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ARRIÈRE-NEVEU DU ROI DES TROPIQUES

Je dédie ce livre avec le plus profond respect

XAVIER EYMA

LE

Une après-midi d'un jour du mois de mai de Tannée 1625 un jeune gentilhomme, debout sur la plage de Dieppe, le visage tourné vers la haute mer, les bras croisés sur sa poitrine agitée autant que les flots qui roulaient à ses pieds, regardait avec des larmes dans les yeux un brigantin retenu à Tancre , à quelques brasses du rivage.

Ce jeune homme était si absorbé dans sa contemplation ou s^ rêverie, qu'il ne s'apercevait même pas que la marée, en montant, avait atteint déjà jusqu'au point où il se trouvait.

A quarante pas de là, un autre gentilhomme, jeune également, était attablé à la porte d'une auberge, le coude appuyé sur la table et la tête dans sa main. Il fixait aussil 'horizon, mais avec distraction et indifférence. S'apercevant que la mer montait, et que chaque

flot nouveau gagnait rapidement son camarade qui semblait pétrifié à sa place, il s'élança vers le rivage en criant :

— Êtes- vous donc fou, de Nambuc? Et songez-vous à vous laisser noyer par le flot?

De Nambuc se retourna vers son compagnon qui , voyant son visage tout humide de pleurs, lui dit:

— Est-ce donc que le^ lames vous ont craché leur écume au nez ?

De Nambuc essuya ses joues, et se dirigea vers Tauberge. Les deux amis s'attablèrent devant une bouteille de vin que leur apporta le maître de l'endroit, un homme au teint bronzé, à l'œil dur, mais vif et intelligent. C'était dans son ensemble, des épaules à la cheville du pied, une sorte de colosse taillé tout d'une pièce ; un type exagéré du marin noirci au rude métier de la mer.

Après avoir servi ses deux hôtes, Bonnard (ainsi se nommait le marin) se retira de quelques pas en arrière ; et s'adossant à la porte de la maison, il examina attentivement les deux jeunes gens. ^

De Nambuc avait le front large, l'œil profond, le regard énergique et plein d'enthousiasme, des traits mâles et bien accentués, rehaussés par une cicatrice glorieuse un peu au-dessus de la tempe droite. Il ne paraissait pas avoir au delà de vingt-huit à trente ans. Sa tenue était sévère, malgré l'usure de son pourpoint, qui laissait deviner aisément un pauvre cadet. De Nambuc appar»

tenait, d'ailleurs, à une riche et puissante famille de Normandie.

Son compagnon, le chevalier du Rossey, offrait à côté de de Nambuc, un contraste frappant par sa tenue, par sa physionomie, par son langage. Du Rossey était débraillé, au physique comme au moral; ses traits cyniques trahissaient la débauche; sa parole était décousue au moins autant que son pourpoint. Dans le délabrement de sa mise, il y avait quelque chose d'affecté et de goguenard à la fois.

DuRosseyécoutaitensouriantlesprojets gigantesques de de Nambuc. De fréquents et ironiques mouvements d'épaules ou de tête marquaient le peu de foi qu'il avait en ces visions d'un esprit supérieur et enthousiaste.

Maître Bonnard ne laissait pas tomber une seule phrase de la conversation des deux gentilshommes; pas un des gestes de du Rossey ne lui avait non plus échappé. II avait pesé au trébuchet de son bon sens instinctif la légèreté de l'un et la mâle gravité de l'autre. Il avait prêté attentivement l'oreille à l'écho sonore que rendait l'âme de de Nambuc, et avait conçu pour ce jeune gentilhomme une de ces sympathies ardentes qui mènent au dévouement absolu.

De Nambuc, à ce moment-là, expliquait à son compagnon comment son séjour à Dieppe et la vue du brigantin, qu'il savait être à vendre, avaient éveillé en lui une noble et grande ambition.

Du rivage, il avait si longtemps considéré ce bâtiment

oisif, qu'il s'était imaginé tout à coup être transporté à bord ; puis, du haut du pont, son regard avait em brassé un horizon bien autrement profond que celui qui s'étendait alors à leurs yeux. Ensuite le navire s'était mis en marche sous son commandement ; il avait franchi le tropique ; il s'était trouvé dans le Nouveau-Monde, non plus courant les prises, mais débarquant dans une île. — Laquelle? — Il l'ignorait encore ; s'y établissait au nom du roi de France, se proclamait seigneur et maître de cette île, y fondait comme une royauté pour luimême ; arrivait à la richesse, à la puissance, couvrait de gloire son nom inconnu, et devenait finalement la souche d'un peuple.

Du Rossey, lui, ne comprenait bien que le côté ^matériel de ce rêve à yeux ouverts que lui racontait de Nambuc, en un langage si élevé, si enthousiaste, si convaincu, que le sceptique en frissonnait par instants, malgré lui. Mais ce n'était là qu'une impression passagère. Ce qu'il saisissait le mieux, c'était, quoique de Nambuc ne le voulût pas, la chasse aux Espagnols, quelques prises hardies, et le retour en France avec la fortune. Quant à la colonisation de quelque île, quant à cette puissance imaginaire, chimères pour lui ! De Nambuc pouvait bien y penser présentement, mais il chasserait bientôt les illusions pour se rattacher au positif de son expédition.

Mais il manquait à de Nambuc le principal pour l'exécution d'un tel projet : il lui manquait un bâti-

ment. Depuis deux ou trois jours qu'il était à Dieppe, il avait convoité le brigantin à Tancre ; seulement il lui fallait l'argent nécessaire pour Tacheter. Le propriétaire du bâtiment avait bien consenti à n'être payé de la moitié de la somme qu'en cas de succès ; l'autre moitié, il l'exigeait au comptant. Or, il ne s'agissait pas de moins de sept mille livres ; et où de Nambuc les pouvait-il trouver ?

Cet aveu fut pour du Rossey une chute affreuse, moins cruelle, cependant, qu'elle ne l'était pour de Nambuc ; car les larmes en vinrent aux yeux du brave jeune homme.

Du Rossey, qui s'était cramponné des dix doigts à son compagnon, fit une grimace piteuse au moment de ce fatal aveu ; et, comme s'il se fût repenti d'avoir perdu son temps à écouter des plans devenus tout à fait fantastiques, il allait s'éloigner dédaigneusement, tant il lui semblait improbable qu'un cadet de famille, môme de la meilleure mine, pût trouver sept mille livres à emprunter.

— Allons, mon pauvre de Nambuc, mijrmura du Rossey en vidant son verre, je rêvais un pourpoint neuf, vous venez de le mettre en morceaux. Comptezvous également sur un emprunt de sept mille livres pour solder notre bouteille de vin?

Maître Bonnard, le cabaretier, s'avança alors vers la table, et ôtant son bonnet avec la plus grande marque de respect :

— Les sept mille livres qui vous manquent, mon gentilhomme, dit-il à de Nambuc, je veux bien vous les prêter.

— Vous ?demanda du Rossey en souriant d'un. air de doute,

— Moi-môme, Monsieur, répliqua le cabaretier.

Du Rossey se rassit et devint plus sérieux et plus attentif. De Nambuc s'était levé pâle et muet. Il regardait Bonnard avec de grands yeux étonnés et avides.

— Je vous prête ces sept mille livres, reprit le cabaretier, à une condition.

— C'est que je vous les rendrai? interrompit de Nambuc, qui retrouvait enfin la parole; oh î oui, je vous les rendrai, maître Bonnard, je vous le jure ; non-seulement intacts, mais avec de gros intérêts, je l'espère.

— Ce n^est pas cela, mon gentilhomme, reprit le brave cabaretier. Que vous me rendiez mon argent, et à gros intérêts, je n'en doute pas. Je vous le prête à une condition, disais-je : c'est que je ferai partie de votre expédition. Je n'avais qu'un être qui me retînt prisonnier à terre, ma fille Marie, une belle et douce enfant. Dans cinq jours elle épouse son cousin Saint- André. Son enfance s'est écoulée loin de moi; j'ai joui de cinq ans de sa jeunesse ; elle va aimer son mari plus qu'elle ne m'aimera, à coup sûr. Elle n'a plus besoin de moi, je n'ai plus rien à faire ici ; tout mon bien, je le lui laisse , moins les sept mille livres que je vous offre, et qui sont mon enjeu dans cette partie que

VOUS entreprenez. Les voulez-vous bien accepter? De Nambuc, pour toute réponse, sauta au cou du vieux marin et Tembrassa avec effusion. DuRossey qui reprenait, comme il disait, son rêve de pourpoint neuf, embrassa de Nambuc et Bonnard.

— Voilà qui est parler ! s*écria-t-il, et vous êtes un vrai brave bomme !

— Dans dix minutes, reprit Bonnard, dégagé des tendresses de ses deux nouveaux amis, dans dixnuinutes les écus vous seront comptés.

— Et apportez-nous par-dessus le marché une autre bouteille devin, que nous viderons tous les trois.

C'était du Rossey qui venait de parler ainsi,

— S'il vous faut un équipage, ajouta le cabaretier, je vous le recruterai d^autant d'hommes qui vous seront nécessaires. Ah I par exemple, je ne vous garantis pas leurs vertus et leur probité à tous ; mais vous ne me paraissez pas y regarder de si près, n'est-ce pas?

En prononçant ces derniers mots, Bonnard avait fixé les yeux sur du Rossey.

De Nambuc reçut des mains de Bonnard les sept mille livres. Il alla aussitôt payer le brigantin et faire passer le contrat ; après quoi il se rendit à bord en toute hâte.

En posant le pied sur le'pont de son bâtiment, de Nambuc éprouva une indicible émotion. Un roi montant la première marche du trône, au jour de son couronnement, n'est pas plus fièrement heureux que ne

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Tétait le fier de Nambuc. Il était, en effet, debout sur son trône à lui.

— £h bien ! dit-il à du Rossey, en lui serrant la main avec joie, suis-je toujours le fou que vous pensiez? Ah ! je sentais bien que ma vision ambitieuse n'était pas une ombre flottant incertaine dans mon cerveau ! C'était la réalité matérielle et palpable ! Mon rêve ! mon rêve de fortune, de puissance, de grandeur, voilà donc qu'il va s'accomplir !

Du Rossey demeurait étourdi du succès de de Nambuc ; et, par moments il tournait autour de Bonnard avec une attentive curiosité comme pour s'assurer que le gros cabaretier était un homme et non pas quelque être surnaturel. Mais du Rossey abandonna bien vite ce terrain où son imagination ne se pouvait complaire longtemps, pour revenir au positif de cette victoire gagnée par de Nambuc surJeur commune mauvaise fortune. A lui aussi^ son rêve se réalisait, ce rêve de la vie d'aventures, de courses, de captures, de ^ richesse et finalement de puissance matérielle. Il ne demandait, il n'espérait rien de plus.

— Non, vous n'êtes pas si fou que je croyais, dit-il à de Nambuc; mais vous pouvez le devenir, si vous ne tirez pas de ce coup inattendu du sort tout le parti que vous en devez tirer. Nous vous verrons à l'œuvre, mon maître I ajouta-t-il mentalement.

Un éclair de jalousie venait de traverser le cœur du chevalier.

L'aventure de de Nambuc avait fait rapidement grand bruit dans la ville de Dieppe. En descendant à terre il trouva à Tauberge de Bonnard deux hommes qui l'attendaient. L'un grand, mince, un peu voûté, la JBgure triste, le regard fin, observateur et doux ; Tautre, impatienté déjà d'avoir attendu pendant vingt minutes à peine, avait les traits mâles et énergiques, une certaine contraction nerveuse dans les lèvres, un œil vif comme réclair, et un bras de moins, coupé à la hauteur de l'épaule.

Ils saluèrent de Nambuc et se nommèrent à lui : le premier, le chevalier du Pont ; le second, du Halde. Ce qu'ils voulaient l'un et l'autre, le nouveau capitaine du brigaqtin le devina.

— Nous venons, dirent^ils, solliciter de vous l'honneur de vous accompagner et de vous seconder dans vos projets, quels qu'ils soient, bien convaincus que, sous la conduite d'un gentilhomme tel que vous, qui a fait ses preuves de courage au service du roi, nous ne pouvons qu'entrer en un bon chemin.

De Nambuc avait une réputation de bravoure et d'honneur bien établie dans la marine. Il s'était distingué en plusieurs occasions, et notamment, trois ans auparavant, dans la bataille navale livrée par l'amiral de Guise à la flotte rochelloise défendant le protestantisme. Il avait montré la plus vaillante intrépidité dans l'attaquedu vaisseau /a Fî'erg'e, appartenant au duc deNevers; c'est dans ce combat qu'il avait été blessé au front.

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De Nambuc tendit une main à chacun des deux gentilshommes en signe de leur bienvenue. U leur expliqua ensuite tous ses plans d'avenir, que ceux-ci écoutèrent avec une grande attention, mêlée de respect et d'admiration.

— La première place, leurdit-il, je la garde pour moi ; la seconde appartient de droit à mon ami du Rossey ; il vous reste, Messieurs, la troisième. Vous convient-il de l'accepter, sauf à ce que chacun de vous plus tard, car le Nouveau-Monde est grand, arrive selon ses mérites, au premier rang à côté de moi? Vous y consentez; c'est bien, et merci. Dans cinq jours, nous mettrons à la voile. J'aurais souhaité que cefût demain, mais je laisse à ce brave homme, ajouta de Nambuc en montrant Bonnard, le temps de marier sa fille Marie. Vous êtes donc des nôtres , Messieurs ; c'est entendu et au revoir !

— Dans cinq jours et à bord.

— C'est dit ; je compte sur vous,

Bonnard, en accompagnant de Nambuc à l'auberge, ne put se défendre de faire observer à son capitaine combien il regrettait de lui voir faire à du Rossey une si large place dans ses plans d'avenir.

Autant Bonnard avait ressenti d'entraînement pour de Nambuc, autant du Rossey lui avait inspiré de défiance et d'antipathie. De Nambuc, à dire vrai, partageait tous les scrupules de Bonnard à l'endroit d^^ du Rossey, et de plus que Bonnard, il professait, en

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connaissance de cause, pour son jeune compagnon, un profond mépris. Mais du Rossey avait, à lui, des vices qui pouvaient devenir des qualités relatives. Il faut des gens de toutes sortes dans certaines entreprises où chacun apporte une part proportionnelle et personnelle de force et d'énergie. C'est ainsi que dans la chimie, les éléments les plus opposés en se neutralisant, produisent des combinaisons homogènes, et qui ne s'acquièrent qu'à cette condition.

En tout cas, de Nambuc se réservait de surveiller du Rossey et de ne lui livrer que la part d'action dont il était digne. Et puis cet écervelé, ce sceptique, ce débauché était d'une bravoure éprouvée, et il avait, une fois, sauvé la vie à de Nambuc. La reconnaissance donc, en outre des calculs d'intérêt que je viens de dire, avait conseillé au jeune capitaine d'accueillir cet ami suspect ainsi qu'il l'avait fait.

Au jour fixé, de Nambuc, debout sur le pont du brigantin, l'œil étincelant de joie et d'orgueil, le front rayonnant d'espoir, la voix ferme et vibrante, le sourire sur les lèvres, commandait les manœuvres d'appareillage ; et, à la chute du jour, le bâtiment, toutes voiles au vent, cinglait vers la haute mer. Il se perdit bientôt dans les brumes.

De Nambuc n'avait pas tourné une seule fois la tête pour saluer la terre. Son regard, fixé en avant, semblait vouloir percer les mystères de l'horizon, comme pour y découvrir déjà la terre nouvelle où il allait aborder.

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Il était tout entier à son rêve merveilleux. Ses compagnons de voyage se tenaient à distance de lui, respectant Textatique recueillement où il était plongé.

L'équipage de brigantin se composait de marins robustes, plus d'une quarantaine d'engagés, gens de sac et de corde pour la plupart. C'étaient là les soldats de cette grande bataille que le jeune aventurier allait livrera l'inconnu.

On peut diviser en quatre classes bien distinctes les hommes qui, après la découverte de l'Amérique, se précipitèrent sur les routes du Nouveau-Monde, avec des idées et des préoccupations naturellement trèsdiverses.

D'abord les navigateurs, explorateurs ardents de la science, jaloux seulement de compléter l'œuvre de Christophe Colomb, et désintéressés aux résultats matériels. Puis les écumeurs de mer, à qui s'ouvraient des grands chemins d'une nouvelle sorte, où ils détroussaient les passants, leur demandant la bourse ou la vie,, le canon au sabord. Troisièmement, les missionnaires de l'Évangile, qui trouvaient dans des peuples nouveaux une ample moisson d'âmes à recueillir et de nombreux bataillons à ramener sous la bannière da Christ. Enfin, les fondateurs de colonies.

Ces derniers étaient incontestablement des ambi-

tieux de forte trempe, des pourvoyeurs de Tavenir, qui rêvaient de royautés et d'empires. Ils pensaient bien, à coup sûr, un peu à leurs intérêts, ceux-là; mais, à la vanité de leurs rêves pompeux, se mêlait Torgueilleuse satisfaction d'ajouter quelques fleurons de plus à la couronne de leur pays. Ce fut, en effet, une joie immense et réelle pour quelques-uns d'entre eux de voir flotter le drapeau de la patrie en des contrées où le vent n'avait encore agité que les cimes séculaires des arbres.

Après quatre siècles de possession de ces pays, le vieux monde a centuplé ses richesses par leur exploitation et par les relations qu'il y a établies; la vapeur en a fait des faubourgs de l'Europe ; la civilisation a jeté des racines profondes dans ces lies et dans ces continents où nos lois commandent, où nos arts fleurissent, où la religion chrétienne exerce facilement ses bienfaisants pouvoirs ; nos gouvernements y trouvent de glorieux emplois civils et militaires à donner en récompense de services rendus, et pourtant l'on semble ignorer ou l'on oublie, aujourd'hui, au prix de quelles luttes ont été conquises ces possessions, au prix de quels combats, de combien de misères et de larmes, de combien de sang versé I

Ah ! les hommes ne sont pas seuls ingrats ! L'histoire a été autant et plus ingrate que les hommes ! Car elle a laissé ensevelis dans l'indifférence de la postérité bien des courages, bien des énergies, bien des sacrifices ;

et Dieu sait ce qu'il en a été dépensé dans ces difficiles temps de l'enfantement moral et chrétien du Nouveau- Monde I

Quelques noms ont surnagé, il est vrai, épaves d'un naufrage consommé sur les rochers de l'ingratitude. Mais les épaves ne représentent jamais que la menue monnaie des richesses enfouies pour toujours dans les gouffres sans fond.de la mer.

Peut-être y a-t-il une raison, une excuse même à cette indifférence, quoiqu'elle repose sur une erreur et sur un préjugé*

En effet, on mesure assez généralement l'homme à la dimension du théâtre où il a joué son rôle. On le grandit ou on le rapetisse aux proportions de ce cadre. Et c'est ainsi qu'on arrive à se demander pourquoi l'histoire se préoccuperait d'un héros dont la vie s'est agitée sur les rivages d'une petite île de vingt lieues de circonférence, perdue entre deux lames de l'Océan.

Est-ce juste de raisonner de la sorte ?

Non I car tel coin de terre que les nations de l'Europe défendraient aujourd'hui pouce par pouce , qu'elles protègent de leurs meilleurs vaisseaux, de leurs canons, de leurs troupes, où flotte fièrement leur pavillon, ce mince coin de terre, dis-je, un homme Ta conquis sur la nature, d'abord, puis sur des ennemis mille fois plus nombreux que la poignée d'aventuriers qu'il conduisait si bravement. Il l'a conquis et défendu, ce coin de terre, fécond héritage aujourd'hui, en ver-

saut son sang généreusement, en faisant preuve de cent fois plus de courage, d'audace, d'énergie, d'intelligence, de génie môme, que n'en déploie souvent un général d'armées nombreuses pour gagner de grandes et immortelles batailles, ou un souverain à la tête de ses États pour les sauver ou les agrandir.

C'est par le prestige de ses forces, centuplées pour suppléer l'impuissance du nombre et l'impuissante des moyens, que cet homme parvenait, avec cent ou deux cents malheureux, souvent malades ou à moitié morts de faim, à accomplir des actes d'héroïsme !

Il avait pour le soutenir dans ces entreprises folles parfois, et dans ses rêves d'ambition sublime, un levier puissant : la foi dans son œuvre présente et dans son œuvre future. Ce n'était pas, comme on l'a cru à tort, le seul désir du gain qui le guidait toujours; ce n'était pas la nécessité du moment et l'espérance du mieux qui l'excitaient à ne plus reculer. C'était, je le répète, la foi dans son entreprise.

Des hommes de la trempe de de Nambuc et de quelques autres dont la vie glorieuse (je justifierai cette épithète) va se dérouler sous ma plume, étaient mus par d'autres idées que des idées vulgaires de lucre et de déplacement dans un but d'amélioration matérielle.

