PREMIÈRES IMPRESSIONS
Il n'y a pas de pays dont oa parle autant^ en Fraâcei que l'Amérique du nord , et je dois ajouter : pas de pays sur le compte duquel on commette plus d'erreurs et sur le compte duquel on se fasse plus d'illusions, sous le rapport des mœurs et sous le rapport de la politique.
Je reconnais bien que tout semble concourir à favoriser ces erreurs et ces illusions. De loin et surtout au point de vue où le critique européen se place pour apprécier un peuple qu'il faut surprendre dans le secret de ses moeurs^ et des institutions qu'il faut étudier dans le milieu de leur influence pour s'en faire une idée exacte^ ain^, l'on s'expose à voir la tyrannie^ le despotisme, 1 >rrible mème^ au lieu de cette liberté et de cette gran* c r dont les Américains du nord sont si fiers.
Jn écrivain^ devenu homme d'État^ et qui a sondé dt
â LE^ FSMyESI BU NaUVEfU-XOfirBE. '
près les institutions politiques de l'Union, M. de Tocquevilléi dans un livre dont le succès fut retentissant, ^ tiré des conclusions souvent trè»- fausses, malgré Texactitude rigoureuse de ses points de départ. I^ cs|,q9e de^ ei^reuf» dont îil. de Xooqiieville s'est fendu re^ponsiibl^, vi^nt d'une sorte de parti pris chez lui, de comparer les institutions américaines aux institutions constitutionnelles qui florissaieut en France au moment où il a accompli son voyage.
Que si l'on veut, en effet^f transporter les idées européennes, les idées de notre vieille et admirable civilisation dans ces pays et au milieu de ce peuple, les points de vue changent si complètement qu'il est difficile de ne pas tomber en plein abîme d'erreurs.
Le défaut que je reproche à M. de Tocqueville est devenu commun à presque tous les écrivains qui traitent les questions américaines dans la presse française.
Aussi ai-je toujours éprouvé un vif sentiment d'intérêt, de cuWosité et de crainte toutes les fois que j'ai ouvert un livre relatif à l'Amérique du nord. Oui, je dis un sentiment de crainte, à cause du parti pris chez un grand nombre d'écrivains et de voyageurs de ne rapporter des États-Unis que des jugements d'une sévérité excessive, injuste, et presque tous marqués au coin de rinexpérience et de l'ignorance du pays.
L'Européen qui traverse cette société, ces institutions, ces mœurs nouvelles pour lui, éprouve, dès les premiers pas, deux impressions : l'éblouissement et Tétonnement. Rien, en eflfet, ne ressemble, en Amérique, aux incidents de notre existence habituelle; ni dans la viç publique, ni dans les détails de la vi^ intime, ni même dans les relations d'homme à homme. J'en conviens, on est dépaysé. C'est là, positivement, le premier résultat de
LES WnUMES DU NOUYEAÎT-MONDi;. 3
la prt;mière journée; et quieonque ne sait pas s'y dégager de son enveloppe européenne est exposé, aux États-Unis, à marcher de surprise en surprise, de déboire en déboire. B faut renoncer à la prétention de retrouver là-bas ce qu'on a laissé chez soi; il faut y chercher, au contraire, précisément ce que Ton ne possède ni à Paris ni à Londres, Autrement, à quoi sert de se déplacer! à quoi sert de voyager ? Le but des voyages n'est-il pas de rencontrer des hommes et des paysages nouveaux, des mœurs nouvelles? Mais la comparaison est la morale de tou^ voyage, je le sais. Ce travail de Tesprit ou de la plume implique naturellemeoit le droit de critique. Les sots et les indiflérents peuvent seuls rentrer dans leurs foyengi sans rapporter des traces et des empreintes de leur séjour sur un sol étranger.
Ce droit d'observation, de comparaison, de critique, se peut exercer de diverses manières : avec intelligence, impartialité ou de parti pris; avec un esprit libre de préjugés, ardent à l'étude, accessible à toutes les impressions , ou bien sous influence de rancunes préconçues, de jugements inflexiblement arrêtés, dans des conditions d'étroitesse qui ne laissent ouverte chez l'observateur que la petite porte par ou passent les petites choses, les petits détails personnels, les petites colères. L'égoïsitie est le pire bagage avec lequel un voyageur puisse se mettre en campagne. Il allonge la route, il assombrit le plus beau ciel. C'est l'éteignoir de l'observation.
