‹ Les femmes du second empireChapitre 16 sur 36 · LA PRINCESSE LISE TROUBETSKOÏ, SŒUR DE LA DUCHESSE DE MORNY · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE LISE TROUBETSKOÏ, SŒUR DE LA DUCHESSE DE MORNY

D'après le tableau de Winterhalter.)

cliques du docteur Blanche. Lui-même se rendait bien compte des alternatives de fièvre et d'hallucination, qui le reprenaient par accès. Aussitôt que se dénonçaient les fâcheux prodromes, en toute hâte il retournait chez le fameux aliéniste, ou se faisait adresser quelqu'un de son personnel, capable de veiller sur sa santé et d'éloigner de lui les périls d'une crise plus grave. Au Mont-Dore, Mme Walewska, qui n'en était pas avertie, avait eu la surprise de voir aux côtés de Gounod un homme tout de noir vêtu, et qui ne le quittait pas plus que son ombre. Il s'attachait à ses pas, lui parlait à mi-voix, chuchotait à son oreille. Quel pouvait être ce serviteur si •prévenant et en même temps si familier?

« Je ne suis pas curieuse, dit-elle à son mari, mais je ne serais pas fâchée d'apprendre ce qu'il peut y avoir de commun entre le Maître et son mystérieux acolyte. »

Walewski lui donna l'explication qu'elle désirait. Un matin, on devait faire une cavalcade aux environs. Gounod s'en- était réjoui d'avance, avec une gaieté d'enfant et d'artiste. Mais, au moment de monter en selle le personnage officieux était intervenu : M. Gounod ne devait pas s'échaufler... Il ne devait pas trop galoper. Et maintes recommandations de pareille sorte avaient suivi celle-ci.

Longtemps plus tard, Mme Walewska me confessait qu'ayant toujours eu grande peur de deux espèces de gens au monde : les hors de sens par l'effet de la boisson et les fous, elle avait vu partir l'illustre compositeur avec une impression de soulagement.

Mais retournons aux parisiens séjours.

Facile à l'entraînement et complaisante aux gaîtés en circulation, Mme Walewska, qui n'avait pas cessé d'être celle que les jeunes filles et les jeunes dames florentines avaient surnommée : la rieuse, Mme Walewska se répandait beaucoup au dehors. On la voyait partout. A l'instar de Mme de Metternich, elle était de toutes les parties, comme par devoir et par plaisir. Elle ne manquait ni bals ni soirées. Elle ne se refusait pas non plus aux accommodements des tableaux ligures, quand

on lui en exprimait le désir. A Compiègne, une aprèsmidi que Félicien David chantait sur l'orgue, dans la coulisse, on l'avait trouvée parfaite, jouant le rôle principal dllcrculanum. Chaque occasion la rencontrait avenante et dispose au plaisir de tous. Octave Feuillet a raconté, là-dessus, une jolie anecdote.

Mme Walewska, la princesse Anna, la duchesse de Montebello, Gounod, le fils de l'amiral Hamelin et Feuillet, assistaient au thé de l'impératrice avec le duc d'Alhol et trois autres chefs écossais, aux jambes nues, arrivés, en leur costume national, des montagnes des Highlands. Sur les six heures et demie, à l'instante prière du romancier, l'impératrice demanda au duc de faire venir son' joueur de cornemuse. Le piper arrive en grand uniforme et joue une marche guerrière, en se promenant gravement et militairement dans le salon. Cependant, on avait grande envie de voir les Ecossais danser leur danse nationale. Pour les décider et les mettre en train, l'impératrice, la princesse Anna et Mme Walewska n'hésitèrent pas. Se levant de leurs fauteuils, elles dansèrent avec eux une espèce de gigue calédonienne, comme de vraies filles d'Ecosse. L'élan était donné. Ils continuèrent seuls, et ce fut très intéressant à regarder.

Mme Walewska était en permanence aux « séries » de Compiègne. Des premières invitée chez le prince président, elle y avait marqué de loin sa place dans le groupe des jolies personnes, qui devaient former avec elle, comme la comtesse plus tard duchesse de Persigny, la duchesse de Bassano, la comtesse Le Hon, la belle Valentine Haussmann, la non moins belle Mme de Pourtalès et la duchesse de Cadore, le noyau de la Cour de Napoléon III. Aux réunions automnales de Compiègne, qui furent le point de départ des élégances et du luxe officiels, elle fut des régulières, faisant cercle dans la fameuse loge, un peu en arrière des souverains, parmi celles dont les charmes variés, le resplendissement des parures, le goût et la splendeur des toilettes, attiraient Lcus les regards du re?te de la salle. Par la haute situation du comte Walewski et l'éclat qui en rejaillissait sur elle, par son attrait personnel et la faveur dont

•on la savait entourée, elle ne pouvait y être que très remarquée.