La découverte du Nouveau-Monde a été pour eux une occasion de reprendre, dans le classement des légitimes ambitions humaines, la place où l'organi-

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sation des sociétés d'alors ne leur permettait pas d'aspirer.

A un certain degré, ils furent à la politique de Tavenir, ce que furent à la religion les intrépides missionnaires de TÉvangile qui les ont accompagnés ou suivis. La même foi les soutenait, les uns et les autres.

Quelques juges sévères critiqueront peut-être les caprices, l'esprit essentiellement aventureux et les âpres passions de ces fondateurs de colonies sur qui je veux appeler l'attention. Ils sont complètement justifiés, je crois, par cette considération que s'ils n'avaient pas été façonnés de la sorte, ils eussent manqué le but de leur vie.

Il 7 avait une affinité providentielle entre leur caractère et la tâche qu'ils devaient accomplir.

Le Nouveau-Monde, avec ses dramatiques et sanglantes épopées, exigeait de tels hommes^ comme il fallait à de tels hommes un pareil terrain pour se révéler.

Ce n'est donc pas sur le seul coin de pays où leur génie a trouvé de l'emploi, qu'il faut mesurer certains de ces héros oubliés, inconnus, ou plutôt méconnus. C'est à l'étendue de ces mers, de ces continents, de ces fleuves et de ces forêts, dont la grandeur et la majesté frappent d'étonnement les voyageurs modernes, qu'il est juste et raisonnable de juger ces fondateurs d'États, allant à deux ou trois mille lieues de la patrie la continuer et la compléter.

sinon au point qu'on ait pu dire de tous les empires du vieux continent ce qu'on a dit plus tard de Tempire de Philippe II, «que le soleil ne s'y couchait pas, » mais assez pour que sur les deux faces de la médaille du globe, le nom, les mœurs, l'honneur et le drapeau des grandes nations civilisées se trouvassent représentés !

La bulle papale du 12 mai 1493 avait réglé le partage du Nouveau-Monde de telle façon qu'elle encouragea fatalement les brigandages des aventuriers vulgaires, en doublant le mérite et la valeur des aventuriers d'un ordre supérieur qui osèrent la braver pour s'en aller tenter des projets de conquêtes solides et durables.

Cette bulle d'Alexandre VI avait donné tout le Nouveau-Monde aux rois d'Espagne, a îles et terres fermes, découvertes et à découvrir, » avec défense, sous peine d'excommunication, et à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles pussent être, «quand môme rois ou empereurs, » d'y aller ou d'y trafiquer « sans la permission des rois catholiques. »

Les Espagnols, en vertu de cette étrange donation, et prétendant à être les seuls légitimes possesseurs et maîtres du Nouveau-Monde, déclarèrent vouloir traiter a comme corsaires » tous ceux qui seraient rencontrés entre les deux tropiques.

Mais les richesses du Nouveau-Monde avaient excité trop de convoitises en Europe pour que l'on- y tînt grand compte de la bulle du pape, et. les navires

espagnols forent traqués de tons côtés par les forbans.

Les flottes de l'Espagne ne suffisant pas à protéger le pavillon national et à fûre la police des mers, les écumeurs se multiplièrent à l'infini. Le métier, d'ailleurs, était bon; et, pour quelques rencontres fâcheuses, ils avaient trop à gagner dans ces courtes pour hésiter à affronter les coups de canon des galions de Sa Majesté Catholique.

Quelques années plus tard, les Espagnols furent si occupés au fond du Pérou, qu'ils délaissèrent presque complètement les îles de l'archipel des Caraïbes ; en sorte que les corsaires, forbans et flibustiers firent de quelques-unes d'entre elles de véritables repaires. Cet abandon, où les prétendus a maîtres légitimes » du Nouveau-Monde laissèrent les Antilles, autorisa également les aventuriers sérieux à en prendre possession au nom des souverains de la Chrétienté et à y fonder des colonies.

Pour en finir avec cette bulle d'Alexandre VI, peu à peu elle tomba si complètement en discrédit^ en ce qui concernait du moins les pays où les Espagnols ne s'étaient point établis de fait, que le cardinal de Richelieu, par exemple, comme on le verra plus loin, envoya officiellement des secours à la colonie de de Nambuc. Cette bulle enfin se trouva radicalement abrogée le jour où le pape autorisa le Cardinal à confier aux Pères de l'ordre de Saint-Dominique, le spirituel d'une colonie fondée à la Guadeloupe en 1634, sous la direction

des sieurs de TOlive et du Plessis, qui furent d'abord des lieutenants, puis devinrent les ennemis de de Nam«bue, le héros de cette première partie du livre.

Les hommes, aux ordres de de Nambuc, avaient répondu à Tappel de Bonnard qui s'était montré prodigue de promesses, en leur faisant entrevoir des résultats merveilleux. Mais pas un d'entre eux ne connaissait ce capitaine et ce chef ^ qui ils avaient confié leur destinée,, leur vie, leur avenir.

Ils étaient bien libres, au fond, de considérer comme bien précieux tout cela qui, certes, ne valait pas beaucoup. Les réflexions faitea à ce sujet, à voix basse et timidement d'abord, au milieu de cette oisiveté monotone d'une navigation paisible, montaient chaque jour d'un ton plus haut, et plus insolent môme, à propoi^ tion que la traversée persistait à ne présenter aucune des dramatiques distractions de la mer>

Bientôt quelques mots inquiétants arrivèrent jusqu'aux oreilles de de Nambuc qui se vit, peu après, l'objet d'un scrupuleux examen de la part de ce petit monde qu'il gouvernait paternellement, mais énergiquement aussi. Tous ses gestes, toutes ses paroles, jusqu'à l'accent de son commandement, étaient épiés. On semblait s'attacher à surprendre dans la voix et dans

se LE ROI DES TROPIQUES.

son attitude quelque chose qui trahit une faiblesse d'esprit ou de cœur, une crainte, une hésitation.

De Nambuc était loin d'avoir donné prise à de pareils doutes; mais il comprenait cette défiance, et, sans laisser voir ses préoccupations, il souhaitait qu'une occasion vînt, avant d'aborder terre, de prouver à ses soupçonneux sujets ce dont il était capable.

Cette occasion tant désirée se présenta sous la forme d'un galion espagnol, armé de trente-cinq canons, et qui fit toutes voiles sur le brigantin, dès qu'il l'eut aperçu.

' La prudence, qui n'exclut pas le courage, eût conseillé, en toute autre circonstance, à de Nambuc d'éviter le combat; car son bâtiment ne portait que QUATRE pièces d'artillerie, et un galion de trente-cdîo canons devait, à coup sûr, compter un équipage double au moins de celui du pauvre brigantin, en y comprenant les engagés.

De Nambuc avait mesuré le danger d'un œil calme et résigné. Puisque ses compagnons désiraient de le Toir à l'œuvre, il allait leur montrer ce qu'il savait faire et le degré de confiance que son courage et son audace devaient inspirer.

Il réunit les officiers de son bord, et leur annonça sa résolution de marcher au-devant de l'ennemi. Il n'y avait pas à douter de la bravoure de du Halde, de do Pont, de du Rossey; tous les trois furent unanimes, cependant, pour conseiller à de Nambuc la retraite au

lieu du combat. Â supposer même un triomphe impossible, c'en était fait du sort de la petite colonie, probablement plus que décimée à la suite d'une pareille atfaire qui n'avait pas son précédent.

De Nambuc les écouta attentivement, puis d'une voix calme et ferme :

— Mon opinion est conforme à la vôtre, leur dit*il. Si je n'obéissais qu'à la raison, je suivrais vos conseils, Messieurs. Vous n'en n'êtes pas à faire vos preuves, ni les uns ni les autres; et moi, vous m'avez fait l'honneur de croire que, sous mon commandement, vous étiez parfaitement en sécurité. Eh bien I Messieurs, quoi qu'il arrive, il faut accepter ce combat disproportionné, et non-seulement il faut l'accepter, mais aller audevant.

Du Halde et du Pont s'inclinèrent en signe d'obéissance ; du Rossey fit un geste de désapprobation. Bonnard, appelé à ce conseil, appuya la conduite de de Nambuc. Bonnard en savait très-long des dispositions de l'équipage du brigantin ; et c'était lui qui avait éveillé l'attention de son capitaine sur ce point.

— Messieurs, reprit de Nambuc, mon rôle est périlleux, difficile et multiple. Appelé à faire preuve de courage et d'énergie dans certains cas, dans d'autres, je le sais, la prudence m'est commandée; etk des jours donnés, je suis exposé à agir en politique et en diplomate. Mais les circonstances peuvent exiger que je confonde ces trois aptitudes, qui semblent se contre-

dire, dans une résolution extrême et désespérée ; que tout en paraissant en appeler au hasard, je&sseacte, à la fois, de courage, de prudence et de politique, c'est le cas où je suis réduit aujourd'hui.

— Monsieur, interrompit du Halde, vous n'avez nul besoin de vous justifier ; vous commandez, nous obéissons. Puisque vous jugez convenable et opportun de livrer ce combat, nous n'avons pas à délibérer. Atten-< dons l'ennemi ou marchons à lui, c'est comme vous voudrez, nous sommes prêts.

— Pardon, reprit de Nambuc, j'ai besoin de justifier, devant la confiance que vous avez fondée en moi, l'acte téméraire que je vais accomplir. Si nous sommés battus, faits prisonniers, coulés à fond, comme cela est probable, au moins faut-il que pas un de vous, en mourant ou en traînant la chaîne du captif, ne m'accuse d'avoir joué sa vie ou sa liberté sur un caprice ou sur une espérance de vaine renommée. L'équipage de mon bâtiment se défie de moi, je ne sais pourquoi. Peut-être ces gens-là sont-ils excusables ; cependant ils ne me connaissent point. Ces soupçons injurieux ont gagné les engagés. De tous côtés, c'est un concert de craintes, de regrets, de doutes sur l'avenir. Les uns ne savent ce qu'il faut attendre de moi comme homme d'action, les autres comme chef d'expédition et comme colonisateur. Ces bruits et ces murmures ne sont pas arrivés à vos oreilles, peut-être, mais ils m'ont blessé le cœur. L'heure est venue, l'occasion se présente de frapper un

coup décisif. Il y va du succès de l'avenir, à supposer que Dieu fasse le miracle que notre courage triomphe du nombre de nos ennemis. Si je fuis ce combat, je suis compromis aux yeux de ces bandits, mon pouvoir est anéanti. Demain, ce soir peut-être, ils m'assassineront, puis ce sera le tour de chacun de vous. Mourir pour mourir, mieux vaut donc que ce soit de la balle du mousquet d'un Espagnol, que d'un coup de poignard français. — M'approuvez-vous, Messieurs ?

Tous répondirent par un cri unanime d'approbation. Du Rossey, dont les espérances et les calculs peut-être venaient d'être détruits, et dont le courage d'ailleurs se réveillait à la perspective d'un combat, serra sincèrement la main de de Nambuc.

— Vous avez toujours raison, lui dit-il.

De Nambuc remonta sur le pont où il vit tous les yeux fixés au large et suivant les mouvements du galion espagnol. Sa voix haute et ferme rappela l'équipage aux manœuvres, et quand il eut ordonné de courir droit à l'ennemi, en lui épargnant ainsi la moitié du chemin, tous les regards se tournèrent vers le jeune capitaine, calme et souriant comme s'il allait à une fête.

.Les deux bâtiments bondissaient l'un vers l'autre, emportés par les flots comme par des coursiers fougueux, acharnés eux-mêmes au combat, et tout frémissants. Une heure après, le canon retentissait. Son

t4 Ul EOl MB imOPlQUBS.

écho formidable, porté de lame en lame, emplit les sonores échos de cette vaste solitade des mers.

La première bordée de coups de canon qae lança l'Espagnol, passa à travers la mâture du brigantîn français, dont les quatre canons, admirablement bien servis, répondirent victorieusement en Csdsant une trouée sur le pont et en entamant les bas mâts du galion. Pendant une demi-heure, les deux bâtiments restèrent à portée de canon seulement, grâce aux manœuvres de TEspagnol qui calculait, et avec raison, sur la supériorité du nombre de ses pièces pour écraser le petit navire français. De Nambuc, lui, comptant sur la valeur désespérée de son monde, faisait tous ses efforts pour aborder l'ennemi, et livrer le combat au mousquet, à la hache, au poignard, et donner Tassaut à l'Espagnol.

Après deux heures de canonnade et de manœuvres habiles de part et d'autre, chacun pour arriver au résultat qu'il cherchait, le brigantin engagea enfin son beaupré dans les haubans du galion. Alors commença une de ces gigantesques batailles corps à corps, où toute arme est bonne, le poignard, le sabre, un morceau de bois, jusqu'aux ongles et aux dents.

La lutte fut terrible et sanglante, et notamment sur un point du pont où elle était engagée entre les commandants des deux bâtiments. De Nambuc fit sauter d'un coup de hache l'arme de son adversaire, se rua sur lui, le saisit à bras le corps et lui enfonça un poi-

gnard dans la gorge. Un hourra général répondit, à bord du brigantin français, au triomphe du vaillant chef; et le combat perdit de son acharnement. Les Espagnols, intimidés par la mort de leur commandant, commencèrent de lâcher pied et de regagner en désordre le pont de leur bâtiment, s'efforçant de le dégager de l'étreinte de leur ennemi. Enfin, après une véritable boucherie de trois heures, où de Nambuc, selon l'expression du père du Tertre, un de ses contemporains « se battit comme un lion, » le navire espagnol prit la fuite, abandonnant un monceau de cadavres sur le pont du bâtiment français.

Un immense cri de joie et d^orgueil, du côté des Français, salua ce honteux départ de l'ennemi.

De Nambuc avait chèrement acheté cette victoire inespérée. Son bâtiment était presque complètement désemparé. Voilure et mâture pendaient le long de ses flancs, comme des lambeaux de chair le long d'un corps humain ; plus du tiers de l'équipage était mort ou blessé^

A l'audace et à l'énergie du soldat succédèrent, chez de Nambuc, la prévoyance et l'intelligence du chef. Son infatigable activité parait à tout.

Il n'est pas d'homme qui compte autant de ressources à son service qu'un marin ; mais de Nambuc étonna tout le petit peuple de son bâtiment par la prodigieuse fécondité des expédients qu'il trouva pour tirer de

s 6 LE ROI DES TROPIQUES.

ces ruioes quelque chose qui fût encore capable de tenir la mer et de naviguer.

Tous le contemplaient avec une sorte de respect. Au respect se môlsî la vénération, 'quand, après avoir avisé au salut commun, il s'occupa, en père, des malheureux blessés et des morts. Si on le remerciait, si on l'applaudissait, il répondait , en souriant de ce sourire calme et expressif qui le distinguait:

— Nous en verrons bien d'autres, mes enfants, sur le chemin où nous voilà engagés !

De Nambuc n'avait plus besoin de demander si Ton était satisfait de l'avoir pour chef et si l'on avait confiance en lui.

Rentré dans la chambre, loin des regards de l'équipage, il se jeta dans les bras de ses amis.

— Vous avez gagné cette partie à pile ou face, lui dit Bonnard. Maintenant ordonnez à ces hommes de traîner le navire à la nage jusqu'au terme de notre voyage, et ils s'attelleront de grand cœur à cette corvée impossible.

Mais le terme de ce Voyage, quel était-il?

Le projet de de Nambuc, en partant, était de questionner en quelque sorte chacune des îles où il se proposait d'aborder, jusqu'à ce qu'il eût rencontré la Terre-Promise de son ambition. Il allait un peu comme alla Christophe Colomb, au hasard d'une idée, mais d'une idée fixe et convaincue cependant. Dans l'état où se trouvait son bâtiment, tous ses projets étaient

LE ROi DES TROPIQUES^ 27

renversés. Il ne lui seyait plus de faire le difficile; force lui était de mouiller devant le premier rivage un peu souriant où la Providence le conduirait.

n navigua ainsi, pendant quinze jours, beaucoup à la grâce de Dieu. Enfin, un matin, le cri : « Terre I » retentit du haut de la mâture , et ce fut la charmante île de Saint-Christophe, qui peu à peu se dessina aux regards ravis des passagers du brigantin.

Si Christophe Colomb n'a pas eu la gloire de signer de son nom l'œuvre gigantesque dont sont génie dota le monde, c'est une satisfaction au moins que ce nom immortel ait été donné à l'un des joyaux de ce merveilleux écrin qu'on appelle l'Archipel des Antilles. « Rien de plus admirable, dit un voyageur mo- (( derne (1), que l'aspect de Saint-Christophe, quand « on en approche par le nord-ouest. La partie nord « de l'île est montagneuse et couverte de forêts. A « mesure que nous avancions vêts la côte, nous ne « pouvions nous lasser d'admirer le tableau que nous « offraient les collines et les plaines qui s'étendent <( à leur pied, partout décorées de l'éclatante verdure « des champs de cannes. Nous nous plaisions à con- « templer de loin les établissements des planteurs, où « tout annonce l'aisance et la prospérité ; quelques « moulins à vent en activité, et dans l'éloignement des « bandes de nègres qui paraissaient occupés aux trait) John Gumey.

f 8 LE ROI DES TROPIQUES.

« vaux de la campagne ; de jolies chapelles, et dans a le port de la Basse-Terre huit grands bâtiments, « avec quelques autres petits, attendant vraisembla- « blement leur cargaison de sucre. J'ai rarement « remarqué un lieu qui offrît, prima fade, autant de <( signes de prospérité, et nous avons eu lieu, dans la « suite, de nous assurer que ces apparences n'étaient (( pas trompeuses. »

11 est très-vrai que tel est aujourd'hui l'aspect enchanteur de Saint-Christophe, et il est peu de pays qui séduisent autant l'œil, du haut du pont d'un navire. Il en était déjà ainsi, parait-il, au temps où de Nambuc y aborda. Seulement substituez aux fruits du travail moderne, à ces champs de cannes, à ces maisons de planteurs, à ces jolies chapelles, la beauté luxuriante d'une nature vigoureuse et primitive telle que nous l'ont décrite, d'ailleurs, les chroniqueurs d'alors, et quiconque a vu Saint-Christophe comprendra quelle joie immense le spectacle de ces splendeurs dut produire sur soixante ou quatre-vingts malheureux, naviguant, depuis quinze jours, à la suite d'un désastreux combat, sous des voiles et des mâts de fortune.

A peine le brigantin eut-il mouillé devant ce riant rivage, que de Nambuc descendit à terre, où il fût étonné et attendri de voir des bras amis s'ouvrir pour le recevoir. Une vingtaine de Français, jetés en cette lie à la suite d'un naufrage, y vivaient paisiblement dans l'abondance de tout depuis près d'une année.

Cette île, à qui appartenait-elle?

Qui en avait pris possession, et au nom de quel souverain?

Personne n^y avait songé encore ; pas même les Français naufragés, satisfaits d'avoir fait une alliance profitable avec les Sauvages, maîtres incontestés de ce pays.

Les bonnes relations de nos compatriotes avec les Naturels avaient été si complètes qu'une femme ca« raïbe, du nom de Barbe, avait, en cachette de ses frères, épousé un des Français... à la face du ciel,... bien entendu.

De Nambuc recueillit avec avidité ces détails, et aussitôt plantant dans lessable une croix grossièrement &briquée avec deux branches d'arbre, il y suspendit une sorte d'écusson aux armes de France, y attacha un drapeau, et, en présence de ses lieutenants et de l'équipage de son petit bâtiment, il prit possession de l'île de Saint-Christophe au nom du roi de France, son maître.

Sur le récit que lui firent les Français naufragés des ressources que présentait l'île, et des dispositions ^micales des Naturels, de Nambuc, déjà séduit par l'aspect riant de Saint-Christophe, résolut de s'y établir.

Le lendemain, les flancs du navire furent vidés sur le rivage. L'aurore des colonies de l'Archipel se leva, en môme temps que se réalisait le premier rêve de leur héroïque fondateur.

Huit jours après leur installation dans Tlle, pendant que les colons, animés d'espoir et tout pleins d'ardeur an travail, se taillaient en pleine forêt les charpentes de leurs cases, de Nambuc aperçut, descendant le flanc d'un vfiorm (colline), puis se perdant au fond d'une vallée, pour reparaître à deux cents pas à peine de son campement, une troupe d'Européens qu'il eut bien vite reconnus pour être des Anglais.

Les Français, instinctivement, jetèrent de côté leurs outils pour courir anx armes. Les Anglais, en même temps, se massèrent en bon ordre, deux fois plus nombreux que nos compatriotes, et prêts à donner ou à recevoir l'attaque.

Mais, tout d'abord, les deux commandants s'avancèrent au-devant l'un de l'autre en se saluant avec Tépée. Arrivés à portée de parole, ils retirèrent leur chapeau et s'inclinèrent avec une vraie courtoisie de gentilshommes.