Déjà, dans ma pensée, j'avais attribué, en grande partie, à ce sentimAit détestable les diatribes souvent insensées que j'ai lues dans quelques ouvrages sur l'Amé^ rique du Nord. J'en ai trouvé la confirmation daus le fait suivant rapporté par M. Ampère (i), au sujet du livre si
(4) Rromen^de en Amérique^ 2 vol.
4 LES FEMMES DU NOOVEAU-KONJDE.
fameux de madame Trollope^ lequel a fait école... de calomnies à Tendroit des Ëtats-Uais :
et Madame TroUope^ à qui» dit-on^ une situation^ qui n'était point égale à son esprit et à son caractère^ n'aurait pas ouvert précisément les meilleures maisons^ a fait sur P Amérique un livre outrageant qui a charmé en Europe les vanités aristocratiques au service desquelles elle se trouvait, assez singulièrement enrôlée. » M. Ampère ajoute en note : « Je serais désolé de manquer de respect à madame TroUope, qui est une dame très-respectable ; mais il est certain qu'elle était venue à Cincinnati établir un bazar de modes qui ne réussit points et qu'elle ne vit presque personne. C'est ce que dit tout le monde en Amérique^ et ce que confirme le capitaine Marrjat luimême^ tréûs-peu favorable aux États-Unis. »
J'oserais presque affirmer que tous les livres systématiquement hostiles à l'Amérique du nord» politiques ou autres, ont une cause identique. Dans ce nombre^ je cite« rai entre autres un volume encore récent^ dû à la plume d'une femme^ et où^ sous des observations justes dans leur sévérité, on constate cent injustices et plus d'outrages encore.
C'est là une circonstance particulière que je veux signaler en passant, que^ à plusieurs années de distance^ les deux plus violentes diatribes qui aient été publiées sur la société américaine ^ toutes réserves faites sur le mérite disproportionné des deux ouvrages^ soient dues à deux femmes. Oui^ c'est là un fait étrange pour quiconque sait le respect profond que l^n prodigue aux femmes dans ces pays si cruellement outragés par deux Européennes. J'insiste un peu sur cette particularité^ ppurce qu'il est généralement accrédité que les femmes possèdent un sentiment très-vif à saisir et à analyser le
c6té saillant des mœurs^ et que leurs jugements pointent un cachet de fine observation dont les hommes ne sont pas toujours capables. Oui^ cela est vrai ; mais à la condition cependant, et en voili la preuve^ qu'aucun nuage d'amour-propre blessé^ d'orgueil^ de susceptibilité ou de convenance de position, ne viendra se placer entre le regard de la femme et la société qu'elle étudie, jusqu'à changer le point d'optiqiie. Il y a assez à blâmer et à critiquer, je le reconnais, sans avoir besoin de recourir i la calomnie.
Tandis que deux femmes, dont Tune était en délicatesse notoire a^ec le monde américain, usent leur langue et leur plume de commères contre la société, les mœurs, les institutions des États-Unis, trois hommes d'une intelligence très -élevée, très r distinguée, très-large, MM. Alexisde TocqujBville, Michel Chevalier, J.-J. Ampère^ vengent ce pays en publiant des livres sérieux appelés à faire autorité en politique, en philosophie, en économie politique. Ce contraste est aisé à comprendre et à expliquer. Les trois écrivains que je viens de nommer voulaient voir et ont vu en Amérique des choses plus grandes quQ celles qui donnent matière à des froissements d'amour-propre. Ils n'y allaient ni pour vendre des chapeaux, ni pour faire parade de toilette et d'esprit; ils ne s'exposaient conséquemment à aucun de ces petits mécomptes qui produisent de mauvais petits livres. Ils allaient étudier un pays dont le développement donne le vertige à le suivre,; un pays élevé aujourd'hui au rang des premières puissances du monde, où la population augmente chaque année dans des proportions colossales, où l'activité commerciale et industrielle atteint des limites prodigieuses.
