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L'AMBASSADRICE DES PLAISIRS

Pauline de Metternich Sandor

Les deux faces d'un même portrait. — La jeune comtesse Pauline Sandor. — Son mariage avec le prince Richard de Metternich. — Arrivée à Paris. — Les réceptions de l'ambassade d'Autriche. — La princesse de Metternich, en dépit de Wagner, donne le ton à la cour et à la ville. — Des anecdotes. — Passion de grande dame poulies jeux du théâtre. — A Compiègne. — Fragments de lettres originales. — Les amis et les ennemis de Mm° de Metternich. — Volée d'épigrammes. — Une attaque plus chaude. — Émotion au camp des princesses. — Un duel mouvementé. — Ce que fut, au vrai, le rôle de M"' de Metternich, à la cour'de Napoléon. — Le dernier acte d'une brillante comédie. — Sur un nouveau théâtre. — La prépondérance de la princesse de Metternich, dans la société de Vienne.

Toute Viennoise de cœur et fervente patriote qu'elle se montrât, ce ne fut pas à tort qu'on la surnommait une « princesse parisienne », l'ambassadrice d'autrefois, la femme primesautière, qui, pendant dix à douze années, très en évidence, amusa, intéressa, charma de sa verve aiguisée ses amis de France, irrita les jaloux, effaroucha les timorés, étonna les uns, fâcha les autres, remplit du bruit de son nom et de l'éclat de ses fêtes les écho.s de la grande et de la petite presse; et qui, depuis lors, après un si long intervalle, n'a pas cessé d'agir, de correspondre, d'évoluer, entre les deux capitales, théâtres changeants de son originale destinée.

Il y a peu d'années — l'autographe est sous nos yeux — elle détachait, de sa haute et significative écriture, les lignes suivantes destinées à l'un des nôtres, aussi répandu dans le monde que connu dans les lettres :

« Vous savez combien les royautés de la mode sont passagères, et je dois vous assurer que celle que vous me prêtez n'existe plus, je crois, qu'à l'état de mythe et de vague souvenir. »

Je crois... dit-elle. Que la réticence est adroitement suspendue ! Et quel heureux correctif à l'expression de ce désabusement philosophique ! En réalité, nulle, entre les personnalités féminines, dont l'éclat éblouissait les yeux, à la Cour de Napoléon III, n'aura eu, ainsi que Mme de Metternich, le privilège de prolonger une telle et si fugitive royauté au delà des circonstances qui la firent naître. Elle n'eut point à subir, comme les étoiles passagères, qui scintillaient à côté d'elle, l'impression douloureuse et soudaine de l'effacement dans la nuit, de la dispersion ou du vide. Simplement, elle continua d'agir et de briller, au môme rang, sous un autre ciel.

Emanée d'un père fantasque, un magnat hongrois, le comte Sandor, que ses folles audaces de cavalier et de chasseur avaient rendu fameux, elle avait gardé dans le sang et dans l'humeur un grain de son ardeur turbulente. « Le sang paternel, a-t-elle dit, parle très haut chez moi. »

La nature l'avait faite gaie. Tout enfant on la trouvait bien turbulente, la petite comtesse. Jeune fille on l'avait vue, par l'indépendance de ses manières et le sans-gêne de son esprit, ragaillardir l'atmosphère un peu froide du monde officiel, à la Cour impériale d'Autriche. On commençait à s'occuper d'elle, presque à l'imiter, dans ce clan d'aristocratie hautaine et dédaigneuse faisant cercle autour des archiduchesses, lorsqu'elle se maria avec le prince Richard de Metternich, fils de l'illustre diplomate, qui présida le Congrès de Vienne, et, presque aussitôt, elle partait avec lui pour la Fiance, pour Paris, où il était envoyé, sur la foi de son nom, comme ambassadeur. Elle avait vingt-deux ans. Il n'en avait pas plus de trente.

C'était en 1860. On était revenu de l'émotion produite dans les cercles diplomatiques par la courte campagne, qui avait refoulé, non sans hésitation de la fortune, la

puissance autrichienne au delà du quadrilatère. A l'intérieur, des démonstrations de force, de richesse, de confiance, faisaient illusion sur l'état de présomption et d'incurie du gouvernement français en matière de politique étrangère. Elle arrivait, l'ambassadrice, au meilleur temps.

Déjà l'avaient précédée les indiscrétions des gazelles. On avait eu des informations préalables sur cette originalité de nature, cette crânerie particulière de façons, cette indépendance de propos et cette spontanéité de reparties, qui l'avaient rendue l'enfant gâtée de la Cour viennoise. Les interrogations et les suppositions allaient leur train. Comment serait-elle ? Quel costume allaitelle exposer à la première soirée d'Opéra ou de salle Ventadour, au balcon de sa loge ? Sans doute, elle ressemblerait à la plupart des princesses autrichiennes, élancées de taille, très, froides, très réservées, et gardant, au coin des lèvres, le pli dédaigneux involontaire. Tels avaient pensé qu'elle aurait le nez de cette façon, les cheveux de cette nuance, et qu'elle se montrerait, au théâtre, en quelque majestueux costume de velours incarnat, allégé, dans sa lourde magnificence, de dentelles de Venise, et brodé au point d'Espagne. On allait le savoir... Un soir, à l'Opéra de la rue Le Peletier, le bruit a couru qu'elle vient d'entrer dans sa loge. L'attention des premières galeries s'est aussitôt détournée de la scène. Des chuchotements ont fait passer la nouvelle de place en place. Toutes les lorgnettes sont dirigées vers l'avant-scène, où elle s'est commodément et simplement installée. Mince, de taille moyenne, agréable à voir et, néanmoins, un peu déconcertante quant à l'expression des traits du visage, la première impression qu'elle cause est de surprise. La seconde est de sympathie. On n'a pas été long à s'apercevoir qu'elle pouvait être princesse authentique et marier, pourtant, le naturel à la distinction de commande.