— A qui le capitaine de Nambuc a-t-il l'honneur de parler ? demanda l'officier français.

— Au capitaine Waernard, répondit l'Anglais en rendant le salut ^

Les deux chefs, remettant en même temps Tépée au

fourreau, firent signe à leurs officiers de s'approcher.

— - Il me semble, dit Waernard, que nous pourrions

remettre à demsân le combat que nos troupes paraissaient, tout à rheure, admirablement disposées à se li/rer. L'heure est déjà avancée, et, en ce pays, capitaine, il fait nuit, à peine après le coucher du soleil ; le savez-vous ?

— Je Tai appris depuis huit jours que j'ai planté làbas, sur le rivage où vous le pouvez voir flotter, le drapeau de la France. A demain donc le combat, soit I

Les deux commandants firent donner Tordre de mettre bas les armes et se dirigèrent vers une petite colline dont le sommet formait un magnifique plateau ombragé par un colossal figuier, qui joua plus tard un rôle important dans les destinées de la colonie. De Nambuc ayant fait apporter des bouteilles d'eau-devie, les of&ciers anglais et français anticipèrent, en trinquant, sur la chevaleresque politesse de Fontenoy.

De Nambuc et Waernard avaient abordé à Saint-Christophe le même jour, Tun par le nord, l'autre par le sud de Pile. Comme de Nambuc, Waernard avait été attaqué et poursuivi par les Espagnols, à qui il avait livré un furieux combat ; mais il avait gagné Saint- Christophe, un peu moins maltraité que ne l'avait été le capitaine français. Waernard avait, en outre, l'avantage de posséder une petite flottille de trois bâtiments, ce qu'il ne manqua pas de faire ressortir aux yeux de de Nambuc ; de plus, sa colonie se composait de trois cents hommes au moins, bien équipés, bien armés, ayant vivres et munitions de toutes sortes.

Waernard n'avait pas eu besoin d'exagérer les forces dont il disposait, pour faire sentir à de Nambuc Tinfériorité numérique de ses troupes et Tinsuffisance de ses ressources. Mais il n'y avait pas là de quoi intimider le jeune aventurier. U parut même attacher si peu d'importance à cette partie de la conversation où Waernard, au contraire, se complaisait beaucoup, qu'il affecta de dévoiler toutes ses faiblesses, le nombre restreint d'hommes qu'il avait sous son commandement, et le piteux état où l'avait réduit son rude mais héroïque combat contre le galion espagnol. Il en fit le récit avec une telle simplicité et une si ferme confiance dans son étoile et dans sa bravoure, que Waernard en fut impressionné et comprit tout de suite que la force d'un pareil homme était en soi-même et dans son génie.

Aussi quand Waernard, après avoir entendu cette confidence si franche et si nette d'un capitaine confessant l'infériorité de ses moyens de défense, demanda naïvement à de Nambuc ce qu'il se proposait de faire désormais :

— Mais, répondit celui-ci sur un ton et avec un accent qui vibrèrent jusqu'au fond de l'âme de l'officier anglais, mais je compte rester où je suis, et défendre jusqu'à la dernière goutte de sang du dernier de mes compagnons, le drapeau français planté de mes mains dans le sable du rivage. Et vous, Monsieur, quels sont vos projets?

— Moi, répliqua TAnglais, je compte pareillement rester.

— C'est au mieux, alors.

Un long silence suivit cet échange de paroles. Les deux adversaires dont la position venait de se dessiner si nettement, avaient réfléchi beaucoup.

— Tenez, dit tout à coup de Nambuc à Waernard, du point où nous sommes, on découvre d'un côté les horizons de la mer, où notre désir commun doit être de combattre les Espagnols.

— C'est à quoi je pensais, fît Waernard.

— De ce côté-ci, reprit de Nambuc, nos regards embrassent une immense étendue de pays, jusqu'au pied de hautes montagnes par-delà lesquelles il y a l'inconnu. Ce. pays est vaste, capitaine, et je crois que nous pouvons nous y mouvoir à l'aise sans nous gêner de longtemps encore.

— Je le crois pareillement.

— Ce figuier qui nous ombrage, continua de Nambuc, parait à en juger par ces deux promontoires qui s'avancent l'un au nord, Pautre au sud, partager l'île par le milieu. Vous avez abordé au sud, moi au nord; prenons donc ce figuier pour frontière naturelle, et restons chacun chez nous, à l'ombre de notre pavillon national, et prospérons, s'il se peut, sous la protection de Dieu, et à la barbe des Espagnols. Cet arrangement vous convient-il ?

— C'est dit l répondit Waernard.

34 LE ROI DBS TROPIQimS.

— Avant qu'il vienne un moment où nos intérêts réclament entre nous l'intervention d'un traité, avait repris de Nambuc, notre parole échangée garantira bien, j'espère, cet engagement mutuel.

— Vous venez d'exprimer toute ma pensée, capitaine, interrompit l'Anglais. Chacun, chez nous, soit ! Vous au nord, moi au sud. Faisons nos affaires le mieux possible, et que Dieu nous ait en sa sainte garde !

De Nambuc avait réussi à écarter ainsi le danger le plus pressant, celui d'une attaque du plus fort contre le plus faible. Quant à Waernard, il avait fait in petto toutes ses réserves pour l'avenir. Présentement, ce qu'il possédait de terres et de pays à sa disposition, dans ce partage de l'île, sufûsait et au delà, aux plus légitimes espérances qu'il pouvait fonder sur le succès de sa colonisation. Pour le reste, l'avenir déciderait.

La nuit était venue. Au moment où Français et Anglais se séparaient, renonçant à la lutte du lendemain, de Nambuc regarda à l'horizon et aperçut comme une traînée de petites lumières, semblables à des étoiles, et s'étendant, du nord au sud, par pléiades de trente ou quarante, entrecoupées d'intervalles sombres.

Il les montra du doigt à l'officier anglais. — Sans doute, dit Waernard, c'est là quelque phénomène atmosphérique particulier à ces climats.

. -* Je ne suis pas de votre avis, capitaine, répondit de Nambuc. £h I tenez, chacun de ces groupes de lumières s'éteint régulièrement, au môme point, derrière

ce promontoire qu'ils semblent doubler avec une remarquable précision. En voici venir d'autres qui se succèdent dans le même ordre ; je ne crois pas au phénomène que vous dites; mais...

De Nambucfut interrompu par l'arrivée subite de^ Bonnard qui pénétra au milieu des officiers , annonçant que Barbe, la femme caraïbe, venait d'apporter à son mari d'importantes nouvelles.

D'après le récit de Barbe , les Naturels qui ne s'étaient nullement émus, d'abord, de la présence dans l'île, des Français que de Nambuc y avait rencontrés, avaient conçu de sérieuses inquiétudes en apprenant le débarquement simultané des deux colonies sur deux points différents de Saint-Christophe, fait dont ils avaient eu connaissance immédiatement. Ils y avaient vu un envahissement du pays et une déclaration de guerre. v

Aussi, dès le lendemain, ils avaient adressé un appel aux Caraïbes de toutes les îles voisines. Leur plan, au dire de Barbe, était de surprendre les Européens et de les massacrer. La malheureuse femme avait assisté au conseil tenu par les Boyez (chefs), cachée derrière un arbre ; et elle affirmait que les Sauvages avaient pris rendez-vous, partie pour cette nuit même, partie pour le lendemain.

De Nambuc, comme on le voit, avait eu raison de ne point croire à un phénomène climatérique. Les petites lumières qui, pendant une. heure entière, continuèrent

s 6 LE ROI DES TROPIQUES.

de glisser à l'horizon, n|étaient autre chose que le feu des pipes des Caraïbes, ralliant dans leurs pirogues le rendez-vous général assigné par les Soyez de Saintr Christophe. Du rivage, où tous les colons français étaient assemblés en ce moment-là, Barbe leur montrait, en preuve de la grande nouvelle qu'elle apportait, ces groupes de lumière passant au loin comme des fantômes.

Barbe en frissonnait ; et il ne lui semblait pas possible que même les deux troupes réunies pussent résister à cette avalanche de Caraïbes qui allait fondre sur les malheureux Européens. Le nombre en était si grand, si grand, assurait-elle, que la moitié au moins du monde (c'est-à-dire la moitié de l'île), en serait couverte. Dans sa terreur. Barbe conseillait aux nouveaux arrivés de se réembarquer au plus vite. Elle redoutait tdlement de voir son mari massacré sous le couteau de ses frères, qu'elle demandait, en poussant des cris déchirants, à partir avec lui.

De Nambuc et Waernard comprirent, en ce moment, combien l'intérêt devait les rapprocher, et comme, d'ennemis qu'ils étaient^ il importait à leur défense commune qu'ils devinssent de fermes alliés. Us n'eurent besoin d'échanger qu'un seul et rapide regard entre eux pour se convaincre de cette nécessité ; ils signèrent ainsi, on eût pu le dire, un muet traité d'alliance offensive et défensive.

Les deux conunandants prirent ensuite la résolution

de se mettre en marche, dès le lendemain, pour surprendre les Caraïbes au milieu de la nuit, en prévenant ainsi leur attaque. Barbe, calmée peu à peu par la confiance que montraient les Européens dans leur courage, dans la supériorité de leurs armes sur celles des Caraïbes, et dans leur adresse dont ils lui donnèrent des preuves qui la frappèrent d'étonnement et la transportèrent d'admiration. Barbe, dis-je, consentit à servir de guide à ses nouveaux amis. Après ce qu'elle avait vu, il lui sembla que la victoire n'était plus douteuse pour les Européens.

L'entreprise hardie conçue par de Nambuc et Waernard, fut vigoureusement conduite à travers des difficultés sans nombre, dans un pays inconnu où chaque arbre pouvait cacher un ennemi, où chaque buisson de broussailles pouvait être un repaire d'hommes. Us marchèrent dans des herbes plus hautes que leur taille, passèrent les rivières à gué ou sur des roches à moitié noyées dans le lit des torrents.

Les deux détachements d'Anglais tS^flé Français arrivèrent, avant le lever du jour, au camp des Caraïbes, qu'ils surprirent en plein sommeil. Pas un coup de mousquet ne fut tiré ; le plus grand silence régna dans les rangs des Européens qui se ruèrent sur leurs ennemis endormis le poignard et le couteau au poing.

Du sommeil à la mort, il n'y eut pas de passage pour la plupart de ces malheureux, dontîe sang inonda ce sol, trempé déjà par la rosée de là nuit. Cette terrible

s 8 LE ROI DES TROPIQUES.

exécation une fois accomplie, les Anglais et les Français s'embusquèrent derrière une forteresse de cadaTres et attendirent l'arrivée des autres Caraïbes, dont les embarcations commençaient de se montrer au large.

Les premiers débarqués furent reçus par une vive mousquetade qui jeta le trouble dans leurs rangs ; mais, comme leur nombre était considérable, les fuyards furent ramenés au rivage par une arrière-garde bien serrée, et il s'engagea, alors, un long et sanglant combat où la victoire demeura indécise un moment.

Cependant, le feu bien nourri des Français et des Anglais triompha de l'obstination des Sauvages, dont les flèches empoisonnées avaient produit de grands ravages parmi les Européens. La mort d'un des chefs Caraïbes jeta, toutàcoup, dudésordre et de l'hésitation dans ces bandes de forcenés; ils parurent lâcher pied.

De Nambuc, en homme de guerre expérimenté, profita de cet avantage : il poussa une charge vigoureuse à la tête d'unfr..^'4arantaine de ses hommes, et après une mousquetade à bout portant contre un groupe de Caraïbes où la défense était encore la plus énergique, il se jeta Tépée haute, au milieu d'eux, et engagea une lutte corps à corps. Repoussés enfin avec des pertes considérables sur tous les points, les Sauvages se rembarquèrent en toute hâte, et poussèrent au large leurs embarcations.

Il ne fut pas possible aux Européens de les pouiv

suivre dans leur fuite; malhabiles à manœuvrer des canots longs et étroits, avec des avirons tout particuliers, ils y renoncèrent après plusieurs tentatives. Ce que voyant, les Caraïbes, maîtres d'un champ de bataille où on ne pouvait les atteindre, lancèrent pour adieu aux Anglais et aux Français, une grêle de flèches; mais ils avaient été, en même temps, saisis d'une si grande terreur, en voyant le nombre de cadavres étendus sur le rivage, qu'ils continuèrent leur fuite, pour disparaître bientôt derrière le promontoire qu'ils avaient doublé la veille.

Après cette victoire qui leur avait révélé la nécessité de se tenir très-intimement attachés l'un à l'autre, de Nambuc et Waernard changèrent leur première résolution de vivre isolément. Ils firent un pacte dans le but de se prêter une mutuelle assistance contre l'ennemi intérieur.

Une année s'écoula, pendant laquelle de Nambuc avait poussé avec une vigueur dont, le premier, il donnait l'exemple, les travaux agricoles de sa petite colonie. Il était parvenu, avec cette poignée d'hommes dévoués, à des résultats que jalousait Waernard.

Dès qu'il vit son œuvre en voie de prospérité, de Nambuc songea à exécuter un plan médité depuis le jour de sa première rencontre avec le capitaine anglais.

Il n'avait pu se dissimuler que, tôt ou tard, l'insuffisance de ses forces autoriserait quelque attaque de

la part de Waernard. Il avait donc résolu de retourner en France, d'arriver jusqu'au cardinal de Richelieu, jusqu'au roi s'il le fallait; de rendre compte, à l'un ou à l'autre, de ce qu'il avait fait et d'obtenir tout le nécessaire pour revenir prendre, en face de ses rivaux, une bonne et haute position.

Pour assurer un succès complet à ce plan, de Nambuc avait amassé, à la sueur de son front et par son propre travail, un approvisionnement considérable de petun (ou tabac) , qui se vendait alors fort cher en Europe.

Son dessein était de jeter de la poudre aux yeux, comme on dit vulgairement, de faire bonne mine partout en France, et surtout à Paris; d'étaler grand train, d'éblouir toute la gentilhommerie pauvre, en lui montrant comment un cadet misérable et râpé pouvait s'en revenir de Saint-Ghristophé, les poches sonnantes.

C'était à quoi il pensait déjà, môme avant son départ de Dieppe, lorsqu'il avait reconnu en du Rossey tant de vices qu'il calculait devoir, un jour, tourner à son profit.

Du Rossey était le missionnaire tout trouvé de cette propagande et de ce pipage dans les tripots, dans les cabarets, dans les ruelles suspectes.

De Nambuc ne se montrait pas encore scrupuleux sur le choix de ses recrues. Il n'en était pas à s'inquiéter de la qualité ; il ne se préoccupait alors que du nombre.

De Nambuc partit donc de Saint-Christophe avec du Rossey sur le brigantin qui les y avait conduits, laissant le commandement de sa petite colonie à du Halde et tout confiant dans la fidèle amitié de Bonnard qui se sépara de son capitaine les larmes aux yeux, et en lui murmurant bien bas à Toreille :

— Ah ! monsieur de Nambuc, défiez-vous du chevalier!

De son côté Waernard, doué d'une grande expérience des hommes, avait jugé de Nambuc un esprit trop net et trop pratique, un cœur trop ferme, un courage trop résolu pour se laisser jamais intimider.

Waernard pensa que, pour se tenir à la hauteur d'un si redoutable rival, il ne fallait pas se risquer au jeu avec des cartes égales aux siennes ; mais qu'il y allait du succès ou de la honte de son entreprise de pouvoir opposer au jeune aventurier français des ressources vingt ou trente fois supérieures.

Telles qu'elles se trouvaient constituées à ce moment-là, les deux colonies malgré la différence du nombre et des forces apparentes, pesaient du même poids dans la balance, grâce à l'influence de de Nambuc.

Waernard fit comme son rival redouté, il partit pour l'Angleterre en quête de secours nouveaux.

— Je crois bien, avait dit Waernard en mettant le pied sur son navire, que le jour est prochain où Saint- Christophe sera trop petit pour nous porter lui et moi !

Au moment oùle bâtimentde deNaftibuclevarancre : — Qu'aucun de mes amis ne me trahisse, murmurat-il ; que mon courage ne Êiiblisse point, que le Cardinal daigne m'entendre, que Dieu me protège, et je serai un jour le seul maître de cette île charmante et féconde !

Le plan de de Nambuc réussit en tous points.

«Il vint à Paris en si bel équipage, » raconte le Père du Tertre, « qu'il inspira à tous ceux qu'il entretint a de Texcellence des îles, de la beauté de leur climat, « et de la facilité de s'y enrichir, le désir d'y aller. »

Il fut question partout de l'arrivée, en France, de ce cadet de famille qui avait trouvé pour les gentilshommes pauvres un moyen de se venger delà fortune. De Nambuc cherchait le tapage et l'éclat, non point par vanité, mais par le calcul que nous savons. Il parvint, en effet, à faire si grand bruit, et si à propos surtout, que le cardinal de Richelieu le manda auprès de lui pour s'assurer, par la bouche même du jeune gentilhomme, de tout ce qu'on racontait sur son compte.

Le Cardinal s'attendait à voir paraître devant lui un aventurier dans l'acception rigoureuse du mot, une sorte de fou et d'extravagant, un de ces coureurs de fortune à qui la fortune sourit par caprice. Son Émi-

nence fut charmée d*abord par Pair grave, Tattitude digne, la physionomie calme et sereine dé de Nambuc. Elle fut bien plus surprise encore quand, au lieu d'un batailleur, d'un fanfaron enrichi par le hasard, d'un discoureur vulgaire. Elle trouva dans ce revenant du Nouveau-Monde, un esprit solide, modeste, mais convaincu, un politique de forte trempe, un de ces hommes enfin chez qui les idées se tiennent par un enchaînement logique que l'enthousiasme et le succès ne font point dévier du but entrevu.

Richelieu, bien disposé tout d'abord en faveur de de Nambuc, écouta avec une curieuse attention le récit que lui fit le jeune capitaine de l'ardent désir qu'il avait éprouvé de prendre la mer, de ses rêves d'ambition, de ses combats contre les Espagnols et contre les Caraïbes, de sa lutte latente contre Waernard, de ses craintes à l'endroit des projets du chef de la colonie anglaise.

Le Cardinal, dorft l'âme s'enflammait déplus en plus, se fit expliquer longuement et en détail tous les plans que de Nambuc se proposait de réaliser dans l'avenir. Ces plans, présentés par le jeune aventurier en un langage élevé, clair, avec ce chaleureux entraînement de l'homme convaincu, séduisirent Son Éminence. Elle y trouva l'occasion d'accomplir un des actes les plus compétents au titre de Grand-Maître, Chef et Surintendant général de la Navigation et du Commerce, ' qui lui avait été donné peu de temps auparavant (1626).

Le cardinal promit à de Nambuc d'entretenir le roi de cette grave affaire.

Cependant Richelieu, au moment où de Nambuc allait se retirer, lui tendit un piège, et voulut prendre ainsi la mesure définitive de la foi du jeune gentilhomme en son œuvre, en lui offrant un emploi dans rÉtat, comme récompense de ses services.

De Nambuc repoussa si loin une pareille ouverture et persista si énergiquement dans la réalisation de ses grands projets, qu'il ne resta plus à Richelieu le moindre doute sur Texactitude des récits du capitaine. Après que de Nambuc fut sorti, Son Éminence réfléchit longuement aux horizons nouveaux que la hardiesse et Tambition de cet aventurier ouvraient a sa politique.

Malheureusement Tidée d'établir des colonies en Amérique avait plus préoccupé le Cardinal au point de vue politique qu'au point de vue commercial et maritime. Ce qu'il avait saisi surtout, avec le plus de vivacité, c'est qu'il s'offrait là une occasion providentielle de mettre la France en rivalité ouverte avec l'Espagne sur un point du globe où la puissance de cette dernière avait considérablement grandi. Il s'agissait moins, pour lui, d'élargir la France que de rapetisser l'Espagne.

Quoi qu'il en soit, Richelieu résolut de former, tout d'abord^ une compagnie qui ferait les premiers fonds nécessaires pour l'embarquement d'hommes, de vivres

el de munitions. Son Êminence communiqua ce projet à quelques-uns de ses intimes et à des gens bien placés en finances; et le 31 octobre 1626 fut passé Pacte d'association qui constitua la Compagnie de Saint-Christophcy au capital de quarante-cinq mille livres, sans qu'aucun associé fût engagé pour plus, «sauf sa bonne volonté, » laquelle ne s'y laissa plus prendre, soit dit en passant.

Ni le côté commercial de l'affaire, ni les calculs politiques du Cardinal, ni le terme des rêves ambitieux et des espérances de deNambucne figurèrentdans l'acte de société, qui se basa tout entier sur le seul mobile avouable en ce temps et par de tels associés, à savoir : G que la compagnie ne prétendait qu'à convertir les sauvages à la religion catholique. » Qu'importait à de Nambuc l'hypocrisie de ses patrons ! Ce qu'il demandait, ce qu'il voulait, c'étaient des secours pour continuer son œuvre ; et il croyait les tenir.