Ce pays, en définitive, est un des foyers de la civilisa-
0 LES VXMMBS DU NOUVEAU-ICONPS.
tionv où il est toujours curieux de voir sous Tempire de quelles lois s'y contractent les mariages entre la politique, la philosophie, la religion, la liberté, qui sont les ^nds problèmes de l'humanité, et dont tous les peuples cherchent la solution^ les uns par la force et la patience des idées, les autres par les révolutions.
Ce spectacle» magnifique à contempler en y mêlant rétude des mœurs aussi bien que l'étude des faits^ frappe les esprits sérieux; et, s'il u'est pas exact de dire, au retour d'un tel pèlerinage : que tout est pour le mieux dans l'Amérique du nord, on en revient du moins avec cette conviction que, dans cette société encore en travail sur quelques points^ toutes les idées solennelles qui agitent le cœur des hommes et le cœur des nations y ont trouvé des représentants dignes d'elles. Quand on sait réfléchir^ quand on a le jugement juste et impartial, quand on sait lire un peu dans ce beau livre de la vie d'un peuple, on rapporte des États-Unis des ouvrages comme la Démocratie en Amériqi^y les Lettrée sur V Amérique du Nord, la Promenade en Amérique, trois succès désormais insé-* parables.
' M* Ampère, pour arriver au même but que ses deux prédécesseurs^ a pris son sujet sous une autre forme. M- de Tocqueville a étudié TAmérique politique et sociale, M. Michel Chevalier l'a envisagée plqs particulièrement au point de vue du mouvement des affaires^ de l'activité commerciale, du génie industriel. M. Ampère a constaté la vérité de leurs assertions : il a assisté à cet émouvant spectacle, de la démocratie pratiquée dans son essence et sur une vaste échelle^ de l'industrie et du commerce livrés à l'initiative des particuliers. En cela, son ouvrage^ sans être précisément le commentaire de ceux de MM* de Tocqueville et Michel Chevalier, en est comme
le corollaire ; je ne crains pas de dire qu'il en est un peu la critique : non pas que M. Ampère nie ou réfute même les impressions de ses deux devanciers ; mais, moins passionné à l'étude spéciale où chacun d'eux s'est attaché, il à tout hàlureliémeht saisi des imperfections, et des inconvénients de pratique que ceux-ci devaient nécessairement laisser échapper. C'est dire que M. Ampère, qui à traversé TAmérique en philosophe, en poète, en érudit, même iin peu en philologue, beaucoup plus qu'en politique et en éconoîniste, a pénétré dans une foule de détails de la vie publique et familière, où il a senti tous les défauts de cette démocratie souveraine, dei cette société un peu aventureuse. S'en plaint-il î non pas. Il a trop l'intelligence des grands résultats que produit, dans ce pays, f^ cette liberté qui coudoie en même temps le despotisme et la licence en frayant quelquefois ayec eux, pour ne faire pas très-bon marché de certains abus qu'on s'étonne, à juste dtoit, dé trouver sous la plumé de quelques écrivains comme lésultats uniques.
Lé caractère principal du livre de M. Ampère est d'effleurer tout ce qui relève de l'agitation des passions sur ce vaste théâtre, du mouvement et du choc des idées, des théories et des faits. Il à le don de peindre d'un trait ce qu'il veut peindre; il tire le profil merveilleusement, profil d'hommes, profil de paysages, profil de mœurs. Le trait est vif, bien accentué, complet; il donne plus que là ressemblance physique s'il s^agit d'un homme, il le fait tout vivant; le paysage, on l'accrocherait volontiers à la muraille; une phrase vaut dix pages quand elle entreprend de poser la solution d'une question philosophique, sociale ou politique.
Je juge dé ce livre au point de vue des préjugés, des erreurs et des injustices qui ont si grand cours en t<^rance
s hMS PBUMSS DD NOUTEAU-HONDS.
contre rAmérique, injustices, erreurs et préjugés que M. Ampère tient à cœur de détruire.
Pour mou compte personnel, lorsque ce livre parut, je sus gré à Fauteur de la Promenade en Amérique de Vavoir écrit en faveur d'un pays que j'ai le droit d'aimer et d'admirer souvent, parce que je le connais. Il en, sera de même de tous ceux qui voudront le parcourir, dégagés des fausses impressions de commères rancuneuses, d'ambitieux déçus, de spéculateurs avariés.