Le lendemain, Paris, par la plume flatteuse d'un Jules Noriac, proclamait que la nouvelle ambassadrice était le charme, la grâce et l'esprit dans une même personne.

Elle avail conquis sa place d'une façon très délibérée. Dès son arrivée, elle s'était rendu compte de l'esprit de la société où elle était appelée à vivre, dans un milieu de jeunesse, d'insouciance et de luxe, et elle s'y trouva comme chez elle. Elle laissa, comme on dit, galoper son naturel. Il faut prendre son bien où il se rencontre ; et, d'abord, elle se mit à l'unisson du ton qui régnait en ces lieux, pour l'entraîner bientôt à se régler .sur elle, et en garder finalement la direction mondaine. On se lança à sa suite éperdument. Les élégances de sa mise, les particularités de son caractère et les mots, les reparties, les boutades, qui jaillissaient de ses lèvres, à chaque moment : rien ne passait inaperçu de ce qui était d'elle. Sur le boulevard, on connaissait, aussi bien que les équipages de l'empereur, le huit-ressorts attelé de quatre chevaux superbes de l'ambassadrice d'Autriche, et portant, sur les panonceaux, son écusson timbré d'une couronne princière. Son nom revenait quotidiennement sous la plume des chroniqueurs.

Le cachet de ses toilettes et leur diversité, ses façons désinvoltes et les nouveautés auxquelles elle attachait son nom, mille détails émanant d'une complexion de jeunesse un peu exaltée et tapageuse prêtaient à toutes les conversations.

Il était de notoriété qu'elle allait recréer les modes. Son influence rénovatrice dans le domaine léger des fanfreluches fut prompte et sensible. Elle avait déclaré la guerre à la cage triplement fermée et bataillé pour les robes courtes. Les costumes abrégés forcèrent l'entrée des bals et le coup d'œil en plut à beaucoup de gens. « A cette occasion, remarquait le malicieux Mérimée, j'ai vu un assez grand nombre de pieds charmants et de jarretières dans la valse. » Les circonstances étaient propices. Une révolution allait s'accomplir dans la hiérarchie des tailleurs et des modistes. Les couturiers commençaient à prendre le pas sur les grandes faiseuses. L'un d'entre eux, un Anglais nommé Worth, le fameux Worth, s'était établi pour son compte à Paris, en 1858. Mme de Metlernich avait aussitôt dis-

tingué cet habilleur hors ligne, qui sentait, interprétait, rectifiait la nature avec les dons et l'imagination d'un artiste. Au risque d'infliger un déplaisir à Aurélien Scholl, qui l'avait surnommé... jalousement « le faune de la toilette », parce que de ses mains d'homme il chiffonnait à son aise les corsages féminins et les alentours, elle l'adopta et l'imposa. Il était devenu, grâce à elle, l'autocrate du goût. Et les mondaines et toutes les dames, qui avaient le grand vol de l'élégance, se portaient également rue de la Paix, à son adresse.

Mme de Metternich avait des mérites plus personnels que d'avoir aidé de son initiative originale à la rénovation de l'esthétique féminine. Son esprit, on ne le discutait pas : il flambait à chaque mot. Le physique, en elle, prêtait davantage à la controverse. « Il n'y a pas que les bouteilles de Leyde, disait un railleur (1) ; il y a aussi Mme de Metternich. » Elle-même, très adroiLe à faire sa propre critique afin de prévenir celle des autres, se proclamait dénuée de toute beauté, espérant bien qu'avec sa physionomie parlante on ne la prendrait pas au mot. Un soir, chez la princesse Mathilde, elle abordait un célèbre écrivain de théâtre : « Vous êtes M. Sardou? — Oui, princesse. — Dites-moi, est-il vrai, que je ressemble si particulièrement à M1Ie Delaporte (2) ? » C'était une actrice du Gymnase, qui avait la réputation d'être laide et spirituelle. « Il y a toujours des côtés de ressemblance entre deux femmes, avait répondu Sardou, si différentes qu'elles puissent être. Mais je n'en juge que sur les physionomies ; et c'est par là que je trouve des similitudes frappantes entre vous, princesse, et cette actrice : la jeunesse et l'esprit (3). » Entre femmes, on

(1) Hippolyte Briollet, dans le Ckarloari, fut l'inventeur de cette définition énigmatique.

(2) Théodore de Banville, en ses Camées parisiens, apercevait un rapport vague, fugitif, très vrai, pourtant, entre ces deux natures, où dominait la pensée, qui transfigure les traits.

(3) Puisque nous venons de nommer ensemble Mme de Metternich ?.t Victorien Sardou, ouvrons encore une parenthèse, pour encadrer une autre anecdote, que je tiens comme la précédente de la bouche de

voyait davantage ; on remarquait que l'ovale du visage n'était pas la régularité même, que les lèvres étaient fortes et qu'il y aurait eu à reprendre à la « courbe imprévue » du nez. Il n'était qu'une opinion, en revanche, sur l'éclat de ses yeux noirs et pétillants, sur l'agrément d'une physionomie mobile à l'extrême, et l'on convenait, sans résistance, que la blondeur de la chevelure avait bien aussi son attrait. Finalement, on arrivait à dire, à force de bonne volonté, que l'ambassadrice pouvait passer, en somme, pour une jolie « blonde » ; et ce devait être le sentiment de Winterhalter, le peintre officiel des grâces du décaméron impérial, puisqu'il sut faire du charme à sa ressemblance.