La somme de quarante-cinq mille livres ci-dessus stipulée, fut consacrée à l'achat de deux navires, en outre du vaisseau la Victoire^ que la compagnie avait acquis à part et au prix de quatre-vingt mille livres.

Dans la commission qui fut délivrée à de Nambuc et à du Rossey, le môme jour que fut établi l'acte d'association, c'est-à-dire le 31 octobre 1626, les deux aventuriers n'étaient considérés que comme les représentants de la compagnie, moyennant un prélèvement du « dixième sur tous les produits des îles dont ils pren-

draient possession du 11* au 48' degré delà ligne équinoxiale. »

Tous pouvoirs militaires et civils étaient donnés à ces deux capitaines de marine c pour entretenir équipés tel nombre de navires qu'ils jugeraient nécessaires pour se défendre, et au besoin attaquer et faire la guerre. »

Du Ros§ey, dans la sphère où il avait agi, n'avait pas moins réussi que de Nambuc à éveiller l'attention et surtout la cupidité. Du Rossey avait mené ce qu'on peut appeler joyeuse vie. Les tripots et les mauvais lieux, théâtres de ses exploits, en étaient émerveillés ; aussi le chevalier, qui avait nombreuse clientèle d'affamés attachés à ses talons, ût-il une assez bonne rafle de bandits de son espèce, le jour où il jeta le filet de l'embauchage dans cette tourbe de gens endettés, déguenillés, débauchés, vauriens d'en haut, vauriens d'en bas, et dont la seule vue donna à de Nambuc une sorte de frisson. Les espérances qu'il avait fondées sur son entrevue avec le Cardinal avaient rendu le jeune capitaine plus difficile qu'avant son départ de Saint- Christophe, sur le choix de ses nouveaux compagnons.

— Mon cher ami, dit-il à du Rossey, je crains bien que ce tas de misérables ne vous aient coûté plus d'argent qu'ils n'en gagneront jamais.

— C'est possible ; mais cela tient Isi peu à la vie, que nous en ferons, au besoin, une bonne avant-garde;

ce seront d'exceUentes murailles à opposer aux flèches des Caraïbes.

— Ils espèrent trop, pensa deNambuc, pour n'être pas un jour des traîtres I puis se retournant vers deux jeunes gentilshommes (on eût dit des enfants) qui l'accompagnaient, de Nambuc les prit par la main, et, les présentant à du Rossey :

— Voici, ajouta-t-il, deux officiers qui valent mieux que toute votre bande, MM. du Parquet, mes parents.

Du Rossey rendit, d'assez mauvaise grâce, le salut que lui adressèrent les deux gentilshommes et les toisa avec humeur et défiance. De leur côté, MM. du Parquet ressentirent une vive antipathie pour ce compagnon de de Nambuc. Leurs regards traduisirent leur pensée.

Ces deux jeunes gens, appelés à se signaler l'un et l'autre de façon différente, dans les débuts de la colonisation française aux Antilles, étaient des officiers d'une bravoure chevaleresque. Us avaient conçu pour de Nambuc une respectueuse admiration, et avaient recherché comme un honneur très-grand de s'attacher à la fortune de ce vaillant capitaine, qui avait fait passer dans leur âme l'enthousiasme qui enflammait la sienne. Nous les verrons à l'œuvre.

De Nambuc et du Rossey avaient réuni environ six cents hommes, qu'ils embarquèrent sur les trois bâtiments qui composaient leur flotte, la Catholique^ la Cardinale et la Victoire. La Catholique^ sous les ordres de

de Nambuc, partit du Havre, et duRossey, avec les deux autres, fit voile du Port-Louis, en Bretagne.

La petite flottille quitta les rivages de la France le même jour (24- février 1627).

— Voulez-vous, avait demandé du Rosseyà de Nambuc, me confier vos deux jeunes parents à bord du bâtiment que je dois monter moi-môme ?

De Nambuc qui avait surpris Téclair de haine échappé des yeux de du Rossey à la vue de MM. du Parquet, et le dégoût que ceux-ci avaient montré pour du Rossey, répondit sèchement :

— MM. du Parquet ne doivent point me quitter. Leur place est à côté de moi. .

•— C'est fâcheux I murmura du Rossey en se retirant; je ne sais pourquoi la poitrine de ces deux enfants-là provoque la pointe de mon épée ; et les longues traversées sont fécondes en bonnes occasions. Mais nous nous retrouverons là-bas. '

Jusqu'à présent, tout a souri, tout a réussi à de Nambuc, depuis la providentielle intervention du cabaretier Bonnard, dans la réalisation de son premier rêve, jusqu'à la protection de Son Éminence le cardinal de Richelieu, pour favoriser ses plans d'un si gigantesque avenir. Il a monté, de succès en succès, de l'humble admiration d'un homme obscur et dévoué à l'enthousiasme du plus puissant ministre.

De Nambuc, fier de cette victoire de sa volonté sur des obstacles qui semblaient impossibles à abaisser, du

hâut du pont de son navire, en contemplant blanchissant à l'horizon les voiles des deux autres vaisseaux, laissait errer sa pensée à travers des rêves où grandissait son cœur. De Nambuc n'était pas homme à se complaire et à s'arrêter dans un succès qu'il ne considérait que comme un premier pas en avant ; il comprenait à combien d'efforts il était engagé envers l'avenir. Des difficultés ss^ns nombre se dressaient devant lui, il les entrevoyait ; mais sa joie était de se sentir à peu près assez fort pour tenir tête à Waernard.

N'est-ce pas l'histoire de tous les hommes que la chute se trouve à côté du triomphe, les déceptions amères à côté des plus brillantes illusions ? Ainsi pour de Nambuc. L'échafaudage de ses espérances s'écroula au lendemain du jour où la destinée paraissait si bien lui sourire.

A son arrivée à Saint-Christophe, commença pour de Nambuc une série de revers où son cœur affligé, mais non découragé, devait se retremper pour se produire dans toute sa grandeur. C'est le propre des hommes d'un tel caractère et d'une telle énergie, de ne point succomber comme le vulgaire et de mourir à l'œuvre plutôt que de céder.

Voici ce qui était arrivé :

Peu de temps après le départ de de Nambuc, de Saint- Christophe, un relâchement déplorable s'était introduit dans la conduite et dans le travail de la petite colonie.

A toutes les époques, — en ce temps-là comme au-

SO Ll moi DES nOPIQIJES.

joard'hoi encore, — les Français émigrants se sont toujours bercés de cette fatale illusion : qu'il suf&t de quitter leur pays et de poser le pied sur un sol étranger pour que la fortune leur sorte de dessous terre ou leur tombe des nues. L'ardeur des premiers moments se calme bien vite chez eux. Dès que le succès a répondu aux efforts de quelques heures de travail, ils se croisent volontiers les bras, s'en rapportant à l'intervention du ciel pour leur continuer cette bonne aubaine. • Il en avait été de même à Saint-Christophe. Les colons, sous Ténergique impulsion de deNambuc, avaient &it un vigoureux effort dont les premiers résultats avaient été des plus heureux. D'ordinaire, c'est là une raison pour redoubler d'activité.

Les colons y virent, au contraire, un argument péremptoire pour ne plus rien faire. Us laissèrent donc leurs terres à l'abandon, et la misère les envahit bientôt.

De Nambuc avait placé le gouvernement de la colonie entre de bonnes mains cependant. Du Pont et du Halde, dont il avait éprouvé la valeur et les capacités, avaient été chargés de continuer son commandement. Mais, à vrai dire, les colons n'avaient pas en ces deux gentilshommes la confiance que leur inspirait de Nambuc qu'ils redoutaient, en l'aimant beaucoup.

De Nambuc trouva donc la colonie en plein désarroi. Mais ce n'était pas tout encore. L'armement des navires de la compagnie, confié à des commis infidèles ou io-

capables, avait été si mal ordonné, que de Nambuc s'aperçut bientôt du mauvais état del approvisionnements, du choix pitoyable et de Texiguité des objets de première nécessité. Le pain manqua, dans les derniers jours d'une traversée qui fut extrêmement longue ; car la flottille, partie, comme je Tai dit, le 24 février, ne mouilla à Saint-Christophe que le 8 de mai. Les passagers, réduits à boire de Teau de mer, succombèrent à des maladies violentes. Près de la moitié des hommes périt, et le reste arriva affamé, malade, sans force et sans courage.

Étrange et curieux travers de cet esprit français que je signalais tout à l'heure ! Tandis que les nouveaux venus avaient quitté la France avec l'espoir de faire fortune dans le Nouveau-Monde, auprès et avec l'appui de leurs prédécesseurs, il se trouva que ceux-ci, au contraire, par suite de la situation déplorable qu'ils s'étaient faite, attendaient avec anxiété les secours que, dans des calculs insensés, leurs compatriotes devaient apporter.

Aussi, le spectacle de la misère, de la détresse, des maladies des nouveaux débarqués jeta-t-il la consternation dans la colonie, en doublant l'abattement auquel succombaient déjà tous les cœurs.

De Nambuc ne se laissa point aller au désespoir et au découragement. Il gémit en silence de ce lâche abandon des colons, et lança un furieux anathème contre la compagnie. Elle eût voulu lui tendre un piège

et le perdre, qu'elle ne s*y fût pas prise autrement ni mieux. Sa rage s^augmenta surtout de voir revenir son rival Waernard, àla tête d*hommes forts, bien portants, munis de tout ce qui leur était nécessaire pour attendre la récolte de leurs premiers travaux.

Waernard avait rencontré en Angleterre de généreux secours. Comme de Nambuc, il avait formé une compagnie. Mais cette compagnie, sous la direction de lord Karlay, s'était constituée sur des bases considérables, s'élevant à la hauteur de Tœuvre que Waernard lui avait proposé d'accomplir; et, de plus, des engagements qui furent scrupuleusement tenus en leur temps, avaient été pris pour l'avenir.

La comparaison à établir entre les deux compagnies anglaise et française nous fournira, bientôt, l'occasion de démontrer combien le grand cœur de de Nambuc eut à rabattre de l'espoir qu'il avait fondé sur ses protecteurs, si insouciants et si exigeants tout à la fois.

De Nambuc ne s'occupa pas moins de reconstituer le gouvernement de la colonie. Il donna le commandement d'une partie de l'île à du Rossey, et s'établit dans l'autre. Il essaya de raviver l'ardeur de ses compagnons; mais le désespoir et la mort qui avaient moissonné les trois quarts au moins des derniers arrivés furent plus forts que lui. Pendant ce temps les Anglais voyaient leur colonie, grâce aux libéralités de la compagnie, prospérer et progresser. Les arrivages de navires se succédaient ; les échanges avec la métropole,

régulièrement établis, développaient le commerce et ragriculturCy et jetaient l'abondance parmi les colons.

Ce que de Nambuc souffrait est indicible, et ne se peut comprendre que par ces cœurs ardents et enthousiastes qui voient s'écrouler, pierre à pierre, Tédifice des rêves de leur vie entière. Supposez un artiste, par exemple, à qui on aurait lié les pieds et les mains et devant qui un sauvage déchirerait, lambeau par Jambeau, un tableau gigantesque, son chef-d'œuvre, le tremplin de sa gloire I

Dans la situation précaire où il se trouvait, de Nambuc comprit que tout d'abord il devait se fortifier contre la colonie anglaise, devenant de jour en jour trop puissante pour ne pas tenter, tôt ou tard, quelque envahissement ou quelque empiétement. Nonobstant la répugnance qu'y montra Waernard, il avait obtenu de lui l'échange d'un traité solennellement juré sur l'Évangile.

Ce traité, qui délimitait la part de possession de chacun dans l'île de Saint-Christophe, avait été signé sous le grand figuier le 13 mai 1627, c'est-à-dire cinq jours après le retour de de Nambuc qui avait jugé que c'était là l'acte le plus urgent et le plus prudent à accomplir. Il y avait prévu les cas d'attaque extérieure de la part des Espagnols et de course contre les Caraïbes, en stipulant que les deux commandants devaient fournir, chacun selon ses moyens, son contingent d'hom* mes et d'armes dans l'intérêt de la défense commune.

Il était réservé à de Nambuc de souffrir la plus poignante des douleurs, c'est-à-dire de se voir trahir dans la détresse.

Vivement préoccupé de Tavenir, il jugea utile de faire connaître à la compagnie le mauvais état de ses affaires. Nul n'était plus capable que lui-môme, à coup sûr, de plaider cette cause où étaient engagés l'humanité en môme temps que l'honneur national ; mais, instruit par la leçon du passé, il n'osa pas abandonner la colonie, languissante comme elle l'était. Il l'avait laissée une première fois prospère et courageuse pour la retrouver pauvre et avilie ; en quel état se représenterait-elle à lui s'il s'éloignait en un pareil moment?

Il jeta les yeux sur du Rossey et résolut de l'envoyer en France auprès du Cardinal. Du Rossey était spirituel, intelligent, habile; il était homme à gagner le procès contre lalésinerie de la compagnie. De Nambuc chargea de tabac un des navires qu'il avait à sa disposition, et expédia du Rossey en France.

Celui-ci vendit à très-bon prix le chargement de son navire ; mais, oubliant la détresse de ses malheureux compagnons, sans pitié pour les grandes et nobles douleurs de de Nambuc qu'il connaissait, mais qu'il était insensible à comprendre, il gaspilla l'argent en débauches. Bientôt à bout de ressources, il partit avec un de ses amis, le commandeur de Razelly, pour une expédition d'où il ne revint que plusieurs mois après.

Le cardinal de Richelieu le fit arrêter; mais, par

rinfluence de Razelly, il obtint sa grâce, et fut renvoyé à Saint-Christophe avec un misérable secours de i 50 hommes. Cette seconde expédition fut digne en tous points de la première. Des 150 hommes confiés à du Rossey, à peine la moitié arriva à Saint-Christophe, et dans un état si pitoyable, que de Nambuc ne put se défendre, dit un de ses contemporains, a de laisser couler d'abondantes larmes en voyant débarquer ces malheureux, de véritables spectres. »

Comment de Nambuc ne se débarrassa-t-il pas alors de son funeste ami? c'est ce qui est incompréhensible. On ne peut s'expliquer son indulgence que par le respect qu'il montra évidemment pour les décisions du Cardinal. Son Éminence avait pardonné, avait-il le droit d'être plus sévère qu'Elle?

Mais du Rossey n^en avait pas fini avec la trahison.

Comme contraste à ce misérable et dérisoire secours, les Anglais avaient reçu, presque en môme temps, des renforts nouveaux. Si bien que le capitaine Waernard, pendant que les Français se débattaient contre la misère, se trouva bientôt trop resserré dans sa part d'île, et envoya un nombreux détachement de colons former un établissement à l'île de Nièves (Nevis), voisine de Saint- Christophe.

Cet accroissement de la population anglaise présageait à de Nambuc quelque prochain conflit, annoncé déjà par des querelles isolées entre les colons des

deux nations, et par le ton de plus en plus arrogant de Waernard, Un jour, enfin, la crise prévue éclata.

Les Anglais, entrés à main armée sur le territoire français, avaient tenté de s'emparer de nos terres.

Cette attaque fut vigoureusement repoussée à coups de mousquet.

De Nambuc indigné fit appeler Waernard sous le grand figuier, terrain neutre et spécialement affecté à vider, par la diplomatie, toutes les difficultés qui ne pouvaient manquer de surgir dans ce commandement partagé d'une île inégalement prospère. De Nambuc reprocha en termes hautains au capitaine anglais son manque de foi, et invoqua le traité récemment juré sur TÉvangile.

La discussion devint si vive, que Waernard, sentant le rouge de la colère lui monter au visage, s'écria :

— Monsieur, mon épée ne tient plus dans son fourreau.

De Nambuc, dégainant aussitôt, lui répondit froidement:

— Mon épée à moi n'a pas même de fourreau, Monsieur... vous voyez...

Les deux commandants allaient croiser le fer; mais les officiers présents les ayant séparés, la querelle

s'apaisa. Non-seulement de Nambuc obtint la remise immédiate des terres envahies et des garanties nouvelles pour l'avenir, mais, allant planter son épée à cinquante pas sur le territoire anglais :

— Je veux de plus, dit-il, tout ceci.

Et, bon gré mal gré, il fallut que Waernard cédât ce que demandait son impitoyable adversaire, qui eût été bien embarrassé, hélas! d'empêcher Therbe de pousser sur ce morceau de terre qu'il venait de conquérir.

De Nambuc, ne recevant aucun secours, aucune dépêche même de la compagnie, fut bien obligé de se rendre de nouveau en France, au risque de ce qui l'attendait à son retour. Force lui fut, en vertu de la commission dont du Rossey était porteur, de lui confier le gouvernement supérieur de la colonie; mais il eut soin de laisser de bonnes instructions secrètes à du Pont, à du Halde, aux deux du Parquet, et tout particulièrement à Bonnard.

Cette fois la Providence protégea la colonie après le départ de son chef. L'arrivée d'un navire de Fiessingue ranima un peu la mollesse des colons. Ce navire leur apporta des approvisionnements en abondance, accepta en paiement un à-compte en tabac, et s'engagea à revenir, six mois plus tard, chercher son solde en apportant une nouvelle cargaison. Traiter avec un navire étranger, c'était violer les conventions de l'acte passé avec la Compagnie, lequel stipulait que

le commerce se ferait exclusivement avec les bâtiments français.

Mais de quel droit celle-ci, en bonne conscience, pouvait-elle réclamer l'exécution d'un traité sans réciprocité? Cependant, à quelque temps de là arriva un flibot expédié par elle, età bord duquel se trouvaient une centaine d'hommes. Mais une fatalité incroyable pesait sur toutes Jes expéditions de la compagnie; comme les deux premières fois, moitié de ces hommes avait péri en route ; le reste était dans un si misérable état qu'un grand nombre ne put se rendre du rivage aux cases bâties à peine à trois ou quatre cents pas de là. Ils furent obligés de rester couchés sur le bord de la mer, «où ils furent mangés, pendant la nuit, raconte le Père du Tertre, par des crabes descendus des montagnes en quantité prodigieuse (1). »

Les colons avaient été un peu ranimés par l'abondance et le renouvellement des vivres apportés par le navire holfandais ; la perspective d'une dette à payer, avec l'espoir d'une visite prochaine du môme navire, leur rendit un peu d'ardeur au travail. Us se remirent à la culture, bâtirent de nouvelles cases et se défendirent le mieux qu'ils purent contre les usurpations des Anglais à qui le départ de de Nambuc avait rendu toute leur arrogance.

(1) La voracité de ce crustacé, aux Antilles, est assez connae, et leur nombre, aux époques de pluie, est en effet si considérable dans le voisinage de la mer, qu'on peut ne rien voir d'exagéré dans le fiùt raconté par le Révérend Père.

De Nambuc, à son arrivée en France, avait eu facilement accès auprès du Cardinal. Il lui dépeignit en termes chaleureux Tétat des colons et les insultes auxquelles leur faiblesse exposait les Français. Il fit vi* brer dans Tâme du ministre la fibre nationale, et finalement obtint de lui un nouveau renfort de trois cents hommes d*abord, puis le secours plus efficace d'une escadre de guerre de neuf navires, laquelle avait mission en môme temps de protéger la colonie contre une flotte espagnole, que des avis secrets avaient signalée au Cardinal comme devant, avant de se rendre au Brésil, attaquer Saint-Christophe et en chasser Français et Anglais.

De Nambuc n'en demanda pas davantage. Cette fois il ne songea plus à étaler grand équipage à Paris. D'autres soucis le préoccupaient. Il ne perdit pas de temps et repartit, l'espérance dans l'âme, sur un des vaisseaux de l'escadre dont le commandement avait été confié à de Cussac, marin très-distingué et homme de grande résolution.

Les colons français, en voyant apparaître ( vers la fin d'août 1629) l'escadre française, poussèrent des cris de joie. A peine les vaisseaux furent-ils mouillés, que de Nambuc se rendit à terre et se fit rendre compte des méfaits dont les Anglais s'étaient rendus coupables en son absence. Il retourna auprès de Cussac; et celui-ci, jugeant qu'il fallait agir avec éner-

gie, envoya immédiatement sommer Waernard d'avoir à rendre toutes les terres usurpées.

Waernard, blessé d'être obligé d'obéir à une menace, fit demander à Cussac trois jours pour délibérer,

— Allez dire à M. le capitaine Waernard, répondit Cussac à Tofficier anglais porteur de la proposition, que je lui accorde juste un quart d'heure de réflexion, et pas une minute de plus.