M. Ampère a donc parcouru les États-Unis dans les conditions de liberté d'esprit où il convient que soit un juge, préoccupé avant tout de la justice qu'il doit rendre. Il ne s'est point défendu du saisissement et de l'émotion qui frappent le voyageur en posant le pied sur un sol où tout est nouveau et inattendu pour l'Européen, soit qu'il parcoure le domaine des faits moraux, soit qu'il s'attache aux impressions extérieures. Chaque pas que Ton fait aux États-Unis amène un sujet d'étude et d'observations. A chaque pas, l'esprit étonné s'arrête, contemple et médite; de même que sur ces terres privilégiées que le génie de l'homme a enrichies des trésors de l'art et où la main du Temps a semé des ruines sublimes, le voyageur fait une halte pieuse devant chaque monument et chaque débris, pour rêver et remonter avec eux le courant des âges ; mais avec cette différence que, en Amérique, on chercherait en vain l'histoire ailleurs que dans les livres, c'està-dire burinée sur des pierres couvertes de mousse, ou immortalisée par les chefs-d'œuvre de l'art. Dans les vieilles sociétés, ce sont les souvenirs qui enchantent et captivent le voyageur; dans le Nouveau- Monde, ce sont les résultats immenses du présent, que l'on constate, ce sont les mystères et les esj^rances de l'avenir que Ton interroge.
Un de mes amis des États-Unis avait l'habitude, toutes les fois qu'il rencontrait sur sa route un hôtel portant le nom d'un des grands hommes de l'Amérique, d'y aller loger de préférence.
— J'en fais vanité, me disait-il, car nous autres gens du Nouveau-Monde, nous sommes un peu ingrats, et ce n'est pas bien. Le Nouveau-Monde est comme ces coquettes surannées, qui s'imaginent qu'on ne sait pas leur ^e parce qu'elles cachent leurs rides; il ne veut pas vieillir. Confiant dans son nom, il oublie qu'il a déjà quatre cents ans dans l'histoire. Il semble s'attacher à faire disparaître du sol tout ce qui pourrait rappeler sa naissance, espérant qu'aiùsi il paraîtra toujours nouveau et découvert d'hier : ce qui semble une excuse naturelle i ^s imperfections.
En revanche^ les Américains du nord professent un culte à toute épreuve pour tout ce qui rappelle la date de leur indépendance. Le nom de Washington est pour ainsi dire canonisé chez eux, et il ne surgit pas de terre un hameau qui ne soit aussitôt placé, sous le patronage de ce grand homme.
Ne voulant compter dans le monde que du jour où les . premiers coups de fusil ont été tirés à Lexington, en reniant la période de leur oppression, ils se révoltent môme contre leur origine.
Voici un exemple bien frappant du contraste de ces deux sentiments :
Mon premier soin, en arrivant à Philadelphie, avait été de demander qu'on me conduisit en pèlerinage à la maison de Penn, cette première pierre de la riche cité qui se développait devant moi. Quel fut mon étonnement, je pourrais dire ma douleur, de voir cette maison presque en ruines, délabrée, rapiécée et occupée par un
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cabaret ^q bas étage ! C'était déjà beaucoup même, à ce qu'on me fit pressentir, qu'elle fût encore sur pied. Et si elle n'a point été démolie, elle ne le doit qu'au hasard de ne s'être pas trouvée située dans la partie fashionable de Philadelphie.
Mais, en revanche, on conserve dans cette même ville, avec une dévotion profonde que je suis loin de blâmer, le State-kouse, ou maison d'État. C'est là que fut signé et acclamé l'acte de l'Indépendance.
Les Américains ont conservé, avec non moins de respect, la vieille cloche qui rassembla le peuple au moment où on lut la déclaration de l'Indépendance. On y a gravé cette inscription :
c Proclame la liberté à toute la terre et à toui les peuples, j»
Arrivé aux termes d'une exploration, même étrangère à la politique,, malgré soi souvent, on a tenté de tout sonder aux États-Unis; on a essayé de parcourir, de la base au sommet, l'édifice social à l'abri duquel vit^ s'agite et grandit chaque jour un peuple qui ne compte encore qu'un peu plus d'un demi-siècle d'existence parmi les nations ) on a demandé ainsi à chaque chose le secret de cet essor, si rapide qu'il éblouit.
