout ce que la Martinique contenait alors de misérables et de gibiers de potence.
Il écouta, et près d'un quart d'heure s'écoula avant qu'il entendît le cri de « Vive le Bot l x> résonner dans la case. Il sauta alors à bas de son observatoire, se
dirigea vers un petit groupe d'arbres à quelque distance, et à son appel ses vingt amis en sortirent, se dirigèrent avec lui vers la maison de La Pierrière, enfoncèrent la porte et se ruèrent dans Pintérieur. Après avoir déchargé leurs pistolets, ils mirent Tépée à la main.
Beauford tomba le premier, tué à bout portant par La Pierrière qui Tavait à ses côtés ; d'Aubigné tint tête et ne succomba qu'après une lutte acharnée contre Lefort. Deux des conspirateurs furent littéralement étranglés par Bonnard. Quant au reste, à peine s'il en put échapper deux ou trois.
Cet acte de justice un peu expéditive fut bientôt connu, et produisît l'effet que Lefort en attendait. La Pierrière traversa aussitôt Saint-Pierre aux cris de Vive du Parquet I
Ce cri arriva au cœur et aux oreilles de Marie au môme moment où Lefort entra chez elle haletant et tout couvert de sang.
Marie lui ouvrit les bras, l'embrassa avec effusion, et lui dit, en lui pressant vivement les mains :
— Maintenant, Lefort^ il faut arracher le général de sa prison !
— C'est à quoi j'ai songé déjà. Madame. — Tenez, continua-t-il en poussant une des croisées, qui ouvrait sur la mer, — voyez ce brigantin qui appareille et lève l'ancre en ce moment...
— Va-t-il à Saint-Christophe? — demanda Marie.
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Dans cette simple question, elle avait mis toute son âme ; ses yeux humides de larmes, en regardant les voiles déjà enflées de vent, avaient confié mille pensées à ce bienheureux navire.
— Va-t-il à Saint-Christophe? — répéta-t-elle.
— Non, Madame, il va à la Guadeloupe ; à bord se trouve embarqué un ami dévoué, chargé de rendre compte à M. Patrocie de Thoisy, des événements qui viennent de s'accomplir, de lui exposer rembarras de la colonie en l'absence de son chef, et de lui demander d'obtenir la liberté du général en échange de celle de ses deux neveux.
— M. de Thoisy refusera.
— Je l'espère bien, et alors j'aurai à offrir à M. de Poincy un échange qui le séduira davantage.
Marie fixa sur Lefort ses grands yeux intelligents qui avaient l'air de comprendre sa pensée ; mais elle semblait ne pas oser l'approfondir.
— Priez Dieu — reprit le gentilhomme — pour que ce bâtiment qui va se perdre tout à l'heure à l'horizon arrive à bon port à la Guadeloupe, et je réponds de l'avenir.
Ces paroles étaient dites avec un tel accent de conviction, que Marie Bonnard serra avec reconnaissance dans les siennes les deux mains de Lefort, puis tomba à genoux devant la croisée, d'où la vue s'étendait sur le poétique horizon de la rade de Saint-Pierre.
Le brigantin venait de s'enfoncer dans les brumes de rimmensité.
La victoire des amis de du Parquet avait provoqué, comme toujours, hélas ! de cruelles représailles. Les vengeances particulières succédèrent à cette conquête du bon droit pour achever la ruine et la confusion des perturbateurs. La maison de Beauford fut pillée et incendiée. De là, les vengeurs officieux se dirigèrent sur rhabitation de d'Aubigné. Ils y arrivèrent le soir, la torche à la main, et entourèrent la case, dont les jalousies fermées cachaient, derrière leur silencieuse obscurité, une grande douleur et une grande résignation.
Dans une des pièces de cette case où transpiraient la misère et la dégradation, était à demi couchée une femme couverte d'habits de deuil. Sur ses genoux et enveloppée dans Tétreinte de ses bras, une jeune fille d'une éclatante beauté, à peine âgée de douze ans, lisait tout bas du bout des lèvres et de plein cœur, sous le doigt conducteur de sa mère, les lignes consolantes d'un livre de prières. Aux pieds de la mère, et un bras passé autour de la taille de sa sœur, un jeune garçon de sept ou huit ans environ, écoutait et s'absorbait, sans en approfondir le sens, dans cette grave mélopée de la douleur que modulait la jeune fille.
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À un passage de leur pieuse lecture, celle-ci avait tout à coup placé son doigt à côté de celui de sa mère sur un de ces mots grands comme Tâme et qu'on ne trouve que dans les livres saints. Ce naïf et silencieux commentaire arracha à la pauvre mère deux larmes, qui tombèrent avec un baiser sur les cheveux de Tenfant. Mais en môme temps madame d'Aubigné avait remarqué sur la main de sa fille une enflure et une petite cicatrice.
— Françoise, lui dit-elle de sa voix la plus douce, que t'est-il donc arrivé ?
— Ceci, mère, ce n'est rien. Hier, en cueillant des légumes dans le jardin, mon doigt a rencontré une épine de raquette qui l'a ainsi égratigné. Mais cela ne m'a point empochée de travailler toute la journée à enlever les mauvaises herbes dans nos plates-bandes.
Madame d'Aubigné porta à ses lèvres la main de l'enfant, brunie par le soleil, mais que les rudes travaux de la pauvre petite n'avaient pas privée de sa délicatesse et de sa haute distinction. Puis, cet incident vidé, la mère et la fille reprirent leur lecture, dont elles furent soudainement distraites par des clameurs sinistres. Françoise et son frère pâlirent et se serrèrent contre leur mère. Celle-ci se leva avec calme et prononça ces mots :
— Mon Dieu ! si le châtiment infligé à mon mari ne suffit pas à la colère des hommes, votre volonté ne
permettra pas qo!! s'étende au delà! Mon Diea! ayez pitié de mes paarres entants !
Elle prît alors les deox petites créatures chacune par one main, et alla elle-même ouvrir la porte à la fonle furieuse.
L'aspect de cette femme, enveloppée dans la majesté de sa douleur et dont la beauté imposait, toute ravagée qu'elle fût par les larmes et les souffrances, la vue de ces deux pauvres enfants que le calme de leur mère avait en quelque sorte fortifiés, arrêtèrent et intimidèrent les premiers assaillants.
— Que voulez-vous de nous? leur demanda madame d'Aubigné d'une voix sereine et résignée. Pourquoi venir ainsi troubler nos larmes et nos prières dont vous ne pouvez nous Mre un crime î Une femme n'at-elle plus le droit de pleurer son mari? Est-ce une faute à des enfants de pleurer leur père ?
Ces simples paroles produisirent d'abord une salutaire émotion sur ceux qui étaient assez rapprochés pour les entendre. Il se fit donc une hésitation de bon augure dans la foule ; mais la queue de cette troupe qui n'était point venue là, ainsi que le disaient quelquesuns, pour entendre des suppliques, arrêta cet élan sympathique. Quand les chefs voulurent retourner sur leurs pas, ils rencontrèrent une résistance opiniâtre. Les clameurs recommencèrent. Pendant que les meilleurs de la bande parlementaient encore en faveur de la pauv;*e veuve et de ses deux enfants, le pétillement
de rincendie commença de se faire entendre dans un petit bâtiment voisin de la case, puis bientôt la case elle-même se prit à gémir sous les premières morsures du fep. La flamme s'éleva tout à coup comme un phare sinistre pour éclairer la fuite de madame d*Aubigné, emportant dans ses bras son fils et traînant par la main sa fille Françoise.
La malheureuse veuve courut éperdue à travers les brasiers, et tant que les lueurs de Tincendie lui marquèrent son chemin. Elle se dirigea par instinct, sans conscience de la route qu'elle suivait, vers les hauteurs de la montagne Pelée, ce volcan géant qui domine l'île de la Martinique, et dont la tête en ébullition jeta jadis des flots de lave et de soufre qui desséchèrent et mirent à nu les vastes épaules de la montagne, — squelette de rochers abruptes et de terres crayeuses, grand spectacle qui attriste l'œil le jour, et qui, la nuit, emplit l'âme de terreur.
En suivant longtemps cette voie insensée, madame d'Aubigné se fût égarée dans des déserts dangereux, infestés de Caraïbes et de serpents. L'obscurité profonde qui succéda aux dernières lueurs de l'incendie et la fatigue arrêtèrent sa course.
Le silence solennel des bois, les ténèbres froides dont elle se sentit enveloppée, produisirent sur elle une si vive émotion, qu'elle se laissa tomber, consternée et prête à défaillir. Mais le sentiment maternel réveilla les ressorts détendus de son cœur.
— Oh ! pardon^ mes enfants ! s'écria-t-elle en pressant Françoise et son fils sur son sein, je n'ai pas le droit de me laisser mourir. Mais que devenir ?r epritelle en promenant ses regards inquiets autour du triste lieu où elle était ; nous sommes perdus dans ce désert Françoise, te souviens-tu si nous sommes arrivés par ce côté-ci ou par celui-là ?
— Mère, — répondit Tenfant, — je reconnais à ce gros arbre que voilà au-dessous de nous, que, pour retourner sur nos pas, il nous faudrait prendre à droite...
Madame d'Aubigné se dirigea donc vers l'arbre indiqué, en ayant soin de marcher en avant afin d'éprouver le chemin et de sonder les abîmes de ronces et d'épines qui déchiraient ses vêtements et ensanglantaient ses pieds.
— Et je crois bien, mère, reprit Françoise, qu'en tournant par ici nous arriverions à la case.
— A la case I murmura la pauvre femme ; la case, hélas I n'est plus qu'un monceau de ruines. Pauvre chère petite I mon cœur ne résisterait peut-être pas à ce navrant spectacle. Cherchons ailleurs un asile que notre pauvre toit ne peut plus nous offrir.
Elle s'assit alors sur le bord du chemin, enveloppa Françoise et son frère dans les plis de sa robe pour les garantir de Thumidité de la nuit. N'ayant plus à craindre ces naïfs témoins de sa douleur, elle donna un libre cours à ses larmes.
La fatigue du corps l'emportant sur les vives préoc-
cupations de Tesprit, écrasa enfin la nature forte et énergique de madame d'Aubigné. Elle commençait à se laisser aller à un sommeil agité et flévreiu:, lorsque des pas lourds et un chant grossièrement fredonné se firent entendre sur la route, dans la direction où elle se trouvait.
— Qui vive? — cria ce passant attardé en pressentant le groupe au fond des ténèbres...
— Qui que vous soyez, répondit la malheureuse mère, ne me faites pas de mal ; et grâce pour mes pauvres enfants.
Arrivant en face de madame d'Aubigné, ce mystérieux interlocuteur recula d'un pas.
— Mon Dieu I s'écria-t-il, c'est vous dont nous avons brûlé ce soir la case! Vous êtes madame d'Aubigné!
Celle-ci cacha son visage dans ses deux mains, autant par honte que par horreur de se trouver ainsi en présence d'un des auteurs de sa ruine et de son dernier malheur.
— Quand je dis nous, reprit le colon, je me trompe ; car, s'il faisait moins obscur, vous reconnaîtriez en moi un de ceux qui ont tenté tout ce qui était humainement possible, pour empêcher cette inutile et horrible vengeance.
— Est-ce bien vrai ? murmura la pauvre femme dont le cœur s'éclaira d'un rayon d'espoir. Oh I s'il en est ainsi, donnez-moi votre main, que je la serre avec reconnaissance, et si vous ne me voyez pas à vos ge-
noux pour vous remercier de vos généreux efforts, c'est que j'ai peur d'éveiller mes deux enfants qui dorment là sur moi.
— D'abord ne réveillez point ces petits êtres. C'est toujours un crime de troubler le sommeil des enfants; * — et puis, ne me parlez point de reconnaissance , je faisais mon devoir. Permettez-moi de vous dire maintenant que la case de Larcber, si petite et si peu riche qu'elle soit, vous est ouverte. Si vous voulez m'en croire, mettons-nous en route tout de suite. Nous n'avons pas pour dix minutes de marche. Tenez, Madame, chargezvous de mon mousquet, ce sera moins lourd à porter que vos deux enfants. Attendez, que je prenne moi-même la petite fille, d'abord. — Bien; — maintenant déposez le petit garçon sui5 mon autre bras. — Regardez, Madame, ils se sont fait un oreiller de chacune de mes épaules. — Allons I bon courage !
— Vous avez des enfants, monsieur Larcber? — demanda madame d'Aubigné à son sauveur.
— Certes, Madame. — J'en ai sept depuis dix ans que j'habite ce coin du Nouveau-Monde ! — Je suis le modèle des colonisateurs...
La porte hospitalière de Larcber s'ouvrit devant la veuve et ses enfants.
— Madame Larcber, — cria le colon en entrant dans sa case, — je ramène une belle moisson pour votre bon cœur, de quoi exercer les charitables vertus dont tous les jours, et cette nuit particulièrement, je remercie
Dieu de vous avoir si bien dotée... Un coin de matelas pour ce petit garçon ; un autre un peu plus large pour cette petite fille... Quant à vous, Madame...
Larcher s'était retourné pour adresser la parole à madame d'Aubigné ; il s'arrêta court dans sa pbrase, en voyant la pauvre femme à genoux au milieu de la pièce et priant. Larcber retira solennellement son feutre, «t sentit deux larmes glisser le long de ses joues et 4;omber sur ses mains.
— Au diable, — murmura-t-il, — les passions des liommes qui les portent à faire tant de mal inutilement!
Larcber n'était point ricbe, et il avait à sa charge une nombreuse famille. Sa propriété se bornait à un carré de terre, cultivé en vivres. Il appartenait à la catégorie des petits colons que, plus tard, on devait appeler, pour le leur conserver, du nom de petits habitants, Alors^ comme aujourd'hui, ils étaient les poun^oyeurs des besoins quotidiens de la population. Ils étaient, ils sont restés les véritables paysans des colonies, industrieux, économes, calculateurs du lendemain.
Madame d'Aubigné n'avait pas abrité deux jours de suite sa tête sous le toit de Larcber qu'elle s'était aperçue que sa présence menaçait de devenir une gône à cette généreuse hospitalité. Elle s'en ouvrit franchement à Larcher.
-* Je ne prétends pas dire le contraire, Madame, réj)ondit le colon; ce serait mentir, et j'ai horreur du
mensonge. Aussi bien, vous avouerai-je encore que je n'ai point manqué de raconter vos malheurs à bon nombre de mes amis de Saint-Pierre. Je leur aï dit combien était belle et intéressante votre petite fille, que j'ai vue travailler hier, et ce matin encore, à mon jardin, comme si elle était Tenfant d*un rustre et non d'un gentilhomme... Je leur ai fait, de votre situation, un tel tableau que tous se sont écriés : a Garde chez toi la mère et les enfants ; nous t'aiderons à les faire vivre jusqu'à i qu'il plaise à Dieu de changer leur sort. »
— L'iJunône ! à moi ! s'écria madame d'Aubigné en se cachant le visage. Oh I mes pauvres enfants ! oh ! nia pauvre fille I... Monsieur Larcher, reprit-elle, ma résolution est de retourner au plus tôt en France.
— Mais comment retoumerez-vous en France? où prendrez-vous l'argent nécessaire pour payer votre passage à bord d'un navire?... Dieu me garde, reprit le colon en voyant que madame d'Aubigné courbait la tête avec humilité, de forfaire à l'hospitalité que j'ai été heureux de vous offrir. Ma modeste case sera la vôtre tant qu'il vous plaira d'y demeurer. Ne parlons donc plus de cela... Adieu, je cours au travail... Tenez, voilà votre fille qui s'en va aussi au champ ; elle est nu-tôte, ordonnez-lui donc de mettre un chapeau, de peur que son beau teint, déjà un peu bruni, ne se brûle tout à fait. Ce serait dommage, en vérité I
Le soir, après que toute la famille fut couchée et endormie, Larcher conduisit madame d'Aubigné à
quelques pas de la porte et la fit asseoir sous un manguier gigantesque, coupole de verdure qui ombrageait les abords de la case.
Quand madame d*Aubigné se fut assise :
— Vous avez donc quelque cbose de bien grave à me confier, monsieur Lareher? demanda-t-elle au colon.
— Cela dépend^ répondit celui-ci, — comment vous voudrez Tentendre. — J*ai beaucoup réfléchi à notre conversation de ce matin, Madame. Pour calmer vos craintes et vos scrupules, et pour concilier toutes choses j'ai cherché un moyen ; je crois Tavoir troi . Tenez^ Madame, continua-t-il, apercevez-vous là-bas, pas bien loin d'ici, encadrée dans une touffe d'arbres, et baignée en ce moment par les flots de toutes les étoiles du ciel une maison dont le toit est surmonté d'une petite tourelle? Cette maison est l'asile de la meilleure et de la plus pieuse des femmes, Marie Bonnard. Jamais sa porte hospitalière ne s'est fermée à une douleur, à une prière, à un malheur. Allez y frapper. Madame; dites votre situation, racontez votre passé et vos espérances d'avenir à celle qui vous recevra elle-même sur le seuil, et...
— Mais, interrompit madame d'Aubigné, Marie Bonnard est la maîtresse de M. du Parquet...
— Je croirais plutôt, reprit Lareher, qu'elle est sa femme, sa compagne secrète, son égide et sa meilleure conseillère. Ce que je vous en dis là est une supposition qu'un petit nombre de personnes se communiquent à
voix basse ; mais tout porte à y avoir foi. Le dévouement de Marie Bonnard à M. du Parquet, Tiafluence bienfaisante qu'elle exerce sur lui, sa douleur profonde et sincère quand elle eut appris les malheurs du général, et les efforts qu'elle a faits pour hâter les événements qui se sont accomplis ces jours derniers...
— Alors, je ne comprends pas cette situation anormale, objecta madame d'Aubigné.
— Eh! mon Dieu! Madame, s'écria le colon, est-on toujours maître de son sort? Et qui peut dire que, dans sa vie, telle ou telle chose n'arrivera jamais? Vous, Madame, sortie d'une grande famille, vous voilà réduite en misère ; qui sait quelles destinées, en retour, attendent votre fille, élevée dans la pauvreté? Mais je reviens à mon conseil, suivez-le, il est excellent. Vous n'avez qu'à vous présenter en habits de deuil, tenant vos enfants, chacun par la main. Sans que vous ayez besoin de prononcer une parole, le cœur de Marie Bonnard vous sautera au cou.
— Cependant, si je porte aujourd'hui ces habits de deuil, si je suis veuve, et si mes enfants sont orphelins, c'est parce que mon mari a été tué, combattant contre les droits du sien, et quand elle saura mon nom...
— Quand elle saura votre nom, — s'écria Larcher avec chaleur, — ses deux mains iront vers vous, et ses lèvres s'abaisseront sur le front de vos enfants. •— Ne vous ai-je donc pas dit que c'est la meilleure et la plus sainte des femmes?
Le lendemain le colon, en rentrant du travail matinal, trouva madame d'Aubigné appuyée contre le tronc du manguier, le regard fixé sur la maison à la petite tourelle, sur le toit de laquelle le soleil faisait danser ses rayons comme des aiguilles d*or. En apercevant Larcher, la pauvre veuve tendit vers lui une main, et, de l'autre, montrant la maison de Marie Bonnard :
— Je suis prête, dit-elle, voulez-vous bien me mettre sur la route?
Ils partirent. Larcher ne Tavait point trompée. Elle n'avait pas paru sur le seuil de la porte que Marie Bonnard était accourue au-devant d'elle, en la saluant avec un de ces sourires et une de ces révérences qui fortifient les timides et désarment les orgueilleux. Madame d'Aubigné se sentit si vivement dominée, qu'elle fondit en sanglots. C'était assez pour faire comprendre à Marie qu'elle avait là devant les yeux une femme malheureuse, qui avait besoin de consolations. Les lugubres vêtements de la veuve, k présence de ses deux enfants ne laissaient pas de doute sur l'objet d'une pareille visite.