« Lorsque la princesse de Metternich, rapporte un témoin du temps, entrait aux Tuileries, un soir de bal, très mince, maigre même, assez grande, avec ses épaules très découvertes, son front chargé de diamants, ses longues jupes traînantes, il était impossible d'avoir plus grand air. Elle avait cette allure aristocratique

l'illustre académicien. Sardou dînait chez la comtesse de Pourtalès. Mme de Metternich tenait le dé de la conversation pendant que se reposait à l'écouter le plus spirituel des causeurs. Elle en avait amené le sujet sur son beau-père, le grand Metternich., et rapportait cette nistoriette. On demandait, une fois, à Metternich en quelle circonstance Napoléon premier, avec lequel il eut tant occasion de confères , lui avait donné l'impression du plus grand prestige, de la souveraineté la plus complète. On s'attendait à ce qu'il répondît : à Dresde, à Erfurt, quand il faisait venir de Paris « sa Comédie » pour amuser un cortège de princes et de rois. Mais non, ce n'avait pas été là. Ce fut, dit-il, au château de Compiègne, un matin, au retour d'une promenade en carrosses dans la forêt, où l'on s'était un peu attardé. On était rentré au château vers midi. En attendant, l'empereur s'entretenait avec ses hôtes, adossé à la cheminée comme il en avait l'habitude. Il y avait là quantité de personnages et des membres de sa famille. Cependant, il commençait à sentir l'aiguillon de la faim. Interrompant le discours commencé, il se tourne vers Murât : « Roi de Naples, allez donc voir pourquoi nous ne déjeunons pas. » Et le brillant Murât sort, va, s'informe. « Sire, le repas sera prêt dans quelques minutes, revient-il dire. Il y a eu un léger contretemps. » Napoléon reprend sa démonstration. Mais l'attente se prolonge. Il s'impatiente. Se tournant d'un autre côté :

« Roi de Hollande, dit-il, sachez donc si nous ne déjeunerons pas aujourd'hui! » Et le prince de Metternich, accoutumé aux rigueurs de l'étiquette autrichienne, avait été frappé singulièrement de cette condition d'un empereur envoyant des rois à l'office pour commander qu'on hâtât le service de table.

Inimitable, que donnent !a naissance et le milieu dans lequel on a vécu. »

Toute la haute société parisienne, dès lors, affluait dans ses salons de la rue de Varennes. En s'y installant, le prince et la princesse de Metternich n'avaient eu qu'à reprendre des habitudes, anciennement accréditées à l'ambassade d'Autriche, d'abandon et de gaieté hospitalière. Les fêtes délicieuses de nuit et surtout les déjeuners dansants, qu'y avait donnés le comte Apponyi, sous la Restauration, n'étaient pas sortis des mémoires, dans le noble faubourg.

La conversation y fut, de nouveau, très en faveur, et aussi la musique, Richard de Metternich étant, luimême, ce prince diplomatique des valses, un virtuose. Les lieder des plus grands maîtres de la mélodie allemande, les valses de Strauss ou les grands airs d'opéras s'y mêlaient dans un harmonieux éclectisme. C'est là que fut arrêté, décidé, l'audacieux projet d'imposer Wagner aux Parisiens. La princesse avait pris l'avance d'un peu loin, lorsqu'elle fit ordonner par l'empereur la représentation, à l'Opéra, du Tannhaùser, — l'inoubliable première, tumultueuse comme une bataille, le fiasco héroïque où Mme de Metternich déploya tant de vaillantise pour enlever ses troupes, et une énergie si militante, que ses adversaires... en musique (et je vous donne à penser s'ils étaient nombreux, ce soir là !) disaient, sous sa loge : « Les Autrichiens cherchent, évidemment, leur revanche de Solférino. »

Quelle soirée ! Quelle aventure ! Quelle osée tentative, vingt ans avant l'heure psychologique !

Sur ses instances donc, l'empereur avait décidé que l'Opéra jouerait ce nébuleux Tannhaùser : la première eut lieu, en l'an de grâce 1861. Dans la chaleur prévoyante de son zèle, Mme de Metternich avait groupé autour d'elle tous ses amis. Je me trompe. Plus intelligemment elle les avait répandus dans la salle. C'étaient, entre les femmes, les comtesses de Pourtalès, Walewska, Lehon, les princesses de Sagan, Poniatowska, de Beauvau, Mme Erazzu, la belle Mexicaine ; parmi les hommes on reconnaissait les Rothschild, les Aguado,