Mais il faut se défier de la vivacité des impressions que l'on ressent aux'États-Unis; elles sont assez tcompeuses, à cause de celte vivacité même. C'est le piège où goat tombés tant d'écrivains, même de bonne foi.
11 y a une chose indispensable pour le voyageur qui veut tirer un profit réel de son séjour dans ce pays» Avan^
ISS FEMMES DU NOUVEÀU-MONDS. ii
de rien observer^ de rien nater de tous ces détails qui s^ présentent a lui, U doit se laisser, en manière de préface^ initier a Tétude des mœurs et des institutions.
Cette éducation première, cet a i c du voyage est nécessaire, par cette raison que les mœurs, les habitudes, les races d'hommes elles-mêmes changent, de la manière la plus absolue, d'un Ëtat à l'autre, je puis presque dira d'une ville à une autre ville.
On peut donc vivre dix ans à New-York sans avoir la moindre idée des mœurs politiques et sociales du Sud ou de l'Ouest, et réciproquement* Quiconque conclut , aux États-Unis, du particulier au général, s'expose à porter des jugements téméraires. C'est l'habitude, malheureusement, de la plupart des écrivains français, qui, s'étant trouvés bien ou mal dans un coin des Ëtats-Unis, ont cru avoir tout vu et tout noté de cet observatoire étroit et auquel il manque la première condition pour être un ob« servatoire : l'horizon.
Rien donc de plus simple, de plus compliqué en même temps que tout ce qui frappe aux États-Unis. S'il vous ' arrive de voir faux dès le début, vous pouvez tirer les . conséquences les plus fausses de tout ce que vous voyez, entendez, observez. Il vous faut un guide sûr, sans compter le bon sens, sous peine de vous fourvoyer sans rémission.
Supposez, pour un instant, que vous ayez affaire, par exemple, à un de ces fumeurs impitoyables qui ne mettent rien au-dessus de leur cigare. Pour peu que vous le rencontriez à la sortie de Philadelphie ou de Boston et que vous l'interrogiez sur les États-Unis, il vous répon" dra, à coup sûr, que c'est le pays de l'arbitraire. Je ne parle plus par supposition, je raconte un fait. Je me trouvais précisément un jour avec un de ces
if LIS FEMMES DU NOUTS40-MOMdS.
hommes-là. Il me parot profondément désillusionné^ et regrettait de la Fraoce même le gendarme qui Tavait arrêté au milieu d'une émeute contre le gouvernement.
— Quel grand malheur vous est-il donc advenu^ mon cher Monsieur? lui demandai-je.
— Figurez-vous, me dit-il, que j'arrive à Philadelphie un dimanche. J'ai la fantaisie de courir un peu la ville^ sans autre mauvais dessein que de faire connaissance avec les rues et les monuments. J'allume un cigare i l'hôtel et je m'apprête à sortir. Tous les regards s'arrêtent sur moi avec étonnement, et semblent dire : Voilà un être bien audacieux! Je sors; mais à peine avais-je fait quelques pas dans la rue, que je suis accosté par un individu qui, d'un ton fort poli, j'en conviens, me dit : a Monsieur, on ne fume pas dans les rues de Philadelphie le dimanche.» Je craignis, au premier moment, d'avoir mal compris, n'étant pas très-familier avec la langue anglaise. Je saluai pour rendre la politesse, et je voulus continuer ma route; mais mcm interlocuteur m'arrêta par le bras, et me réi* téra Tordre d'avoir à éteindre mon cigare, parce qu'on ne fumait pas dans les rues le dimanche. Je rentrai furieux à Thôtel, et je ne quittai plus ma chambre de la journée. Je partis le lendemain pour Boston ; j'éprouvai, comme à Philadelphie, le besoin de visiter la ville, et je sortis, le cigare à la bouche, selon mon habitude. Je n'avais pas posé le pieddans la rue, qu'un homme de police m'aborda, non moins poliment ^u'à Philadelphie , et me ,tint ce langage :
— Monsieur, veuillez jeter votre cigare, on ne fume pas dans les rues de Boston.