— Que puis-je faire pour vous. Madame? murmura Marie en entraînant madame d'Aubigné sur un canapé, et en prenant aussitôt la petite Françoise sur ses genoux.
— C'est votre cœur queje viens implorer — répondit la pauvre mère, — moins pour moi que pour mes enfants.
149 LE BOI DBS TBOPIQUES.
— Me pennettez-vous, Madame, de vous demander votre nom?
— Ce nom, répondit madame d'Aubigné, peut mal sonner à votre oreille. H est celui d'un homme qui fut l'ennemi de M. du Parquet.
Marie rougit légèrement et d'une voix bien douce :
— Les ennemis de M. du Parquet peuvent ne pas être les miens, Madame. Ensuite vous n'êtes que la femme de votre mari, à tout prendre.
— Je suis madame d'Aubigné, reprit la pauvre veuve; mon mari a été tué dans l'émeute d'il y a quelques jours...
— Et votre maison a été bien lâchement incendiée, continua Marie, — vous êtes sans asile, je le sais, Madame. Je sais aussi que vous ne méritiez pas de si cruelles épreuves; je ne parle pas seulement des dernières, mais de celles que votre vie entière a traversées. M. d'Aubigné a pu être, comme vous le disiez, l'ennemi de M. le général, mais il n'avait aucune raison pour être le mien. Il a été durement puni; vous n'avez plus son bras pour vous protéger, vous êtes malheureuse et à plaindre. Madame. N'est-ce pas là un titre suffisant pour que je vous doive dire : Cette maison-ci est assez grande pour que vous y trouviez une place, vous, votre fils et cette charmante jeune fille, grave déjà comme le malheur?
Après quelques minutes de conversation, madame d'Aubigné se trouva subjuguée par la grâce et l'affa-
bilité de Marie Bonnard. Le lendemain, ces deux femmes étaient conquises Tune à l'autre, et madame d'Aubigné n'avait plus de secrets pour Vamie du général. Elle lui avait raconté page par page sa pauvre vie de femme et de mère, les plaies de son âme et les souffrances de son corps.
C'était une femme d'un grand caractère et d'un cœur élevé, que madame d'Aubigné. Ruinée par les crimes et les débauches de son mari, après avoir été la compagne fidèle de ses heures de prison à Niort et à Château-Trompette, elle s'était enchaînée volontairement à son exil dans le Nouveau-Monde. Elle avait, si ce n'était plus par amour, du moins par intelligence et par respect de ses devoirs, resserré au lieu de les briser, les liens de ce déplorable accouplement. Elle s'était concentrée surtout dans une affection profonde pour ses deux enfants.
Françoise avait ouvert son âme, son cœur, son esprit aux grandes et sérieuses leçons que madame d'Aubigné lui enseignait. Elle avait appris à lire dans les livres sacrés, et elle avait épelé déjà Plutarque qui devint plus tard sa lecture favorite. Elle avait singulièrement fortifié sa raison à cet austère commerce ; si bien qu'il n'y avait pas eu besoin, à l'âge même où elle était, de l'édifier sur la triste situation où elle vivait. Elle avait instinctivement donné à son affection et à sa tendresse pour sa mère un caractère sérieux dont celleci avait auguré quelque chose de grand pour l'avenir.
— Bsl-U Tiai, demanda im jour Marie à madame d'An- Irigné, que votre fille Françoise fot réduite à travailler la terre sar le seol coin coltivable et cultivé de votre habitation?
— » C'est exact ; la pauvre en&nt, de ses mains délicates et frêles arrachait les mauvaises herbes da jardin, plantait les légumes, cueillait les froits dont la Tente noos aidait à vivre, et gardait même la basse-cour. Ah I je ne sais qael sort l'avenir loi réserve, et si je la verrai jamais henrense ; mais il Ini faudra bien des dédommagements pour racheter les humiliations qu'elle a supportées ici^ sans compter les dangers...
— Les dangers ? fît Marie.
—Oui, et d'abord le bâtiment qui nous transporta à Saint-Christophe (i) faillit être pris par les Espagnols. J'allaitais Françoise en ce temps. L'émotion du combat auquel nous avions assisté^ avait tari mon lait; la pauvre enfant fut sur le point de mourir d'inanition. On la crut même si bien morte que déjà le linceul l'avait recouverte, et on s'apprêtait à jeter son pauvre petit corps à la mer...
— La mer pour tombe 1 s'écria Marie Bonnard en pâlissant et en frissonnant. Cette idée me glace d'effroi !
— Je mendiai quelques instants de grâce, de répit ;
(1) Malgré rafûrmation très-honorable de M. le duc de Noailles, il y a des doutes sur ce point de savoir si Françoise d'Aubigné e st née en France ou à Saint-Christophe. Ici, nous adoptons la première version, la plus répandue.
on eut pitié de ma douleur, on laissa encore ce petit cadavre à mes baisers qui le réchauffèrent, je pense. Françoise revint à la vie, elle ressuscita ; j'appelle cela une résurrection. Et, comme par un miracle dont Dieu seul est capable, le lait tari afflua à mon sein. Ce n'est pas tout : sur celte habitation désolée, il y a de cela trois mois, un jour que la pauvre enfant avait conduit notre basse-cour paître dans une savane, elle s'assit tout près d'un bouquet touffu de raisiniers de mer. A peine accoudée sur l'herbe, elle sentit le point d'appui fléchir peu à peu, et sur son bras nu, le froid gluant d'un serpent qui se délovait et dont la queue irritée commençait à fouetter l'herbe. Françoise se leva avec précipitation, bondit de vingt pas, et vit le serpent ramassé sur lui-môme, la gueule béante et l'œil flamboyant. Elle arriva morte de frayeur à la case et se jeta dans mes bras où elle s'évanouit.
Un jour que Françoise d'Aubigné, devenue Madame deMaintenon, racontait ces détails à la cour, où sa puissance commençait à poindre, l'évoque de Metz l'interrompit pour lui dire :
— Madame, ce n'est pas pour rien qu'on revient de
si loin !
Marie Bonnard ne fît pas la môme réponse à Madame d'Aubigné; mais elle pressa Françoise contre son cœur avec une effusion toute maternelle, et s'écria ;
— Chère enfant, le ciel vous doit bien des compen sations dans l'avenir I
On se souvient qu'après la victoire des amis de dn Parquet, Lefort avait expédié à la Guadeloupe ua brigantin avec les instructions nécessaires pour assurer la délivrance du général. A bord de ce bâtiment était embarqué un ami dévoué de Lefort, nommé Matthieu Michel, porteur d'une lettre de La Pierrière, adressée à Patrocle de Thoisy qui, depuis Téchauffourée de Saint-Christophe, était demeuré à la Guadeloupe, y exerçant in partibm les fonctions de gouverneur général des îles. Cette lettre que j'emprunte à des documents historiques, était ainsi conçue :
« Monsieur, le sujet de la tragédie qui s'est jouée 8 quelques semaines en cette isle de la Martinique, « est trop long pour vous le représenter par le menu. « Je laisse au porteur d'icelle à vous en faire le récit « comme témoin de tout, et comment je m'y suis ac- « quitté de mon personnage. Enfin nous nous sommes (( défaicts de tous les mauvais esprits factieux, ennemis « et perturbateurs du repos public; ensuite de quoy a je pense, sous votre meilleur advis, Monsieur, qu'il « nous est besoin d'une absolution générale, que vous « nous pouvez octroyer et envoyer, s'il vous plaist, telle « et en la façon que vostre bonté et prudence le trouce vera plus à propos pour le maintien de cette colonie « au service du roy, et asseurer nos insulaires des in-
« quiétudes et deffiances que leur cause le remords « des choses passées. En cela, Monsieur, je crois que c( vous ferez un acte de justice qui fera paroistre avec « éclat Tauthorilé et la qualité que vous avez en ces « isles de l'Amérique.
« Je suis, etc. »
Quelques jours après^ le brigantin revint de la Guadeloupe avec Tabsolution demandée par La Pierrière. Matthieu n'était point à bord ; mais il avait envoyé à Lefort un compte rendu de ses négociations secrètes. Lefort courut chez Marie, et en l'apercevant :
— Victoire! cria-t-il, victoire! — Puis il l'entraîna dans une chambre où ils s'enfermèrent tous deux.
Françoise d'Aubigné jouait dans la pièce où Marie et Lefort avaient échangé les premières paroles ; elle resta assise devant la porte de l'appartement où ils s^étaient retirés.
— Eh bien ! dit Lefort, Matthieu Michel m'écrit que Thoisy a refusé net de proposer au commandeur d'échanger ses deux neveux contre le général. «M. de Poincy, a-t-il répondu, est un factieux avec qui il ne m'est pas possible de traiter. » Il lui faut la soumission du commandeur, comme si c'était là un homme à se jamais soumettre ! Maintenant, continua Lefort, nous voilà assez engagés dans l'action pour que vous m'expliquiez, Madame, ce que vous vous proposez de faire.
— Quoi qu'il arrive, je puis toujours compter sur vous, n'est-ce pas, Lefort ? — Vous avez bien expliqué
à Matthieu Michel qu'il doit restera la Guadeloupe? — Vous lui avez bien dit que son rôle est de fomenter contre M. de Thoisy une foule de petites intrigues, d'ourdir contre lui de petites conspirations, de lui susciter une multitude de petits ennuis! Si Matthîeus'y prend habilement, s'il dirige bien ses coups d'épingle, la vie ne sera plus tenable pour M. de Thoisy à la Guadeloupe. Force lui sera de fuir cette île et de chercher refuge quelque part. Ce n'est point à Saint-Christophe qu'il songera à se rendre. Il viendra donc à la Martinique, tout naturellement. De ce jour-là, du Parquet sera sauvé, Lefort I
— Je me fie à vous, Madame ; mais une fois Thoisy rendu ici?
— C'est alors, mon ami, que le projet devient difficile, périlleux même, pour vous, pour moi, pour tous ceux qui y mettront le cœur et là main. Ce que j'ai rôvé d'exécuter alors, ce que vous m'aiderez bien certainement à exécuter, est si audacieux, Lefort, que vous me permettrez, jusqu'à la minute où je vous commanderai de marcher, de garder le silence, et de porter seule mon secret.
— Ameriy répondit Lefort en s'inclinant. Au jour qu'il faudra, je serai prêt. Madame.
Françoise d'Aubigné avait entendu cette conversation. Tout autre enfant eût continué ses jeux ou sa lecture. Françoise, grave et réfléchie comme elle était, ne perdit pas une seule des paroles qui venaient d'être
dites. Lorsque Lefort sortit de la chambre, elle le regarda avec étonnement, et, dès que Marie Bonnard se trouva seule, la jeune fille se jeta dans ses bras et Tembrassa avec enthousiasme.
Mademoiselle d'Aubigné avait conçu, tout à coup, une sorte d'admiration pour cette femme qu'elle se prit à aimer, de ce moment, avec une ferveur passionnée. Il lui semblait que les héros dont elle lisait si souvent la vie dans Plutarque, revivaient pour elle, par quelques côtés, dans cette âme énergique, résolue et dévouée.
Michel avait fait merveilles à la Guadeloupe, dans sa mission.
Excité par lui, deThoisy, déshérité de son gouvernement de Saint-Christophe, mais toujours légalement investi de son commandement sur les autres îles, se mit en tête de vouloir être, de fait, le gouverneur de la Guadeloupe en absorbant Tautorité du chef de cette colonie. Michel exagéra à ses yeux les dispositions peu favorables qu'on montrait, de toutes parts, aux seigneurs^ de la Compagnie dont il se posait comme le représentant officiel en Amérique ; il lui persuada que la révolte de la Martinique avait été soufflée par de Poincy comme une protestation aux droits de la Compagnie des îles, que l'esprit de rébellion gagnait tous les jours, à ce point que Hoûel, le gouverneur de la Guadeloupe, pourrait bien, par crainte d'événements fâcheux, se mettre du parti du commandeur et octroyer par faiblesse des concessions funestes.
DeThoisf eoDsidéradoiicqa^élaâtde soaderoirde prérenir le mal; H il pensa n^f poafoir pas ^os sûrement zrmer qu'en snpirfaniaot Hoôel dans scm gou-
TememenL.
Ces perfides conseils delfidiel avaient enifré Piatrocle de ThoisT. Us aTsdent d'antant pins d'opportunité que, en efief, une forte opposition contre la Compagnie courait dans la colonie. Hoôel^ esprit pradent et politique, s'efforçait, par la conciliation et par des mesures habiles, de détourner l'orage qu'il surreiUait surtout du côté de Saint-Christophe. Il était préoccupé constamment de Tidée de ne point laisser l'influence du Commandeur pénétrer à la Guadeloupe.
Llntrusion de Patrocle dans les affaires du gouvernement donna, d'abord, de l'ombrage à Hoûel, et lui inspira en même temps de sérieuses inquiétudes. Les murmures commencèrent bientôt à circuler ; l'antipathie qu'inspirait de Thoisy se manifestait ouvertement, et la Guadeloupe menaçait de subir les mêmes rudes épreuves par où venait de passer la Martinique.
Hoûel et Patrocle se trouvèrent, un beau jour, en pleine hostilité^ et Tanarebie la plus complète régnait dans la colonie. Hoûel avait déjà parlé de renvoyer de Thoisy. Celui-ci invoquait son autorité souveraine, et, de son côté, songeait à révoquer le gouverneur. La lutte pouvait se prolonger et allumer la guerre civile. Matthieu Michel mit fin à ce déplorable conflit en persuadant à '^^ Thoisy que ses jours étaient menacés, qu'il y avait
contre lui un complot criminel, et que le plus simple était de quitter la Guadeloupe et de chercher un asile à la Martinique où la récente victoire des amis de du Parquet sur les adversaires de la Compagnie ne pouvait que lui assurer un sympathique accueiL
De Thoisy, encore cette fois, se fia à Matthieu. Il s'embarqua de nuit, mystérieusement, et fit voile pour la Martinique où il débarqua le 3 janvier 1647.
Dix minutes après l'arrivée de Thoisy, Lefort, Matthieu et La Pierrière s'enfermaient secrètement chez Marie Bonnard, dont le visage rayonnait de joie.
— Il faiit, dit-elle, que l'un de vous écrive et signe la lettre dont voici la minute.
— A qui est adressée cette lettre ? demanda Lefort.
— A M. le Commandeur de Poincy, répondit Marie. Lisez-la, Lefort.
Lefort lut cette lettre qui avisait M. de Poincy de Tarrivée de son ennemi à la Martinique, où il était reçu avec les plus grands honneurs ; mais on le prévenait en môme temps que cet enthousiasme serait vite changé en haine et en malédictions, du moment que les habitants sauraient que M. de Thoisy avait refusé de lui proposer l'échange de ses deux neveux contre du Parquet. La lettre ajoutait que si le Commandeur trouvait qu'il y eût quelque bon parti à tirer de la présence dB Thoisy dans l'île, il eût à envoyer à la Martinique un navire, commandé par un homme en qui il eût pleine confiance, et muni de pouvoirs assez
étendus pour traiter de toutes les combinaisons possibles.
— Pardieu ! s'écria Lefort, il ne me répugne en rien d'écrire et de signer un pareil billet. — Qui le portera ? demanda-t-il ensuite.
— Moi, répondit Matthieu.
— Ce soir môme, ajouta La Pierrière, un navire sera à votre disposition. Je cours au-devant deThoisy.
— Où le conduisez-vous loger ?
— Chez les Révérends pères Jésuites, aux portes de Saint-Pierre ; ils ont revendiqué l'honneur de le recevoir.
Le message dont Matthieu était porteur était de nature à causer une grande joie à Poincy. Malgré le désastre qui avait suivi l'infructueuse tentative de du Parquet, malgré la réserve observée depuis ce moment par de Thoisy, le Commandeur ne dissimulait pas ses inquiétudes. Un ennemi libre est toujours dangereux. De Thoisy pouvait bien, un jour ou l'autre, à la tête de forces importantes recrutées dans les deux lies, tenter une descente à Saint-Christophe, et rien ne répondait qu'il ne réussît pas. L'occasion s'offrait belle à lui de se débarrasser de ce compétiteur ; à quelque prix que ce fût, il ne devait pas la manquer.
Quant aux vagues insinuations de la lettre, relativement au parti à tirer et de la présence de Thoisy à la Martinique, et de la disposition où allaient être les habitants à son égard, de Poincy en avait parfaitement compris le sens.
LE ROI DES TROPIQUES. i53
Il accueillit Matthieu à bras ouverts, et, aussitôt, il ordonna l'armement de cinq bâtiments^ avec huit cents hommes de troupes.
Une pensée arrêta cependant de Poîncy. Cette ouverture qu'on lui faisait ne cachait-elle pas un piège, une trahison, une surprise? Il pressura le sens de la lettre
qu'il avait sous les yeux, et n'en put rien faire sortir autre chose que ce qu'elle contenait : la proposition évidente de lui livrer pieds et poings liés son antagoniste. Il fit venir Matthieu Michel et lui confia les doutes qu'il éprouvait.
— Monsieur le Commandeur, se contenta de lui dire Matthieu, il n'est pas de preuve plus grande à vous donner de la sincérité de nos intentions que celle-ci : chargez-moi de fers et jetez-moi dans le plus obscur de vos cachots jusqu'au retour de vos naivires de la Martinique, et si le dénoûment de cette expédition ne répond pas à nos espérances et à nos promesses, vous me ferez périr de tel genre de mort qu'il vous plaira de choisir, le plus atroce que vous pourrez imaginer.
Le Commandeur lui tendit la main et lui dit :
— Soit I Je vous crois, monsieur Michel. Puis il appela un officier et lui donna un ordre à voix basse.
Quelques minutes après, Matthieu Michel vit entrer dans la pièce où il se trouvait, du Parquet entouré de gardes. Le colon poussa un cri et se jeta dans les bras de son général, dont la captivité n'avait altéré ni la hauteur superbe, ni la dignité, ni l'affabilité. Après cet
épancbement du seul bonheur dont il eût joui depuis près d'une année, du Parquet s'adressantà de Poincy :
— Monsieur, lui dit-il, je n'avais rien à espérer de vous ; vous venez cependant de me faire oublier tous mes malheurs. J'apprends que mon île est heureuse, pacifiée et prospère ; je sais mes amis fidèles, je sais que ceux que j'aime plus que ma vie ont le courag e et la bonté de m'attendre. Je vous remercie de ce baume que vous avez versé sur mes plaies. Maintenant, faitesmoi reconduire en ma prison.
— Général, — répondit de Poincy en s'avançant vivement vers du Parquet, — vous n'êtes plus prisonnier que sur votre parole.
— Et quelles conditions mettez-vous à cette douteuse liberté, Monsieur ? Avant de vous donner ma parole, je veux savoir ces conditions. Jusqu'alors je reste prisonnier.
— Quelle âme de fer I pensa de Poincy. Puis, s'adressant à du Parquet : — Général, la première condition que je pose à votre liberté est celle-ci : votre parole de gentilhomme que, laissé seul avec moi dans cette pièce, vous ne tenterez en aucune façon de vous évader.
— Celte condition me fait trop d'honneur. Monsieur, pour que je ne m'empresse pas de l'accepter. Vous me redoutez, môme désarmé, et ayant à votre service deux ou trois mille mousquets prêts à faire feu
isur moi au premier cri d'alarme. C'est me combler, Monsieur. J'accepte donc. Après ?
Le Commandeur se mordit les lèvres ; il venait de grandir de cent coudées ce héros, redoutable en effet.
— C'est, reprit-il, dans le téte-à-tôle d'une conversation intime que je vous dirai les autres conditions. Nul ne s'avisera de penser, si vous les acceptez, qu'elles ne soient honorables.
— Je l'espère, répliqua du Parquet.
De Poincy ordonna aux gardes de sortir ; il ne resta plus dans la pièce que le Commandeur, du Parquet et Matthieu Michel.