Cussac tint parole; à l'expiration juste du quart d'heure, il leva l'ancre^ arbora son pavillon de combat, et commença l'attaque contre les bâtiments anglais, au nombre de douze dans la rade. Après un combat acharné de quatre heures, et auquel de Nambuc prit sa vaillante part, trois des navires anglais furent capturés, trois autres, fortement avariés allèrent se jeter à la côte, et le reste prit la fuite.

Waernard souscrivit alors à toutes les conditions qu'on lui imposa et s'exécuta immédiatement. Prévenu du danger que la colonie courait du côté des Espagnols, il se trouva encore heureux de pouvoir attendre un efficace secours de la part de cette môme flotte qui venait de le maltraiter si fort.

Après quelques semaines d'attente, ne voyant pas venir l'escadre espagnole contre laquelle il avait mission de combattre, et, fatigué de son inaction, Cussac leva l'ancre, permit à ses capitaines « de courir le boa bord^ , comme on disait alors, et lui-môme alla cher^

cher fortune dans le golfe du Mexique où il y avait de belles prises à faire.

Ce fut la faute de Cussac, et le malheur de de Nambuc. En effet, quelques jours à peine après le départ de l'escadrie française, la flotte espagnole commandée par l'amiral don Frédéric de Tolède, apparut en vue de Saint-Christophe par le côté de Tîle placée sous le gouvernement de du Rossey. Mais tout d'abord, en passant à Nièves, elle avait démantelé la petite colonie de Waernard, et capturé quatre bâtiments anglais.

Don Frédéric de Tolède salua la forteresse de du Rossey de trois volées de canon. Du Rossey, au lieu de riposter, à Té tonnement de.tous, demeura impassible, ne donna aucun ordre, en présence môme d'une embarcation de la flotte qui se dirigeait vers la terre, chargée d'une compagnie de débarquement.

Le cri : a Aux armes ! » retentit dans la forteresse française sans que du Rossey parût s'inquiéter de la gravité de la situation.

Vainement quelques officiers osèrent le presser d'agir enfin; il fut inflexible.

— C'est donc une trahison, s'écria alors le plus jeune des frères du Parquet; et s^avançant vers du Rossey : — Que signifie votre silence. Monsieur?

— Je suis le maître ici, répondit du Rossey, et je ne dois compte de ma conduite à personne.

— Est-ce une tactique de votre part? reprit du Par-

quet; alors, expliquez-vous; nos hommes murmurent déjà, et bientôt notre voix sera méconnue.

— C'est, de ma part, ce qu'il me convient, répliqua du Rossey.

— Alors, si vous n'êtes un traître, vous êtes un lâche! s'écria le jeune officier. Le temps presse. Voyez, la première embarcation ennemie touche déjà terre; une seconde la suit. Une minute de retard, et nous sommes perdus!...

Du Rossey, pâle de colère et d'émotion, ordonna impérieusement à du Parquet de lui rendre son épée.

— Avant que de te la rendre, répliqua celui-ci, je m'en servirai d'abord pour te souffleter, et ensuite pour combattre l'ennemi que tu n'oses attaquer !

Ce disant, du Parquet s'élança à la tête d'une centaine d'hommes qui le suivirent, et courut au rivage. Il était déjà trop tard ! Les Espagnols avaient débarqué plus de trois cents hommes. De Nambuc et Waernard, n'ayant pas été avertis, n'envoyèrent pas de secours. Du Parquet n'avait sous ses ordres qu'une poignée d'intrépides soldats qui se jetèrent avec lui dans la mêlée.

Après avoir déchargé son mousquet, il s'en servit comme d'une massue^ et assomma tous les Espagnols qui se trouvèrent à sa portée. La lutte était trop inégale ; de la petite troupe de du Parquet, il ne resta bientôt plus que des cadavres jonchant le sol. Le valeureux officier se trouva seul au milieu des Espagnols.

Il mit Tépée à la main, et courut droit à l'officier qui commandait le débarquement et qui était un capitaine italien. Un duel acharné commença entre eux. Du Parquet frappa son adversaire en pleine poitrine; mais en même temps il tomba lui-môme. Ce n'était pas le courage qui lui manquait, mais ses forces le trahissaient. Épuisé par la perte de son généreux sang, qui coulait par dix-huit blessures, il s'affaissa et resta prisonnier entre les mains de ses ennemis.

Transporté à bord de la flotte, il vécut encore pendant plusieurs jours. Don Frédéric de Tolède, touché de tant de courage, traita son vaillant prisonnier en ami. Au moment où du Parquet expira, don Frédéric ne put se défendre de verser des larmes, et ordonna qu'on rendît les honneurs militaires à un si brave soldat.

Du Rossey, pendant ce combat homérique, n'avait point bougé de sa forteresse; et au moment où il vit la débandade de ses troupes, il poussa le cri de : « Sauve qui peut 1 1> et prit la fuite en entraînant ses soldats.

En chemin, il rencontra de Nambuc arrivant avec des renforts tardifs. La panique gagna également ces derniers, qui tournèrent le talon. Dans ce moment critique , de Nambuc déploya autant de courage et d'éloquence pour relever le moral de ses soldats qu'en avait montré du Parquet dans son combat impossible ; le désespoir et la rage dans le cœur, il voulut aller seul braver les Espagnols, comptant sur l'influence

d'un si bel exemple. C'était courir à une mort certaine et inutile. Ses plus dévoués amis lui barrèrent le passage, et le rejetèrent dans ce courant humain qu'il avait tenté de remonter.

Un coup bien autrement cruel l'attendait au terme de cette fuite.

Du Rossey avait tellement frappé de stupeur les colons ; il avait si bien préparé son odieux plan, grassement payé par Waernard, qu'en arrivant à la Capesterre, sa résidence, de Nambuc entendit un seul cri sortir de toutes ces bouches, pâles de peur, et ce cri était : qu'il fallait abondonner l'île, s'embarquer immédiatement sur les navires en rade, retourner en France ou aller fonder quelque autre établissement où l'on serait moins exposé aux attaques des Anglais et des Espagnols, où l'on aurait sous les yeux le spectacle douloureux de moins de tombes.

De Nambuc, indigné, répondit par un refus formel. Son épée d'une main, un mousquet de l'autre, il courut au rivage, tourna le dos à la mer, et là, faisant face à ce petit peuple révolté, il jura que personne ne sortirait de l'île avant qu'on l'eût massacré, et qu'il était résolu à défendre chèrement sa vie. Ses braves et véritables amis, du Pont, du Halde, l'autre du Parquet, Bonnard, vinrent se placer à ses côtés, l'épée à la main, décidés à mourir avec lui.

L'énergique attitude de de Nambuc, le souvenir de ses bienfaits, de ses efforts désintéressés, l'ascendant qu'il

exerçait sur les colons, imposèrent à ceux-ci et changèrent môme le cours des idées de cette foule tout à l'heure furieuse et épouvantée. Il avait si bien reconquis tout à coup son pouvoir, que sur une entraînante allocution, il avait décidé ses soldats à retourner sur le champ de bataille, lorsqu'un envoyé de Waernard vint annoncer à de Nambuc que l'amiral espagnol avait aussitôt levé l'ancre pour se rendre au Brésil, en laissant l'ordre aux colons d'avoir à déguerpir de l'île dans le délai de trois mois.

Cette nouvelle avait achevé de rétablir l'ordre et le calme. De Nambuc, instruit de la conduite de du Rossey, le fit chercher pour lui demander des explications. Mais il avait disparu. Du Rossey ne s'était dérobé à la vue de de Nambuc que pour compléter son plan de trahison. C'était à quoi il s'était engagé envers Waernard, qui ne pouvant avoir raison ouvertement de son redoutable adversaire, se servait du lâche instrument qu'il avait sous la main.

Du Rossey ne revint que le soir, allant de case en case, attiser de nouveau la peur éteinte sous le ^souffle puissant de de Nambuc.

— Dans trois mois ce sera à recommencer, disait-il, les Espagnols reviendront, et comment leur résister? Le plus simple et le plus court est donc de quitter Saint-Christophe au plus vite.

Sur des gens découragés et frappés d'épouvante, les mauvais conseils ont facilement prise. Du Rossey

réussit au delà même de ses désirs. Au réveil, le lendemain, les colons qui avaient passé la nuit à faire tous leurs préparatifs de départ, déclarèrent qu'ils voulaient s'embarquer. De Nambuc leur résista comme la veille et essaya de les ramener. Cette fois, sa parole .fut méconnue ; on l'insulta, et le mot d'assassinat fut prononcé. Un colon, nommé Beauford (1), osa môme lever la main sur lui ; mais il reçut en plein visage un soufflet de l'épée du jeune du Parquet.

De Nambuc était homme à ne reculer devant rien ; ni menaces, ni injures ne pouvaient l'intimider.

Un moment même il étouffa la sédition, mais elle reprit bientôt le dessus.

Du Halde, du Pont, du Parquet, et Bonnard se réunirent en conseil. Reconnaissant l'imminence , du danger, l'impossibilité de prévenir quelque crime prochain, ils résolurent, pour sauver leur chef, de l'entraîner malgré lui à s'embarquer. C'est ce qu'ils firent dans l'après-midi. Les deux navires qui se trouvaient en rade, commandés, l'un par du Rossey, l'autre par de Nambuc embarquèrent toute la colonie, composée de 400 individus, et mireîft le cap sur Antig^e, que les mutins avaient désigné comme point de retraite.

Les larmes qui voilaient ses yeux empêchèrent de Nambuc de voir fuir derrière lui ce rivage où il avait rêvé de si grandes destinées.

(\) Nous retrouverons plus tard ce Beauford.

Mais le ciel s'était chargé de le venger. Dès le soir, une horrible tempête éclata, suivie d'une série de gros temps et de vents contraires ; si bien qu'après trois semaines d'une navigation un peu à l'aventure, après avoir souffert toutes les tortures de la faim et de la soif, les deux navires abordèrent à l'île Saint-Martin, qui n'est éloignée que de huit lieues environ de Saint- Christophe.

Cette dure épreuve avait, comme on le pense bien, donné à réfléchir à ces fous et à ces ingrats. Ceux qui se trouvaient sur le bâtiment de de Nambuc le retrouvèrent ce qu'il avait toujours été, homme de cœur, de courage, de dévouement. ^

Quant aux malheureux qui avaient eu du Rossey pour capitaine, ils expièrent durement leur coup de tête, et peu s'en fallut que ce traître ne payât de sa vie le crime dans lequel il les avait entraînés.

Débarqués à Saint-Martin, les colons trouvèrent l'île dénuée de toutes ressources ; pas même une goutte d'eau fraîche pour étancher leur soif I

Étendus, à moitié morts de maladie et de fatigues sur ce rivage inhospitalier, ils demandaient à retourner à Saint-Christophe.

La nuit venue, du Rossey qui avait débauché quelques officiers et une trentaine de colons, leva l'ancre ;

et après être allé se ravitailler à Saint-Christophe où il toucha le prix de sa trahison, il cingla vers la France.

Richelieu avait pu lui pardonner une première infamie ; mais cette fois il le fit arrêter et jeter à la Baslille où du Rossey mourut peu de temps après.

Pendant que du Rossey s'enfuyait de Saint-Martin, de Nambuc toujours préoccupé du sort de ses compagnons, dont il répondait devant Dieu et devant sa conscience, avait profité de Tobscurité de la nuit pour s'enfoncer dans un bois dont l'épaisse voûte commençait à quelques centaines de pas du rivage.

Après avoir un moment pleuré sur l'écroulement de ses beaux et grands projets, qui évidemment n'étaient pas une folie, puisque les Anglais les avaient réalisés à côté de lui, il pria Dieu de lui donner la force de sortir de cette épreuve et de continuer l'œuvre pénible qu'il avait entreprise.

Il explora la forêt pendant toute la nuit, cherchant sous l'épaisse couche séculaire Ae feuilles qui jonchaient le sol, la trace d'un ruisseau ou d'une source, goûtant à tous les fruits^ à toutes les racines que ses mains pouvaient rencontrer, écoutant dans ce grand silence d'une nature vierge encore, s'il n'entendait pas le chant de quelque oiseau, le cri de quelque animal.

Tout à coup il lui sembla, qu'en un coin du bois, les

feuilles étaient humides sous ses pieds. Mais au milieu

dôijj^ôscurité, il ne pouvait rien préciser sur cette

^aScouverte. Il s'assit alors où il était, et attendit

que le jour vînt éclairer ces mystérieuses ténèbres.

Au premier rayon de lumière qui pénétra sous cette voûte colossale, de Nambuc reconnut qu'il était à l'entrée d'un champ de bananiers dont les feuilles, larges comme des tentes, formaient au-dessus de sa tête une toiture immense. Puis il observa que ces larges feuilles, un peu relevées sur les bords et concaves, laissaient filtrera travers leurs fines fissures à peine perceptibles, des gouttelettes d'eau. Il s'approcha, tendit la maîn, y reçut quelques gouttes de cette eau, qu'il goûta... 0 bonheur ! ô joie inexprimable ! toutes ces feuilles de bananiers, dont les cimes d'ailleurs étaient chargées de fruits avaient fait l'office d'autant de réservoirs qui avaient recueilli les abondantes pluies des jours précédents.

De Nambuc, avant de songer même à désaltérer sa soif et à apaiser sa faim, regagna en courant le rivage où se passaient, alors, d'étranges scènes de désespoir et de malédictions. »

A leur réveil, les malheureux colons avaient vu que de leurs deux navires il n'en restait plus qu'un sur la rade. Us apprirent le départ de du Rossey et de quelques-uns des leurs.

Ils appelèrent de Nambuc ; de Nambuc n'était plus là, ni pour les consoler ni pour ranimer leur courage.

La première pensée qui leur vint fut que de Nambuc, las de tant de tortures, les avait abandonnés et avait fui avec du Rossey. Quelques-uns avouaient l'avoir bien

mérité, mais n'en gémissaient pas moins; les autres, que le désespoir et les souffrances rendaient encore injustes et ingrats, criaient à la trahison.

Il se trouva, cependant, des hommes parmi cet amas de spectres et de cadavres qui, ayant compris Pélévation de cœur et la grandeur d'âme de de Nambuc, repoussèrent énergiquement les accusations dont ce noble et valeureux chef était l'objet.

— S'il n'est pas ici parmi nous, disaient-ils^ c'est parce qu'il s'occupe de nous ; c'est parce qu'il cherche, sans doute, pour nous un abri dans cette île^ de l'eau pour notre soif, de la nourriture pour notre faim. Attendons tout de ce fier cœur, de ce génie béni du ciel, — tout, excepté une lâcheté et une trahison !

On n'apaise pas aisément des hommes réduits où l'étaient ces infortunés. Ils parlaient de repartir, de livrer de nouveau aux caprices des vents et des tempêtes ce navire fatigué lui-môme de tant de luttes. Déjà les canots se chargaient de. passagers, lorsqu'un cri de joie et de surprise retentit sur ce rivage.

De Nambuc venait d'apparaître, souriant, ému, l'œil fier, le front haut.

Ces hommes qui le maudissaient tout à l'heure, tombèrent à genoux devant lui, comme pour implorer leur grâce et le bénir en môme temps.

Encore une fois il venait de leur prouver de combien de coudées il leur était supérieur. Il raconta alors sa précieuse découverte, emmena avec lui quelques

hommes, parmi les plus valides, et arrivés sous les bananiers, il creva avec la pointe de son épée chacune des feuilles qui, comme autant de mamelles bienfaisantes, firent couler dans des barriques placées audessous, Teau que le ciel leur avait confiée à garder. Puis ces approvisionneurs revinrent au rivage avec la substance qui soutient le corps et Tespoir qui soutient rame.

De Nambuc avait jugé que Saint-Martin ne lui offrait pas assez de ressources pour qu*il tentât dy rester* Il résolut donc de partir à la recherche de quelque île plus hospitalière avec une portion de son monde. Au fond, il rêvait un retour à Saint-Christophe, sa fille bienaimée, sa création, son œuvre ébauchée et abandonnée.

Il venait de donner aux colons une preuve trop évidente de son dévouement pour que ceux-ci attachassent aucune idée fâcheuse à ce départ. De Nambuc les laissait, d'ailleurs, munis de provisions qui leur permettraient d'attendre son retour. Il s'embarqua avec cent cinquante hommes, et se dirigea d'abord sur Antigue ; mais il trouva cette île marécageuse, malsaine, et offrant peu de ressources. Il fit voile alors pour Montserrat, où il rencontra un des navires de la flotte de Cussac, commandé par le capitaine Giron à qui il raconta ses malheurs et ses projets secrets sur Saint- Christophe.

— Eh bien lallons à Saint-Christophe, répondit Giron;

7 s LE ROI DES TROPIQUES.

et ils cinglèrent vers cette île, dont la vue fît battre violemment le cœur de de Nambuc.

Les Anglais n'avaient, bien entendu, tenu aucun compte des ordres de Tamiral espagnol. Non-seulement ils étaient restés paisibles possesseurs de leur colonie, mais ils avaient envahi toutes les terres des Français, et s'y étaient installés en maîtres. Ils voulurent s'opposer au débarquement de Giron et de Nambuc qui ripostèrent à cette défense par une vigoureuse attaque, à la suite de laquelle ils s'emparèrent de deux navires anglais, chassèrent les usurpateurs des terres conquises, et réclamèrent une nouvelle sanction du traité de 1627. Cela fait, de Nambuc expédia une des prises anglaises à Saint-Martin , pour y chercher ses malheureux compagnons, qui trois mois après eu être partis, rentrèrent à Saint-Christophe au nombre de trois cent cinquante.

Les Anglais, à cette époque, comptaient déjà plus de six mille habitants dans l'île.

De la Compagnie de Paris il n'était plus question : pas un seul navire, pas un homme n'avait été expédié par elle. A ses yeux, l'arrestation, la captivité et la mort de du Rossey avaient été le dénoûment de cette entreprise inintelligemment conduite.

Aussi» de Nambuc ne se fît-il aucun scrupule de commercer ouvertement avec les navires hollandais, qui, alléchés par le prix énorme qu'ils retiraient de

teurs cargaisons de tabac, venaient en grand nombre . à Saint-Cbristophe.

Bientôt la Compagnie, informée de ces faits et des profits que les colons commençaient à tirer de ces intercourses avec la Hollande, s'en inquiéta. En échange de la misère qu'elle n'avait su que donner aux habitants de Saint-Christophe, elle invoqua le traité du 31 octobre 1626, et obtint du roi un édit qui interdisait tout commerce avec les étrangers.

Ces réclamations, comme Tédit royal sur lequel elles s'étayaient, n'eurent aucun effet.

Il ne restait plus à la Compagnie qu'une chance de recouvrer ce qu'elle avait perdu par sa faute : c'était de se reconstituer sur de nouvelles bases et d'aider, sérieusement cette fois, à la prospérité de la colonie. Un nouvel acte fut donc passé le 12 février 1635.

Les signataires prirent le titre de Seigneurs de la Compagnie des îles de l'Amérique ; et afin d'y attirer le plus possible de gens d'importance (le président Fouquet en faisait partie et posséda longtemps de très-grands biens aux Antilles) (4), le roi déclara que les prélats, gentilshommes, officiers qui s'associeraient à cette Compagnie ne perdraient pas leur noblesse, nonobstant le trafic et commerce qu'ils allaient exercer; et que les artisans qui se rendraient aux colo-

(I] Entre autres personnages influents, le duc de Luynes, le mar quis d'Aligre souscrivirent également pour une somme importante comme actionnaires.

lonies seraient réputés a maîtres de chefs-d'œuvre. »

n s'ensuivit une recrudescence de faveur pour Saint- Christophe^ et en peu de temps la colonie prit un accroissement assez considérable.

De Nambuc triomphait en fait, et trouvait la récom^ pense de ses généreux efforts.

Il lui était encore réservé d'autres déboires cependant. Sa destinée était d'être chaleureusement aimé et lâchement trahi tour à tour.

Voyant la grande prospérité et le développement rapide de Saint-Christophe, il songea à coloniser les lies voisines. La première sur laquelle il jeta les yeux fut la Guadeloupe. Il envoya alors en France, auprès des Seigneurs de la Compagnie, un de ses lieutenants nommé de yolive, avec mission de ramener tous les renforts nécessaires pour exécuter ce plan. De L'Olive trouva plus glorieux et plus avantageux de plaider sa propre cause, obtint pour lui et pour un gentilhomme de ses amis, nommé du Plessis, l'investiture d'un gouvernement.

Au lieu donc de revenir à Saint-Christophe, de L'Olive et du Plessis se rendirent d'abord à la Martinique, dont ils prirent possession au nom du roi de France. Ils ne restèrent guère que quelques heures dans cette île, dont l'aspect ne les séduisit pas; ils repartirent pour la Guadeloupe.

Cette nouvelle trahison produisit une impression profonde sur de Nambuc.