— Pardon, lui dis-je; si je connais bien mon calendrier, ce n'est pas dimanche aujourd'hui.
— Vous avez raison^ c'est aujourd'hui mardi.
LEST t'EMBCES DU NOUVEAU-MONDE* 43
— Eh bien?
— Eh bien ! qu'y a-t-il de commun entre le jour de la semaine oà nous sommes et ce que je vous dis?
— A Philadelphie , répondis-je , un monsieur, qui * rempli près de moi le même office que vous en ce moment, m'a bien positivement dit., et par deux fois, qu'on ne fumait pas dans les rues le dimanche.
— A Philadelphie, c'est possible, cela ne me regarde pas; mais à Boston, Monsieur, on ne fume dans les rues i aucun jour de la semaine, et à aucune he'ure du jour* Comme vous êtes étranger, je me contenterai de Tavertisseinent ; mais si vous persistez, je serai obligé de vous traiter comme si vous étiez un naturel du pays*
— Que feriez-vous?
— Je vous ferais condamner à cinq dollars dV mende. »
— Décidément mon cigare me fût revenu trop cher, s'écria le fumeur au comble de l'exaspération, et vous avouerez que c'est une tyrannie qui n'a pas de nom.
Il partit de là, naturellement, pour prendre fait et cause contre les institutions et les mœurs de l'Union qu'il traitait de barbares sur tous les points*
Ces petits froissements, dont je viens de citer un exemple, se renouvellent sans cesse dans les mœurs des États- Unis, aussi bien dans la vie publique que dans la vie privée. Mais où donc le pays qui n'ait pas ses exigences locales auxquelles il faille se soumettre absolument?
Aussi bien devrait-on déclarer ^e sol de l'Union inhabitable à cause de la rigidité de l'observation du dimanche*
A Baltimore, voulant profiter de ce jour de repos pour mettre en ordre quelques notes de mon portefeuille de voyage, je sonnai le domestique de l'hôtel* Sur ma demande de me monter tout ce qu'il fallait pour écrire, le
14 LES FEMKES DU NOUVEACT-MONOX.
nègre fit un signe de tète négatif; puis, comme jinsistais^ il me répondit nettement qu'il ne pouvait se permettre^ un dimanche^ de me mettre entre les mains des instru-* ments de travail.
îl n'y a que trois professions qui s'exercent librement le dimanche aux États-Unis : celle de barbier, celle de harroom-keeper (débitant de liqueurs), et celle de cuisinier. Et encore dans certaines villes , comme à Philadelphie par exemple, ville essentiellement religieuse, mange-t-on toujours les restes de la veille, sauf les pommes de terre qu'il est permis de faire bouillir même le dimanche, mais à la condition que ce soit d'aussi grand matin que possible^
Cette observation du septième jour est si rigoureusement suivie, que les Américains remettent au lendemain leurs voyages les plus pressés, leurs afiTaires les plus urgentes. Pas de fêtes publiques ce jour-là. Si l'on pouvait retarder les décès et les naissances qui arrivent le dimanche, on le ferait à coup sûr. ,
Le premier soin en posant le pied sur le soi des États-Unis est donc de se pénétrer de l'esprit américaine Il n'est pas inutile peulrêtre que j'essaye d'expliquer ce qu'on entend par ces mots. La définition que j'en vais donner se rapporte plus particulièrement aux mœurs politiques du pays,'qu'aux mœurs privées; mais il sera aisé de comprendre comment les unes se reflètent et influent sur les autres.
La société, aux États-Unis d'Amérique^ est essentiellement morcelée ; elle se compose d'éléments ouvertement
contradictoires, et qui tendent pourtant vers un but unique, sans apparence qu^aucun lien les rapproche.
Là est Vattrait et aussi la surprise dans les études auxquelles on se livre sur les États-Unis. Là est également le péril pour qui ne se reiid pas compte, à l'avance, sur quels points il faut exiger que la société entière soi( solidaire, sur quels autres points il convient, de scinder cette responsabilité.