— Général, — dit le Commandeur en passant à du Parquet le message apporté par Matthieu, — lisez ceci. — Et quand du Parquet eut terminé sa lecture : — C'est moi-même, Monsieur, — continua de Poincy,—* qui partirai cette nuit pour la Martinique ; vous m'accompagnerez dans ce voyage. Nous resterons en rade tous les deux ; et à bord de mon navire, j'attendrai les propositions qui me seront faites par vos amis. A bord, comme ici, vous serez mon prisonnier sur votre parole. Vous vous engagerez sur l'honneur à ne point tenter de vousévader, à ne point accepter une fuite qui vous serait offerte en vue de ce rivage.
Du Parquet hésita, puis :
— Ne me conduisez pas en vue de la Martinique, réponditril ; ne me faites pas entrevoir ce rivage où tout ce que j'aime m'appellerait el me tenterait. Je ne
sais pas bien, je devine, il est vrai, comme vous, ce que veulent mes amis ; mais s'ils ne réussissaient pas^ s'il fallait, après avoir respiré l'air de ce pays qui est devenu ma patrie, voir fuir derrière moi cette terre aimée, sans avoir embrassé ceux qui me tendraient les bras du rivage... je ne résisterais pas. Monsieur, à ce naufrage de mes espérances, je mourrais ou je manquerais à la parole que je vous donnerais... Oh I non! non ! ne me conduisez pas à la Martinique... la tentation serait trop ardente. Me sentir si près de tout ce que j'aime, me donnerait le vertige. Je tiens à rester gentilhomme et honnête homme.
DePoincy réfléchit un moment:
— Il s'agît, reprit-il, de gagner du temps, général ; il s'agit, pour vous d'être libre huit ou dix jours plus tôt ; votre présence peut même décider du succès de l'entreprise, en enflammant le courage et le dévouement de vos amis.
Le Commandeur plaidait sa propre cause en ce moment. Il était clair qu'il avait intérêt à tenir le plus vite possible de Thoisy en son pouvoir. Il ne doutait pas que la vue de du Parquet ne dût exciter l'audace de ses amis, et les déterminer à ne plus reculer. Aussi le Commandeur attendit avec anxiété la réponse du général.
— J'ai dit. Monsieur, répliqua du Parquet^ toute ma pensée, je l'ai exprimée avec franchise ; ne me tentez pas, Monsieur, ne me tentez pas !
Le Commandeur, après avoir vainement cherché dans la logique de son éloquence, Targument tant désiré, se rabattit sur la logique brutale des pouvoirs tout-puissants qu'il avait sur son prisonnier. Là, il trouva.
— Général, est-ce votre dernier mot? demanda-t-il.
— Mon dernier mot, Monsieur le Commandeur.
— Eh bien I tant pis pour vous I Holà 1 cria-t-il d'une voix courroucée, quelqu'un ! Faites avancer les gardes, dit-il à Tofficier qui se présenta, et reconduisez M. du Parquet en sa prison; qu'on lui mette les fers aux pieds et les fers aux mains. Vous me répondez de lui sur votre tétel
Du Parquet se retira le front haut, pressa la main de Matthieu Michel, et jetant à de Poincy un regard plein de mépris :
— C'eût été, lui dit-il, la première fois que la peur m'aurait fait changer de résolution. Vous ne l'espériez pas. Monsieur?
Matthieu Michel porta la main à ses yeux mouillés de larmes.
— Monsieur le Commandeur, — dit-il à de Poincy, — ma mission est terminée. Je n'ai plus rien à faire ici; mais je dois vous affirmer que les huit cents hommes et les cinq navires que vous allez expédier à la Martinique ne suffiront pas à vous faire livrer votre ennemi. Quand j'aurai dit à mes compagnons l'outrage que vous avez fait subir à notre général, il n'y en aura pas un qui ne
1 5 s LB ROI DES TROPIQUES.
jure de le venger. Et si vous vous avisiez de me retenir prisonnier, en ne me voyant pas revenir, on saura ce que cela signifie. Puis-je sortir d'ici, Monsieur?
— Ohl vous le pouvez ! répondit de Poincy en riant aux éclats.
Matthieu resta stupéfait devant cette explosion de joie.
— Je vous étonne, n'est-ce pas? et je m'explique votre belle tirade de tout à l'heure. Vous n'avez donc pas compris qu'il y va de mon intérêt, de celui du général, de celui de vos amis, que M. du Parquet se trouve en rade de Saint-Pierre, à bord de mon navire, au moment où je négocierai avec la Martinique? Puisque M. du Parquet ne me répond pas, libre sur sa parole, d'être assez sage, en cas d'insuccès, il fallait bien que je l'eusse avec moi, sous la main , tout prêt, si besoin est, à passer de mon bord dans le canot qui le conduira au rivage. C'est brutal de ma part si vous voulez ; mais le fond doit faire pardonner les apparences. N'ai-je pas bien fait de prendre ces précautions, voyons? Quant à vous, ne vous en déplaise, mon cher, vous demeurerez à Saint-Christophe, parce que si vous vous trouviez à bord, vous seriez capable de faire savoir à vos Martiniquais que leur général est là, à leur portée; et pour peu que l'affaîre traînât ou manquât, ils seraient gens à livrer bataille pour le ravoir. J'attache à tenir entre mes mains ceThoisy un bien autre prix qu'à posséder M. du Parquet. Mais je ne veux lâcher l'un que
contre Tautre, cependant; donnant donnant. Vous êtes prisonnier à Saint-Christophe, sur parole. Adieu donc, et à bientôt, j*espère !
Le soir les troupes étaient embarquées, et les navires mettaient à la voile, s'orientant sur la Martinique.
Du Parquet n'avait pas été médiocrement étonné de se voir transporté à bord. Il demanda bien quelle route suivait le navire dans la chambre basse duquel on renferma; mais défense avait été faite de répondre à ses questions. Du Parquet s'imagina que de Poincy le faisait conduire en France, ou peut-être encore sur quelque point désert du Nouveau-Monde, dans quelque île inhabitée où il Tabandonnerait. Son sort, enfin, était pour lui un mystère dont il attendait le dénoûment avec cette résignation et ce courage qui ne lui avaient jamais failli.
Les choses avaient assez bien marché à la Martinique, au gré des désirs de Marie et de Lefort. Ils avaient habilement calculé le moment où ils commencèrent à mettre en circulation le refiis de Thoisy d'échanger contre du Parquet les deux neveux du Commandeur. L'ébruitement de ce fait avait été combiné avec Tarrivée probable du plénipotentiaire de Saint-Christophe, et il produisit sur les habitants de la Martinique l'effet qu'on en espérait. Un cri d'indignation s^éleva dans Saint- Pierre contre une telle perfidie, après le dévouement que du Parquet avait montré à la cause de cet égoïste et de cet ingrat»
160 LE ROV DBS TROPIQUES.
Marie passait les nuits et les jours à interroger la haute mer^ épiant si une voile allait enfin doubler la pointe de la Perle. Au moment où elle aperçut un grand navire se traînant comme un fantôme le long de Thoi^izon que la brume du soir commençait à obscurcir, elle poussa un cri de joie^ et se sentit si émue qu'elle dut s'appuyer sur Tépaule de Lefort.
— Vos mesures sont bien prises, n'est-ce pas ? demanda-t-elle au dévoué gentilhomme. Vous êtes assuré que personne ne nous trahira à l'heure suprême? Ah! dit-elle tout à coup, un second bâtiment vient de doubler la pointe.
— En voici un troisième ! s'écria Lefort.
Le gentilhomme devint plus attentif à ce mouvement de l'horizon ; quand il eut compté cinq bâtiments, son front se rembrunit et il secoua la tête.
— Je trouve, dit-il, que c'est trop ; cinq bâtiments pour ramener de Saint-Christophe Matthieu Michel !
— Vous m'effrayez, murmura Marie en pâlissant. Dites-moi toute votre pensée, Lefort; vous ne devez me rien cacher, à moi.
— Eh bien ! je soupçonne quelque projet d'attaque de la part de Poincy. U se sera dit que, s'il pouvait avoir son ennemi sans rendre le général, ce serait double coup...
— Ah ! mon Dieu I tout est donc perdu I Oh ! s'il y a trahison, Lefort, défendons-noas et vengeons-nous.
LE ROI DES TROPIQUES. i61
En rentrant à Saint-Pierre, Lefort trouva la ville en émoi. L'arrivée des cinq navires qui couraient leurs dernières bordées pour venir prendre mouillage, avait jeté la consternation dans les esprits. La Pierrière partageait les mêmes craintes que Lefort; ces craintes se répandirent dans toute la population, et le cri : « Aux armes ! » retentit bientôt dans les rues et de case en case.
De Thoisy ne doutait pas que l'expédition ne fût dirigée contre lui. Il s'agissait, cette fois, de risquer son enjeu tout entier. Il fit mettre les troupes sous les armes, visita les forts et les batteries, et s'apprêta à une vigoureuse défense.
— Nous n'avons plus qu'un espoir, dit La Pierrière à Lefort, c'est, quand les navires seront mouillés, devoir Matthieu Michel débarquer. S'il nous revient, tout est sauvé : s'il n'est point à bord, nous sommes trahis comme tu disais.
Les cinq bâtiments mouillèrent l'un après l'autre, assez au large, dans la partie de la rade la plus rapprochée du lieu appelé aujourd'hui la Pointe-Lamarre, entre Saint-Pierre et le Prêcheur.
Il avait été convenu avec Marie Bonnard que si Mathieu arrivait tout d'abord chez elle, elle ferait prévenir ses amis. Une heure se passa, sans qu'on entendît parler de Matthieu, ni à la maison de Marie, ni chez
16t LE ROI DES TROPIQUES.
Lefort, ni chez La Pierrière. Pendant qu'oa renforçait les postes le long du rivage, en échelonnant les sentinelles jusqu'en face du mouillage des navires, et que tous les préparatifs se faisaient pour Tattaque du lendemain, La Pierrière, Lefort et Marie Bonnard tenaient conseil.
Après bien des conjectures et bien des hésitations, Marie ouvrit cet avis:
— Puisque Matthieu ne vient point à terre, il faut que quelqu'un se rende en parlementaire à bord d'un des navires.
— Gomment s'y prendre? objecta La Pierrière. M. de Thoisy a, prudemment, interdit toute communication entre la terre et les bâtiments. Il ne sera pas possible de mettre à la mer une embarcation, si petite qu'elle soit, sous peine, au délinquant, d'être fusillé.
— Mais ce qu'on n'a pas pu interdire de mettre à la mer, s'écria tout à coup Lefort, ce sont les bras d'un bon nageur, et j'offre les miens; à condition, ajouta-t-il en se tournant vers La Pierrière, que ta feras placer sur le point que je choisirai des factionnaires dévoués à nous.
A l'heure où les factionnaires devaient être relevés, sur un espace de cinq cents pas environ, se trouvèrent réunies les huit ou dix personnes confidentes de ce projet qui pouvait coûter la vie à Lefort. La Pierrière lui-même, le mousquet sur l'épaule, prit faction comme un simple soldat, au lieu où cet ami, dévoué jusqu'à
l'aveuglement, se jeta à la mer. Calmes et unies en ce moment, les lames expiraient mollement sur le sable fin et noir du rivage. Lefort put donc, en nageur athlétique, gagner le large rapidement. Pendant quelques minutes, on aperçut sa tête au-dessus de la surface des flots, peu à peu il s'enfonça dans les ténèbres, puis Ton ne vit plus rien.
Lefort nagea pendant près de trois quarts d'heure. Arrivé dans l'ombre que projetaient sur la mer les murailles élevées des navires, il se dirigea vers celui à bord duquel il avait vu, avant la nuit, flotter le pavillon de commandement. Jusque-là, Lefort ne s'était point aperçu que son approche eût été remarquée. C'est si peu de chose, le corps d'un homme flottant ou glissant sur l'étendue de la mer ! De Poincy, qui soupçonnait bien que quelque communication s'établirait entre son bord et la terre, avait ordonné qu'on fît bonne garde, et qu'on accueillit tout parlementaire qui se présenterait.
Déjà Lefort nageait au milieu du petit clapotement qui se produit, même par les mers les plus calmes, autour de la coque d'un navire, etil s'impatientait qu'on ne le vit pas. Il fit le tour du bâtiment, à distance cependant. Enfin il se décida à héler un factionnaire qui se promenait sur le pont. Un a Qui vive I » lui fut lancé, auquel il répondit. Sur l'invitation du factionnaire qui jeta la nouvelle à bord, Lefort s'approcha et se hissa le long des flancs du bâtiment.
— Qui ôtes-vous, d'où venez-vous, que demandezvous? dit Pofflcier qui le reçutJ
— Je me nomme le capitaine Lefort ; je viens de terre, et je demande, tout d'abord, à me couvrir d'un vêtement un peu chaud, avant de me présenter devant votre commandant.
On jeta sur les épaules du colon une espèce de couverture, et on lui offrit à boire un verre d'eau-de-vie.
— N'avez-vous point à votre bord ou sur un de vos bâtiments, un habitant de cette lie nommé Matthieu Michel ? demanda-t-il à Tofflcier.
— Ce n*est point à moi de vous répondre.
Lefort, introduit devant M. de Poincy qu'il ne connaissait point, commença par lui renouveler la question adressée à Tofiicier. Le Commandeur lui annonça alors que Matthieu était resté en otage à ^Saint-Christophe. Puis il lui demanda si c'était bien lui qui avait écrit la lettre apportée par Matthieu Michel.
— Dans cette lettre, reprit-il, vous offrez de livrer M. de Thoisy, du consentement et avec le concours des habitants de la Martinique, en échange de votre général. Étes-vous toujours dans les mêmes dispositions?
— Toujours. M. de Poincy accepte-t-il l'échange? Qui en fera foi?
— La caution que je vous donnerai. — Ma personne vous sera acquise en otage, jusqu'au moment où M. du Parquet libre vous sera rendu.
— M. de Poincy tient-il à vous autant que nous tenons
à notre général, pour vous placer ainsi sur le même rang ?
— Je puis vous le garantir.
— Votre nom, Monsieur?
— Je suis le Commandeur de Poîncy.
Lefort recula de deux pas, en saluant avec respect.
— Allons, posons vite nos conditions, reprit le Commandeur, — asseyez-vous, capitaine.
— Nos conditions, reprit Lefort, ne seront pas longues à stipuler. Je vous amène M. de Thoisy à votre bord ; vous. Monsieur le Commandeur, vous restez entre nos mains jusqu'au retour de M. du Parquet, le tout sur notre parole réciproque de gentilshommes. ,
— Vous avez ma parole.
— Cela suffit. Je retourne donc à terre par la môme voie.
— Bon voyage, capitaine !
— A revoir, Monsieur le Commandeur.
Lefort, debout sur le plat-bord du bâtiment, s'élança dans la mer. De Poincy, la tête passée par un des sabords, suivit le sillage lumineux que traçait l'intrépide nageur.
— Allons ! dit-il en rentrant dans sa chambre, il faut avouer que c'est là un vaillant homme et un courageux ami I
Le lendemain, c'était le 17 janvier, avant le lever du jour, la ville de Saint-Pierre était prête à soutenir l'attaque dont elle se croyait menacée. De Thoisy,
après avoir inspecté les postes, était rentré à l'habitation des Jésuites, où il avait entendu la messe.
Pendant la nuit, un conseil avait été tenu dans ia maison de Marie Bonnard, et là avait été résolu l'acte audacieux dont l'exécution fut confiée à Lefort. Le procès-verbal qui avait été dressé de cette séance nocturne, est rapporté tout au long par le père du Tertre. H était signé de Jérôme Sarrat, seigneur de La Pierrière; Louis de Guerengoau, sieur de Rossillon; de la Renardière; de Beaujeu; de la Haye ; Lefort, et de la Houssaye, au nom duquel avait été ajouté en marge : a Ne signe pas ne sachant pas écrire. » Il y avait en hésitation parmi tous ces gentilshommes sur celui d'entre eux qui oserait arrêter M. de Thoisy, lieutenant général des lies pour le roi. C'était comme une offense à la personne du roi lui-môme. Lefort se trouvait tellement engagé déjà dans l'affaire, qu'il réclama ce périlleux honneur.
— Consignez au procès-verbal, dit-il, que cette mission m'est confiée a comme au plus brutal de l'Ile (i). »
Si la plus vive anxiété régnait parmi les quelques personnes initiées à ce terrible secret, l'inquiétude n'était pas moins grande du côté de Poincy. De son bord^ toutes les longues-vues étaient braquées sur le rivage, épiant les mouvements de la population, et suivant les préparatifs du combat. Le Commandeur se promenait avec agitation sur le pont de son navire,
(1) Texte historique.
indécis s'il devait eatreprendre un simulacre d'attaque pour aider peut-être au dénoûment de Tacte qui se préparait. Il regardait avec irritation à sa montre, et se répétait tout bas : « Dans un quart d'heure : » puis, le quart d'heure passé, il en obtenait un autre de son impatience. Bien près de deux heures s'étaient écoulées ainsi.
Lefort venait de rassembler une compagnie de grenadiers, et s'était dirigé vers la maison des Jésuites. Les officiers seuls avaient été informés^ au dernier moment, de la mission qu'ils allaient remplir. La maison des Jésuites fut cernée à distance ; Lefort seul pénétra dans l'intérieur.
De Thoisy, en grande tenue, se promenait avec un dominicain, le révérend père du Tertre, sous une allée de citronniers. En apercevant Lefort, qu'il s'imagina lui être envoyé pour quelque ordre de service, il s'avança en disant :
— Capitaine, qu'y a-t-il ?
— Il y a. Monsieur, répondit froidement Lefort, que j'ai mission de vous arrêter.
— M'arrôter ! — s'écria de Thoisy en portant la main à son épée. Mais Lefort le saisit vigoureusement par le bras, et tira en l'air un coup de pistolet en signal convenu. Tout d'abord ce furent les gens de la maison et tout le personnel du couvent qui accou» rurent.
— Chargez l'insolent! — commanda de Thoisy.
Mais, en même Um^^ la compagne des gmadkn entra an cri de : « Vire du Ftfqaet ! » dispersa la pcngnée des défenseurs officieux de Thoisf et enveloppa celui-ci dans une nni raille liiaiite. Le cri poussé par les grenadiers aTait rebondi par-dessus les baies de lliabitalion des Jésuites; répété par les affîdés au complot, il gagna ^bientôt les rues de Saint- Pierre, où tout le monde le fit éclater avec enthousiasme, sans trop savoir pourquoi, ni à propos de quoi« Les troupes prirent les armes, LaPierrièreà leur tâte, et regardèrent passer de Tboisj et son escorte «ans qu'un seul homme, officier ou soldat, parût s'en émouvoir. Lefort conduisit son prisonnier droit au rivage* De Thoisy voulut opposer quelque résistance. Lefort le saisit entre ses bras et le jeta dans une embarcation qui poussa au large.
Quelques instants après, un des officiers du bâtiment de Poincy, qui n'avait cessé d'examiner à la longue-vue tous les mouvements de la terre, accourut vers le Commandour.
— Un canot, dit-il, s'avance à nous ; il est chargé de monde, et, en ce moment^ un homme debout sur Pavant agite un drapeau. C'est, je crois, ce gentilhomme qui est venu à bord à la nage, hier au soir.
— Messieurs, cria de Poincy, en s'adressant aux officiers groupés autour de lui : M. de Thoisy est mon prisonnier I
Puis, descendant vivement dans Tentre-pont, il pé-
nétra dans la chambre basse où du Parqaet était resté enfermé. Celui-ci, en apercevant le Commandei r qui avait eu soin, pendant toute la traversée, de ne point faire connaître sa présence à bord, poussa une exclamation de colère et d'étonnement à la fois.
— Général, lui dit de Poincy, je viens vous rendre la liberté.
— La liberté ! s'écria du Parquet ; où donc suis-je ?
— A la Martinique.