les frères Lamberty, le marquis de Massa, d'AUon-Shéc, Galliffet, Grammont-Caderousse et combien d'autres ! Dominant, de leur loge, tous ceux-là, l'empereur et l'impératrice étaient présents, s'efforçant en conscience d'avoir une opinion, de paraître intéressés à une musique, qui leur restait incomprise. Mais les yeux revenaient sans cesse vers Mme de Metternich, qui s'était chargée visiblement de conduire les bravos et les applaudissements. En effet, la partition est déployée devant elle sur le rebord de sa loge. Elle a l'éventail levé comme un bâton de commandement. Malheureusement on a débuté par rire dans la salle et rire un peu haut. Le sérieux ne reviendra plus. Les « caraïbes » sont déchaînés. L'indignation peinte sur les traits de la princesse, ses gestes courroucés, un mot qu'elle ne peut retenir, et qui siffle à travers la salle : Imbéciles, je crois, n'y peuvent rien. Gn a applaudi la marche, parce qu'il était impossible de n'être pas enlevé, soulevé malgré soi par cette page merveilleuse. Le reste va à la débandade. Et c'est un bruit, un tumulte inénarrable. Des loges à l'orchestre, de l'orchestre à l'amphithéâtre, des mots sont échangés et vibrent comme une volée de flèches. Et Dieu sait si l'on cause et si l'on jase ! Certains insinuent que la représentation du Tannhaùser fut une des conventions secrètes du traité de Villafranca, d'autres prétendent qu'on a envoyé Wagner aux Parisiens pour les forcer d'admirer Berlioz.

Le lendemain toute la presse fut mauvaise. On n'épargna que la marche, la critique voulant avoir l'air d'être impartiale. De colère la princesse décida qu'on ne jouerait chez elle, ce jour-là, que du Wagner. Accès d'humeur tout passager, et qui ne l'empêchait pas, en son éclectisme, de goûter, à leur moment, les muses folâtres d'Ofl'enbach et d'Hervé, ni de se montrer sensible à la mélodie de Gounod.

On ne lui laissa pas le temps de pleurer cet échec. L'un des fidèles de son salon, homme d'esprit, Beyens imagina sur l'heure d'écrire pour ombres chinoises et de faire représenter chez elle une plaisante parodie do l'ouvrage tombé. Le comte de Solms, qui avait des apti-

tudes de dessinateur, découpa en carton les charges des principaux personnages de cette fantasmagorie. Et ce fut un amusant coup d'œil. Avant le lever du rideau, une amie de la maison, en robe et bonnet d'ouvreuse, avait eu la joyeuse idée de distribuer gratuitement à chaque spectatrice un éventail à bon marché, pour le cas où ces dames hésiteraient à Briser le leur par raison d'économie (1). On eut le tableau de chasse, où les svelles lévriers étaient représentés par des bassets à jambes torses, et le dix-cors par un, lapin craintif. On eut la transfiguration de la Wartburg devenue le Johannisberg, château célèbre et fameux vignoble appartenant au prince de Metternich. Et l'héroïque Tannhaùser, enfermé dans la cave, y vidait, en titubant, une bouteille de ce cru, tandis qu'une voix chantait dans la coulisse, sur l'air du Bouton de rose :

Dieu, quelle veste Pour Wagner et son Vénusberg!

Noyons du moins leur sort funeste A grands flots de Johannisberg

Sur cette veste!

De grands éclats de rire dissipèrent les derniers ressentiments de la princesse. Il ne fut plus de longtemps parlé du Tannhaùser.

Chacun le savait à l'ambassade et, au dehors, dans le grand nombre de ceux et de celles qui désiraient y participer, Mme de Metternich excellait à varier les plaisirs. Etre admis à ses redoutes était fort recherché. Les hommes y étaient reçus à visage découvert; les femmes s'y présentaient en domino, mais le capuchon devait se relever à l'entrée du premier salon, où se tenait la maîtresse du logis. Car elle n'ouvrait les portes de son chez soi que sur invitation personnelle. Elle recevait beaucoup de demandes, accueillait les unes, déclinait les autres, et se montrait, en résumé, passablement rigoureuse, ce qui lui attira des inimitiés cruelles. Une

(1) On racontait qu'à l'Opéra, aux premiers coups de sifflet, M"" de Metternich avait brisé de colère son éventail entre ses loigts crispés.

fois dans la place, on s'y sentait très à l'aise. Le grand charme de ses réceptions était que l'agrément des spectacles ou des auditions ne faisait qu'y alterner avec le jeu des spirituelles causeries. Elle s'y prodiguait. On se plaisait à répéter les saillies un peu hardies quelquefois, très fines souvent, que le hasard des idées, l'occasion, le ton de l'entretien, poussaient à jaillir de ses lèvres. Toute de premier mouvement, elle n'échappait point, non plus que d'autres, aux accès d'humeur dont un chacun se sent échauffé pour une maladresse, une contradiction, une importunité, une parole malsonnantes ; et le mot n'attendait pas d'en traduire l'impression. Tant pis où il tombait. Elle n'était pas la maîtresse d'arrêter ses répliques. Prompte aux bouillons de l'impatience, les sentiments de douceur, d'aménité, en souffraient quelquefois. Elle avait la riposte un peu soudaine et brusque.

Certain soir de grande réception, un étranger, un journaliste américain, qui, lui-même, m'en rapportait le détail en souriant, à quarante années de distance, piétinait, sans s'en apercevoir, la traîne superbement déroulée de sa robe de cour. Elle tourne la tête, et, d'un ton sec :

« Paysan ! » murmure-t-elle.

Huit jours après, dans une autre soirée officielle, l'assistance était serrée aux approches du buffet, où passaient les coupes du vin pétillant. Quelqu'un la heurte légèrement au coude, et des gouttes s'épanchent du verre sur l'étoffe soyeuse de son costume. Même geste rapide ; elle a reconnu le coupable.