Il résolut alors de ne plus rien entreprendre que par lui-même. Ayant appris Tinsuecès de L'Olive à la Martinique, il s'embarqua avec cent hommes bien choisis parmi les meilleurs habitants de Saint-Christophe , se rendit à la Martinique, et aborda à l'endroit où est bâtie aujourd'hui la jolie ville de Saint-Pierre (juillet 1635).

, De Nambuc passa six mois à la Martinique, et s'en revint à Saint-Christophe, laissant le gouvernement de la nouvelle colonie à son fidèle ami du Pont.

La santé de de Nambuc s'était ressentie des rud^s épreuves qu'il avait traversées. Tant de déboires, tant de déceptions, tant de trahisons, tant de fatigues aussi avaient affaibli cet homme si vigoureux d'esprit et si laborieux de corps.

On lui conseilla le repos; il répondit a gue le repos pour lui était dans la gloire d'avoir triomphé des obstacles et de ses ennemis, et que c'était à Dieu de lui appliquer l'heure du repos en le couchant dans la tombe, après que sa tâche serait accomplie. »

Du Pont avait eu dans les premiers moments de son établissement de terribles combats à soutenir contre les Caraïbes, et les cent braves colons qu'il avait sous ses ordres, bien aguerris, bien acclimatés et bien commandés surtout, avaient fait des prodiges de valeiu*.

Enfin^ du Pont, conformément aux recommandations expresses de de Nambuc, avait fait la paix avec les Sauvages.

Pressé de porter cette bonne nouvelle à son chef, il s'embarqua pour Saint-Christophe. Le lendemain de son départ, le navire qu'il montait fut assailli par une violente tempête qui le poussa, démâté et en perdition, devant Saint-Christophe même.

De Nambuc, accablé par la maladie, se fît porter jusqu'au rivage, où les colons organisèrent d'impuissants secours pour sauver ce navire, dont le pavillon français excitait toutes les sympathies. La tempête augmentait toujours, et le navire, poussé à la côte, toucha et sombra.

Quelques heures après, au milieu des cadavres que la mer vomissait sur le sable, on reconnut celui de du Pont (1).

De Nambuc porta une main à ses yeux^ l'autre à son cœur et rentra dans sa case, vivement émotionné.

Le soir il se sentit pris d'une violente fièvre et comprit que son heure était venue.

Avant tout, il voulut s'inquiéter de donner à du Pont un successeur digne de lui. Son choix se fixa sur le jeune du Parquet, le frère de cet héroïque officier que nous avons vu livrer un si vaillant combat aux Espagnols, élevé à bonne école, sous les yeux et sous la main de de Nambuc.

(I) Quelques chroniques disent que le navire monté par du Pont fut jeté sur la côte de Saint-Domingue où ce brave gentilhomme fût fait prisonnier par les Espagnols, et qu'il mourut au fond d'un cachot.

Cet homme énergique lutta pendant quelques inslans contre les envahissements de la mort. Il eut le temps encore de dicter à du Parquet ses dernières instructions et de lui désigner les personnes qu'il devait mener avec lui à la Martinique. De ce nombre, se trouvaient Bonnard et sa fille Marie, arrivée peu de temps auparavant à Saint- Christophe, et qui allait commencer le rôle qu'elle était appelée à jouer. Constant d'Aubigné, le père de madame de Maintenon, faisait également partie de l'escorte de du Parquet.

Avec le dernier ordre qu'il avait donné, les yeux de de Nambuc se fermèrent à la lumière de ce monde pour s'ouvrir à celle de l'éternité. Un long concert de larmes et de sanglots se fît entendre autour du lit où était étendu le cadavre de cet homme qui, sur un espace de terre large comme la main, avait dépensé plus de génie, de talent et de volonté qu'il n'en faut pour conquérir des royaumes avec des armées bien disciplinées et avec les ressources qui sont le cortège des grandes entreprises d'aujourd'hui.

Tel fut l'homme à qui l'histoire a donné l'oubli pour linceul, dont le nom ne figure pas dans les biographies ou n'y a qu'une mention ; lui que ses contemporains et les fidèles amis de sa bonne et de sa mauvaise fortune ont tous appelé le Grand de Nambuc I

La nouvelle de la mort de du Pont ne parvint pas vite à la Martinique. Les habitants attendaient toujours son retour avec une impatience mêlée d'inquiétude.

La colonie dut peut-être, à ce moment-là, son salut à rignorance où elle était sur le sort de ce brave gentilhomme. Si restreinte que fût alors la population de la Martinique (on se rappelle que du Pont y était venu à la tête de cent hommes), on voyait poindre déjà, en l'absence d'un chef ferme et résolu, des germes de désordre et s'agiter dans l'ombre d'absurdes et coupables ambitions ; sans compter que les Caraïbes» au mépris d'une récente soumission, pouvaient, sur le caprice d'un de leurs boyez^ fondre sur les colons et les massacrer.

Un de ceux-ci venus à la suite de du Pont, Beauford, à qui nous avons vu jouer un si triste rôle à Saint-Christophe, avait profité du relâchement de la discipline, pour troubler les esprits découragés et ameuter des mécontentements imaginaires dont il se flattait de tirer parti. Beauford était un ambitieux de vulgaire portée, mais dangereux, fainéant de ses bras et jaloux de tout ce qui le dominait.

Depuis plus d'un mois, les colons surveillaient les routes boisées du nord de l'île, repaire des Sauvages,

et simultanément consultaient les vastes solitudes de la mer, cherchant à y découvrir quelque voile doublant, pour entrer en rade de Saint-Pierre, le cap que, dans le poétique baptême de toutes les choses de leur pays , les habitants de la Martinique ont nommé la Perle^ comme ils ont appelé le cap opposé le Diamant.

Enfin, par un beau matin du mois de janvier de Tannée 1637, un navire apparut au large de la Perle. Le ciel était aussi clair qu'il peut Tôtre sous ces merveilleux climats ; la mer douce comme un lac, si bien que le regard pouvait s'étendre à plus de sept lieues au large. Le soleil un peu pâle encore ne jetait pas sur la surface unie des flots ses gerbes de rayons aveuglants ; l'extrême limite de l'horizon était bordée d'une ceinture de nuages bariolés de bleu et de rouge, un mélange de soleil et d'azur, formant un fond lumineux sur lequel se détachait la blancheur brune des voiles et la coque noire du bâtiment qui se distinguait aisément à l'œil nu.

En moins de dix minutes, tous les habitants se trouvèrent assemblés sur la plage. Un d'eux, à l'aide de sa longue-vue marine, aperçut et annonça que ce bâtiment portait, battant à la corne de son mât, le pavillon de commandement.

— C'est du Pont I crièrent en chœur toutes les voix émues.

Beauford seul ne s'était point uni à cette unanime joie.

Bientôt le navire qu'acclamaient tant d'espérances et d'épanouissements, tira une bordée qui le rapprocha de terre assez près pour qu'il fût possible de reconnaître et de constater que ce n'était point le bâtiment sur lequel était parti le gouverneur.

— Qu'importe le bâtiment? dirent les uns, pourvu que du Pont soit à bord.

— Quand môme ce ne serait pas du Pont! ajoutaient les autres. Pourvu que ce soit un chef envoyé par de Nambuc, il ne peut qu'être bien choisi.

Beauford trouva l'occasion favorable pour glisser son mot :

— Il serait fâcheux, dit-il, que ce ne fût pas du Pont ; car nul, pour nous, ne le vaudra jamais.

Beauford avait beau jeu de changer la note de son mécontentement. Il eût été bien aise de ne voir pas revenir du Pont ; mais puisque celui-ci faisait réellement défaut, quoi de plus simple et de plus habile que de le regretter, en trouvant matière ainsi à indisposer les esprits xontre le nouveau venu.

Le navire approchait toujours de son mouillage ; soudain d'un sabord s'échappa un léger nuage bleu et blanc ; puis, à peine une demi-seconde après, un coup de canon rebondit sur les échos de la rade. Le petit fort de Saint-Pierre répondit à ce salut. Enfin le navire jeta l'ancre en rade , et laissa reposer ses ailes qui retombèrent le long des mâts.

Quelques instants après, un canot se détacha des flancs du bâtiment; et, au moment où le chef encore inconnu qui venait prendre le commandement de la Martinique y mettait le pied :

— C'est du Parquet ! s'écria-t-on.

Un immense hurrah accueillit ce nom illustré à Saint-Christophe par de brillants faits d'armes. Beauford, qui avait pâli, porta instinctivement la main à sa joue où il lui sembla sentir la brûlure qu'y avait appliquée le frère de du Parquet, un jour où le jeune héros, indigné de sa lâcheté, l'avait souffleté du plat de son épée avant de l'aller rougir dans le sang des Espagnols. La haine contre le frère mort se doublait de la haine contre le frère vivant ; car Beauford sentait encore pénétrer dans son bras l'épée qu'y plongea ce môme du Parquet, désormais son maître, un jour d'émeute où lui, Beauford, avait osé insulter de Nambuc.

Au moment où le jeune chef débarqua, les habitants qui étaient sous les armes, rompirent leurs rangs, et, suivant l'exemple de leurs officiers, accoururent audevant de du Parquet, lui baisant les genoux, les mains, au milieu des cris de joie et des démonstrations les plus sympathiques.

Il n'y a pas de réception en ordre de bataille, les soldats le mousquet haut sur Tépaule et les officiers Pépée à la main, qui eût valu cet accueil où la discipline manquait.

Quand rémotîon fut un peu calmée, du Parquet dit d'une voix que les larmes faisaient trembler :

— Messieurs, c'est moi qui suis désormais votre chef. Du Pont est mort, et le capitaine de Nambuc, en rendant aussi son âme à Dieu, m'a choisi pour remplacer du Pont auprès de vous. J'y tâcherai, Messieurs, avec votre bonne volonté et avec la grâce du Seigneur !

Cette double nouvelle de la mort de de Nambuc et de du Pont jeta la consternation parmi les colons. Pendant le trajet du rivage au fort qui servait alors de demeure au gouverneur (1), un des gentilshommes venus de Saint-Christophe avec du Parquet, et nommé Lefort, s'approcha et lui dit tout bas :

— Il y a là, Monsieur, un homme avec qui je viens de croiser le regard, et dont je vous conseille de vous défier : c'est le troisième à votre gauche. Voyez comme il est pâle.

— Je le reconnais, répondit du Parquet.

— Et moi, je le reconnaîtrai, murmura Lefort. L'homme signalé et remarqué de la sorte était Beau-

Ci) Ce fort élevé par de Nambuc, au moment où il avait pris possession de la Martinique, était situé tout près du rivage et de Tembouchure d'une rivière. Il a subsisté en assez mauvais état pendant de longues années. Au lieu de le réparer et de le conserver comme Tunique monument dont las débris pussent rappeler la date de sa naissance, à une ville de tout temps assez belle et longtemps asseï riche pour avoir mérité le surnom de Paris des Antilles, les autorités de la colonie en ont ordonné la démolition en 1835.

ford. Lefort et lui avaient échangé un de ces regards où toute Tâme se traduit. Lefort avait lu dans Tœil de Beauford une nienace, et Beauford dans celui de Lefort un dévouement inflexible à du Parquet.

Une haine profonde venait de naître entre eux; nous en verrons par la suite les terribles effets.

Jacques Dyel Vaudroque du Parquet était né à Calville-les-deux-Églises, près de Dieppe , en 1608. Il avait donc vingt-neuf ans quand il vint prendre le commandement de la colonie naissante de la Martinique.

Doué d'un cœur bouillant et chevaleresque, d'un esprit élevé, d'une imagination ardente, d'un courage indomptable, du Parquet s'était formé à l'école et sous les yeux de de Nambuc. Plein d'une naïve et vive admiration pour cet homme hardi et aventureux, il avait partagé, avec une confiance exaltée, les rudes épreuves et les dangers où nous l'avons vu passer.

Désigné par de Nambuc pour remplacer son brave et fidèle du Pont dans une de ces œuvres d'avenir que les troupeaux de Sauvages, les serpents, une terre hérissée de montagnes et d'abord abandonnée par les premiers défricheurs, avaient fait déclarer inhabitable, du Parquet avait aspiré, au lit de mort de son oncle, dans son dernier regard et dans son dernier

baiser, par les yeux et par les lèvres, le courage et la foi, toute Vktn e du héros de Saint-Christophe.

On peut se représenter Jacques du Parquet, haut de taille, la tête fièrement posée, le regard énergique, la parole abondante et impérieuse, comme il convient à un chef appelé à une tâche difficile, et destiné à de grandes choses. Son geste et son attitude fascinaient et imposaient autant que sa parole. Il joignait à toutes ces qualités extérieures, au dire de ses contemporains, une bonté exquise, une affabilité séduisante. Il était juste et sévère comme Dieu, indulgent sans faiblesse.

Ces mérites n'avaient pas peu contribué à augmenter la population de la colonie ; car il n'arrivait pas à la Martinique un seul navire dont la moitié de l'équipage, séduit par les façons de du Parquet, ne voulût rester à terre. Si bien que les capitaines, qui l'avaient baptisé le Roi des Tropiques , en se rencontrant dans le golfe du Mexique , se disaient d'un pont à l'autre :

— Si vous n'avez pas encore abordé à l'île de M, du Parquet, allez -y donc : vous y trouverez bon yisage, sympathie, aide et protection. Mais si vous ne possédez qu'un équipage suffisant, gardez-vous d'approcher, parce que votre monde vous désertera pour ce gouverneur, qui est une véritable sirène. Il a une manière de sourire qui vous prend les hommes cooune dans un filet.

C'était Texacte vérité.

Le commandeur de Poincy, capitaine-général de Saint-Christophe, et de qui nous aurons longuement à parler bientôt, disait de du Parquet : « Que c'était le plus brave gentilhomme qu'il eût connu aux îles. » U sollicita pour lui le titre de lieutenant général du roi à la Martinique.

On peut comprendre, d'après cela, qu'aucun homme n'était mieux fait pour gouverner un peuple comme celui dont il venait prendre le cçmmandement.

Après deux ans d'une bonne administration, d'une paix maintenue par la fermeté du jeune général, et malgré quelques tentatives de trahison de la part des Sauvages, la colonie avait pris un grand essor. La population s'élevaità deux mille habitants, parmi lesquels sept ou huit cents nègres de la côte d'Afrique, capturés sur les navires espagnols et portugais.

Bien qu'aucun fait extraordinaire n'ait illustré les deux premières années de l'administration de du Parquet, il faut cependant lui faire gloire de l'œuvre qu'il a accomplie en ce temps; car c'était immense d'être parvenu, avec de si faibles éléments entre les mains, à convertie en terres fécondes une île déserte et inculte; à refouler au loin tous les ennemis, Caraïbes et serpents ;

86 LE moi DES TEOPIQUES.

à vaincre la nature^ qui ne demandait pas mieux, à yrai dire, que de se laisser vaincre ; à aceomoler une population, empressée de répondre à cet appel, sor un rivage où mie poignée d'aventuriers avaient abordé avec répugnance ; à ébaucher quatre villes ; à curganiser une milice de Cincinnatus, tantôt le mousquet au bras, tantôt la pioche à la main ; à édifier des églises ; à introduire les bienfaits de la religion au milieu de son petit peuple ; à établir des lois qu'il savait jEstire respecter. En un mot, du Parquet avait développé sur une échelle aussi large que le lui permettait le cadre du pays, tous les germes de la civilisation. C'est plus qu'il n'en faudrait aujourd'hui pour illustrer un homme.

Au temps où vivait du Parquet^ dans le centre où il agissait, au milieu des gens qu'il commandait, ce n'était pas assez. Aux yeux de tels hommes, il fallait briller autant par l'éclat extérieur que par les succès paisibles et réfléchis. H ne suffisait pas d'être un excellent administrateur — qu'était cela pour des aventuriers? — Il fallait surtout imposer par des actes de bravoure et d'héroïsme, se montrer un peu aventurier soi-même au besoin, et ne pas craindre de faire des coups de tête.

Du Parquet le sentait bien. H avait trop exactement jugé son monde pour que le calme de cette existence ne lui inspirât pas de sérieuses réflexions. En attendant mieux, il commença par traiter fort mal un juge

civil que la Compagnie s'était ingéniée de lui envoyer. Ce ne fut que sur les vives instances de M. de Poincy qu'il consentit à ce que ce magistrat jugeât un accusé, et à la condition qu'il repartirait de l'île immédiatement après.

« — Eh I qu'ai-je besoin de cela ? — écrivait-il au capitaine général de Saint-Christophe, Ma colonie est un régiment, et il importe que je juge moi-même les coupables. Dieu sait où j'en serais dans un mois si j'en étais réduit à tolérer les lenteurs des procès I Avec des hommes comme ceux à qui je commande, il faut de la promptitude dans l'exécution. Où est le juge qui me laisserait mettre aux fers ou fusiller un coupable comme et quand je tiendrai pour bon de le faire? Ma colonie n'est point une colonie de bourgeois, mais de soldats. ))

Les habitans furent enchantés de trouver du Parquet dans de telles dispositions. Et ils firent si grandes avanies au pauvre juge qu'il n'eut pas de meilleur parti à prendre que de s'enfuir de la Martinique.

Cette trop longue paix eût dépopularisé tout autre chef que du Parquet; heureusement, il avait pour lui son passé. Mais on va voir avec quel empressement le jeune général saisit, pour reconquérir ses droits à l'admiration de ce peuple d'aventuriers, une occasion qui se présenta dans toutes les conditions d'une héroïque extravagance.

s 8 LB ROI DES TROPIQUES.

Mais, d'abord, racontons un fait qui eut une grande influence sur la vie de du Parquet.

De Narabuc était parvenu à armer le premier navire sur lequel il vint à Saint-Christophe, grâce au désintéressement de Taubergiste de Dieppe, le brave Bonnard qui avait mis sa bourse, son dévouement et toutes ses sympathies au service dujeune capitaine. Le départ de de Nambuc avait été môme retardé de quelques jours, on s'en souvient, pour donner à Bonnard le temps de marier sa fille. Triste mariage vite ronipu, et que la mort de M. Saint-André dénoua définitivement. Marie, restée veuve, était venue rejoindre son père à Saint-Christophe.

Elle était belle d'une beauté exceptionnelle que rehaussaient une intelligence très-rare et une âme élevée. Marie, qui avait pu puiser auprès de son père quelques-unes des grandes qualités qui faisaient l'éclat de son cœur, devait le développement de son esprit à une éducation sérieuse que lui avaient ménagée les soins d'une tante, honorable bourgeoise de Paris, chez qui elle avait passé toute sa jeunesse.

L'attachement de Bonnard à de Nambuc rapprocha naturellement madame Saint-André de du Parquet, qui s'en éprit de vive passion. Marie, de son côté, res-

sentît pour le jeune gentilhomme une de ces fortes sympathies qui se traduisent d'abord en une naïve admiration. Le nom de du Parquet était, en effet, sur toutes les lèvres à Saint-Christophe, et faisait grand bruit dans ce petit monde où Ton tenait, en outre, sa personne en grande estime. Ces attraits extérieurs, joints aux qualités du jeune officier, suffisaient à captiver une femme dont Tâme éprouvée par les tempêtes, cherchait un cœur de refuge.

Le voyage de Saint-Christophe à la Martinique, si court qu'il eût été, avait décidé du sort des deux jeunes gens, que les plus tendres liens unirent l'un à l'autre. Cette intimité, quoique entourée de voiles et d'honnêtes précautions, ne fut bientôt plus un mystère. Marie était devenue l'objet de toutes les adulations; car si on ne faisait que soupçonner l'empire charmant qu'elle exerçait sur le jeune général, personne n'ignorait de quel poids pesaient dans les décisions de du Parquet les conseils intelligents de cette femme digne du rôle qu'elle jouait à ce moment-là, et digne de celui auquel elle devait être appelée plus tard.

Si du Parquet n'eût consulté que les désirs de son cœur et les mérites de madame Saint-André, il n'eût pas hésité à légitimer cette union par le mariage; mais, chose étrange ! sur ces rivages perdus du Nouveau-Monde, au milieu de cette vie à l'envers, de cet état social constitué à l'aventure, de cette population qui faisait bon marché de la morale et même de la

dignité, l'orgueil du gentilhomme se montrait quelquefois. Quoique du Parquet tînt en haute estime madame Saint-André, et qull Tentourât d'une affection très-sérieuse, elle n'était pour lui que la fille d'un cabaretier, la veuve d'un homme sans naissance.

Le révérend père Bouton, un jésuite de beaucoup de science et d'éloquence, et qui avait deviné la nature des relations de du Parquet et de Marie, insista longtemps et vivement auprès du jeune général pour qu'il donnât au moins satisfaction à la religion qu'il aimait et protégeait, et , en môme temps, un exemple de morale à une population effrénée dans ses passions.

Le père Bouton, quoiqu'il les appréciât peu, feignit de goûter les objections de du Parquet. Mais, bientôt après, il revint à la charge ; et tournant la difficulté, il proposa au moins un mariage secret.