— A la Martinique I vous ne me trompez point, Monsieur! Et je suis libre !... A terre alors l 'Oh ! laissez-moi descendre à terre tout de suite !...
— Attendez au moins que l'embarcation qui conduit à mon bord M. de Thoisy soit arrivée.
Le nom de Thoisy fut un trait de lumière pour du Parquet. Il devina tout.
De Poincy remonta sur le pont au moment où l'embarcation accostait le bord. Lefort fut le premier à franchir l'échelle. Il alla droit au Commandeur, et d'un ton très-énergique :
— Donnant donnant. Monsieur, lui dit-il, j'ai tenu ma parole, à vous d'exécuter la vôtre.
De Thoisy, pâle, défait, à moitié mort, fut hissé à . bord. Les officiers, sur l'ordre de Poincy, et l'équipage tout entier, le saluèrent aupassage,
— Vous êtes un grand criminel. Monsieur, murmura
de Thoisy en s'adressant à Lefort.
Qoand le prisonnier eut quitté le pont, de Poincy, tendant la main à Lefort :
— Je vous remercie, capitaine, de votre fidélité et de votre exactitude à tenir vos engagements. Vous ne serez pas moins satisfait de moi. Je vous ai promis de vous rendre M. du Parquet en échange de M. deThoisr ; regardez, Messieurs.
A ce moment, du Parquet mettait le pied sur le pont, au milieu des larmes de joie, des cris de surprise. de tous les témoins de cette scène. Le Commandeur lui-même ne résista pas à cette émotion. Du Parquet pressa Lefort dans ses bras, et les autres gentilshommes martiniquais embrassèrent leur général avec effusion.
— En route, en route. Messieurs ! cria du Parquet. D'ici je vois le rivage couvert d*amis 1...
— Général, lui dit de Poincy, il n'est pas juste que vous vous présentiez sans épée à votre peuple. Voici celle que vous portiez à Saint-Christophe, le jour où vous avez été fait prisonnier. Je tiens à honneur de vous la rendre, car personne ne s'en servirait aussi bien que vous.
— Merci, Monsieur le Commandeur.
— Et maintenant, reprit de Poincy, je vous demande votre main, général ; me la refuserez-vous ?
— J'ai tout oublié. Monsieur. Ma vie recommence aujourd'hui ; je ne sais rien du passé.
Du Parquet descendit dans l'embarcation, qui s'éloigna du navire avec une rapidité si grande qu'on eût
dit que les rameurs avaient doublé de nombre et de forces. Le général se tenait debout à rarrière; Lefort, agitait sur Pavant un drapeau en poussant avec frénésie le cri de : « Vive du Parquet I » que les passagers du canot répétaient en chœur.
Dès que leurs voix parvinrent jusqu'au rivage, ce môme cri répondit au leur, comme un écho que rendaient le cœur et l!âme de toute une population. Mais nul ne devinait encore que du Parquet fût à bord de cette embarcation pavoisée de joie.
Avant que le canot eût touché le sable, du Parquet avait été reconnu. La population entière, on peut le dire, entra dans la mer jusqu'à mi-jambe, et ce fut littéralement sur les bras des habitants que le général débarqua. En mettant le pied sur la terre, les larmes dans les yeux et la voix tremblante d'émotion, du Parquet s'écria :
— A genoux, Messieurs, et remercions le ciel 1
En moins de cinq minutes, le feu était aux canons des forts. Les vaisseaux de Poincy répondirent salve pour salve ; les cloches furent mises en branle, et les prêtres, groupés aux autels, entonnèrent le Te Deum,
Marie Bonnard, à qui il n'était point permis de prendre part officiellement à cette joie, était à genoux'dans sa maison, pleurant de bonheur et chantant le Te Deum dans son cœur. Lefort entra tout à coup chez elle, et, la prenant par le bras, sans écouter ni ses remercîments ni ses efforts à trouver des expressions introuvables
pour rendre sa reconnaissance, il la conduisit en courant sur rhabitation de du Parquet, dont la marche était ralentie par Tenthousiasme de la population et des troupes. Il fit entrer Marie dans une pièce voisine du salon où le général devait recevoir, pour les congédier ensuite, les chefs de la colonie.
— Il ne faut pas, lui dit Lefort, que vous soyez la dernière à Tembrasser. Ce serait, par ma foi ! bien injuste.
II se passa près d'une grande demi-heure avant que du Parquet pût arriver jusqu'à son habitation. Je n'essaierai pas de peindre l'agitation fiévreuse où était Marie, à qui les minutes semblaient des siècles. Enfin, à peine le dernier comparse du cortège officiel eut-il tourné les talons, que Lefort, ouvrant brusquement la porte, appela le général.
Du Parquet, en se retournant, aperçut Lefort soutenant une femme à moitié évanouie.
—Marie ! — s'écria-t-il, et la prenant dans ses bras, il la pressa contre son cœur, déposa sur ce front aimé tout ce que ses lèvres purent y faire passer de son âme. — C'est encore à vous, Lefort, que je dois d'avoir hâté ie moment de ce bonheur. Merci, vous êtes un bien bon ami. Restez, ajouta-t-il, en voyant que Lefort voulait s'éloigner, restez, pour que je vous dise devant elle toute ma reconnaissance. Je vous dois à vous, à La Pierrière, âmes meilleurs amis, à vous surtout. Le-
LE ROI DES TROPIQUES. i73
fort, je vous dois la paix de mon île, la yie de Marie, ma liberté.
— Pardon, général, interrompit Lefort, nous n'avons tous été que les instruments d'une volonté et d'un courage supérieurs aux nôtres. Dans les temps de trouble que nous avons traversés, nos cœurs abattus se laissaient aller au découragement et au désespoir, la révolte menaçait de nous vaincre. Une femme est venue réveiller dans nos âmes l'honneur et le dévouement endormis; elle a tiré de leurs fourreaux nos épées engourdies et les a placées dans nos mains. Cette femme, la voilà! C'est encore elle quia conçu et tramé ce projet audacieux de vous délivrer, en punissant la lâcheté et l'ingratitude de M. de Thoisy à votre égard. Général, s'il y a quelqu'un ici que vous devez remercier, c'est celle qui fut l'âme et la tête de ce complot couronné de succès; je n'ai été que le bras docile.
— Vous avez fait tout cela, Marie I murmura du Parquet en prenant avec effusion les deux mains de la jeune femme, et vous ne le disiez pas, et vous laissiez s'égarer sur ceux qui, certes, en méritent une bien large part, ma reconnaissance tout entière.
— Eh I qu'importe ! s'écria Marie en se jetant au cou de du Parquet, donnez-leur, donnez-leur à ces chers et dévoués amis, toute cette reconnaissance dont je n'ai que faire... Je garde pour moi le bonheur, et mon lot est bien assez grand I
174 LE KOI DIS TROPIQDES.
— Non, ce n'est pas assez d'an bonheur inaycaé, d'un bonheur qu'il faut cacher, Marie ! A compter de cette heure, vous êtes et vous serez* pour tout le monde, ma femme bien-aimée. Ce mariage secret qui vous a unie à moi sera rendu public dès demain, dès ce soir, s'il se peut.
— Allons donc I s'écria Lefort. — A la fin, ce mystère dommençait de me peser. Et. ce sera une grande joie pour moi d'entendre marier vos deux noms dans les acclamations de la foule ! — Gréaéral^ ce soir, la ville de Saint-Pierre sera illuminée ; ifous vous promènerez dans les rues, avec madame la générale au bras...
— A la condition, — dit madame du Parquet, — que vous pardonnerez aux coupables emprisonnés à cette heure.
— - Je ne veux pas même savoir leurs noms... vivants ou morts...
— Très-bien I — Il en est un cependant que vous serex forcé de connaître et qu'il ne faudra pas oublier, — s'écria tout à coup Marie, en s'échappant des bras du général et en allant prendre par la main Françoise d'Aubigné que la curiosité avait conduite sur les pas de Lefort, jusqu'à l'habitation de du Parquet.
— Une pauvre jeune fllle en deuil I je devine, murmura du Parquet en essuyant une larme.
— Mademoiselle Françoise d'Aubigné.
— D'Aubigné I J'eusse été étonné de voir sa femme et ses enfants en habits de fôte. Pauvre jeune fille,
continua le général, en embrassant Françoise sur le front, tout ce que ma femme a fait pour vous et vous a promis, je l'approuve, mon enfant.
Françoise ouvrit de grands yeux étonnés en entendant du Parquet appeler Marie sa femme; puis elle baissa ses belles paupières aux longs cils, et s'en alla, toute rêveuse et réfléchie, rejoindre sa mère. On eût dit qu'un des voiles de l'avenir venait de se déchirer devant elle.
Étranges mœurs que celles de ce temps-là où les dépositaires du pouvoir royal donnaient eux-mêmes le singulier exemple du mépris pour les formes judiciaires I On avait alors une façon un peu expéditive de trancher le nœud des questions embarrassantes, et la brutalité militaire était l'argument le plus généralement adopté.
Ces habitudes, quoique beaucoup radoucies, depuis lors, sont restées longtemps encore à l'état de loi dans les colonies. Elles s'expliquaient aux époques primi* tives où se reportent ces récits, par le caractère des habitants qu'il fallait mener militairement et despotiquement, par l'éloignement de tout secours de la métropole, au milieu d'une population recrutée en partie de gens de sac et de corde. Les chefs, affranchis visà-vis de leurs administrés de toutes formalités, se sen-
i76 LE ROI DES TROPIQUES.
tirent autorisés peu à peu à en user de môme entre eux. Ainsi s'expliquent les faits que nous avons racontés et ceux qu'il nous reste à dire.
De Poincy, heureux de tenir sa proie, ne voulut pas rester un jour de plus à la Martinique. Il refusa l'hospitalité que du Parquet lui oifrit noblement ; le soir môme de sa conquête, il leva l'ancre et repartit pour Saint-Christophe. Il débarqua Patrocle deThoisydans la nuit, et le fit conduire au cachot. Le Commandeur se savait peu sympathique à la population de la colonie qu'il gouvernait. Déjà, pendant la captivité de du Parquet, il s'était manifesté en faveur du général des sentiments qui ajoutèrent au souci que de Poincy avait de se débarrasser d'un compétiteur comme de Thoisy, légalement investi des pouvoirs du roi, et dont la présence dans les îles pouvait soulever, d'un moment à l'autre, un mouvement insurrectionnel.
Le Commandeur fut d'abord indécis sur le sort qu'il réserverait à son prisonnier. Quelques cris de : a Vive Thoisy ! » ayant été proférés le lendemain dans la journée, de Poincy en conçut peur et rage à la fois; il convoqua immédiatement un conseil composé de ses familiers les plus dévoués, à qui il demanda de se prononcer sur le parti à prendre à l'égard de Patrocle.
Le conseil prononça une sentence de mort.
Cette décision violente rencontra de l'opposition, cependant, de la part de l'un des membres présents à la délibération, et qui, après bien des efforts, obtint du
Commandeur qu'il se coutenterait d'expédier M. de Thoisy en France, d'où certes il ne s'imaginerait jamais de revenir.
De Poincy s'arrêta à ce parti plus sage, plus juste, plus humain.
Quelques instants après, un officier se présenta dans la chambre où était enfermé de Thoisy, et en fit sortir un capitaine, fidèle compagnon de son infortune, qui avait obtenu le privilège de partager sa captivité.
— Est-ce donc, demanda de Thoisy à l'officier, que mon sort est décidé ? Que compte faire de moi M. le Commandeur?
L'officier, conformément aux ordres qu'il avait reçus, ne répondit pas un mot à de Thoisy et se contenta d'emmener son compagnon.
— Est-ce à la mort que vous me conduisez ? — demanda celui-ci à son tour ; — du moins vous me donnerez le temps de m'y préparer, j'espère.
L'officier, muet comme un exécuteur, introduisit le capitaine dans la nouvelle prison qu'on lui avait destinée, l'y enferma et se retira.
De Thoisy demeura frappé de cette idée qu'on en voulait à ses jours. Mais il pensait que le Commandeur n'oserait pas, de crainte d'un soulèvement, le faire exécuter publiquement. Restait donc l'assassinat, une mort obscure, mystérieuse, enveloppée de toutes les ténèbres d'un accident. Quel que fût le moyen qu'on devait employer contre lui, de Thoisy se prépara à
mourir en chrétien. 11 ne voulut point se mettre au lit, de peur d'être surpris pendant son sommeil. L'oreille collée contre la porte de sa prison, le front couvert d'une sueur froide, il s'étudiait à surprendre, à deviner les mouvements du dehors. Le moindre bruit de pas, le moindre éclat de voix qui arrivait jusqu'à lui le faisait frissonner de la tête aux pieds.
Vers minuit il entendit^ distinctement cette fois, le pas cadencé d'un peloton et un cliquetis d'armes. Les pas s'arrêtèrent devant sa porte, la crosse des mousquets frappa le sol. De Thoisy recula de dix pas et alla tomber sur le pied de son lit, au moment où la clef tourna dans la serrure de la porte.
L'officier qui commandait le peloton formé de vingt soldats, se tint debout sur le seuil, l'épée dans une main, un pistolet dans l'autre.
-^ Monsieur, dîlril à de Thoisy, vous allez me suivre. Puis, il ajouta : — Je marche à vos côtés. Monsieur ; au moindre cri que vous pousserez, au moindre signe, au moindre geste, comme à la moindre tentative qui serait faite pour vous arracher de nos mains, je vous préviens que je vous brûle la cervelle. Marchons.
De Thoisy suivit le peloton qui, à la sortie de la prison, se trouva renforcé de trois cents hommes. La nuit était noire, et la pluie tombait à torrents, une de ces pluies diluviennes dont la tradition a été perpétuée aux Antilles ; lé prisonnier, nu-tête (il avait oublié son chapeau dans le <;achot), couvert d'un manteau de
campagne, traversa la ville où toutes les maisons étaient closes. On n'entendait que le bruit large et sonore de la pluie rebondissant sur le sol, le pas cadencé des soldats, et dans le lointain le grondement de la mer agitée.
— Allons-nous bien loin ainsi ? demanda le malheureux patient à Tofficier qui Tescortait, toujours son pistolet au poing.
L'offlcierfeignit de ne Tavoir point entendu. Un vague espoir s*empara de Thoisy, sans qu'il osât cependant s'arrêter à entrevoir la vérité, lorsqu'il vit son escorte prendre un chemin qui conduisait directement à la mer dont les lames, en se brisant sur la plage, commençaient déjà à faire jaillir leur écume jusqu'à son visage. Il aperçut enfin, dansant sur la cime des flots, un canot chargé de matelots l'aviron à la main, et de soldats le mousquet sur l'épaule ; à l'horizon, un bâtiment pavoisé de ses feux de nuit.
Sur le rivage, se tenait un petit groupe d'hommes duquel se détacha subitement, à l'arrivée du cortège, un personnage enveloppé dans son manteau. Ce personnage s'approcha de de Thoisy, constata son identité, et s'adressanl à l'officier qui commandait l'escorte :
— C'est bien, Laforest ; faites embarquer le prisonnier, et songez que vous m'en répondez jusqu'à ce que le navire soit sous voiles. Au large donc !
Le canot gagna la mer. Le Commandeur (car c'était lui), l'œil fixé sur l'horizon, où il ne distinguait que
les feux allumés du navire, était dans une vive s^tatioo. Enfin un coup de canon parti du bord lui annonça que le bâtiment avait levé l'ancre.
On ne pourrait pas nier que la conduite de Lefort à la Martinique et les brutalités de Poincy à l'égard de M. de Thoisy, revêtu au nom du roi d'une charge aussi importante que celle dont il était investi, ne méritassent d'être sévèrement punies. A son arrivée en France, de Thoisy rendit un compte détaillé des procédés dont il avait été victime et de l'attentat commis, sur sa personne, contre l'autorité royale. Ce que dans un cas pareil un gouvernement ferait aujourd'hui, tout le monde le comprend. On se contenta alors de condamner le Commandeur de Poincy à des dommages-intérêts divers de Thoisy. Il n'est pas certain même qu'il les ait jamais payés.
Du Parquet avait consacré les premiers moments de son retour à réparer .par une active et sage administration les désastres de son absence. La colonie reprit bientôt l'essor où elle avait été arrêtée pendant la captivité du général. En moins de six mois, l'aspect de l'île avait entièrement changé; ce fut comme une résurrection. Ce que voyant et son esprit bouillant y aidant, du Parquet songea alors à s'étendre au dehors. D avait jeté les yeux sur la Grenade, un peu surtout parce que deux ou trois tentatives y avaient déjà échoué ; puis, parce qu'il avait appris que les Anglais convoitaient cette île. Enfin une dernière circonstance l'y décida.
Le grand capitaine des Caraïbes, nommé Raïeroûane, vint le trouver à la Martinique et lui offrit de lui vendre la Grenade, marché qui fut accepté et conclu immédiatement, moyennant quelques couteaux, des serpes, une certaine quantité de bijoux, et deux quartauts d'eau-de-vie. Ce n'était pas cher assurément.
Du Parquet s'embarqua (1649) avec deux cents hommes d'élite, de bons approvisionnements et des munitions de guerre. Il prit possession de l'île au nom du roi de France. Malgré l'accueil amical que lui firent les Caraïbes, il avait trop d'expérience de leur caractère et de leurs habitudes^ pour ne pas mettre, tout d'abord, sa nouvelle conquête sous la protection d'un fort construit à la hâte, et bien garni de canons. Il passa quelque temps à la Grenade, présida à l'organisation de la colonie, et repartit pour la Martinique, laissant le gouvernement de l'île à son cousin Le Comte, le môme qui l'avait si vigoureusement assisté dans son expédition de Saint-Christophe.
Tant que du Parquet était resté à la Grenade, Les Caraïbes qui le tenaient dans la plus haute estime et lui donnaient communément le nom familier de compère (ami), avaient montré les meilleures dispositions à l'égard des nouveaux colons; mais à peine le général fut-il parti que les sauvages commencèrent les hostilités, et il fallut soutenir contre eux une lutte désespérée d'abord. Le Comte, ayant reçu des renforts,
leur livra trois ou quatre combats décisifs, les mit
en dérouie et les chassa môme entièrement de rîle« Une fois cette conquête bien assurée, et toujours préoccupé du désir et du besoin d'accroître son autorité, du Parquet songea à conquérir Sainte-Alousie (i), cette voisine et si longtemps cette sœur de la Martinique, dont elle n'est séparée que par un canal large de quelques lieues à peine. A Sainte- Alousie, comme à la Grenade, il fallut, après les caresses affectueuses des Caraïbes, subir leurs attaques, leurs trahisons, et, à force d'énergie et de courage, les chasser de leur île.
Les Caraïbes de la Grenade et de Sainte-Âlousie se réfugièrent à Saint^Vineent. De là ils Qienaçaient incessamment et tenaient en échec les établissements des Français. Du Parquet résolut d'entreprendre contre eux une expédition dont il donna le commandement à La Pierrière et à Lefort. Traqués, harcelés dans leurs repaires, vaincus après un dernier et rude combat où ils perdirent bon nombre des leurs, les Caraïbes se réfugièrent en masse sur un rocher à pic au pied duquel battait la mer. Plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous, hommes et femmes, dans les flots.
Une jeune sauvagesse seule n'osa pas imiter cet •xemple héroïque et resta évanouie sur le bord du précipice. Cette jeune fille était, parait-il, d'une beauté
« (I) Aujourd'hui Sainte^ucie.
remarquable. Elle inspira une vive convoitise à deux officiers qui se la disputaient et allèrent môme jusqu'à mettre Tépée à la main. Attiré par les cris que poussait la jeune sauvagesse, Lefort arriva sur le lieu où se livrait ce combat.