« Ah ! reprend-elle, c'est encore mon paysan ! » Une autre fois que, pendant un bal travesti, son ami Galliffet l'avait un peu trop harcelée, tracassée, elle s'en revancha vertement. Cet officier, qui avait été blessé d'un éclat d'obus, jouissait d'un congé de convalescence et l'employait gaîment. Il parcourait les salons, cette nuit-là, en costume d'apothicaire Louis XIV et portait avec une fierté martiale, suspendu à son ceinturon, l'instrument que Molière a légué au maréchal Lobau.

« Connais-tu cela, beau masque ? demandait-il à la princesse.

— Oui ! répondit-elle vivement : c'est le canon, qui a blessé ce pauvre Galliffet, en Crimée ! »

Elle eut des traits moins rudes. On en citerait à l'infini.

Les frivolités de la toilette, les programmes de ses fêtes et les plaisirs de la conversation ne remplissaient pas uniquement son temps et sa pensée. Mme de Metternich était née diplomate. Elle exerça une influence officieuse, qui ne fut pas indemne d'erreurs, comme dans l'affaire du Mexique, — car elle n'avait pas été la moins ardente à poursuivre la réalisation du rêve californien (1) — mais qui eût pu être salutaire sur d'autres points, si on l'eût écoutée davantage, par exemple en 1866, quand il était encore possible d'arrêter les empiétements de la Prusse. Une double guerre n'aurait pas éclaté, à quatre années de distance. On n'eût pas eu Sadowa et Sadowa n'eût pas amené Sedan. En général, on pouvait se dire que, dans la finesse renseignée dont l'ambassade d'Autriche donna des preuves, une bonne part revenait à la princesse de Metternich. Elle complétait, par une intelligente association, le rôle de son mari, qui la tenait en grande estime. Le prince soutenait son personnage d'une belle tenue extérieure. C'était l'ambassadeur accompli par l'esprit et les manières. Il perdait de vue, dans l'éblouissement trop rapide des fêtes mondaines, quelques-unes des nécessités d'observation et d'étude des hommes, qui s'imposent à l'état diplomatique. La politique ennuagée de Napoléon III avait des détours et des ombres, où ne pénétrait point son coup d'œil fugace, soit qu'il n'y prît pas garde, soit qu'il s'en rapportât à la finesse de perception de l'ambassadrice pour y voir clair. Ce n'est pas qu'elle en parût très occupée. Elle semblait avoir assez à faire, sous des airs étourdis, qui trompaient bien des gens, de mener sa partie de

(1) Elle entra fort avant aussi dans les idées de l'impératrice sur la question romaine. Or, nul n'ignore qu'Eugénie fut toujours une paj>aline opposante.

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femme à la mode dans l'entourage habituel de l'impératrice. Son attention, toujours en éveil, n'aurait su trouver de masque plus ingénieux que cette feinte indifférence pour les mystères de la politique. Elle était de ceux-là, pourtant, qui pensaient, réfléchissaient. Mais il semblait qu'elle se fût dit que le plus pressé étant de s'amuser, le reste viendrait à son heure.

Le salon de la princesse de Metternich était le plus ouvert à la conversation libre qu'on connût à Paris. Elle entretenait, de son air d'indulgence distraite et de son encourageant sourire, le laisser-aller de ces causeries, l'excitait même de l'aiguillon, quand il risquait de languir. Chacun, alentour, disait son mot. Elle entendait et se souvenait, très égayée toujours, très prompte à passer d'un sujet à l'autre et se défendant bien de trahir, dans l'expression de son visage, cette manière réfléchie d'écouter, qui met les bavards en défiance. N'est-ce pas elle qui disait ce mot plein de sens et qu'on a tant cité :

« Il a l'air trop fin pour un ambassadeur ? »

Elle avait gagné, dès en arrivant, les sympathies les plus marquées du couple impérial. Eugénie goûtait l'animation séduisante de son esprit et s'entretenait familièrement avec elle, chaque fois que les circons tances officielles les réunissaient. Encore a-t-on exagéré la mesure de leur intimité. La princesse de Metternich ne fut pas, ainsi qu'on l'a écrit, l'inséparable amie de l'impératrice. Mme Carette — lectrice, puis dame du palais, attachée constamment à la personne de la souveraine, et à qui Mmc de Metternich déclarait, dans une minute d'expansion, que, si l'impératice eût été une Marie-Antoinette, elle aurait voulu être sa princesse de Lamballe, — a remis les choses au point dans ses Souvenirs de la Cour des Tuileries. Avec plus de précision encore, au cours d'une conversation que j'avais l'honneur d'entretenir avec elle, à ce propos, elle ramenait l'état de ces rapports à leurs justes limites.

En réalité, au delà du cérémonial habituel, l'impératrice n'avait d'amie que la duchesse de Mouchy ; et, en dehors de ses lundis et des circonstances de pure mon-

LE PRINCE RICHARD DE METTER NIC II, AMBASSADEUR D'AUTRICHE, ET SA IK.MMI LA PRINCESSE PAULINE DE METTERNIC H- SAN DOR

danité, elle ne recevait personne, sans demande d'audience.

Mais, dans les déplacements du printemps et de l'automne, aux lieux de villégiature saisonnière, à Fontainebleau, à Compiègne, où les cadres étaient rompus, où le contact était de chaque jour, où l'existence des souverains était mêlée continuellement à celle de leurs hôtes, à table, au bal, au théâtre, en promenade, les lions se resserraient. Alors, vraiment, la présence de la princesse de Metternich devenait précieuse, indispensable, à l'impératrice. Il importait de créer, autour de soi, du mouvement et de la gaieté. Or, personne ne possédait le don d'entraînement, ce don qu'elle garda toujours, à l'égal de Mme de Metternich.