Celui qui ne sait pas faire à chacun sa part d'action et qui, toujours ei en tout, opère sur l'ensemble de ce vaste territoire, court risque de faillir à l'impartialité. Car alors, dans cette synthèse de la société américaine, si je puis m'exprimer ainsi, on est exposé à rencontrer autant d^omtres que de lumières, la faiblesse la plus coupable à côté d'une vigueur extraordinaire^^ plus d'instabilité que d'ordre et de régularité, moins de calme réel que de fiévreuses agitations.
Ainsi s'explique combien de voyageurs rapportent des impressions difierentes et des jugements complètement opposés sur ce pays où il se fait, dans les idées et dans les choses, un mouvement si rapide et si continuel qu'on a besoin d'un retour sur soi-même pour le bien comprendre.
Il y a d'abord deux phénomènes bien distincts à constater immédiatement aux États-Unis : le degré de maturité où sont parvenus quelques États, et l^enfantemeht laborieux auquel sont encore en proie beaucoup d'entre eux.
Dans les uns, ions les éléments d'ordre et de stabilité qui assurent le jeu libre et facile des institutions apparaissent avec éclat; dans les autres, on est affligé quelquefois du triste spectacle des tiraillements intérieurs. On s'étonne de Vinintelligence profonde qui y règne des
16 L8S FSXXE8 BU NODTBAU-MONDS.
grands intéiéts sociaux^ et de Fabus qu'on y Mt des principes qni eonstitaent la paix^ garantissent la prospérité, assurent la moralité.
On s'explique aisément, dès lors. Terreur que s'exposent à commettre ceux qui, persistant à voir dans la société américaine un tout indivisible, en prennent texte pour punir les uns des Cautes ûes autres, et pour les confondre tous dans un même anathème.
Non! autant on se sent porté à vouer toute son admiration à ceux des États de TUniou qui marchent dans la lumière, autant les seconds pourraient inspirer de mépris pour tes institutions démocratiques et de sérieuses terreurs pour la morale, dont les plus vulgaires principes sont outrageusement méconnus.
C'est donc dans l'appréciation véritable de la constitution de la société aux États-Unis que repose le sentiment d'impartialité que Ton doit réclamer en faveur d'elle.
Ceux qui agissent autrement ignorent qu'il n'existe point aux États-Unis, comme dans ]a vieille Europe, de centres responsables d'où rayonne tout, le bien et le mal; de tètes qui pensent et font mouvoir les bras obéissants; de cœur d'où part le sang pour aller porter la vie dans toutes les parties du corps -, que, autant il y a d'États, ou mieux autant il existe de communes sur le sol de rUnion» autant on compte de centres, autant de tètes, autant de cœurs; que chacun de ces États, chacune de ces communes a seul, et demande à avoir seul la responsabilité de ses actes, de ses progrès, du bien^^tre qu'il se crée.
Comment raisonnablement établir, alors, de solidarité 7
Comment raisonnablement l'exiger?
Elle n'est écrite nulle part cette solidarité ; on ne saurait trop dire si le besoin en existe dans la portion même
LXS ÏBMMBS DU NOUVBAU-XOITDS* 17
la plus raisonnable des masses^ malgré VexcessiTe vivacité da sentiment d'orgueil national^ et malgré la confiance que le peuple américain affecte dans la mission divine qu'il dit avoir reçue^ de faire pousser sur ce vaste sol Tarbre du bon sens et les fleurs de la raispn.
Bien que le mot d'ordre général ne parte d'aucun centre commun^ tous ceux ^ui ont été spectateurs du grand mouvement dont les États-Unis sont le théâtre quotidien, peuvent attester qu'il y a dans l'air de ce pays une influence providentielle.
Gomment nier cette influence quand on voit ces nuées d'émigrants, qui^ sortis de tous les coins du globe^ s'abattent chaque année sur les rivages de l'Atlantique^ se façonner si prom'ptemeut aux mœurs^ aux lois de leur nouvelle patrie^ et s'inoculer^ presque d'un jour à l'autre^ l'expérience de la liberté et la pratique de la démo* cratie ?
Quant à ceux qui s'enfoncent dans les déserts^ qui vont grossir le nombre des populations déjà turbulentes et fonder pour ainsi dire le désordre aux lieux où régnait la solitude, ceux-là sont un défi continuel jeté à cette puissante domination de l'esprit américain.