— Halte-là ! commanda-t-il aux deux officiers. N'est-ce pas honteux, continua-t-H, que de braves gentilshommes comme vous risquent de faire couler un sang dont la colonie a besoin, pour une femme de cette race ? Et oubliez-vous donc que notre général a défendu que les Français croisent le fer entre eux? Remettez yos épées au fourreau, Messieurs, et pour qu'il ne vous prenne plus envie de les en tirer pour le môme objet, cette femme ira rejoindre ses frères.
Saisissant alors la jeune fille.par les épaules, Lefort la traîna jusqu'au bord du rocher. Les cris de détresse de la malheureuse, ses efforts suprêmes pour échappera cette horrible jnort, qu'elle n'avait pas eu le courage, une fois déjà, de regarder en face, émurent les deux officiers et ils intercédèrent en sa faveur. Lefort, irrité de cette résistance à laquelle il ne s'attendait point, se sentant embarrassé dans les enlacements énergiques de cette pauvre créature demandant la vie avec des cris lamentables, Lefort, dis-je, voyant qu'il ne parviendrait pas à exécuter son impitoyable projet, saisit un pistolet, le déchargea dans la tôte de la jeune fille et jeta ensuite son cadavre dans la mer.
Ce crime odieux, quoique accompli dans des circonstances exceptionnelles, irrita vivement du Parquet contre Lefort. Il l'en punit, malgré la reconnaissance qu'il lui devait pour ses services passés, en lui refusant, à quelque temps de là, le gouvernement de la Grenade où Lefort se trouvait alors. Le vieux capitaine tenta d'organiser, mais sans succès, une révolte contre son chef. Honteux de sa prompte défaite, honteux surtout de son criminel projet, il se réfugia au fond des bois, se fît administrer par une sauvagesse dont il avait fait sa concubine, un poison subtil dont celle-ci avait le terrible secret, et mourut comme foudroyé.
Ainsi finit cet homme d'une trempe peu commune, aventurier dans toute l'acception du mot, d'un dévouement aveugle, d'une énergie étrange. On l'a vu à l'œuvre ; avoKS-rjous besoin d'essayer de le peindre ?
La compagnie des îles avait su si bien ou plutôt si mal s'y prendre, que les plus beaux produits des colonies, qui étaient sa propriété exclusive, lui échappaient, tant les colons avaient rencontré d'avantages à traiter avec les nations étrangères, notamment avec les Hollandais. En sorte que la compagnie se trouvait sur le point de tomber en déconfiture. Elle eut recours à un moyen énergique pour ne perdre point complètement le fruit de ses stériles sacrifices : ce fut de\endre ses droits sur les îles.
Du Parquet, informé de cette résolution, se rendit en France, et il devint acquéreur, bien entendu sous
l'autorité du pouvoir royal, de la Martinique, de la Grenade et de Sainte-Alousie, moyennant la somme de soixante mille livres (1).
Pendant son séjour à Paris, du Parquet fut accueilli et recherché à la cour. Le jeune roi Louis XTV le reçut trois fois et il fut, en plusieurs occasions, félicité publiquement de son courage, de son mérite et des talents militaires dont il avait fait preuve dans son gouvernement. Il retourna à la Martinique, en i651, investi de toute l'autorité et de tous les pouvoirs que lui donnait sa nouvelle position.
Une nombreuse émigration de Hollandais arrivant des côtes du Brésil introduisit à la Martinique de nouveaux éléments de travail et de population. Chassés de leur territoire par les Portugais, les Hollandais vinrent demander à du Parquet Thospitalité. Industrieux et riches, ils établirent sur un grand pied l'exploitation des terres qui leur furent concédées. Ils avaient amené avec eux de nombreux nègres esclaves, parmi lesquels la désertion ne tarda pas à se glisser. Les Caraïbes en ayant rencontré plusieurs égarés dans les bois, comprirent qu'ils auraient en eux des renforts importants. Ils offrirent aux fugitifs un abri dans leurs familles et sous leurs huttes. Les nègres, assurés ainsi de l'accueil qui les attendait, organisèrent le marronage {c'est le nom que
(1) La Guadeloupe fut cédée en même temps, à Hoùel et Baris seret, pour 73,000 livres, et Saint-Christophe à de Poincy pour 120,000 livres.
l'on donna dès lors et qui fut conservé à la désertion des esclaves) sur une très-formidable échelle, ce (juiconH mença à inquiéter vivement les colons.
On songea alors à user de représailles envers les Caraïbes. Deux de leurs chefs qui vinrent à Saint-Pierre, furent arrêtés et on chargea ceux qu'on laissa libres de repartir, de faire connaître à leurs compagnons qa'<Mi ne relâcherait les deux prisonniers qu'après la restitution des nègres marrons.
Les Garaïbee, enhardis par le recrutement des esclaves fugitifs, se crurent en force pour tout oser. Us convoquèrent leurs frères des îles voisines, et tinrent un grand conseil à la suite duquel la guerre fut résolue contre du Parquet, qu'ils débaptisèrent du surnom de compère y pour lui donner celui de Ouli buti ou boutou (le méchant général).
Les Caraïbes occupaient la partie de l'île placée au vent, et désignée sous le nom de Capesterre* Ce territoire était séparé de l'autre partie qu'occupaient les colons, par la montagne Pelée couverte de bois épais, aussi dangereux, alors, qu'aujourd'hui. L'habitation de du Parquet était située proche de Saint-Pierre, sur le versant méridional de la montagne Pelée. Les Caraïbes s'étaient divisés en deux bandes ; l'une, de mille guerriers environ, se dirigea sur l'habitation de du
Parquet, où elle arriva un peu avant le lever du jour ; l'autre prit le chemin plus direct de Saint-Pierre. Leur plan était d'attaquer les deux points à la fois.
Le calme le plus complet régnait dans la maison du général, lorsqu'un nègre vint en courant, annoncer que les Caraïbes arrivaient en colonnes serrées. Déjà on
entendait leur chant de guerre ; bientôt ils apparurent à l'extrémité de la vaste savane qui s'étendait devant la maison. Du Parquet n'eut que le temps d'éveiller ses hommes de garde, et fit barricader les portes. Seul, il resta debout sur le seuil les bras croisés, dans l'attitude d'un homme qui attend un hôte ami dont on vient de lui faire espérer l'arrivée. Comme ses amis voulaient l'empêcher de commettre cet acte de témérité :
— Laissez, répondit-il froidement ; s'ils n'ont point de coupables intentions, je ne veux pas paraître redouter leur approche. S'ils sont mal intentionnés, j'aurai toujours le temps de me retirer.
Dès qu'ils furent à portée de flèches, les Caraïbes en firent une décharge sur du Parquet. Une flèche effleura la cuisse du général et vint se planter dans l'huis de la porte contre laquelle il était adossé. En môme temps un des chefs s'élança pour le frapper de son bouton (espèce de massue). Du Parquet, calme, froid et courageux comme toujours, laissa le sauvage arriver jusqu'à deux fois la longueur de son bras, et lui déchargea son pistolet en pleine poitrine.
Cette mort de leur chef intimida les agresseurs, qui firent retraite un moment, donnant ainsi à du Parquet le temps de rentrer dans la maison, où du haut des croisées, les Caraïbes essuyèrent une mousquetade qui en mit bon nombre hors de combat. Persistant néanmoins dans leur attaque avec un incroyable acharnement, ils vinrent, sous le feu bien nourri des Français, jusqu'au pied de la maison tenter d'enfoncer les portes et les fenêtres. Les munitions commençaient à manquer ; du Parquet, ne voulant pas se trouver au dépourvu, fît ralentir le feu. Les sauvages, s'imaginant que c'était le commencement de la victoire, redoublèrent d'ardeur. Les assiégés se décidèrent, alors, à tenter une sortie à l'arme blanche, et à se faire une trouée pour se replier sur Saint-Pierre.
Cette manœuvre hardie obtint, au début, le meilleur succès. Mais le nombre des assaillants était si considérable, qu'ils furent sur le point d'avoir raison de cette poignée de braves. Heureusement, un des Caraïbes, en frappant à coups de bouton les portes de la maison, enfonça celle d'un vaste chenil où se trouvaient enfermés une quinzaine de ces chiens que de Poincy avaient lancés sur les talons de du Parquet à Saint-Christophe. Ces chiens, animés par l'odeur du sang, et parla présence des Caraïbes, leur proie habituelle, se jetèrent dans la mêlée, et commencèrent l'espèce de chasse à laquelle on les avait élevés. La terreur se répandit parmi les Caraïbes. Ils lâchèrent enfin pied et se réfugièrent dans
les bois^ cherchant à rallier la bande qui avait marché sur Saint-Pierre.
La ville était livrée, en ce moment, à un désordre d'autant plus grand, que les habitants, ignorant le combat qui se livrait à la Montagne, se trouvaient sans chefs et surpris à Timproviste.
Les Caraïbes avaient fondu sur les habitations voisines de Saint-Pierre, mettant le feu partout, assassinant les colons sans défense, éventrant les femmes enceintes et arrachant de leur sein les enfants pour leur briser la tête à coups de boutou, La tactique des Caraïbes, en jetant cette panique dans la ville, avait été d'empêcher qu'on portât du secours à la Montagne, de manière à pouvoir s'emparer de du Parquet et à l'égorger. Du train dont marchait ce massacre, en deux heures la ville de Saint-Pierre pouvait être réduite en cendres, et des colons il ne serait plus resté un être vivant.
La Providence voulut qu'au moment où les flammes commencèrent de couronner la ville, trois bâtiments hollandais arrivassent à Saint-Pierre. En apercevant de loin ces incendies répétés sur vingt points à la fois, les Hollandais soupçonnèrent qu'il se passait quelque chose de lugubre dans la colonie ; ils mirent leurs embarcations à la mer, avec six cents hommes bien armés, ayant ordre d'obéir aveuglément à du Parquet.
En touchant terre, ils apprirent que l'on était dans
la plus grande inquiétude sur le sort du général. Un
détachement se dirigea aussitôt vers la Montagne, et
y arriva au moment où du Parquet poursuivait, Tépée dans les reins, les derniers fuyards. Les Hollandais forent merveilleusement étonnés de la quantité de Garaibes qui jonchaient le sol, et du petit nombre des combattants qui étaient parvenus à accomplir cette boucherie. Frappés d'admiration pour le courage de du Parquet, ils le portèrent en triomphe à Saint-Pierre.
La présence de leur chef ranima le courage des habitants ; ils se rallièrent autour de lui, et firent sur les Caraïbes une charge vigoureuse qui les mit en faite. Du Parquet rassembla immédiatement quatre compagnies d'intrépides volontaires qu'il plaça sous les ordres de d'Orange, un des plus courageux capitaines de ce temps-là, et les lança à la poursuite des sauvages. D'Orange les rejoigniti au Prêcheur, et leur livra un combat qui dura onze heures. Les Caraïbes épuisés, affaiblis par des pertes importantes, se débandèrent. Grâce à l'obscurité de la nuit, ils purent disparaître dans des sentiers à eux seuls connus^ et où il n'était pas possible aux colons de les suivre. Us avaient été si maltraités que, arrivés à leurs carbets, ils se jetèrent dans leurs pirogues et abandonnèrent l'île.
Parmi les morts laissés sur le champ de bataille tant à la Montagne qu'à Saint-Pierre, on compta plus de cent nègres marrons que les Caraïbes avaient entraînés avec eux. Afin qu'on ne les reconnût pas, ils les avaient barbouillés de roucou de la tôte aux pieds. ; L'expédition conduite par d'Orange rentra le sur-
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lendemain, mais sans son valeureux chef. Cependant comme son corps n'avait point été retrouvé parmi les morts, on supposa qu'il avait été fait prisonnier par les Caraïbes.
Cette nouvelle émut profondément du Parquet.
— Mon pauvre d'Orange ! s'écria-t-il, il faut qu'on me le ramène. J'entreprendrai plutôt la conquête de la Capesterre pour le retrouver.
Ce d'Orange était un des hommes les plus distingués de la colonie. Il avait pour du Parquet une amitié égale à celle dont Lefort avait donné tant de preuves, mais une amitié plus éclairée, plus intelligente.
Pendant trois jours consécutifs on alla à la recherche de d'Orange sur tous les points où l'on s'était battu. Ce ne fut que le dernier jour, et à la tombée de la nuit, au moment où le détachement se disposait à rentrer, qu'un soldat le découvrit au pied d'un arbre, mais sur le point d'expirer. D'Orange s'était traîné là le soir du combat, blessé de cinq flèches, dont trois avaient été empoisonnées. Se doutant bien que sa mort serait rapide, s'il conservait ces flèches dans ses blessures, il en avait arraché le fer à l'aide d'un couteau. Il avait perdu une si grande quantité de sang, que quelques instants plus tard on n'aurait plus relevé qu'un cadavre.
Du Parquet fît conduire d'Orange chez lui et le soigna comme un frère jusqu'à sa guérison. Quand ce
brave officier fut hors de danger, du Parquet le serra contre son cœur avec effusion en lui disant :
— Mon cher d'Orange, plutôt que vous, j'aurais mieux aimé perdre mon bras droit.
Ce fut une étrange destinée que celle de du Parquet. On peut dire qu'il passa par toutes les grandes émotions de la vie. Le caractère exceptionnel des hommes qu'il avait été appelé à commander^ ne contribua pas peu à rehausser ses talents et à rendre plus éclatantes les dernières épreuves de sa carrière. Nous avons parcouru, jusqu'à présent, le côté brillant de cette existence, où la conscience de sa valeur et l'autorité du pouvoir avaient donné à ce héros du Nouveau-Monde un prestige que justifiaient son courage personnel, ses éminentes qualités de cœur et d'intelligence, un esprit aventureux, tempéré, cependant, par la raison.
Voici que nous allons entrer dans la période, trèsrapidement accomplie, de ses défaites et de la décadence qu'il pressentit avec ce jugement sâin qui ne lui faillit jamais.
Depuis quelque temps le comte de Cérillac faisait négocier auprès de du Parquet l'acquisition de la Grenade. Du Parquet s'y était refusé ; mais, vers la fin de l'année 1657, se sentant atteint de violentes attaques de goutte qui commençaient à le rendre perclus de ses membres, comprenant que, dans un cas si grave, il ne lui serait plus possible d'aller surveiller de près ses
deux colonies, il se décida à accepter le marché qu'on lui proposait.
Cérillac envoya alors comme mandataire à la Martinique un gentilhomme d'origine écossaise, nommé de Maubray, qui passa plusieurs semaines avec le général. Du Parquet avait reconnu dans ce Maubray tant d'éminentes qualités qu'il avait tenté de le retenir près de lui, en prévision d'événements qui pouvaient, tout à coup, priver sa femme et ses enfants de l'appui d'un bras capable de défendre leur propriété et leurs droits. Du Parquet alla môme jusqu'à proposer à Maubray d'épouser une nièce de sa femme, alors à la Martinique, et de lui donner en dot la propriété et le gouvernement de Sainte- Alousie. Maubray, qu'un traité liait au comte de Cérillac, ne put accepter l'offre de du Parquet, et partit pour la Grenade emportant une estime et une amitié profondes pour le général. Mais il laissa à la Martinique sa sœur, qu'une étroite intimité avait liée à madame du Parquet.
On verra bientôt quel rôle important ce Maubray était destiné à jouer à la Martinique.
Du Parquet avait eu raison de se préoccuper de l'avenir. La maladie dont il était atteint, ne lui laissait plus de répit qu'à de rares intervalles. De nouveaux événements qui se préparaient lui inspiraient de vives inquiétudes, peu faites pour aider à sa guérison.
Les nègres esclaves de la Guadeloupe s'étaient soulevés en masse, et avaient déserté l'île, non pas sans avoir
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commis sombre de cruautés contre les blancs. Quelques-uns de ces fugitifs étaient parvenus à aborder à la Martinique, à Tétat de marronnage bien entendu, et avaient fomenté une insurrection qui commença par une désertion presque quotidienne. Pendant que les maîtres prenaient des mesures sévères pour arrêter le marronnage^ du Parquet avait organisé un système de surveillance tant dans l'intérieur de la colonie que sur les côtes. Cette sorte de police entraîna le général à des dépenses considérables qu'il jugea juste de ne pas supporter seul, puisqu'il s'agissait, à côté de l'intérêt de tous, de l'intérêt des particuliers. Il décida que les habitants auraient à payer un droit, fort léger d'ailleurs, dont le produit serait affecté à la défense de la propriété de chacun.
Cette mesure souleva de vives réclamations, et les habitants y répondirent par un refus positif.
A quelque temps de là, du Parquet s'était rendu avec madame la générale, dans une localité voisine de Saint-Pierre, pour y assister à une cérémonie religieuse. En sortant de l'église, il vit venir à lui un habitant nommé Bourlet, à la tête d'une centaine d'hommes.
— Général, lui dit-il, je viens vous déclarer, au nom de nies amis, que nous refusons de payer l'impôt, et que si nous connaissions ceux qui ont pu vous donner le déplorable conseil de l'établir, nous les tuerions comme des Caraïbes,
Du Parquet, exaspéré de Taudace et de rinsolcnce de ce personnage, tira Tépée pour le punir d'un acte aussi formel d'insubordination. Mais, hélas I il était si fort perclus du bras à ce moment, que Tépée lui échappa de la main. Pour la première fois, ses forces trahissaient son courage. Du Parquet sentit les larmes lui monter aux yeux.
— C'en est fait de moi, dit-il à madame du Parquet. Je viens de donner publiquement la preuve de mon impuissance ! Et comment, désormais, ces colons habitués à compter sur moi, auront-ils confiance dans un chef qui n'a plus la force de tenir son épée?
Du Parquet rentra en ville désespéré. A peine arrivé cependant, il apprit qu'un mouvement analogue à celui dont Bourlet venait de donner un avant-goût, se préparait au Prêcheur.
— Oh I j'ai une revanche à prendre, s'écrîa-t-il, et dussé-je en mourir, ces rebelles me verront encore une fois en face.
S'arrachant des bras de sa femme, il se fit hisser sur un cheval, et partit au galop pour le Prêcheur, sans escorte, sans gardes, et suivi de d'Orange et de La Pierrière. Il pénétra seul au milieu du rassemblement qu'il trouva sur la place du bourg, harangua ces mutins avec une telle énergie, qu'il leur imposa, et, séance tenante, sous ses yeux, leur fit payer le droit.
Hélas ! c'était là le dernier effort, la dernière lueur
d'énergie dont il fut capable. Il rentra à la Montagne, épuisé, fut porté au lit, et expira deux jours après, le 3 janvier 1658, à une heure après minuit.
En se mettant au lit, du Parquet avait dit :
— Ce Bourlet m*a blessé au coeur. J'en mourrai !...
Sentant venir sa fin, il fît appeler le juge chargé d'instruire le procès contre Bourlet, et lui ordonna de brûler devant lui toutes les pièces de l'accusation*
Voici en quels termes le P. Feuillet, qui l'assista à ses derniers moments, rend compte des funérailles de du Parquet :
« Les compagnies de M. de la Garenne, du fort a Saint-Pierre, et les deux du Carbet, estaient sous les (( armes : à dix heures du matin, on commença à parce tir pour aller à l'église ; toute la milice marcha en « bel ordre, les mousquets baissez et les picques traî- « nantes ; les tambours couverts d'une serge noire son- (( naient un son lugubre qui marquait l'affliction puce blique. La compagnie du sieur La Garenne marchait « la première, celle de M. de Nambuc (4) conduite par « le sieur Le Vasseur, enseigne, allait auprès; uue « du Carbet allait ensuite, et M. de la Houssaye con- « duisait la colonelle (c'était la compagnie de du Parce quet). Ces quatre compagnies faisaient au moins (t six cents hommes. Le clergé, composé de trois « prestres seulement, des RR. PP. Jésuites, du R. P.