Les temps étaient calmes et prospères. Toutes les illusions semblaient permises. Pour passer les heures aussi agréablement que possible, la princesse s'était passionnée de spectacles. Elle y apporta cette fougue qui lui était naturelle et cette faculté d'initiative restée sans emploi sur d'autres terrains.

A la Cour des Tuileries, on avait ressuscité les rites somptuaires, remis en vigueur des lois de préséance et des observances d'étiquette, qu'on s'attachait avec d'autant plus de soin à faire respecter que les prescriptions en dataient de la veille.

Les débuts des dîners et des réceptions s'annonçaient avec une froideur imposée. Peu à peu les liens se détendaient. On se relâchait de ces manières apprêtées. Le tempérament et la jeunesse reprenant le dessus, on riait, on s'égayait, on était soi, et bien des réunions commencées sous le masque de la réserve officielle se terminaient en une sorte de tertulia espagnole, où chacun disait tout ce qui lui passait par la tête sans autre souci de la formule. Mme de Metternich, avec l'aisance de sa naturelle gaieté, hâtait le moment de la conversa.' tion franche et d'expression libre. La causerie se rendait plus intime. Les yeux brillaient avec plus d'éclat. On respirait, on vivait. Déjà le précédent ambassadeur,

liaron de Hûbner, avait constaté que les Tuileries

n'étaient pas un lieu de tristesse et que ces représentations de gala avaient bien leur charme aux yeux amu ses d'un diplomate.

Mais c'est à Compiègne, avons-nous dit, où M™6 de Metternich passait, chaque aînée, plusieurs semaines, qu'on s'échauffait davantage à la poursuite du nouveau, et qu'elle-même exerçait, avec le plus de succès, le don qu'elle avait de semer sur ses pas l'animation et ta vie. Dans les instants de tristesse de l'impératrice, lorsque l'empereur, qu'elle aimait exclusivement, la délaissait, et qu'elle en éprouvait un chagrin mêlé d'irritation, la princesse de Metternich lui était une compagne instante et nécessaire même, par le besoin qu'elle ressentait de distractions à tout prix. La « dame du logis », comme l'écrivait Mérimée à son « Inconnue », usait de tout pour combattre l'ennui secret. Et les représentations, les chansons, les parties de campagne se succédaient, au gré des imaginations de celle dont on a dit qu'elle fut, à la Cour de France, l'ambassadrice des plaisirs.

C'est à travers ces jeux et ces divertissements qu'avait eu lieu, un 15 novembre, jour de la fête de l'impératrice, sur le théâtre de la Cour, le pas si expressif, le pas inoubliable du Diable à quatre. Un caprice de grande dame, qu'on ne cessa plus de raconter, et qui est devenu, depuis le temps, bel et bien un cliché de chronique.

On avait eu la fantaisie d'un ballet à danser en costume, comme à l'Opéra, maillot et jupe courte. Le Diable à quatre avait été choisi. Un maître à danser de l'Opéra s'était rendu, chaque jour, en grand mystère (car on en réservait la surprise), à Compiègne, pour conduire les répétitions des quatre danseuses et de leur partenaire, le marquis de Caux. Et le moment arrivé, devant toute la Cour, en présence d'un grand nombre d'étrangers invités pour la circonstance, le ballet fut dansé, mimé très brillamment. Les artistes, au nombre desquelles une ambassadrice, c'est-à-dire la princesse de Metternich, étaient venues recevoir, confuses et satisfaites, les compliments de l'empereur et de ses hôtes.

Une chronique indiscrète ajouta que la fête ayant été terminée par un bal, on avait prié les danseuses du Diable à quatre de ne pas remplacer leurs maillots par des jupes de cour, des jupes longues, et que le plaisir de la soirée en fut de beaucoup augmenté.

Les choses n'allaient pas toujours sans encombre dans l'arrangement des spectacles et des divertissements, où elle avait la haute main.

On a conté le singulier différend qui s'était élevé entre Mme de Metternich et la duchesse de Persigny, pour fort peu de chose, un mince détail de mise en scène. On devait dunner à Compiègne la figuration d'un tableau de Watteau : le Déjeuner champêtre. Et la princesse s'était chargée de la distribution des personnages et des costumes. Chacune se disait contente, sauf Mms de Persigny, la femme du ministre de l'Intérieur, parce qu'elle n'y voyait pas l'occasion de s'attifer à sa manière, comme elle l'aurait voulu. Par exemple, ses cheveux blonds étaient d'une rare beauté, et elle aurait tenu à les montrer.

« — Je veux que l'on voie mes cheveux », répétaitelle avec un léger zézaiement et une obstination mutine, qui offraient quelque chose d'enfantin.

« — Mais c'est impossible, répliquait Mme de Metternich, il faut, au contraire, une petite coiffure relevée et poudrée !

« — Non, reprenait Mme de Persigny, nous faisons cela pour nous amuser et cela m'amuse d'avoir les cheveux défaits.

« — Si vous ne voulez pas faire comme nous toutes, ne paraissez donc pas dans le tableau. »

Et elle en référa à l'impératrice.

« — Laissez-la faire, dit la souveraine, c'est une nouveauté, qui sera peut-être heureuse.

« — Non, non, elle fera tout manquer.