Mais au milieu même des troublés et de l'instabilité qu'on surprend dans certains États» il reste une consolation et une espérance, c'est de penser que tout cela n'est qn'une question de temps et de patience. £t quand on a sous les yeux l'exemple de tant de cures réalisées comme par enchantement, on est fondé à avoir dans l'avenir une confiance illimitée. L'agitation dans les portions de la société le moins bien constituées, aux États-Unis, n'est donc, presque toujours» qu'un fait passager et accidentel. Quelque forte que soit l'oscillation, il ne vient en doute à personne que l'équillibre ne se rétablisse bientôt.
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Il suflit de porter ses regards à quelques pas en arrière, de se rappeler que sept provinces de l'Amérique ont été le berceau de la liberté et de là démocratie dans cette partie du globe; il suffit de compter le nombre dés conquêtes glorieuses que l'esprit américain a faites depuis cinquante ans, de se souvenir de Thistoire de la veille, en quelque sorte, pour ne point s'effrayer de ce bruit, de ces ténèbres, de ce chaos d'où la lumière est toute prête à jaillir.
La Providence, à qui nous devons attribuer dans ce fait un rôle puissant, a créé ce pays pour les hommes qui l'habitent, et les hommes pour le pays qu'ils exploitent*
Certainement, ses desseins étaient bien marqués quand elle dotait le Nouveau-Monde de ces fleuves grandscomme des mers, et que Ton peut comparer aux veines qui font circuler le sang par tout le corps.
En effet, pourquoi là plutôt qu'ailleurs trouve-t-on, par exemple, un Mississipi navigable sur un cours de près de trois mille milles ? Pourquoi les contours innombrables de ce fleuve géant? Pourquoi de larges et profondes rivières comme l'Obio et le Missouri, et qui viennent à sa rencontre, ouvrant à l'est et à l'ouest de nouvelles voies immenses.
Pourquoi ce réseau de fleuves et de rivières se ramifiant sur tous les points, et si nombreux que l'œil a peine à suivre leurs sinuosités sur la carte ?
Pourquoi ces lacs, véritables océans, mariant leurs eaux à celles de toutes ces rivières et de tous ces fleuves?
Pourquoi? sinon pour indiquer au génie de l'homme que partout où il voudra pénétrer la route lui est aisée; sinon pour lui prescrire d'accomplir ce pèlerinage de la civilisation, en lui interdisant tout prétexte d'impuissance.
N'est-ce pas là un beau défi et une magnifique tentation lancés à la hardiesse de Thomme! L'esprit du peuple américain a accepté ce défi et s'est jeté dans cette tentation avec un audacieux courage.
Si, d'une part, la facilité des communications a prêté, aux États-Unis, un grand secours à l'œuvre de la civilisation ; d'une autre part, le goût et le besoin de l'émigration, qui sont le caractère distinctif de ce peuple, y contribuent, chaque jour, avec une activité merveilleuse.
En effet, il ne s'ouvre pas à la spéculation, à l'ambition un champ nouveau que, dans un temps donné, de tous les coins de l'Union, ne s'organisent de nombreuses émigrations. L'Américain abandonne avec une facilité inouïe la maison où il est né et où il a été heureux, les villes les plus attrayantes, un milieu de luxe, de plaisir, de civilisation, pour aller bravement planter sa tente au fond d'une forêt, en pleine société désorganisée. Sa femme, ses enfants le suivent avec ime docilité exemplaire, sans murmure, sans regret.
C'est ce qui explique les résultats que je signalais plus haut; c'est ce qui explique aussi cette mobilité^ ce jeu si facile qu'on observe dans les fortunes privées. En se déplaçant ainsi, l'Américain sait bien ce qu'il quitte, il sait également ce qu'il va chercher. Son caractère froid, calculateur, positif a tout prévu, tout combiné. 11 n'ignore pas qu'il laisse le calme pour la tempête, la prospérité et la civilisation4a plus avancée pour tomber au milieu du désordre quelquefois. Il lui importe peu : il a dans ses propres forces une confiance telle qu'il sait bien que sa présence seule et son exemple ramèneront le calme à la place de la tempête, qu'il assolera la prospérité sur les ruineâ et la misère, et qu'il étouffera le désordre sous l'influence du travail.