(1) Le flls aîné de du Parquet.
ttH tilt
« Boulongne et de moy marchaient ensuite, chantant « l'office des morts. Immédiatement devant le corps a marchait M. de la Fontaine-Héron, capitaine des (( gardes de feu Monsieur, à la teste de douze gardes a revestus de leurs casaques d'écarlate avec la croix « blanche , tous avec le mousqueton et la ban douce lière. Quatre capitaines tenaient les quatre extrémi- « tés du drapeau de la colonelle, de tafetas blanc parce semé de fleurs de lys d*or en broderie, et enrichy « d'une image de la Vierge, qu'on avait mis sur le « drap mortuaire... Huit des plus considérables ha- « bitans portaient le corps.
(( Depuis la Montacrne jusqu'à Téglise, le chemin « était bordé de femmes, d'enfants et d'esclaves, qui « étaient venus de tous les quartiers de l'isle. Je n'ay « rien entendu de plus pitoyable au monde; ce n'este taient que pleurs et gémissements ; les uns soupi- « raient, les autres pleuraient; je vis mesme des « nègres se frapper le corps et s'arracher les cheveux « pour témoigner leur extresme affliction. Après la a grande messe, on enterra le corps au bruit de tout a le canon du fort et de la mousqueterie qui fit trois it salves pour honorer la mémoire de l'illustre dé- (« funct. »
Cette grande affliction qui entoura la mémoire de du P arquet^ est une des preuves de ses services éminents et des bienfaits dont il illustra sa vie. On a eu beau en médire^ les hommages publics rendus aux morts sont
plus souvent sînfcères qu'hypocrites. Dans le cercueil l'homme ne chemine ni aux honneurs terrestres, ni au pouvoir. Il n'appartient plus à ce monde; on n'a plas rien à espérer, rien à craindre de luil
Du Parquet ne fut point un aventurier de l'espèce de ceux qui avaient envahi le Nouveau-Monde dans Tunique dessein d'y faire bénéfice de tout, à tout prix, au prix même d'un honneur que la plupart d'entre eux n'avaient plus. Du Parquet avait quitté la France pour accompagnera Saint-Christophe son oncle de Nambuc; il avait entrevu à travers le génie de l'illustre fondateur des colonies, un avenir splendide pour des hommes de sa trempe.
L'ambition grandiose, cette ambition qui féconde au lieu de dessécher le cœur et l'esprit, avait éveillé en lui le rêve de la fortune, plutôt qu'elle n'y avait allumé la soif des richesses. L'ardent désir de l'autorité, l'exercice sans contrôle d'un pouvoir dominateur, la magique espérance de réaliser les. grandes chimères des conquérants, je ne sais quel entraînement d'un bouillant courage qui, faute d'occasion pour se produire^ réclamait un vaste théâtre où se développer dans des conditions exceptionnelles, enfin tout ce qu'il y a de louable, d'honorable, d'excusable, de noble, d'inspirateur dans le cœur humain, tentait ces héros condamnés
à l'oubli et à la médiocrité dans la société d'alors, et qui allèrent chercher dans le Nouveau-Monde une gloire... anonyme.
Du Parquet fut un de ces hommes à part dans l 'armée des aventuriers. On s'explique que son entourage ait subi l'influence de sa puissante organisation. Les véritables héros ont cela de particulier que leur âme est un foyer qui projette ses flammes autour d'eux. Ils éclairent et réchauffent tous ceux qui les approchent. On les retrouve dans leurs compagnons, dans leurs familiers.
Il en arriva ainsi de du Parquet. Lui mort, ses rêves, ses espérances, son énergie, son courage demeurèrent après lui. Cette œuvre qu'il avait bâtie de son cœur, de ses mains, de son intelligence, se devait continuer. La moitié de du Parquet, si j'osais dire, lui survécut dans son héroïque femme, digne compagne d'un tel homme. Les lecteurs savent ce dont Marie Bonnard a été capable par dévouement à son mari; ils me pardonneront peut-être la tentation où je suis entraîné de leur raconter ce dont madame du Parquet a été capable ensuite par ambition.
Ce petit coin de terre sur lequel on a vu s'agiter tant de passions et se dérouler de véritables drames politiques auxquels le caractère des habitants prêtait un aliment puissant, ce petit coin de terre, dis-je, eut le privilège de'fournir, en ce temps-là, des événements que Phistoire n'a pas eu le loisir d'enregistrer et qui lui
eussent fourni matière à de curieux rapprochements. C'est d'abord la présence à la Martinique de Mademoiselle d'Aubigné, se trouvant, par une coïncidence bizarre, placée sous la protection d'une femme jouant auprès du chef de la colonie le môme rôle mystérieux et influent que, plus tard, elle-même devait jouer auprès de Louis XIV. Nous allons retrouver également dans les faitsjqui ont rempli les derniers mois de la vie de madame du Parquet, des épisodes, jusqu'à une date fatale, qui rappelleront la tempête révolutionnaire où a sombré la royauté, et quelques-unes des infortunes de Marie-Antoinette.
Gomme si ce n'était pas assez pour arracher de l'oubli et mettre en lumière un pauvre petit pays perdu au milieu des flots de l'Océan, on retrouve plus loin des pages de son histoire, sur lesquelles sont gravées la naissance de l'impératrice Joséphine, et celle de la grand'mère du sultan Abdul-Medjid , les aïeules de deux souverains actuellement régnants et alliés.
On se souvient que du Parquet était devenu, moyennant acquisition faite en bonne règle, et deniers comptants, le propriétaire des deux îles de la Martinique et de Sainte-Lucie, sous l'autorité du roi qui l'en avait nommé gouverneur et général.
Du Parquet mort, les deux colonies offraient ce dou-
ble caractère d*ôtre un héritage de famille en môme temps qu'un haut poste militaire et administratif dont le roi de France pouvait seul disposer.
Il s'agissait de concilier ce double intérêt, sans nuire aux droits des héritiers, en respectant les volontés royales. Madame du Parquet était femme à prendre les devants dans cette occasion. Il lui parut tout simple et tout naturel que la possession et le gouverpement des deux îles restât dans la famille du général, en se réunissant sur la tête de son fils aîné. Ce fut là sa réponse très-nette et très-ferme à ceux qui l'interrogèrent à ce sujet, en présence même du cercueil de son illustre mari. Malheureusement ce fils aîné de du Parquet était un enfant de douze à treize ans. On en fit l'objection à la générale qui répondit-fièrement :
— Eh bien ! je serai régente, et saurai administrer la colonie aussi bien que la fortune de mes enfants, jusqu'à ce qu'il plaise au roi de faire connaître sa volonté.
Ce langage hautain et résolu passa par-dessus les cloisons de la chambre mortuaire du général, et alla tomber dans l'oreille des ambitieux qui s'agitaient déjà et s'apprêtaient à s'emparer du pouvoir. Ils hésitèrent, sachant par expérience tout ce que cette femme avait d'énergie, de courage, de volonté dans le cœur et dans l'esprit.
Pour ne pas laisser le temps aux conspirateurs d'organiser leur plan, le lendemain même des funérailles de son mari, madame du Parquet, imposant silence à sa
grave douleur, convoqua un conseil. Elle y déclara que son intention était de donner mission à quelqu'un de ses amis d'aller solliciter du roi la survivance de la ' colonie en faveur de son fils aîné, et qu'en attendant elle croyait devoir prendre le gouvernement.
Lesou:3nir de du Parquet était encore trop vivant dans lecoâur de ces aventuriers qui l'avaient reconnu comme maître, pour que la déclaration de la générale ne fût pas accueillie avec enthousiasme. On tenait madame du Parquet pour une femme d'un rare mérite ; personne n'ignorait l'influence biénfaisaiite qu'elle avait exercée sur l'esprit de son mari. Les milices se réunirent donc sous les armes, et, au bruit du canon et du tambour, madame du Parquet fut proclamée « dame et gouvernante de la Martinique.))
Madame du Parquet avait éprouvé de trop près les hommes qui jouaient les premiers rôles dans la colonie, pour se dissimuler les pièges dont elle était entourée. Elle se rappela le dévouement aveugle de Lefort, et ne vit autour d'elle personne en qui rencontrer une telle amitié si pleine d'abnégation. Elle jugea prudent de se montrer politique envers les moins douteux de ses partisans. La Pierrière n'était plus là non plus ; la lieutenance de l'île appartenait à Rools de Gourselas, un ambitieux vulgaire, mais d'un caractère déterminé. Gourselas laissa courir ses rêves au delà de la limite que madame du Parquet avait eu l'intention de donner à son influence, et se posa en prétendant à sa main. La
générale, glorieuse du nom qu'elle portait, tout entière aux regrets dont elle entourait la mémoire de son mari, écarta les espérances de Gourselas, et le relégu^ dans ses fonctions de lieutenant auxquelles du Parquet l'avait élevé peu de temps avant de mourir. ^^ .
Elle comprit bientôt que le dépit et les d^eptions de Gourselas allaient lui causer de sinistres embarras. Elle avait, à coup sûr, le cœur et l'énergie nécessaires pour résister; mais, au milieu de ce monde d'aventuriers turbulents contre qui du Parquet lui-môme avait été obligé de tirer l'épée, il fallait un bras vigoureux et dévoué qui pût frapper au besoin.
Madame du Parquet écrivit à de Maubray, ce gentilhomme écossais que nous avons vu passer à la Martinique, et qui se trouvait, alors, à la Grenade où il n'avait point réussi dans ses entreprises. Elle le supplia au nom de l'amitié qu'il avait eue pour le général, de la venir rejoindre et de lui servir à la foijs de défenseur et de conseiller.
Maubray était du nombre de ces aventuriers qui avaient vu le Nouveau-Monde à travers un prisme; il y avait rôvé quelque haute position, la puissance jointe à la richesse, fallût-il gagner l'une et l'autre au prix de son sang. Son insuccès à la Grenade ne l'avait pas découragé. Après bien des luttes et des efforts qui attestaient chez lui des facultés et des ressources peu communes, il était arrivé à un de ces moments de calme et de doute, où les ambitieux méditent leurs préparatifs
de campagne. Maubray rêvait les moyens de se procurer de Targent et des hommes pour quelque entreprise hardie, peut-être hasardeuse. Son premier mouvement fut donc de refuser Toffre que lui faisait madame du Parquet. Il lui parut que le rôle était indigne de son ambition; qu'il aurait à lutter, sans profit, contre des haines, des jalousies et des troubles intérieurs qui bouleverseraient la colonie. Puis tout à coup, comme si un éclair eût traversé son esprit, Maubray accepta avec joie. Tout un plan gigantesque et criminel venait de se dérouler à ses yeux. Ces haines jalouses qui Pavaient effrayé d'abord ; ces troubles, ces guerres civiles peutêtre dont il se voyait la cause, et qui avaient soulevé d'étranges scrupules en sa conscience, il les accepta comme la plus heureuse chance qui pût sourire à son ambition inassouvie.
II arriva donc à la Martinique, et n'accepta tout d'abord qu'une position très-réservée.
— Je ne veux être, dit-il à madame du Parquet, qu'une sentinelle de faction à votre porte, rien de plus. Si mes conseils vous paraissent bons à quelque chose, je vous les donnerai, vous en ferez tel usage que vous jugerez convenable. La part que je prendrai, si je dois réellement en prendre une, dans la conduite de vos affaires, sera discrète et occulte.
; Maubray s'attacha à se faire des amitiés, vraies ou fausses dans la colonie, mais il s'aperçut bientôt qu'il n'y avait pas réussi. Il chercha un autre point d'appui,
et le trouva dans la passion qu'il inspira à une jeunefîlle romanesque, nommée Catherine Francillon, cette nièce de madame du Parquet que le général lui avait offerte en mariage. La pauvre fille se prit à Taimer avec cette violence et cet enthousiasme naïf que certains hommes comme Maubray, ni jeunes, ni exclusivement beaux, savent imposer. Catherine ne vivait et ne respirait que par Maubray. Le mystère affecté dont le gentilhomme écossais entoura cet amour, y ajoutait peur l'esprit exalté de Catherine un charme amer, en lui inspirant un de ces dévouements aveugles qui ne reculent pas même devant un crime.
Peu à peu, et avec une adresse merveilleusement hypocrite, Maubray abandonna l'humble rôle auquel il s'était voué d'abord. Sans que madame du Parquet ellemême s'en fût aperçue, il était parvenu à être le véritable gouverneur et le maître absolu de la colonie. Admis dans les premiers temps, à titre d'ami, aux conseils les plus intimes, il y avait pris tout à coup une place, désormais officielle, traitant les affaires avec l'autorité de la voix, du talent, de l'ambition, du savoir.
Maubray avait eu soin d'associer Catherine à cette conquête quotidienne d'un rang du haut duquel il pouvait dominer l'horizon ouvert à ses projets criminels. L'âme de la jeune fille s'était fondue dans celle de Maubray; si bien que sans deviner ce que cachait cette ardente ambition, elle y excitait parfois son cœur, et ne lui laissait pas de repos.
a06 LB ROI DES TROPIQUES.
Oa se souvient que Maubray avait une sœur qu'une vive et profonde amitié avait liée à madame du Parqjuet. Betzy, qui se trouvait auprès de la générale, au moment de la mort de son mari, n'avait pas été étrangère à la résolution prise par madame du Parquet d'appeler Maubray à la Martinique, et elle avait travaillé avec une patiente habileté à la fortune de son frère. Ces deux êkes qui s'aimaient très-tendrement, avaient entre eux des affinités magnétiques; ils se compreosuent sans jamais se communiquer leurs pensées. Cette fois encore, il en fut de même ; seulement Maubray, se défiant de l'attachement de Betzy pour madame du Parquet, ne lui avait laissé pressentir que la moitié de ses projets. Il avait eu la force de cacher au .plus profond de son âme et de ses yeux le but véritable vers lequel il marchait*
. Dès que les inimitiés et les haines eurent commencé de s'ameuter contre cette influence énorme que Maubray exerçait, ouvertement, dans le gouvernement de la Martinique, Betzy, avec cette perspicacité et ce sentiment de divination particulier aux femmes, entrevit des périls prochains et immenses. Elle en avertit son frère, et lui ouvrit tout son cœur,
— Mon frère, lui dit-elle, il est temps, pour me sauver, pour éviter à Marie de grands malheurs, pour satisfaire enfin notre légitime ambition, que vous deveniez le mari de madame du Parquet.
— Est-ce sérieusement que vous parlez, ma sœur ?
demanda Maubray. — Je vous croyais plus ambitieuse ; plus ambitieuse pour vous çt pour moi.
— Que voulez-vous dire?
— Vous ne me comprenez donc pas ?
— J'avoue que non...
— Eh bien ! je refuse ce mariage.
— Pour quelles raisons?
— Puisque, pour la première fois de notre vie, Betzy, vous ne devinez pas ma pensée, il ne convient pas que je vous la confie. Si, par aventure, vous avez entretenu une pareille espérance dans le cœur de madame du Parquet, hâtez-vous de la détruire.
Betzy quitta Maubray les larmes dans les yeux et l'esprit troublé. Sa pensée n'osa s'arrêter sur le crime qu'elle avait cru entrevoir dans le regard de son frère. De ce jour elle se prit à l'espionner; ayant surpris un rendez-vous qu'il donnait à Catherine, elle s'imagina que, captivé par cette jeune fille, Maubray était tombé si bas qu'il sacrifiait son ambition aux faiblesses de son amour. Elle désespéra de lui.
Betzy en fit de durs reproches à son frère. Celui-ci continua de dissimuler ses desseins, sous les apparences d'une ardente passion pour Catherine, déclarant que son ambition, d'ailleurs, était amplement satisfaite par le rôle qu'il jouait et parla position influente qu'il avait conquise.
Cette influence, en effet, était devenue si positive,
Maubrây avait conquis une telle autorité, que l'inquiétude commença de se jqindre au n^contentement général qui se manifesta, tout d'abord, par d'amères critiques; puis des critiques on passa aux chansons, des chansons à la calomnie. On disait Maubray Tamant de madame du Parquet. C'était la seule excuse qu'on pût trouver à l'entêtement que mettait la générale à ne point rompre avec son malencontreux conseiller.
Cette calomnie exaspéra Betzy. Elle intervint de nouveau, mais sans succès, auprès de son frère, pour qu'il arrêtât ces abominables mensonges, soit en offrant son nom à madame du Parquet, soit en quittant la colonie. Maubray fut inflexible.
Betzy n'eut plus de doute alors sur ses projets. Elle s'occupa de les déjouer. Elle n'avait qu'un parti à prendre : c'était d'ouvrir les yeux de madame du Parquet sur les intrigues de Maubray ; mais la tendresse de la sœur essaya de se concilier avec l'affection de l'amie. Betzy pouvait également dénoncer à madame du Parquet la conduite de Catherine ; car bien certainement , mademoiselle Francillon, sérieusement éprise de Maubray, devait avoir été amenée, peu à peu, à devenir sa complice. Elle réfléchit, cependant, que frapper l'un des deux coupables, c'était exaspérer l'autre, et hâter, par le désespoir de tous les deux, un dénoûment terrible.
Mademoiselle Maubray n'avait aucune raison de mé-
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nager Catherine qui la haïssait, en jalousie de Tamitié que lui portait madame du Parquet. Par politique et par prudence, elle fit à Tégard de Catherine ce que, par tendresse, elle faisait pour son frère. Elle s'attacha d'abord, avec un soin fiévreux, à monter une faction de jour et de nuit autour de Maubray et de Catherine, ne les quittant pas d'un instant, vivant dans leur ombre, épiant jusqu'au moindre de leurs gestes.
En môme temps, elle cherchait le moyen d'éveiller indirectement des soupçons dans l'esprit de la générale, et de l'avertir par une autre bouche que la sienne des criminels projets de Maubray, non pas, cependant, au point qu'elle pût sévir contre lui.
Pour mieux arriver à ses fins, Bezty tendit les pièges de sa beauté à Gourselas ; c'était bien à contre-cœur, car elle ressentait pour ce grossier aventurier une aversion profonde et parfaitement justifiée. Si Gourselas n'avait pas assez d'esprit pour avoir fait les chansons qui circulèrent sur madame du Parquet, il avait assez de fiel au cœur pour avoir inventé les calomnies sur les relations entre Maubray et la générale. Betzy le savait. Elle était assez belle, et, en tout cas, trop supérieure à Gourselas par l'intelligence, pour ne pas subjuguer facilement ce rude et naïf soldat jusqu'à le rendre souple comme un gant.
Gourselas donna tête baissée dans ce piège. Betzy
SiO LE ROI DES TROPIQUES.
lui persuada que le jour où il le voudrait, la Martinique leur appartiendrait à tous deux.
— Que faut-il faire ?' demanda Gourselas.
— Déloger Maubray de la forte position qu'il a prise»
— C'est à quoi je tâche depuis le jour de son arrivée dans 111e, répondit le lieutenaut ; et vous voyez que j'y ai peu réussi.
— Il y a un moyen, cependant, répliqua Betzy.
— Voyons-le, et pourvu qu'il ne s'agisse pas de violenter notre dame et gouvernante, je suis prêt à l'exécuter.
Betzy s'assura ainsi que, môme dans leur mécontentement, ces hommes peu scrupuleux avaient conservé encore un certain respect pour madame du Parquet. Cette réponse de Gourselas allégea la conscience de mademoiselle Maubray et l'encouragea à mettre son projeta exécution.
— Eh bien I dit-elle à Gourselas, supposons.... Mais vous êtes bien persuadé, comme moi, du dévouement de madame du Parquet à la colonie, et de son ardent amourà conserver intact l'héritage de son glorieux mari?
— Certes, répliqua l'aventurier ; où voulez-vous en venir ?
— Ainsi quoi que je vous propose, vous n'en tirerez aucune conclusion défavorable à madame du Parquet^ que j'aime et respecte, vous savez comme ?...
— Puisqu'il s'agit d'un moyen, fit Gourselas, cela va de soi I
— Eh bien I imaginons, ou plutôt imaginez que mon frère conspire à s'emparer de la Martinique pour la livrer aux Anglais.
Gourselas se dressa vivement et pâlit.