Était-ce que le moyen proposé par le révérend père fût réellement excellent; ou bien trouva-t-il au service de sa logique des mystères d'éloquence? Toujours est-il que le lendemain, du Parquet, en se présentant chez Marie Bonnard, la prévint qu'elle eût à se tenir prête pour recevoir, dès ce môme soir, la bénédiction nuptiale.

Marie jeta ses deux bras autour du cou de du Pa^■ quet, en poussant un cri "de joie; puis tombant à genoux devant lui:

— Qu'ai-je donc fait, murmura-t-elle, pour que vous

payiez d'un si grand honneur raffection que je vous porte?

— Je vous aime et je vous respecte, Marie, répliqua du Parquet; c'est pour cela que je veux que vous soyez ma femme devant Dieu comme vous l'êtes devant mon cœur, en attendant que vous puissiez prendre ce titre également devant les hommes.

La joie de Marie Bonnard, et l'insigne honneur qu'elle attachait à cette union, témoignent non-seulement de l'amour qu'elle avait pour du Parquet, mais aussi du respect que ses plus intimes professaient pour le jeune et illustre chef de la colonie.

Ce mariage, destiné à être tenu secret pendant quelque temps encore, fut célébré la nuit du 21 novembre 1645. Lefort, un autre gentilhomme nommé de La Pierrière et Bonnard furent les témoins de cette union qu'ils s'engagèrent sur l'honneur et devant le Christ à ne point dévoiler.

A peine à quelques pas du lieu où s'accqmplit ce mariage, grandissait bien belle déjà^ mais bien pauvre, une enfant réservée, elle aussi^ à jouer un rôle analogue, à contracter une union semblable et dans des conditions aussi mystérieuses, avec un roi de France dont l'aurore du règne venait de commencer, au moment dont nous parlons.

Nous aurons à retracer tout à l'heure quelques épisodes de cette enfance aventureuse et misérable de Françoise d'Aubigné.

A la uiort de de Narabuc, le gouvernement général de Saint- Christophe avait été donné à Longvilliers de Poincy, de Tordre de Saint-Jean de Jérusalem, commandeur d'Oisemont et chef d'escadre. On l'appelait ordinairement M. le commandeur. C'était, au dire des chroniqueurs du temps, un guerrier consommé, un politique habile, et môme «une des bonnes têtes de l'Europe, » selon l'expression d'un de ses vieux biographes. Dès son arrivée à Saint-Christophe, il se trouva en querelle ouverte avec le lieutenant de l'île, M. de La Grange, son subordonné, et particulièrement avec M"' de La Grange. Le frère de cette dame, après avoir lancé un libelle des plus violents contre de Poincy, s'était enfui sur le territoire des Anglais, où il chercha à nouer un complot dans le dessein d'expulser les Français de la colonie.

Voici de quelle façon le commandeur fut avisé de cette indigne trahison. Le capitaine Waernard, notre vieille connaissance de Saint-Christophe, vint un jour sans étiquette, sans préambule, et, au grand étonnement de Poincy, lui demander à dîner. Le commandeur fit à son hôte inattendu l'accueil le plus empressé; et pour lui ménager une réception digne de son rang, il s'apprêtait à adresser des invitations aux principaux officiers français.

— S'il vous plaît, Monsieur le commandeur, dit Waernard, dînons tôte à tête. Vous voyez, je suis venu seul, sans suite, sans escorte aucune, parce que je désire causer avec vous sans témoin, le cœur sur Tassiette et le verre à la lèvre, si j'osais dire.

On s'assit devant une table aussi somptueusement servie que le permettait l'improvisation d'un dîner offert par un gouverneur à un gouverneur. Les premiers moments furent silencieux. Waernard affectait ou montrait un appétit de chasseur de Caraïbes, mangeant abondamment de tous les mets, goûtant de tous les vins, et acceptant avec un empressement particulier ceux que lui offrait son amphitryon lui-même. Le commandeur attendait toujours que Waernard rompît, enfin, ce silence obstiné.

— r II me semble. Monsieur le gouverneur, fit tout à coup de Poincy, au moment où les serviteurs, venant de poser la dernière corbeille de fruits, se retiraient, il me semble que vous pourriez bien commencer à me toucher quelques mots de l'importante communication que vous aviez à me faire.

— Le moment n'est pas encore venu, — se contenta de répondre Waernard en tendant son assiette pour y recevoir un fruit que lui présentait le commandeur, et qu'il dévora à belles dents.

Le dessert s'acheva sans qu'une parole eût été prononcée qui parût faire allusion à cette mystérieuse visite. Au moment de quitter la table, Waernard prit

94 LE KOI BKS TROPIQUES.

un accent des plus sérieux et s'âdressant à de Poincy :

— Pardon» mon cher commandeur, dit-il, de la question que je vais vous adresser. N*avez-vous plus rien à m'oi&ir pour boire ou pour manger, en viande, en fruit, en eau, en vin, en liqueur? quoi que ce soit?

— Vous plaît-il que je fasse remettre le couvert et qu'on rapporte les plats? demanda le commandeur, un peu étonné.

— Ce serait de superflu, j'ai mangé de tous les plats.

— Je ne m'en suis pas aperçu, Monsieur.

— Alors, reprit Waernard, • c'est dit, vous n'avez plus rien de nouveau à me faire boire ou manger?

— Ah çàl voyons. Monsieur, fit le commandeur, expliquons-nous enfin. Suis-je de votre part l'objet de quelque mystification?

— Qui vous autoriserait à le croire ? demanda l'Anglais.

— Est-ce une gageure que vous avez faite? »

— Oh ! non pas, mon cher commandeur; je me suis condamné au travail herculéen que vous venez de me voir accomplir, pour quelque chose de plus grave et de plus digne de vous et de moi qu'une gageure, croyez-le bien. Mais j'avais besoin qu'il s'écoulât quelques instants entre la dernière bouchée et le dernier verre de liqueur que je viens de prendre, et la confidence que je vais vous faire. Cher commandeur, reprit Waernard, je suis venu vous demander à dîner sans façon, j'ai voulu dîner tête à tête avec vous, j'ai

mangé de tous les plâts qui m'ont été présentés, bu de tous les vins qui m*ont été servis, parce que, continua-t-il en souriant et en étreignant vivement la main du commandeur, parce qu'on est venu me dire que vous vouliez m'empoisonner à notre première rencontre. Cette rencontre pouvait tarder, j*en ai fait naître Toccasion.

— Et vous avez cru à cela, Monsieur I s'écria de Poincy, rugissant de colère.

— Si j'avais ajouté foi à cette infâme calomnie, mon cher commandeur, je me serais gardé de courir audevant d'une mort ignoble. Je suis venu, au contraire, m'asseoir à votre table; je m'y suis conduit, comme je l'ai fait, pour vous prouver que j'avais une foi entière dans votre loyauté et dans votre honneur de gentilhomme. Je savais bien ne pas me tromper. Et tenez, — continua Waernard, voici un de mes officiers qui, connaissant cette dénonciation, voulait m'empôcher d'accomplir mon projet, et qui vient savoir si je suis vivant ou si je me tords dans l'agonie. Je suis en parfaite santé, mon cher Mac-Henry, cria le gouverneur anglais à l'officier qui venait d'arriver, — et le prenant par la main : Le capitaine Mac-Henry, dit-il en le présentant à de Poincy.

Le commandeur était dans un état d'agitation difficile à décrire. En saluant l'officier anglais :

— J'espère, Monsieur, lui dit-il, que vous n'avez pas cru sérieusement à ce projet infâme, bien que vous

ayez tenté d'empêcher M. Waernard de venir me demander cette hospitalité, que je lui offrirai toujours de grand cœur.

— Monsieur le commandeur, répondit Mac-Henry, je ne crois jamais aux lâchetés.

— Mais, s'écria de Poincy, me direz-vous au moins l'infâme auteur de cette calomnie ?

— Volontiers, répondit Waernard; c'est Laiguiil ère, le frère de madame de La Grange.

— Et vous me le livrerez pieds et poings liés, n'est-ce pas?

— - Hélas I il est sorti de la colonie, ou, pour mieux dire, je l'en ai chassé. Il s'est réfugié à Saint-Eustache. Voulez-vous que je le réclame aux Hollandais ?

— Au fait, qu'il aille se faire pendre ailleurs, dit de Poincy, je me contenterai ici de le faire exécuter en effigie.

Madame de La Grange, pour n'assister point à cette exécution de son frère, partit le lendemain pour lâ France^ où elle acheva l'œuvre de Laiguillère, en accusant ou plutôt en calomniant le commandeur auprès de la Compagnie.

On va voir bientôt quel résultat cette petite guerre intestine eut sur la destinée de du Parquet. ^

Les calomnies de madame de La Grange atteignirent

leur but. De Poincy, ayant reçu des Seigneurs de la Compagnie des îles, des lettres pleines d'anaertume et d'injustes reproches à propos de faits importants de son administration, commença tout d'abord par prendre la peine de se justifier ; puis peu après^ dans un moment de mauvaise humeur, il écrivit en France pour demander son rappel. Entre ces deux messages, les Seigneurs delà Compagnie, répondant à la première lettre du commandeur, lui avaient adressé une réparation complète, ce qm laissa naturellement supposer à de Poincy que sa seconde missive serait considérée comme non avenue. Mais les démarches de Laiguillère et de sa sœur avaient recommencé ; ils étaient parvenus à obtenir le rappel du commandeur, à qui Ton donna pour successeur un homme fort protégé en cour, le sieur Noël de Patrocle, seigneur de Thoisy.

Au moment môme où de Patrocle allait mettre à la voile, une dépèche de Poincy arriva en France. Le commandeur, indigné du traitement dont il était Tobjet et fort de son éloignement, déclarait ne vouloir point quitter la colonie, ajoutant qu'il saurait bien empocher le débarquement de son successeur.

Tout d'abord Patrocle hésita à partir. Il avait compté entrer paisiblement en possession d'un poste enviable et envié ; mais il ne se souciait guère de le conquérir. Son opinion était qu'il n'y avait pas de royaume qui valût qu'on y risquât sa vie ; à plus forte raison .^n était-il ainsi du gouvernement d'une petite île per-

98 LE EOI DBS TROPIQUES.

due au fond du Nouveau-Monde. Il ne fallut rien moins qu'un ordre exprès du roi pour décider le timide Patrocle à partir, sous l'assurance qu'il trouverait de la part des gouverneurs de la Martinique et de la Guadeloupe, aide, secours, obéissance.

n partit donc en tremblant. Ce début promettaitpour l'avenir.

Le commandeur, lui, s'était mis en état de défense, bien résolu à vendre chèrement son petit royaume de trois îles, d'où il commença par expulser ceux qui penchaient pour l'obéissance aux volontés du roi.

Patrocle avait jugé prudent, avant de se présenter devant Saint-Christophe, de toucher à la Martinique où il apprit les projets et l'irritation du commandeur. Il commença par s'assurer l'appui de du Parquet ; puis se rendit à la Guadeloupe pour sonder les dispositions du gouverneur de cette île, et cingla vers Saint-Christophe ; mais Poincy lui fit signifier qu'il lui casserait lui-môme la tôte d'un coup de mousquet s'il s'avisait de débarquer.

Ce n'était point l'afiaire de Patrpele qui leva l'ancre en hâte et se réfugia àla Guadeloupe.

Nous avons dit que du Parquet ne désirait rien tant qu'une occasion, pour réveiller cette fougue comprimée depuis quelques années, et pour se montrer de nouveau à ses colons dans tout l'éclat de cette bravoure chevaleresque qui lui avait valu dans les îles, et jusqu'en Europe, une si belle renommée. Puis il sentait

combien il était utile de ne pas laisser germer des idées d'indépendance et d'insubordination dans un pays composé d'aventuriers et de gens de toutes sortes.

En se décidant à prêter aide et secours à Patrocle de Thoisy, du Parquet obéissait autant à une pensée politique qu'aux entraînements de son courage. Il fit armer une goélette, s'embarqua avec un noyau d'hommes d'élite, confia le commandement de la Martinique à La Pierrière, et partit pour la Guadeloupe.

La nouvelle de l'arrivée de du Parquet produisit une émotion d'enthousiasme dans la ville de la Basse-Terre, devant laquelle son bâtiment avait mouillé. Toute la population se porta sur le rivage ; et quand le général débarqua, les colons le hissèrent sur leurs épaules, pour le porter en triomphe à la maison du gouverneur.

Je ne dirai pas que la présence de dii Parquet rendit le courage aux hommes d'énergie qui, réunis en conseil à ce moment-là, discutaient un plan de campagne; mais son arrivée souleva des acclamations, et excita une joie immense.

— Messieurs, s'écria de Sabouilly, un vieux compagnon de Nambuc, vous m'aviez fait l'honneur de me confier le commandement de l'expédition contre Saintr Christophe ; puisque voici M. du Parquet au milieu de nous, je me récuse.

Ce Sabouilly était un des plus vaillants parmi les of-

ficiers qui avaient suivi et soutenu de Nambuc à Saint- Christophe.

^— De quelle expéditioD voulez-Tous parler? demanda du Parquet, et quelles résolutions avez-vous prises, Messieurs ?

Ce fut Patrocle deThoisy qui répondit.

— II vient d'être décidé, général, dit-il, que quatre cents hommes sous les ordres de M. de Sabouilly, et dès à présent sous les vôtres, iront attaquer Saint- Christophe et s'en emparer ; après quoi, de Poincy sera expédié en France pour y rendre compte de sa conduite.

— Et vous. Monsieur? demanda du Parquet.

— Moi? Mais une fois l'autorité du roi reconnue et rétablie à Saint-Christophe, j'irai prendre le gouvernement de l'île. Auriez-vous quelque modification à apportera ce plan?

— Certes! répondit du Parquet, et mon avis, le voici : ce ne doit être ni à M. de Sabouilly ni à moi de commander l'expédition : c'est à vous. Monsieur, que revient ce devoir. Le succès dépendra de votre présence au milieu de nous et de l'exemple que vous êtes capable de nous donner. Seulement, je crois que c'est faire beaucoup trop d'honneur à M. le commandeur de Poincy d'aller à la conquête de Saint-Christophe, comme s'il s'agissait d'aller à la conquête du monde. Songez-y donc, quatre cents hommes pour si peu de chose I Et d'ailleurs, comptez le temps que vous perdrez à équiper quatre cents hommes, à armer cinq ou six bâtiments. C'est plus qu'il n'en faudra

pour aller à Saint-Christophe et en revenir vainqueur. On se regarda avec étonnement.

— Il suffira, reprit du Parquet, d'une dizaine d'hommes bien résolus, bien braves, bien énergiques, comme j'en vois autour de moi, qui consentent à s'enibarquer sur le plus rapide navire que nous trouverons dans la rade. Nous mouillerons à quelque distance de Saint-Christophe ; j'ai des relations sûres dans l'île, nous débarquerons de nuit, et nous nous emparerons des*^ principaux postes. Si ce sont des amis qui les commandent, tant mieux; si ce sont des ennemis, nous leur ferons sauter la cervelle. On s'imaginera aisément qu'une armée nous suit ; ce coup hardi et imprévu jettera la terreur parmi les troupes qui n'oseront pas nous résister. Une fois maîtres d'un point, l'île entière nous appartiendra. Pour moi, je me charge de vous ramener de Poincy mort ou vif. Mais, en tous cas, il importe que M. Patrocle de Thoisy soit là tout prêt à prendre le commandement et le gouvernement. Voilà mon avis, Messieurs. J'ai déjà pour me seconder Le Comte et de Saint-Aubin, mes cousins, que voici; d'Orange en qui j'ai confiance comme en moimême; Tanneau, qui compte plus d'actions héroïques en sa vie que je n'ai déjà d'années sur la tête. Sabouilly, vous êtes des nôtres, cela va sans dire. Je compterais sur vous tous, Messieurs, si je ne craignais que nous ne fussions trop nombreux.

— Partons ! crièrent avec enthousiasme tous les té-

lOi LE ROI DES TROPIQUES.

moins de cette scène où du Parquet yenait de se révéler chevaleresque comme autrefois.

IJn quart d'heure, après, rembarquement s'opérait à bord d'un brick qui appareilla immédiatement. De Thoisy fut bien obligé de suivre du Parquet, un peu en victime qu'on mène au supplice ; il ne pouvait et n'o^ sait pas résister.

Le plus beau temps favorisa la courte navigation entre la Guadeloupe €t Saint-Christophe; mais du Parquet avait donné l'ordre qu'on manœuvrât sur Niève^ si voisine de Saint-Christophe que, du large, on prend pour un petit ruisseau le bras de mer qui sépare les deux.îles. Du Parquet, avant de jeter l'ancre sur rade, entraîna de Thoisy dani^ la chambre basse du navire.

— Une m'a pas fallu un coup d'œil bien profond Monsieur, lui ditril, pour comprendre que mon expédition n'était pas fort de votre goût. Il vous eût été préférable, je m'en doute, d'attendre à la Guadeloupe le résultat de l'aifaire. Ce sera tout comme. J'ai plus peur des poltrons que les poltrons n'ont peur d'un mousquet et d'une épée. Vous resterez donc à bord, Monsieur, tandis que les hommes de fer et de cœur qui m'accompagnent descendront à terre avec moi. C'est nous qni accomplirons le coup ; et quand tout sera fini, on viendra vous prendre pour vous conduire triomphalement à votre gouvernement. Il était bon pour vous de ne point laisser un aussi fidèle serviteur que moi, et

d'aussi braves gentilshommes que ceux qui nous suivent, risquer leur vie sans que vous fussiez à portée de les voir, au moins à Taide de la longue-vue, mourir pour votre cause et pour celle du roi. La Guadeloupe était trop éloignée de Saint-Christophe.

Du Parquet laissa de Thoisy atterré par ces paroles que l'accent de sa voix avait aiguisées et affilées comme des lames et des pointes de poignard sur la meule de rironie et du sarcasme. Patrocle s'essuya le front où quelques gouttes de sueur froide avaient perlé, et il ne reparut sur le pont que quand il se sentit assez raffermi de cœur et de jambes pour supporter le regard de ces ardents officiers qui attendaient avec impatience l'heure de l'exécution.

Thoisy aperçut du Parquet, l'œil calme et serein, la lèvre souriante, et avisant aux préparatifs de cette téméraire attaque comme s'il se fût agi d'une fête.

— Ce sont d'étranges hommes ! pensa de Thoisy. Et dire qu'il a fallu découvrir un monde nouveau pour que leurs qualités exceptionnelles, perdues ou confondues en France, trouvassent ici un théâtre qu'ils parviennent à agrandir pour se produire I

Le brick avait mouillé en rade dans l'après-midi. Du Parquet attendit le soir ; il fit armer un canot, y descendit avec ses deux cousins, Sabouilly , d'Orange, Tanneau ; puis il mit le cap sur Saint-Christophe, et aborda en pleine nuit à la Pointe-de-Sable.

Ces six hommes allaient entreprendre une expédition

que, quelques jours auparavant, on songeait à copfier à un corps de troupes tout entier.

C'était le 18 janvier i646. Il était dix heures au moment où la proue de Tembarcation heurta le sable du rivage; la nuit était sombre, et de gros nuages noirs, tout chargés d'orages, voilaient les étoiles qui sous le ciel des Antilles brillent comme de petits soleils.

Du Parquet, un pistolet d'une main et son épée de l'autre, marcha droit au premier corps de garde dont il apercevait de loin le factionnaire inattentif. Au moment où il s'apprêtait à fondre, comme un tigre, sur cet obscur défenseur d'une consigne inexorable, l'officier commandant le poste apparut sur le seuil. Da Parquet le reconnut.

— Lafonlaine ! cria-t-il.

A cet appel l'officier s'élança, tomba dans les bras du général et de ses amis, qu'il entraîna vivement derrière un massif épais de raisinters marins^ dont les larges feuilles et les branches touffues leur faisaient on abri contre toutes oreilles et tous regards.

— Le poste est à vous, leur dit Lafontaine. Depuis huit jours, je choisis les hommes qui y sont de garde ; il's vous connaissent tous ; Saint-Aubin, et toi aussi, Le Comte, entrez, et on vous rendra les armes. Moi, je cours prévenir notre ami Camo dont la compagnie tout

tB ROI DES TROPIQUES. 105

entière nous est dévouée. Dans une heure, vous aurez ici trois cents hommes autour de vous.

Lafontaine s'éloigna pendant que du Parquet et ses cinq hardis compagnons prenaient le chemin du corps de garde. La sentinelle fit tout juste autant de façon qu'il en fallait pour paraître résister; le reste de la troupe agit à peu près de môme. Peu à peu le corps de garde s'emplit, et bientôt les cris de : « Vive Thoisy ! vive du Parquet ! » éclatèrent comme un coup de tonnerre, et les trois cents hommes promis par Lafontaine arrivèrent en courant, mêlant leurs clameurs à celles de leurs compagnons. La présence de du Parquet les avait électrisés.