« — Voyons, ma chère princesse, qu'est-ce que cela vous fait ? Elle sera toujours jolie. Ne vous querellez pas pour cela, soyez indulgente. Vous savez, cette pauvre Mmo de Persigny, sa mère est folle !

« — Ah ! sa mère est folle (i), eh bien ! mon père est fou, et je ne céderai pas. »

Il fallut en passer par sa volonté.

On a pu s'en former une juste opinion : l'ambassadrice, quoique au fond du cœur bienveillante et bonne, avait l'humeur prompte ; et l'on s'en apercevait, quand on s'attirait imprudemment quelque répartie mordante ou quelque trait acéré, venant de sa franchise, en droite ligne.

Ceux qu'elle appréciait et favorisait de ses sympathies, en revanche, la jugeaient bien sédu:6ant8. La poignée de main chaude et cordiale, le mot heureux trouvé de suite, le détail personnel qui touche aussitôt, l'action expressive de ses yeux et de son langage lui gagnaient, à l'instant, les intelligences qu'il lui plaisait de s'attacher. Octave Feuillet, dès la première fois qu'il avait été mis en sa présence et que très opportunément elle avait entamé la conversation sur son roman de Sibylle, s'était déclaré charmé, séduit, conquis.

Elle savait, d'ailleurs, ce qu'elle faisait, la fine ambassadrice en se montrant à l'égard du maître écrivain fleurie de douceur et de prévenance. Quand on aime le théâtre et qu'on a sous la main un auteur tel que Feuillet, cela vaut bien qu'on y dépense de l'empressement et de l'amabilité. Ne venait-elle pas justement de former le projet d'une charade pour la fête de l'impératrice ?

Le lendemain, sans plus attendre, elle lui faisait confidence de ce beau dessein. Le mot qu'elle a trouvé est de circonstance : Anniversaire, « Ma sœur Anne », pour la première syllabe, lui ouvre une matière commode à remplir. Hiver vient de lui suggérer une malicieuse fantaisie. Elle a rêvé que le fringant Gallifet aurait l'attitude d'un homme qui tombe le ventre sur la glace et ne peut pas se relever.

(1) L'impératrice n'avait pas voulu dire que la duchesse elle-même avait la cervelle à l'évent et les idées un peu brouillée. On connaissait, sur ce point, les soucis du duc de Persigny.Aux réceptions de la place Beauveau comme aux fêtes plus intimes de sa terre de Chamarande, la névrose de la duchesse n'était un secret pour aucun des invitas.

« — Très bien, princesse. Mais qui fera les vers ?

« — Vous », répond-elle.

Les choses ne traînaient point avec cette entraîneuse. On avait dû s'y mettre de suite. Quand il la retrouve au château, vingt-quatre heures après ou guère davantage, la princesse a son rôle en main et le travaille d'importance. Octave Feuillet aura donc été l'auteur diligent, le conseiller littéraire ingénieux. Il se croit quitte à ce compte. Mais non. Justement, un personnage reste inoccupé dans la charade ; c'est un méchant rôle de jardinier, qui lui conviendrait à merveille. On le lui a réservé. Il s'en défend. Est-ce que le prince de Reuss ?... Est-ce que Clermont-Tonnerrre n'endosserait pas beaucoup mieux la veste enrubannée de ce berger Louis XV ? Vaines excuses. On ne veut pas en entendre davantage. Il n'a que le temps de donner ses instructions pour le décor et d'aller passer ses culottes de satin. La représentation a lieu. On verra le délicat écrivain apparaître tout à l'heure, au débouché d'un paravent, et se montrer en scène revêtu d'un assez ridicule costume, avec une tête de vieux bonhomme poudré à blanc, portant de son mieux un claque planté droit... et orné de fleurs ! Une autre fois, Octave Feuillet devait faire venir un carrick et un pantalon mousse pour un rôle de voyageur, et l'idée de paraître en cette tenue, ou plus tard en maillot à paillettes devant Leurs Majestés, n'était pas précisément ce qui le réjouissait le plus au monde. Gomme il eût préféré à tout cela une promenade tranquille et méditative en forêt ! Mais la princesse savait si bien ramener ensuite le contentement dans l'âme de son auteur, embesogné de toutes ces menues servitudes ! Elle était la plus fervente de? applaudisseuses. Elle donnait le signal. On tapait des mains dans la salle élégante. On criait d'enthousiasme. On rappelait le poète, et ses interprètes. Mme de Metternich réapparaissait entraînant l'heureux coupable iusqu'à la rampe « devant le public idolâtre ». Et Octave Feuillet finissait par trouver que c'était délicieux.

Le rôle qu'elle avait accepté de si bonne grâce n'était

pas aussi aisé qu'on le pourrait croire. Il n'était pas si simple d'entretenir à jet continu le courant de la belle humeur dans cette société désœuvrée. On y mettait à s'amuser, parfois, une bonne volonté très laborieuse. Tout comme aux Tuileries, il y avait à Compiègne des après-midi fort maussades, quand il n'y avait pas chasse ou excursion en forêt.

Un soir, avant le dîner, elle n'avait pu trouver rien de mieux, en attendant le potage, que d'indiquer aux belles oisives un jeu, où il y avait de la farine et une bague dedans, que l'on devait saisir avec ses dents sans se blanchir le nez. Chose difficile entre toutes.