— Allons, litBetzy en souriant, vous voilà comme s'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie, d'un complot entre nous, d'un moyen, enfin, comme vous disiez tout à l'heure. N'est-il pas parfaitement convenu que madame du Parquet ignore le premier mot de tout cela ! qu'il ne s'agit môme que d'un soupçon de votre part et de la part de deux ou trois de nos amis ! Et vous en prenez acte pour demander à madame la gouvernante, dans l'intérêt de l'ordre public et de sa propre sécurité, d'éloigner Maubray au moins pour quelque temps. Mais, mon Dieu! que vous voilà pensif, Gourselas !
— J'ai peur.
— De quoi pouvez-vous avoir peur?
— Si ce que vous appelez simplement une plaisanterie, si ce prétendu soupçon était la vérité, si...
— Êtes-vous donc fou I s'écria Betzy en affectant un calme qu'elle n'avait plus. Vous imaginez- vous que, si je savais mon frère coupable d'un tel crime, je vous le dénoncerais de la sorte? Vous imaginez-vous môme qu'il soit capable, lui, de concevoir un si odieux projet? Vous nous faites à tous deux à la fois, à mon frère et à moi, une cruelle injure, Monsieur.
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Le ton, les gestes, l'accent dont Betzy accompagna ces paroles, émurent Gourselas. L'homme politique fit tout à coup place à l'amoureux inquiet du moindre symptôme de mécontentement ou de froideur chez une femme aimée. Gourselas se leva, alla s'agenouiller devant Betzy, et portant respectueusement une de ses mains à ses lèvres :
— Madame, lui dit-il avec une soumission tout à fait humhle, vous me voyez bien repentant du doute qui a traversé mon esprit. Il ne s'adressait, cependant, ni à vous, ni à M. Maubray, ni à madame du Parquet. J'ai éprouvé comme un éblouissement dont je suis le maître désormais. J'ai confiance pleine et entière en vous, Madame. Mon sort est lié au vôtre. Vous voulez assurer ma puissance pour la partager avec moi ; je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait. Cet honneur est assez grand pour que je vous obéisse en aveugle.
— A la bonne heure, Gourselas! J'aime à vous voir ainsi. Quant aux complices... car enfin, il n'y a pas de complot sans complices...
— Je ne me charge pas d'en trouver parmi nos braves colons, affirma Gourselas résolument. Ce serait leur faire trop d'injure...
Betzy venait de penser qu'elle pouvait bien d'une pierre faire deux coups. Betzy n'aimait pas plus Catherine que Catherine ne l'aimait. Entraîner par vengeance la j£une fille dans la défaveur où, par amitié
LE ROI DES TROPIQUES. âl3
pour madame du Parquet, elle précipitait Maubray, lui parut être une habile et adroite combinaison.
— Je sais, dit Betzy à Gourselas, que vos Martiniquais sont de nobles et fidèles cœurs, et qu'il ne vous siérait pas d'en accuser un seul d'un pareil crime, môme en plaisantant. Mais nous pouvons trouver à la fausse conspiration de Maubray, des complices moins sérieux que vos braves colons, des complices sans conséquence.
— Qui donc ? demanda Gourselas.
— Mademoiselle Francillon, par exemple. Mon frère est très-épris d'elle ; elle aime mon frère jusqu'à la passion; leur complicité sera toute naturelle. Qu'en pensez- vous ?
— Va pour mademoiselle Francillon.
Ce plan bien arrêté entre eux, Gourselas et Betzy se séparèrent, celle-ci ayant beaucoup promis eu récompense de cette passive obéissance, celui-là tout gonflé d'espoir.
Maubray ne pouvait pas ignorer que Betzy eût surpris son secret. Bien qu'il eût une pleine confiance en son amitié, il craignait que son attachement pour madame du Parquet ne l'emportât dans la balance de son cœur, et que, aux prises avec les scrupules de sa conscience, elle ne déjouât toutes ses combinaisons, en le dénonçant peut-être à madame la gouvernante. Maubray jugea que le plus sûr était de hâter l'exécution de ses plans. Il avait donné rendez-vous à Catherine, le soir
2J4 U moi SB TBOriQCB^
même da jour OÙ aTÛteaUeo entre Gouselas et Betzf la scène que noos Tenons de raconler.
Une cabane d'esclave, sitoée à m<Htîé cfaeniin de la Montagne et de la Tille de Saint-Pierre, avait été assî* gnée pour ce rendez-yoos. Belzj le savait ; ayant phis qne jamais nn paissant intérêt à surveiller de très-près tontes les démarches de son frère, elle avait résolu d'assister en secret à cette conférence. Toutes ses mesures étaient prises en conséquence.
Hais Betzy, si elle avait seule deviné les projets secrets de Haubray, n'était pas seule à connaître ses relations avec Catherine. Deux colons, nommés Plaioville et Beausoleil, deux de ces pertnrbateurs et de ces mécontents de la race des Beauford et des d'Aobigné, plus révoltés que Gourselas n'était mécontent et jaloux de la toute-puissance de Maubray^ avaient conspiré sa perte. Ils avaient résolu de le surprendre en flagrant délit de rendez-vous nocture avec Gatherine, d'en aviser madame du Parquet, et de mettre celle-ci dans l'obligation de renvoyer Maubray, qu'ils persistaient à tenir pour son amant. Us avaient compté sur la jalousie.
Plainville et Beausoleil, grâce à d'habiles espions, avaient eu connaissance de ce rendez-vous.
Catherine, devançant par prudence l'heure de sa rencontre avec Maubray, s'était cachée dans la cabane dès la tombée du jour. Plainville et Beausoleil ne l'avaient point vue y venir. Quand^ plus tard, après
Maubray, ce fut Betzy qu'ils surprirent entrant dans la cabane, ils furent bien étrangement déroutés. S'étaient-ils trompés ? ou plutôt ce rendez-vous entre le frère et la sœur n'allait-il pas leur révéler un mystère bien autrement sérieux et important ?
Plainville et Beausoleil se rapprochèrent avec précaution; l'œil et l'oreille alternativement collés aux fentes des murailles, moitié de planches et moitié de troncs d'arbres qui fermaient la maison, ils entendirent, sans pouvoir distinguer les personnages, une conversation qui bouleversa leur esprit.
Catherine était accourue à ce rendez-vous, le cœur ouvert à toutes les émotions de l'amour. Au lieu d'un amant, ce fut un conspirateur et surtout un maître qu'elle y rencontra. Maubray, assez sûr de son autorité sur Catherine, n'avait plus craint de déchirer à ses yeux le voile au delà duquel le regard de la pauvre enfant n'avait point pénétré. Il déroula donc devant elle, en y mêlant habilement toutes les tendresses éloquentes de sa fausse passion, ses plans pour le succès desquels le concours de Catherine lui était indispensable, à cause de sa position toute de confidence et de confiance auprès de madame du Parquet.
— Tu m'as voulu puissant, lui disait-il, riche, fort, je suis arrivé au but que marquait ton ambition; mais mon ambition à moi était plus grande. Elle a grandi à proportion que j'ai voulu être plus digne de toi. S'il y a un coupable de nous deux, ce coupable c'est toi.
car c'est pour toi que j'ai rêvé cette conquête; tu es ma complice, tu ne peux le nier.
Les deux colons qui ne voyaient point Maubray à genoux devant Catherine, ou la pressant avec ardeur entre ses bras, pouvaient se méprendre sur le sens de ce langage, et facilement le croire adressé à Betzy. Les premières hésitations de Catherine, les colères, les commandements, les menaces de Maubray avec des retours soudains et calculés de tendresse et de caresses, jusqu'à ce que la jeune fille lui eût répondu : « Je t'appartiens, commande, j'obéirai, » tout servit à tromper Plainville et Beausoleil. Vivement émus de la découverte qu'ils venaient de faire, ils se hâtèrent de quitter la cabane pour aller se concerter sur le parti à prendre.
Betzy, de son côté, avait appris tout ce qu'elle désirait d'apprendre. Elle sortit de la maison aussi mystérieusement qu'elle y était entrée.
Le lendemain, dès le point du jour, Plainville et son compagnon se présentèrent chez Gourselas, et, sans lui dire par quel moyen ils étaient si bien informés, ils lui dénoncèrent les plans de Maubray et la complicité de sa sœur. Gourselas s'imagina d'abord que la prétendue découverte de Beausoleil et de Plainville n'était qu'une ruse de Betzy qui, craignant peutêtre un peu de faiblesse de sa part, s'était assuré l'appui des deux colons. Mais il changea de visage lorsque ceux-ci lui dénoncèrent la complicité de Betzy
en lui racontant la scène nocturne à laquelle ils avaient assisté, affirmant avoir vu mademoiselle Maubray entrer dans la cabane, et nulle autre femme ni avant ni après elle.
Plainville et Beausoleil conclurent par des emportements violents contre la présence de Maubray à la Martinique, ne parlant de rien moins que de le tuer, lui et sa sœur, et de révolutionner la colonie pour en cbasser madame du Parquet, qui les livrait à la merci d'un pareil bomme.
Gourselas prit feu aux colères des deux colons, d'autant plus qu'il demeura convaincu d'avoir été mystifié par Betzy, qui n'avait agi de la sorte, pensait-il, que dans le but de détourner son attention et de capter sa confiance par une feinte confidence. Il prit parti pour Beausoleil et Plainville, et un peu pour une émeute qui, préparée par ceux-ci, commençait de gronder, à propos d'un impôt décrété la veille par madame du Parquet.
Les chansons, déjà à peu près oubliées, firent de nouveau retentir leurs refrains; les calomnies contre la gouvernante circulèrent de lèvres en lèvres, brutales et insolentes; les vociférations contre Maubray dominaient le tout.
Gourselas se rendit auprès de madame du Parquet ; il la trouva calme et fière comme elle avait toujours été aux jours des grands dangers.
— Vous voyez. Madame, lui dit Gourselas après de
SI 8 LE BOl DES TROPIQUES.
vains efforts d'une lourde éloquence pour l'amener à céder; vous voyez jusqu'où la colère égare nos colons*.•
— Jusqu'à l'injure, jusqu'à Fingratitude et jusqu'à l'injustice, Monsieur, je m'en aperçois bien, répondit madame du Parquet. L'injure, je la méprise; l'ingratitude, j'y suis habituée ; l'injustice, on peut la réparer. Mais ce que je ne tolérerai jamais avec l'aide de votre épée, car vous m'avez juré fidélité...
— Et je renouvelle mon serment.
— Ce que je ne tolérerai jamais, — reprit la gouvernante, — c'est qu'on méconnaisse mon autorité et mon droit. J'ai rendu un édit, il faut qu'il s'exécute.
— r II coûtera bien du sang«
•— Je n'en voudrais plus voir répandre.
— • Pour éviter une telle extrémité, il faudrait...
—Quoi, Monsieur, descqnditioiis? quelles sont-elles? En est-il que je puisse accepte^.?; ^'écria madame du Parquet avec emportement.
— Il faudrait, reprit Gourselas, invitef M. de Maubray à s'éloigner de vous.
— Jamais ! je donnerais alors raison aux calomnies et aux accusations odieuses qui s'attaquent à lui. Ce que vous prétendez savoir, vous, ce prétendu complot surpris hier au soir p^f Plainville et par Beausoleil, tout est faux. —On vous a trompé, vous ; quant aux autres, ils en ont menti. Vous devriez assez savoir quelles gens ils sont pour n'ajouter aucune foi à de pareils propoSé
LE KUl DES TROPIQUES. 219
Madame du Parquet s'expripiait avec une telle violence et une telle résolution, qpe Gourselas sentit qu'il n'y avait rien k te?>ter cpAtre cette volonté de fer. Il préféra transiger, et s'y prit assez adroitement.
— U faut cependant, Madaq^e, donner satisfaction aux caprices des colons, ^i €'est là le mot que vous voulez choisir. Abandonnons l'idée de faire sortir M. de Maubray de l'île. Il est votre hôte, il était l'ami du général, ses talents sont incontestables; ce sont là des titres pour vous et pour vos serviteurs à le respecter. Je n'ai pas besoin d'ajouteri Madame, que moi, qui sais votre amour pour cette, colonie, je ne crois à aucune des charges que l'opinion publique égarée fait peser sur M. de Maubray.
— Eh bien !.où voulez-vous en, venir?
-^ Vous me pern^ettrez donc de vous donner un conseil. Madame? ...
r-r Je vQps en prie,. Monsieur...
— Que M, de Maubray se retire seulement pour deux ou trois semaines à quelque, dislance de Saint-Pierre. L'effet de ce ttei, influence .qu!on lui attribue à tort sur vous, sera atténué ; je vous garantis^ alors, l'exécution de vos ordres, sans coup férir, sans répandre ce sang qui vous fait avec raison tant horreur.
Madame du Parquet réfléchit un moment. Elle comprit tout ce que )e conseil de Gourselas avait de sensé.
— Eh bien I Monsieur, dit-elle, M. de Maubray est trop dévoué à mes intérêts pour ne pas accepter; soiti
Il se retirera à quelques lieues d*ici, je vous le promets; mais, puisque vous me dictez des coûditions, est-il nécessaire aussi que mademoiselle de Maubray s'éloigne de mon amitié ?
— La sœur de M. de Maubray n'est point à l'abri des accusations qui pèsent sur son frère. J'aurais eu toutes sortes de raisons personnelles pour ne point la comprendre dans cet exil momentané. Mais, je vous le répète, Madame, mademoiselle Betzy Maubray a été surprise, hier au soir, à ce rendez-vous où s'est révélé le complot, vrai ou supposé, dont M. de Maubray est accusé. Elle devrait suivre son frère.
Une larme monta aux yeux de madame du Parquet.
— Soit donc. Monsieur ! mademoiselle Betzy Maubray s'éloignera également. Vous n'avez plus personne de mes amis, de ma famille à chasser d'auprès de moi ?
Gourselas baissa la tête et sortit vivement ému.
La nouvelle qu'il apporta en ville de la retraite de Maubray^ calma les esprits. Le soir môme, celui-ci quitta Saint-Pierre pour se retirer au bourg de la Case-Pilote. En partant, il dit à madame du Parquet :
— Vous venez d'abdiquer, Madame. De Gourselas est le chef de la Martinique à partir de ce jour, et vous n'êtes qu'au début des malheurs qui vous attendent. Gomme je n'en veux être ni le témoin impuissant, ni la cause involontaire, je sortirai de cette île à la première occasion qui se présentera.
Maubray n'avait pas abandonné la partie en se retirant. Il lui restait dans le cœur de la place un appui sur lequel il comptait. Sa puissance s'était accrue du secours que lui apportait Betzy, indignée de la conduite deGourselas, dont la faiblesse, exploitée par des audacieux comme Plainville et Beausoleil, devait, dans ses prévisions, préparer les plus grands malheurs à madame du Parquet. Elle s'unit, cette fois, à son frère dans le dessein de pousser madame du Parquet à appeler à son aide les Anglais de la Barbade. Catherine Francillon devenait tout naturellement le pivot de ce complot, et Betzy devait se rendre déguisée, à la Montagne, pour y apporter ses instructions. Ainsi les choses avaient été arrangées.
La Martinique était, à ce moment-là, l'enjeu d'une conspiration en partie double. Pendant que Maubray et sa sœur arrangeaient leurs plans et se disposaient à les mettre à exécution, Plainville et Beausoleil, qui ne cherchaient que des occasions de trouble, tout en se montrant à moitié satisfaits de l'éloignement de Maubray, résolurent d'obtenir son expulsion complète de la colonie. Maubray leur était redoutable, d'ailleurs ; en cas de danger, madame du Parquet pouvait le rappeler auprès d'elle, et ils savaient Maubray homme à leur tenir tète.
«22 LE ROI DES TROflQUES.
Plainville et Beausoleil entreprirent donc de ne laisser à madame du Parquet aucun prétexte de se contenter du demi-exil auquel avait été condamné leur terrible antagoniste. Ils fabriquèrent une lettre adressée par Haubray à Catherine, dans laquelle était exposé tout un plan d'occupation de la colonie par les Anglais. Us firent saisir cette lettre sur son prétendu porteur à l'entrée de la ville. Cette lâcheté se commettait au moment même où Betzy fcanehis^ait le seuil de la maison de la gouvernante.
La lecture publique d^ ce. faux message, appuyée des déclamations de Plainville^ souleva les fureurs populaires. De toutes parts on courut aux armes; des bandes d'émeutiers pénétrèrent ehez madame du Parquet, conduites par Gourselas lui-mècuey et le pistolet au poing forcèrent la gouvernante à signer l'ordre d'expulsion de Maubray qui fut arrêté, embarqué le jour même et transporté à Antigue.
Madame du Parquet se refusa obstinément à livrer Catherine et persista h la tenir pour innocente du crime qu'on Im reprochait^ Soit calcul pervers, soit sentiment de sa propre consea^ation, Catherine repoussa énergiquement les faits qui lui étaient imputés; les larmes qu'elle ve<*sa à ce moment-là, en présence de madame du Parquet, pouvaient être prises pour des larmes d'indignation aussi bien que pour l'expression
de la douleur réelle qu'elle éprouvait du départ de Maubray.
De ce côté, la partie engagée par Tancien conseiller de madame du Parquet n'était donc point encore perdue tout à fait. Quant à Betzy, la générale Tavait cachée au moment de Tenvahissement de son domicile, en souvenir de leur ancienne et toujours bien profonde amitié que les projets de Maubray n'avaient pu altérer.
Gourselas était arrivé, lui, a:u terme de son ambition. Les avenues de ce pouvoir auquel il aspirait se trouvaient désormais balayées del tous obstacles, et madame du Parquet n'avait plus hésité à se confier sincèrement à lui. Mais comme tous les chefs de parti qui parviennent au sommet par la révolte, ou qui profitent de la révolte pour y atteindre, Gourselas avait oublié de compter avec les ambitieux du secotid rang. Plainville, Beausoleil et beaucoup d'autres, de qui il s'était servi comme instruments, demandaient à monter aussi. Le rétablissement de l'ordre et de la paix les annihilait; ils préféraient entretenir le trouble etl'anar*chie dans cette petite société si fiicilement turbulente.
Plainville avait organisé uiïe sorte d'assemblée composée de tous les colons mécontents qui réclamaient la suppression des impôts seigneuriaux auxquels ils étaient tenus envers madame du Parquet. De Gourselas, encore lié à de Plainville par le souvenir de services récents, n'osa pas disperser par la force, cette assemblée usurpatrice et tumultueuse. Il essaya, sans succès, de la persuasion ; il fut môme réduit à opter
entre le parti de plus en plus abandonné de la gouvernante, et le parti populaire.
On venait de décider à l'unanimité que madame du Parquet serait mandée devant l'assemblée pour avoir à rendre compte de sa conduite. Gourselas, exposé à jouer sa propre vie ou à commettre un acte d'insigne faiblesse, se chargea de la coupable mission de conduire la générale ou de la contraindre à se présenter devant ces juges improvisés.
Madame du Parquet se sentit froid au cœur en entendant Gourselas lui transmettre cet ordre ; elle refusa d'y obéir, avec cette noblesse et cette fierté qui lui étaient naturelles. Gourselas parut hésitant et intimidé devant cette grandeur et cette fermeté virile d'une femme de qui le prestige du nom et de Tautorité n'était peut-être pas entièrement perdu, et pouvait se reconquérir.
— Madame, dit-il à madame du Parquet^ il faut céder aujourd'hui. Toute résistance serait impossible, dangereuse môme pour vous et pour moi. Votre présence, au contraire, imposera à ce conseil de factieux un respect que vous portez avec vous. Demain nous aviserons aux moyens de mettre fin à de pareils scandales qui portent atteinte à votre pouvoir et à l'autorité du roi.
Madame du Parquet avait de funestes pressentiments; en outre elle voyait dans ces ordres insolents une atteinte à sa dignité de femme et de gouvernante.