Ce fut surtout en 1860 et en 1861, les années les plus brillantes « des Compiègnes ». Les récentes victoires de Magenta et de Solférino avaient redoré les aigles de l'Empire. D'autre part, les espérances de la paix ouvraient des horizons d'azur. Au mois de novembre 1860, la Cour était revenue, en la saison des chasses: et les fêtes avaient repris leur animation périodique avec un élan, un entrain inaccoutumés. Le prince Napoléon et la princesse Clotilde qui venaient d'unir leurs destinées politiques, bien plutôt que leurs âmes, étaient les hôtes de l'empereur, ainsi que le nouvel ambassadeur d'Autriche, le prince de Metternich. On avait les yeux bien ouverts, en même temps, sur la nouvelle arrivée : la princesse de Metternich, qui, dès les premiers jours, s'était signalée par son originalité propre, le caractère indépendant de son esprit et le goût à part de ses toilettes.

Pour ces hôtes illustres, les organisateurs des plaisirs de la Cour avaient redoublé d'empressement et d'ingéniosité. Les représentations théâtrales avaient été rehaussées d'un intérêt nouveau, où le choix des ouvra •ges et la qualité des artistes répondaient à la distinction des spectateurs. On écoutait. On regardait, on compa rait. Et, de l'avis des meilleurs arbitres de l'élégance, Mme Walewska, dans sa robe de satin blanc, les oreilles et le cou ornés de perles d'un grand prix, n'avait pas à souffrir du voisinage de la princesse de Metternich,, en robe de tulle noir constellée de diamants.

Les hôtes étrangers au château de Compiègne. — Une conversation avec Bismarck. — Visite de Frédéric-Guillaume chez la comtesse. — Une plaisante confusion : le roi de Prusse et << Leroy ». — La meilleure page du portefeuille d'un ministre. — Entre l'empereur et l'impératrice. — Après le 4 septembre. — Le salon de Mm« Walewska, à l'hôtel de Flandre de Bruxelles. — Une lettre de Thiers. — Retour en France. — Trente ans après.

Au printemps de 1862, Bismarck avait échangé son ambassade de Saint-Pétersbourg contre celle de Paris, pour n'y séjourner que peu de temps, d'ailleurs, mais assez pour savoir à quoi s'en tenir sur la faiblesse relative de l'organisation militaire de la France et sur l'indécision où flottait la volonté dirigeante, en matière de politique extérieure.

Il se rendait assez volontiers chez Walewski, dont il estimait la fermeté de vues et la franchise, tranchant sur la nature incertaine et louvoyante de Napoléon III. Lorsque le ministre se trouvait retenu en quelque conférence, il montait, un moment, chez la comtesse. Il acceptait de prendre le thé. causait avec elle des actualités du jour, lui rappelait les circonstances d'une première rencontre aux eaux thermales de Hombourg, parlait de choses diverses et même de politique. Bismarck interrogeait, surtout. Que pensait-on chez l'empereur ? Que voulaient ses conseillers ? Que voulait-il lui-même ? Cesserait-il d'aller à droite, à gauche, sans se fixer à aucune alliance ferme et solide ? Où visait-on par ces lignes brisées ? Elle se dérobait à des questions trop directes :

« — Comtesse, en politique, il faut tout dire.

« — Oui, sauf la chose importante dont on ne parle jamais et que vous vous garderiez bien vous-même, monsieur l'ambassadeur, de mettre sur le tapis de la conversation.

« — Peut-être. Cette chose, justement, que vous vou-

driez me faire dire... Car vous m'avez l'air d'être aussi, vous, une habile petite diplomate.

« — Ne suis-je pas à bonne école ? »

C'est ainsi que l'ambassadeur prussien, en des es'car mouches mondaines sans gravité, donnait relâche à la poursuite de ses desseins déjà mûrs. Mais qui se doutait alors, en France, que Bismarck fût un homme de la trempe de Cavour ? Moins que personne, les gens habiles, les gouvernants terriblement aveuglés, qui le traitaient en personnalité négligeable.

L'année suivante, l'arrivée du roi Guillaume de Prusse était le gros événement de la saison. Le monarque allemand n'avait pas entrepris le voyage de Berlin à Compiègne uniquement pour le plaisir d'aller chercher des distractions au sein d'une Cour plus luxueuse, plus galante que la sienne, et plus étourdie. Des faits considérables se préparaient, en perspective desquels il avait hâte de pressentir sur place les intentions de Napoléon, comme ailié ou comme adversaire ; et ce n'était point sans le désir d'en être éclairé bien à fond qu'on le voyait s'attarder, le matin, par les avenues du parc, en des colloques sans fin avec l'empereur — plus mystérieux et moins lucide. Ces conversations sérieuses et ces grands projets faisaient trêve, aux heures de visites mondaines, de chasses ou de réceptions.