— Enavant ! En avant ! cria-t-on de toutes parts !...

— Le général n'est plus là, dit tout à coup SabouilJy.

— C'est qu'alors il est occupé à quelque bon tour de sa façon, répondit Lafontaine.

— Attendons-le.

En effet, du Parquet, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec ses deux cousins, et sans mettre personne dans la confidence de son projet, s'était élancé en courant vers l'extrémité de la plage, dans les environs d'un petit fort qu'ils contournèrent adroitement, et sans qu'aucune sentinelle eût fait mine de les apercevoir. Ce calme frappa du Parquet, il s'arrêta tout à coup et dit à ses deux compagnons :

— Si, en passant, nous nous emparions du fort?

— Ne risquons rien à l'aventure, répondit Saint-

Aubin ; il se peut que la sentinelle dorme, et qu'à Tintérieur on ne soit pas disposé à nous accorder une hospitalité du genre de celle que nous voudrions. Poursuivons notre route vers la petite maison là-bas. Nous y avons une bonne prise à faire.

Cinq minutes après, les trois cousins arrivèrent devant une case dont la porte, à peine close, céda à une pression un peu vigoureuse du genou. Us entrèrent Pépée nue. Deux nègres, qu'ils rencontrèrent d'abord, tombèrent à leurs pieds, demandant grâce. Saint- Aubin les tint en respect sous la menace de son pistolet, pendant que Le Comte et du Parquet croisaient le fer contre deux jeunes hommes qui, moitié nus, et sautant bas de leur hamac, s'étaient mis en défense. Le temps commandait; Le Comte et du Parquet y allèrent si rapidement que, en moins de cinq minutes, les deux jeunes gens, blessés, lâchaient leurs épées. Du Parquet et ses cousins lièrent leurs adversaires avec des cordes, puis, les ayant bâillonnés, ils les placèrent tout sanglants sur le dos des deux nègres qui prirent le chemin du rivage où était resté le canot avec les matelots rameurs.

— Regagnez vite le bord, — leur ordonna du Parquet, — nous n'avons plus besoin devons ici, et remettez ce pli à M. de Thoisy, — ajouta-t-il en crayonnant quelques lignes sur un papier.

Le canot s'éloigna, emportant les deux prisonniers et les deux nègres.

Ces deux prisonniers étaient les neveux de Poincy. Du Parquet avait pensé que c'étaient là de bons otages à garder. Ils étaient destinés à devenir le pivot d'un drame que contiennent les événements que nous avons à raconter.

En revenant au corps de garde, du Parquet fut accueilli par des cris d'enthousiasme. Quand il eut raconté la prouesse qu'il venait d'accomplir, on en tira un bon augure pour le succès de l'entreprise.

Ce coup de main fut au contraire la cause de grands malheurs en ce qu'il avait retardé la marche de la colonne. De Poincy, prévenu de ce débarqé*^ "ent, était arrivé à la tête de deux mille hommes. Dij. Parquet, obligé de battre en retraite, se replia avec ses trois cents hommes sur le corps de garde, s'y barricada, et soutint vigoureusement l'assaut.

La terre, jonchée de cadavres, attestait l'héroïsme avec lequel cette poignée de braves combattait autour de son général. Mais la position ne fut bientôt plus tenable ; les munitions de guerre manquaient. Le corps de garde, dernier refuge de tant de courage, fut enfoncé ; le combat dura un moment corps à corps, du Parquet faisant des prodiges de valeur, inutiles, hélas I

Ces malheureux, presque tous blessés, prirent la fuite et se réfugièrent dans les bois voisins de cet obscur champ de bataille.

Les vainqueurs poursuivirent un moment les vaincus qui, pied à pied, d'arbre en arbre, défendaient encore

chèrement leur vie. Mais de Poincy arrêta Pardeur de ses homiDes.

Cette lutte pouvait lui coûter beaucoup de monde; chaque branche de ces arbres épais cachait un mousquet, derrière chaque brousaille se dressait tout à coup la mort. Il fit sonner la retraite. Quand sa troupe fut ralliée sur la lisière du bois, il lança contre l'ennemi une autre espèce d'armée, c'est-à-dire une meute d'énormes chiens boule -dogues et blooâ^s dogs (chiens de sang), dressés à faire la chasse aux Caraïbes^ et impitoyables à ce gibier humain.

Au^, coups de mousquet succéda un formidable concert d'aboiements et de cris de douleur. Aboiements et cris allèrent se perdant dans les déserts du bois, sur les talons de du Parquet et de ses malheureux compagnons traqués, égorgés comme bétes fauves.

Les chiens revinrent au chenil, le lendemain, la gueule sanglante et le corps couvert de sueur. Us avaient fait bonne chasse.

Du Parquet était parvenu à s'échapper. H erra pendant trois jours et trois nuits, affamé, mourant de soif, affaibli, couvert de sang et de boue. Deux fois il passa devant des cases habitées par des colons; mais il changea de route, de peur d'être va, reconnu et arrêté. Enfin épuisé de fatigue, à bout non pas d'énergie, mais de forces, il alla, une nuit, frapper à la porte d'un couvent de capucins, /^

Le Frère qui vint lui ouvrir ne le reconnut pas et l'introduisit dans une petite salle basse.

— A boire, mon Père, s'écria du Parquet en tombant sur un siège, à manger^ je vous prie... et faitesmoi rhospitalité de quelques heures de sommeil : voici trois jours et trois nuits que je n'ai pas reposé mon corps et que mes lèvres ne se sont point désaltérées.

— Seriez-vous, par hasard, des gens de M. du Parquet? demanda le capucin.

— Je suis du Parquet lui-môme, répondit le général avec une franchise qui attestait sa confiance dans la loyauté du religieux.

— Vous ! le général ! s'écria le capucin avec terreur. Alors, fuyez bien vite I Le Commandeur a placé au couvent, dans le pressentiment que vous y viendriez, cinquante hommes.

— Cinquante hommes ! fit du Parquet. Eh bien I mon Père, si vous voulez m'accorder quelques heures de repos, je me charge de vous débarrasser de cette garnison .

— Ah I général, murmura le capucin, je vous tiens pour très-capable de cela; mais, outre qu'il y a déjà eu bien assez de sang versé, vous oubliez que M. le Commandeur aime peu notre ordre et qu'il nous préfère de beaucoup les Jésuites. Il raserait notre couvent et nous expulserait ensuite. Et môme , ajouta avec embarras le capucin, je crois qu'il serait imprudent à

!£• U EOI BK mWIQCB.

TOUS de rest^plus longtemiisiGL. Leplos simple sendt que TOUS allassiez trourer le goufemeiir anglais. Le malheiir d'an soldat inspire toojoais de la sjnipathie ao cosor d'un homme d'épée. Waernard tous fera toat an moins bon âccnefl, tous serez en sûreté sur son territoire, et U tous lonmira les moyens de retourner à la Martinique.

Pendant qpie le capucin achevait ces mots, il se fit dans rintérieurde ' a maison un certain mourement qui jeta la terreur et l'inquiétude dans son esprit.

— Oh! s'écria-t-il, tous avez peut-être encore le temps de fuir, général ; partez rite, et que Dieu tous conduise !

Du Parquet reçut la bénédiction du religieux, et s'enfonça de nouveau dans les bois.

Quand duParquet se crut à l'abri de l'alarme que sa présence avait peut-être répandue dans le couvent, il s'assit pour réfléchir à sa situation, déplorable pour un courage comme le sien réduit à fuir, et pour son orgueil obligé d'aller se livrer à la pitié et à la merci d'un ennemi.

Son cœur se révolta d'abord à la pensée de se mettre aux mains de Waernard. H était décidé à tout souffrir plutôt que d'endurer cette extrémité de son malheur. H en appela à son imagination et à son énergie, pour trouver le moyen d'y échapper; et il s'arrêta devant l'impossibilité. La précaution que de Poincy avait prise de faire garder le couvent des capucins dans

LE ROI DES TROPIQUES. lli

la prévision qu'il irait y demander Thospitalité, ne laissa pas de doute à du Parquet sur les difficultés immenses qu'il éprouverait à sortir de Tîle par ses propres ressources.

Son âme se tourna, alors, vers le souvenir de son bonheur domestique , vers son petit peuple abandonné. Il fut vivement frappé de l'importance de son devoir public et du dommage que son absence pouvait causer à la colonie, celte œuvre de son courage et de son intelligence, héritage que lui avait légué l'illustre de Nambuc et dont il devait compte à sa mémoire. Du Parquet fit taire tout son orgueil ; il se résigna, puisqu'il n'y avait pas d'autre moyen pour sortir de Saint-Christophe, à aller implorer le secours de Waernard. Il se rafTermit dans sa résolution , et prit le chemin qui conduisait au territoire anglais. Il arriva, dans le triste équipage que nous savons, à la porte du gouverneur. Le jour venait de poindre à peine à l'horizon.

Waernard éprouva une vive émotion en apercevant du Parquet qui, môme sous ses habits déchirés et dégoûtants de poussière , de sang et de boue, imposait encore par son air de fierté et de grandeur.

Avant de franchir le seuil que Waernard lui montrait delà main, du Parquet lui dit:

— Monsieur, ce n'est ni votre pitié, ni votre générosité que je viens invoquer. Je n'accepterais pas plus l'une que l'autre. Je n'en appelle point à votre amitié.

îît LB ROI DC8 TROPIQUES.

Nous mentirions tous deux en nous servant de ce mot, car nous sommes de vieux ennemis déjà. Je m'adresse à vous au nom de Thonneur qui anime tous les cœurs honnêtes. Vous malheureux, je vous eusse offert l'hospitalité pour vous épargner la honte et l'infortune des

vaincus. Puis-je compter, de votre part, sur les mêmes sentiments ?

— Entrez, général, répondit Waernard; ma maison est la vôtre, comme la vôtre eût pu être la mienne. Le malheur est un hôte sacré, entrez.

Du Parquet franchit le seuil hospitalier de Waernard.

— Je ne prétends pas vous importuner longtemps, Monsieur, dit-il au chef anglais ; vous savez quels devoirs m'appellent à la Martinique. Les événements qui m'ont réduit où je suis, vous les connaissez également...

— Que puis-je faire qui vous soit agréable? demanda Waernard.

— Me faciliter le moyen, dès aujourd'hui s'il se peut, de retourner dans mon île.

— C'est bien ! fit Waernard ; vous me permettrez alors de donner tous les ordres nécessaires aux préparatife du départ. En attendant, regardea-voos ici comnie chei vous, mon cher hôte.

LE ROI DES TROPIQUES. il3

Cet accueil changea toutes les dispositions d'esprit de du Parquet. Dans sa pensée, il deaianda pardon à Waernard de la répugnance qu'il avait, d'abord, éprouvée à se confier à lui.

Peu d'instants après, le gouverneur anglais vint rejoindre le général, lui tendit de nouveau deux mains afTectueuses et cordiales, lui fît servir tout ce dont il avait besoin, et le traita avec les honneurs dus à son rang. Le soir, il convoqua tous les officiers et les plus notables parmi les colons à un grand dîner.

— Il est probable, dit-il à du Parquet, que nous nous séparerons cette nuit, général. Je veux qu'avant de partir, mon ennemi reconnaisse que j'ai su apprécier le prix qu'il faut attacher à la possession d'un homme tel que lui.

Du Parquet ne vit qu'une formule de politesse sous cette phrase, et s'assit en confiance à la droite de Waernard. Vers le milieu du repas, Waernard commença de manifester certaines distractions ; son regard s'obstinait à une des portes de la vaste galerie où ayait été dressée la table du repas.

Pendant que Waernard prodiguait à du Parquet de telles marques de sympathie, voici ce qui s'était passé.

Cinq minutes après l'arrivée du général, le gouverneur anglais avait informé de Poincy qu'il tenait entre ses mains le redoutable du Parquet. Le Commandeur avait répondu : « Gardez-le jusqu'à ce soir. A sept heures je serai chez vous. »

ii4 LE ROI DIS nOnQUBS.

C'est à l'approche de ce moment filial que Tinqniétade s'empaK de Waernard; qaelqpie som qu'il y mit, il ne put faire que ses distractions et son regard toujours interrogeant la porte de la galerie ne fussent pas remarqués par duPàrquet. Ce dernier se prit à concevoir quelques soupçons, mais sans laisser paraître la moindre émotion.

— Vous semblez •préoccupé, Monsieur, dit-il à Waernard. Craignez-vous qu'on ne vienne vous prévenir que mon navire sera prêt avant la fin de ce repas, où je me trouve traité en roi, véritablement ? Mais on voudra bien attendre qu'il me plaise de me séparer de vous... Pourquoi donc, ajouta-t-il en voyant que Waernard prêtait à peine attention à ses paroles, ne pouvezvous détacher vos yeux de cette porte ?...

Sept heures venaient de sonner ; un vague bruit de voix et de pas en sourdine arriva du dehors jusque dans la salle du festin.

— C'est que... balbutia Waernard, pour répondre à la dernière interrogation de du Parquet.

— C'est que, reprit celui-ci en se dressant comme un lion, vous me trahissez, Monsieur I

En même temps la porte de la galerie s'ouvrit brusquement, et de Poincy apparut à la tête d'une cinquantaine d'hommes. Du Parquet avait saisi le couteau de table qui se trouvait sous sa main, et il voulut s'élancer sur Waernard. Mais son voisin de droite^ qui n'était autre que le capitaine Mac-Henry, l'avait saisi à bras le

corps, en sorte que Waernard échappa au coup qui porta dans le vide.

Avant que du Parquet eût pu se dégager de l'étreinte vigoureuse où le retenait Mac-Henry, les hommes du Commandeur s'étaient emparés de lui.

Du Parquet, conduit à Thôtel ou pour mieux dire à la case somptueuse du Commandeur, fut enfermé provisoirement dans une chambre où de Poincy plaça quatre factionnaires , et au dehors un poste de cent vingt hommes. Il ne fallait pas moins, disait-il, pour garder un pareil lion. Le Commandeur avait songé d'abord à faire instruire un procès régulier contre du Parquet, mais il trouva plus simple de s'en tenir à la justice sommaire de ce temps, et il le fit jeter comme un vulgaire coupable au fond d'une geôle.

Attendons que du Parquet recouvre la liberté.

De Thoisy, qui était resté paisiblement à bord de son brick, pendant que se passaient pour son compte les graves événements que nous avons racontés, avait levé l'ancre en apprenant le dénoûment de cette expédition, et était retourné à la Guadeloupe.

Quant à de Poincy, il ne perdit pas de temps pour tirer parti de la situation, et fît répandre à la Martinique un libelle des plus violents contre la- Compagnie, qu'il accusait de despotisme et de projets odieux contre les colons. Ce libelle signalait du Parquet et de Thoisy comme les âmes damnées de la Compagnie des îles, les

instrumenis passifs et aveugles des spoliations qu'elle méditait.

Les colons, enchantés de cette croisade contre les Seigneurs de Paris, se félicitaient de trouver dans le commandeur de Poincy un appui et un défenseur. La révolte du Commandeur contre Patrocle de Thoisy, suivie de Temprisonnement de du Parquet, n'avait pas eu d'autre but, ajoutait le libelle, que d'arrêter les excès et les empiétements de la Compagnie.

Cet écrit habilement exploité par les agents de Poincy, jeta à la Martinique quelque trouble dans les esprits les mieux disposés en faveur de du Parquet mais animés tous d'une haine profonde contre les Seigneurs de la Compagnie. A plus forte raison eut-il pour effet de constituer un parti de mécontents, heureux qu'une si belle occasion s'offrît à eux de régénérer la colonie. ,

A la tête de ce parti se trouvait Beauford que nous avons déjà vu, dans le cours de ce récit, si vivement contrarié de l'arrivée de du Parquet à la Martinique.

Ce Beauford était un aventurier dans la plus triste acception du mot. Il avait fui la France, à la suite d'une affaire où il courait risque de laisser tout au moins sa liberté, sinon peut-être sa tête, en gage de son honneur perdu. Sur le sol du Nouveau-Monde il avait apporté les mêmes mauvaises passions et ce besoin de turbulence et d'agitation qui le caractérisait : orgueil

impudent, soif de révolte, paresse, ambition sans lalent, tel était le lot de Beauford.

Il était soutenu dans son œuvre par un gentilhomme d'un grand nom et d'une triste célébrité, qui avait mal porté Tillustration de son père, mais que sa fille devait plus tard laver^ par sa glorieuse destinée, des infamies dont il s'était rendu coupable. Ce gentilhomme était Constant d'Aubigné, fils de Théodore-Agrippa d'Aubigné et père de madame de Maintenon.

Je ne saurais mieux faire connaître Constant d'Aubigné qu'en empruntant à Agrippa d'Aubigné, son père, le portrait qu'il a tracé lui-même de ce fils. Voici comment il s'exprime dans ses Mémoires :

c( Comme Dieu n'attache pas ses grâces à la chair

« ni au sang, mon fils aîné, nommé Constant d'Au-

a bigné, ne ressembla pas à son père, quoique j'eusse

(( pris tous les soins possibles de son éducation. Je

« l'avais élevé avec autant d'application et de dépense

a que s'il eût été un prince. Mais ce misérable s'étant

« d'abord adonné au jeu et à l'ivrognerie à Sedan, où

a je l'avais envoyé aux académies, et s'étant ensuite

« dégoûté de l'étude, acheva de se perdre entièrement

« dans les musicos de Hollande, parmi les filles de

a joie. Ensuite qu'il fut revenu en France, il se maria

« sans mon consentement à une malheureuse qu'il a

« depuis tuée. Voulant le tirer de la cour où il conti-

« nuait ses débauches, je lui fis donner un régiment

« lors de laguerre du prince de Condé, que je mis sur

< f-k-î â !s« d^Te^: îsÊ* rê* af p?a«^ airêfo'iii m tfic^U^U^ !*s fass-ços déîr«îées d* ce* esprit Tola^ « Ei-!rtÎ3 ft asdideat: E rptr-oraa à U cour où il € perdît TÎi-st f :-Î5 plTS ce i! n'mit vaiE^rL de sorte € qce, se tro:n^&2t sans ressoams. il alijiiia sa relî- « jBÎoo et embrassa la romaîse. dost fl ne &îsait pas m cependant profession pobH^ae, de penr qœ je ne le « déshéritasse. Pois fl s'en Tint en Poîtoa à dessefai

V d'es^rer de me dépouiller de mes deux places de

V Maillerais et de Doignon. Comme je ne connaissais « pas sa perrerse intention, je le fis mon lieatenant t dans Maillerais, arec pleine puissance d'y corn- « mander en mon absence, et je me retirai aa Doignon.

« Par cette belle disposition, la Tille de Maillerais « devint bientôt on brelan public, nn lendez-TOus de « femmes de mauvaise yie, et une vraie boutique de « (aux monnayeurs. n

N'élait-ce pas là un bien beau portrait, tracé surtout par une main paternelle, et à l'heure d'une confession suprême I Ne le doit-on pas, à cause de cela, supposer adouci peut-être?

Constant d'Aubigné s'était cependant réconcilié à peu près avec son père, qui le déshérita ensuite et le maudit, pour avoir dénoncé un projet de rébellion des Rochellois.

Le triste sort qu'il avait fait à sa première femme ne Tempôcha pas de se faire aimer de mademoiselle de Cardillac, personne d'esprit, de sens et de raison, mais

qui manqua de ces trois choses à la fois le jour où elle épousa ce chenapan. D'Aubigné commença par manger tout le bien de sa femme, puis, surpris en flagrant délit d'intelligence avec l'Angleterre, il fut emprisonné au Château-Trompette à Bordeaux , et transporté à Niort d'où, grâce à Tinfluence de la famille de sa femme, il parvint à sortir pour aller aux îles.

De Saint-Christophe, il était venu à la Martinique à la suite de du Pont.

Constant d'Aubigné ne pouvait donc être un colon sérieux, et il n'était pas hon^me à laisser passer une si belle occasion que celle offerte par Beauford, pour continuer cette vie de révolte qui était son essence.

Beauford n'avait certes pas un passé plus honorable que d'Aubigné ; ils s'entendirent donc à merveille.

Tous les deux habitaient un bourg proche de Saint- Pierre, nommé le Prêcheur. Leurs terres étaient bien à coup sûr les plus mal cultivées et les plus délabrées de l'île ; raison de plus, pour qu'ils se missent à la tôte de ce désordre qui allait compromettre l'avenir de la colonie. C'était l'éternelle guerre des ambitions illégitimes, des rêves audacieux, des haines de la paresse contre le travail, de la misère méritée contre le succès prévoyant. Beauford et d^Aubigné résumaient, par leur situation et par leur conduite, toutes ces détestables passions.

Ppur s'assurer des partisans, ils avaient inscrit sur leur drapeau une devise qui imposait silence aux repu-

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