— Et qui garantit, dit-elle à Gourselas, que devant de tels hommes ma vie môme ne court pas de risques ?
— Moi, Madame.
— Vous, Monsieur I Mais si vous avez assez d'influence, de crédit ou de force pour défendre mes jours en cas de péril, comment n'étes-vous pas capable de dissiper ces émeutiers?
Gourselas parut ébranlé ; mais reprenant tout à coup sa présence d'esprit :
— Je vous ai dit que je réponds de vous. Madame. Madame du Parquet réfléchit un instant, puis se levant avec résolution :
— Allons I dit-elle, et que le crime retombe sur vous, s'il se commet.
La générale fut d'abord accueillie froidement à son entrée dans la salle où se tenait l'assemblée. A peine fut-elle assise, qu'un de ces hommes s'avança vers elle, avec un masque sur la figure, qu'il arracha, en s'écriant :
— Le masque est tombé , Madame. Votre conduite nous est dévoilée enfin 1
Un immense éclat de rire avait salué cette pasquinade, prologue de quelque drame. La générale se leva indignée, et d'un ton énergique :
— Monsieur de Gourselas, dit-elle, ramenez-moi chez-moi.
— Les portes sont fermées ! lui cria-t-on.
2«6 ' LE ROI DBS TROPIQUI».
— Que prétendez-vous donc? demanda la panrre femme.
— Vous faire expier vos criminelles relations avec Maubray, vos trahisons de concert aVec lui;
— Vons: m'insultez î... Vous oubliez le nom qae je porte.
— Ce nom, vduâ en êtes indigne 1 hurla Beausoleil. Frappée au cœur et en plein'Sisage par cet ôutwrge,
madame du Parquet tomba sutToquée surtion siège. Un homme eût tiré Fépée, la malheureuse femme ne put que pleurer.
Plainville prit alors la parole pour lire une sorte de réquisitoire en forme de délibération, dans lequel il déclara madame du Parquet démise et dépossédée de tout pouvoir et commandement.
— C'est un attentat à mes droits et à l'autorité du roi I s'écria la femme redevenue souveraine.
Un murmure et un éclat de rire couvrirent sa voix. Plainville n'avait pas terminé son réquisitoire. Il reprit la parole pour ajouter :
— Madame du Parquet est en outre condamnée à la prison.
— C'est une lâcheté et une trahison! Monsieur de Gourselas, faites votre devoir en me défendant.
Gourselas ne répondit pas.
— Ah I si Lefort eût vécu !
Ce fut Beausoleil que l'on chargea de la honteuse mission de conduire madame du Parquet au bourg du
Prêcheur, où on lui assigna pour prison des magasins appartenant à la compagnie des Indes occidentales.
Madame la générale fut placée aussitôt dans un hamac porté par quatre hommes, et ce triste cortège traversa la ville de Saint-Pierre sans que personne osât protester ou tentât un efiFort pour délivrer cette noble femme, dont la bonté avait rayonné sur ce pays, et dont le nom avait, pendant si longtemps,' inspiré le respect et Tamour.
Défense fut faite de laisser communiquer personne avec madame du Parquet: To\is ceux de qui lé dévouement et l'attachement pour elle étaient connus, furent destitués de leurs fonctions et emprisonnés également.
La populace se porta à la Montagne, où tout fut livré au pillage. Betzy Maubray ayant été reconnue sous le déguisement à l'abri duquel elle avait pu rester près de madame du Parqxiet; fut ai'f'ètée et insultée grossièrement. Son calme dédaiti devant ces fureurs exaspéra la foiile,"Aù moment où Gourselas, prévenu de ce qui se passait, arriva au ' secours de Bètzy,' tin coup dé mousquet, tiré à bout portant, frajipa la malheureuse à la tête. "" '"
Elle retrouva assez de force, avant d'expirer, pour dire à Gotrrselas :
— Vous vous croyez fort, vous n*étes que faible et lâche. Le premier sang qui coule par votre faute est celui d'une femme... Prenez garde que le sol de ce pays n'eu soit inondé bîenUM....
2t8 LB ROI DBS TR0PIQUB8.
Gourselas se releva pâle, ému, d'auprès de ce cadavre. Il regarda dans l'avenir, etThorizon lui parut, en effet, chaîné de nuages rouges.
Madame du Parquet avait fait bon marché de sa vie ; mais sa tendresse maternelle s'inquiéta. Elle demanda à voir, à embrasser ses enfants, à les conserver avec elle.
Plainville, le grand meneur de cette petite révolution, de ce 10 août colonial, refusa nettement.
Chose étrange I Cette date célèbre, que nous venons d'inscrire, nous fait recourir à l'histoire de la Martinique, et nous consignons que cette destruction du pouvoir légitime sur un petit coin de terre du Nouveau- Monde, par une assemblée révolutionnaire, eut lieu également un 10 août I
Plainville refusa donc à madame du Parquet de lui remettre ses enfants, ou du moins on la priva de voir et de garder le jeune de Nambuc, propriétaire et héritier de ce gouvernement, sous prétexte que son caractère et son éducation seraient corrompus par une mère qui avait voulu vendre à Vé franger l'héritage et les droits de ce fils.
Ce ne fut pas tout encore.
« Au milieu de ces dissensions et de ces discordes, (( tout devenait suspect, tout se convertissait en matière « à accusation. Le lieutenant civil et criminel du Vi- « vier s'était transporté en la demeure de madame du « Parquet, pour vérifier s'il ne s'y trouvait pas un livre
(( dont les doctrines étaient signalées, par la rumeur a publique, comme étant le modèle de la conduite de <( la gouvernante. Il trouva, en effet, dans la biblioa thèque de madame du Parquet, Touvrage de Macbiaccvel. Le lieutenant civil et criminel se présenta àr (( l'assemblée, réunie le 12 du môme mois d'août, et « exposa que, parmi les livres de madame la générale, (( il en avait trouvé un intitulé : Discours de l'état de « paix et de guerre, par Machiavel ; que ce livre est très- « pernicieux, impie, sacrilège et détestable, qu'il a été (( censuré et défendu, requérant que , pour le bien « public, et pour ôter la connaissance de ses mauvaises «maximes, il fût publiquement brûlé en place puce blique (i). »
Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, et le soin fut confié au bourreau de la mettre à exécution. Cette société naissante avait son bourreau.
Le rôle déplorable que Gourselas avait joué dans cette affaire pesait à sa conscience. Il avait hâte de réparer sa lâcheté ; d'autant plus qu'il voyait son autorité débordée par la sédition. De concert avec deux ou trois autres colons influents, inquiets comme lui de la tour-
(1) Histoire de la Martinique^ par M, S. Daney.
23 0 LE RDI DES TROPf017B8.
nure des aSbires, qui ne manqueraient pas d'avoir du relentissement en France, il i»*occtipa 'de réparer le mal et surtcmt def d^Kvrét' màdâiiié dii Pai*quet.
Gourseias parut vôuloîï* cônei^èi^' totrt à son ambition persounellei n se teùdit auprès dé la ci-devant gouvernante^ et lui propoisade ëignèr un acte où elle lui remettrait ses pouvoirs, abdiqiiaïit complètement son gouvernement, ^t s'engagèatit à ol>tehir du roi une amnistie en faveur des àtïteurs de là sédition.
Au nâoyen dé cet acte , Gourseias promettait la liberté, d^abord, à madame du Parquet; puis, libre, elle pourrait s'entendre avec lui pôtit" diviser à débarrasser la colonie des meneurs tiatigereux.
— Quelle confiance voulez-vous que jViie en vous, Morisieur?' répondit maiÉime dh Parqùeft. Vous m'aviez promis aide et protection en me côfnduisant à cette assemblée, vous m'y avez laissé insulter, arrêter, jeter en prison ! Gomment voulez-vous qu'aujourd'hui je croie en vous ?
— En tolérant cet odieux attentat, reprit de Gour^ selas, je vous ai sauvé la vie ; n'est^e pas beaucoup? Si j^àvàis essayé de' résister à cette révolté insolente, je me faisais tuer, sans protéger vos jours, peut-être, et je ne serais plus là, à cette heure, pour vous dire: Acceptez la liberté aux conditions que je vous propose ; revenez à votre habitation de là Montagne, où nous pourrons combiner les moyens de purger le pays de ceux qui le troublent et le ruinent en ce moment.
LE ilOI DES TROPIQUES. 231
Madame, c'est vous qui avez coniduît le bras de Lefort pour vaincre la rébellion de d'Aubigùéefde Beauford ; c'est vous qui avez fait arrêter M. de Hioisy pour obtenir la liberté de votre illustre époux....
— Eh bien î interrompit madame du Parquet, m'impute-t-on à crime aujourd'hui' ceâ detix^ actioni^ de ma vie?
— Non, Madame ; je les ai rappelées pour en conclure qu'une femme comme vous , de cœur, d'intelligence et d'énergie, peut recommencer pour la colonie ce qu'elle à «ait idettx'fôîâ'déjài ' ' "" ' ' '
— En ce temps-là. Monsieur, j'avais dés àinîs, répoildit' la' pauvre femme, 'aVeê des larmes dans les yeux. • 1 '
-^ Vdils' éri f enèOriti'erei eiicoré.^' ' ^ <^ •
— Trouverai-je jamais uù Lefort?
— Si par l3 dévôuèmeiit, par l^obëissance, par le respect et par rattachement à vôtre-personne, on peut prétendre à lui résseiabler et à le valoir, vous avez en moi l'homme qui remplacera cet ami que vous avez perdu.
— Quelle gâràiitie m'offrez-vous cette fois ?
— Mon honneur tout entier. < '
— Au fait, Monsieur, que risqué-je de plus que ce qui m'attend' dians cette prison? Essaimons ! — Où est cet acte ? Donnez-le-moi ; je vais lé signer.
— Le voilà.
— Dans une heure, vous serez libre, Madame.
De Gourselas courut à l'assemblée, où il rendit compte de sa démarche, du succès qu'il avait obtenu, de l'engagement qu'il avait pris. De Gourselas fut vivement appuyé par quelques amis dévoués. Les plus récalcitrants commençaient à comprendre que, tôt ou tard , viendrait l'heure de l'expiation , et la demande d'amnistie de madame du Parquet fut pour eux un argument décisif.
Avant même le délai qu'il avait fixé pour la délivrance de la générale, Gourselas se présenta à la prison, en fit ouvrir les portes, et offrant la main à madame du Parquet :
— Vous sortez sujette de cette prison, Madame ; mais c'est pour remonter plus vite et plus sûrement au rang d'où l'on vous a fait descendre. Trouvez , commandez, j'exécuterai servilement.
— Je trouverai, répondit madame du Parquet. Gourselas avait-il conservé une arrière-espérance
que, par son dévouement un peu tardif, et par ses services, il pourrait regagner assez de terrain dans l'estime et dans la reconnaissance, sinon dans le cœur de madame du Parquet, pour réaliser le vœu, un moment entrevu, d'épouser la générale ?
Quoi qu'il en soit, Gourselas se mit sincèrement au service de madame du Parquet. Gomme , en fin de compte, il était homme de ressources et de capacité, il sut bien la conseiller et diriger adroitement ce cœur ardent, un peu rétif et que de récents malheurs avaient
irrité. Madame du Parquet, néanmoins, ne se livrait qu'avec une extrême prudence à de Gourselas, Tépiant de près, réprouvant sérieusement. Elle n'avait pas tardéà reconquérir Taffection des habitants de la Martinique.
— Vous laissez-vous donc aller tout à fait à l'indulgence etàPoubli du passé, Madame? lui dit un jour Gourselas. Ce serait beau et généreux de votre part, si les Plainville et les Beausoleil en étaient dignes ; mais ils sont plus dangereux que jamais. L'impunité les enhardit. Ils sont paisibles en ce moment, mais c'est le sommeil de la trahison. Il va de votre intérêt de trouver l'occasion de les anéantir.
— Patience , répondit madame du Parquet ; cette occasion, ils la feront naître eux-mêmes. Ce sera à nous d'en profiter.
Quelques jours après cet entretien, les Caraïbes du nord de l'île, dont une bande avait massacré trois colons, firent demander à madame la gouvernante une audience, dans le but de protester contre cette violation d'une paix jurée et assez fidèlement observée depuis plusieurs années. Ils étaient représentés dans cette ambassade par un de leurs chefs les plus fameux, que les Français avaient baptisé du nom de Nicolas ; seize de sçs guerriers l'accompagnaient.
Beausoleil avait un de ses parents au nombre des trois colons massacrés. Il avait crié bien haut que quel que fût l'accueil fait par madame du Parquet aux Caraïbes, il vengerait sur eux l'assassinat de son parent.
. A peine Nicolas était-il arrivé avec sa suite à la Montagne, que Beausoleil recrutant une dizaine de gens de sa sorte, attendit le rétour des Caraïbes à Saint-Pierre. Il les entraîna dans un cabaret sous prétexte de les faire boire; mais dès que ces malheureux entrèrent dans le cabaret, ils furent assaillis à coûpfs de mousquet. Cmq ou six d'entre eux tombèrent sur la place. Les autres prirent la fuite dans toutes les directions. Nicolas courut vers sa pirogue pour s'embarquer ; en atteignant le rivage, il fut fk*appé à la cuisse, ce qui ne Tempêcha pas de se précipiter à ta mer ; plongeant et nageant entre deux eaux, il évitait avec une habileté merveilleuse les balles qu'on lui lançait presque h bout portant. Atteint cependant à la tète, et épuisé de fatigues, il plongea pour ne plus reparaître. Quelques instants après, on vit son cadavre flotter, balancé de lame en lame.
Des seize Caraïbes qui accompagnaient Nicolas, deux seulement parvinrent à s'échapper.
Beausoleil, exalté par ce succès honteux, échauffa les esprits, battit une sorte de rappel, et voulut entraîner deux ou trois cents volontaires réunis sous ses ordre» à entreprendre une expédition contre les Caraïbes. Gourselas avait essayé d'apaiser cette effervescence ; des menaces de mort furent proférées contre lui. Inquiet, il se rendit auprès de madame du Parquet pour prendre ses ordres.
— Laissez-les faire, répondit froidement madame du
Parquet. C'est contre mon gré, à coup sûr, que je fais cette déclaration de guerre aux Caraïbes. Je la subis, Monsieur de Gourselas ; allez Tannoncer à Beausoleil et à ses volontaires. Dans deux jours l'expédition partira.
Comme Gourselas s'étonnait de cette décision de madame du Parquet :
— Allez donc ! lui dit celle-ci, ne. vous avais-je pas promis de trouver une occasion de me débarrasser de Beausoleil ? Le moment est venu ; je vous expliquerai, ce soir, le piège que j'ai préparé à ce bandit.
Des applaudissements couvrirent la voix de Gourselas, quand il apporta cette nouvelle. Un conseil de guerre fut aussitôt rassemblé et l'expédition décidée, sinon comme juste, puisque les colons étaient les agresseurs, mais comme nécessaire pour prévenir une attaque de la part des sauvages qui ne manqueraient pas de vouloir tirer vengeance de la mort dé leur càpitaipe. Le commandement de l'expédition fut donné à Gourselas. '
Beausoleil fut chargé du commandement d'un second corps composé de tous ses partisans, tous les chenapans de la colonie. Madame du Parquet avait vivement insisté pour que Beausoleil reçût ce qu'elle voulut bien appeler ce témoignage de sa haute estime et de sa conlBance en un homme qui avait été son ennemi le plus cruel.
— Vous me comprenez, avait-elle dit à Gourselas ;
Beausoleil ne doit point revenir de cette expédition, ou bien il doit en revenir accasé de lâcheté et ayant forfait à son devoir. II y a deux routes pour vous rendre dans le nord de Tîle, ou plutôt il n'y en a qu'une ; l'autre est impraticable, à travers les bois épais de la montagne Pelée, où Ton compte autant de serpents que de feuilles d'arbres. C'est celle-là que vous ordonnerez à Beausoleil de prendre, sous prétexte de tactique militaire. Avisez. Quant à vous, vous savez que la mer est votre chemin le plus sûr.
Les Caraïbes avaient été avertis par quelques nègres marrons des dispositions formidables des blancs ; ils se mirent en défense et se fortifièrent à leur manière dans les carbets de la Capesterre. Ils avaient deviné que, cette fois, il s'agissait d'une lutte désespérée et décisive. Ils étaient peu nombreux, n'ayant pas eu le temps de faire appel aux familles des îles voisines.
Gourselas les délogea facilement des différents points qu'ils occupaient ; se voyant dans l'impossibilité de résister, et ayant perdu un nombre assez considérable des leurs, les Caraïbes s'embarquèrent en toute hâte dans leurs pirogues, et abandonnèrent la Martinique, leur dernier rempart. Les pirogues qu'ils montaient, furent assaillies la nuit par une tempête, et la plupart de ces malheureux périrent.
De Gourselas, ayant pris possession de la Capesterre^ y planta la croix chrétienne au nom du Christ et du Roi de France.
LE HOl DES TROPIQUES. ^37
Pendant le cours de l'expédition, de Gourselas n'avait point entendu parler de Beausoleil. De retour à Saint-Pierre, après une absence de quelques semaines, il le trouva en train de conspirer de nouveau avec Plainville. Le succès de Tentreprise, Tessor que cette conquête donnait à la colonisation valurent à de Gourselas et à madame du Parquet, une faveur et une popularité immenses. Ils pouvaient se permettre, alors, toutes les mesures qu'ils jugeraient bonnes pour garantir la paix, et pour assouvir même leurs vengeances personnelles.
Un conseil composé des principaux habitants et des officiers de compagnies, réuni à Saint-Pierre, déclara restituer à madame du Parquet tous ses droits et sbn ancienne autorité. Son premier acte de souveraineté fut d'ordonner l'arrestation de Beausoleil appelé à justifier de sa conduite.
On a vu qu'il était entré dans la pensée de madame du Parquet de lui rendre sa mission irréalisable, en lui ordonnant de prendre un chemin où, infailliblement, il devait se trouver arrêté par des obstacles fnsurmontables. En effet, après une lutte de quelques jours, Beausoleil avait été obligé de revenir sur ses pas. Traduit devant un conseil de guerre, sous l'accusation de désobéissance et d'insubordination^ il fut condamné à mort.
Madame du Parquet commua cette peine en celle du bannissement de la colonie. Par la même occa-
sion, et profitant de J'approbatioa unanime que ees mesures de r^ueur rencontraient de la part des colons, elle fit arrêter Plainvillê et quelques autres, qui furent également déportés de Tile.
Ce fut là le dernier , acte administratif de madame du Parquet.
. Qyielqiies jours après ces événements, elle reçut des dépêclies lui annonçant que le roi Louis XIV avait octroyé le gouvernçiOiçnt de Tile à son fils de Nambuc sous la tutelle d'un frère de du Parquet, le sieur de Dyel de Vaudrocque.
Cette femme dont la vie avait été en butte à tant d'épreuves,, qui avait ressenti tour à tour les plus gr<andes jqieis de l'orgueil satisfait et les plus terribles huzniliatiQP^, n'eut, pa^ le temps de. jouir de l'œuvre préparée par son illustre époux, œuvre à laquelle elle avait voué son cœur, son courage, une intelligence vraiment remarquable, une énergie toute virile.
Madame du Parquet fut prise subitement d'une maladie si violente, qu'elle dut quitter la Martinique et partir, pour la France, laissant le commandement provisoire de l'Ue à de Gourselas.
. Après trois semaines de traversée, elle mourut en mer* Ses amis qui l'accompagnaient conservèrent son corps. Mais une tempête éclata. Des matelots portugais qui se trouvaient à bord, attribuant cette colère des éléments à la présence du corps de madame du Parquet, le jetèrent à la mer pendant la nuit.
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Ainsi fut expliquée Thorreur instinctive qu'elle avait, un jour, manifestée devant madame d'Aubigné pour cette sépulture humide, tombe où tant de cadavres ont, depuis cette époque, trouvé le repos éternel I
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