Par les temps de pluie, on ne savait qu'imaginer pour réveiller l'animation sur les visages assoupis. L'annonce d'une charade était la mieux accueillie et répandait, soudain, une note folâtre dans les salons. La perspective des costumes, le souci des toilettes, le jeu des répétitions, c'était pour enchanter les femmes.

Le théâtre était le grand moyen.

Ce fut toujours la passion dominante de Mme de Metternich, le théâtre en tous genres et sous toutes les formes. Elle n'en dédaignait rien, même les figurations muettes et les tableaux vivants, qu'elle disposait scéniquement avec les femmes intelligentes et jolies, qui partageaient ce goût. Elle était princesse de naissance et d'éducation, artiste et musicienne de tempérament.

Le feu sacré était en elle. Elle avait la constance d'apprendre de longs rôles coupés de chansons, d'organiser les répétitions et de régler point par point l'arrangement des premières, avec le concours des auteurs et des délégués officiels des plaisirs de la Cour. Elle se faisait de son plaisir un devoir et un travail.

Il était bon qu'une enthousiaste de la scène, une virtuose comme la princesse de Metternich, eût à cela l'œil et la main. Hors de sa surveillance, on eût commis tant d'inexactitudes, répété tant de petites maladresses, qu'on ne prenait pas assez la peine de corriger ! Avant elle, on n'était rien moins que difficile, chez ces dilettantes, ne songeant que de rire et de s'amuser. Ainsi, le 15 novembre 1857, le jour de la fête de l'impératrice,

on avait joué, à Compiègne, une grande charade, dont Mérimée et Mocquart, le secrétaire particulier de l'empereur, composèrent le texte. Rouland y remplissait, à la satisfaction générale, un rôle bouffe d'Auvergnat et révélait un talent de comédien parfaitement inattendu chez un ministre de l'Instruction publique et des Cultes. En revanche, les actrices, pour la plupart des étrangères, avaient estropié la poésie, à qui mieux mal, et, en particulier, une lady Eglington, qui changeait les rimes, tourmentait le dialogue, allongeait les vers de trois ou quatre pieds de contre-bande, et se trouvait, avec cela, très contente d'elle et du public. La Cour avait été charmée.

Mme de Metternich y mit ordre. Il fallut s'entendre à jouer et à dire comme des artistes ces comédies de paravent.

J'ai sous les yeux, très à propos, le volume assez raréfié du Théâtre de salon du marquis Philippe de Massa, gentilhomme, soldat et écrivain, auteur attitré de la Cour des Tuileries, régisseur général des scènes de Compiègne et de Fontainebleau, qui avait pris la suite du duc de Morny, dans l'art d'improviser des vaudevilles mondains à l'usage des princes et de leurs invités, et qui appelait Mme de Metternich sa Muse. On ne jouait ses menues pièces qu'une ou deux fois ; mais il avait ce succès enviable de recueillir les applaudissements des mains et les vivats des bouches les plus ravissantes de la création.

Oui, voilà bien ces fameux Commentaires de César, cette revue en deux actes de l'année 1865, un document typique des actualités parisiennes du moment, et qu'avait montée, répétée, et en grande partie interprétée, chantée Son Altesse la princesse Pauline de Metternich.

Elle y déploya une chaleur de zèle extraordinaire.

Dans la mise en scène d'une pièce inscrite au tableau, Mme de Metternich, tout à son rôle et à ce qu'on espérait d'elle, ne se tenait pas d'agir et d'écrire. Sa correspondance quotidienne en était considérablement gros-

sic. Chaque jour, elle semait de ces billets alertes, comme elle sut en tourner sur tous les sujets, et qui formeront, le jour où on les réunira, un recueil des plus curieux et des plus vivants.

M. de Massa, qui conserva, depuis lors, avec la princesse des rapports de grande amitié, en fut, naturellement, très favorisé. Il y avait à s'entendre sur maints détails, à convenir d'un rôle, d'une interprétation, d'une nuance nouvelle à introduire, d'un changement à faire. Et les notes épistolaires ne chômaient pas.

« Vous devez avoir bien des lettres de la spirituelle grande dame, disais-je au marquis de Massa, un soir de rencontre inopinée (c'était au Théâtre-Français, à la première de La Plus Faible, de Marcel Prévost), des perles que vous ne laisserez point s'égarer.

« Vous vous trompez, me répondit-il. Je ne conserve plus de lettres, depuis qu'une tentation trop forte ou qu'une main trop preste s'est avisée d'en alléger mes tiroirs. »

Par quel sortilège se sont-elles envolées de la cassette du marquis de Massa, qui les croyait bien en sûreté dans le château de Ménars, pour circuler en public, sans indication de la provenance, ni du nom du destinataire ? Le mystère ne nous en a pas été éclairci.

Du moins, elles n'ont pas été perdues pour tout le monde. Il n'est rien que de très innocent, au reste, dans ces billets « d'artiste » à son poète, des idées qu'on échange, de la collaboration à distance. On y peut suivre, jour par jour, la marche des répétitions et l'avancement des études.

Ce sont des avis, des conseils qu'on sait donner fort à propos, avec une justesse d'instinct et de la manière la plus courtoise.

« Ne m'en veuillez pas, dit-elle, — à la fin d'une assez longue missive pleine d'observations, — ne m'en veuillez pas de ces difficultés pour mon rôle. Je déteste faire des embarras, et je me suis décidée difficilement à vous en parler. Mais c'est que votre succès dépend

LE COMTE SANDOR PÈRE DE LA PRINCESSE DE M KTT K K N h II ,

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