Pour avoir l'aspect et les goûts d'un prince militaire, Guillaume n'était pas que morgue et rudesse, en ses dehors. Il n'allait point à travers le monde les yeux fermés sur la beauté féminine. On le voyait fort empressé auprès de l'impératrice. Quoique son admiration d'homme pour ce qu'il appelait « ses perfections » ne fût qu'une raison accessoire de sa présence à Compiègne, il se prodiguait en attentions et prévenances envers elle, comme pour protester, d'une façon platonique et indirecte, contre les infidélités dont elle avait à se plaindre du coté de l'empereur. Des sourires malicieux, des regards espiègles, s'égayaient aux dépens de ce « roître jouant au Céladon », et chez lequel on ne soupçonnait guère tant de pensées graves, tant de

menaçants desseins roulant dans sa tête. Le monarque en visite devait aussi des amabilités à la femme du ministre des Affaires étrangères. Il laissa voir qu'il le? rendait de bonne grâce. L'une des visites royales à Mme Walewska produisit un quiproquo assez plaisant. C'était vers onze heures du matin. N'ayant pas jugé qu'il fût nécessaire de se faire précéder ni accompagner Guillaume sonne à l'appartement qu'elle occupait au château. On a ouvert. Une jeune camériste demande le nom du visiteur. « Le roi », répondit-il. Et celle-ci, une ingénue, peu savante encore à reconnaître, à l'air du visage, la qualité des personnes, se hâLe de prévenir sa maîtresse que « M. Leroy » demande à être reçu. Mme Walewska, qui est à cent lieues de se douter de la présence du souverain allemand dans son antichambre, suppose •qu'il s'agit du coiffeur attitré de la Cour, le Léonard du second Empire, l'artiste capillaire sans rival en la manière de façonner les bandeaux bouffants ou les mèches ondulées, M. Leroy, en un mot. Elle fait répondre que ce n'est pas l'heure, qu'elle n'a pas le loisir de lui confier sa tête pour l'instant, et qu'il ait à repasser avant le dîner du soir. La commission est fidèlement rapportée au roi de Prusse, qui tient pour inutile d'éclaircir le malentendu, salue la soubrette et se retire. Un moment plus tard, chacun savait l'incident, parmi la troupe oisive et babillarde des invités ; et, quand Mme Walewska descendit pour prendre part au déjeuner, ce furent des chuchotements, des sourires, une gaieté contenue, dont elle pria qu'on lui voulût bien donner l'explication. On lui fit donc savoir qu'elle avait pris le potentat de Berlin pour son coiffeur et l'avait consigné, comme tel, à sa porte. Elle se répandit en excuses auprès de Frédéric-Guillaume, qui n'en témoigna que de la gaieté et promit, pour le lendemain, une \isite moins malencontreuse, espérait-il.

Tout le rôle de la comtesse Walewska ne se bornait point à briller dans les fêtes où elle passait et qu'elle donnait. Douée, sinon de facultés supérieures, auxquelles elle ne prétendait point, mais de qualités qui

en tiennent lieu chez une femme : le tact, l'aménité liante, le savoir-faire, avec cette grâce familière qui est le don des Italiennes et principalement des Florentines, elle aidait à la situation de son mari et complétait, dans le monde, son action officielle. S'il confectionnait des dépêches et signait des rapports, en gardant cette physionomie affairée ou absorbée qui lui était coutumière, elle, à sa façon, concourait à son rôle, entretenait, soutenait sa position. On disait qu'elle était, pour le ministre des Affaires étrangères, la meilleure page de son portefeuille.

Intègre, loyal, désintéressé, d'un caractère honnête et de sentiments généreux, le comte Walewski s'était acquis et méritait l'estime générale. Il était estimé plus qu'aimé dans l'entourage politique. Au Conseil, il siégeait avec ses collègues sans être sûr de leur attachement. Il avait sa place dans leur cercle ; il ne se sentait pas de cœur et d'esprit avec eux. Fould, sous des airs empressés, s'employait secrètement à le démolir. Persigny y travaillait plus à découvert (1). D'autrepart, Routier, peu porté vers sa personne et encore moins vers les idées plutôt réactionnaires qu'il personnifiait dans les conseils de Napoléon III, ne lui ménageait pas les critiques détournées (2). Du côté de l'empereur, les tiraillements étaient fréquents, et malaisé le travail en commun. Walewski avait des façons de voir entièrement opposées aux principes nationalistes de Napo-

(1) Persigny a rendu justice dans ses Mémoires, à la ligne de politique extérieure suivie par le comte de Walewski, qu'enrayait trop de complaisance seulement pour les vues anglaises.

(2) Lorsque fut décidée la nomination assez imprévue du comte Walewski à la présidence du Corps Législatif, en remplacement du duc de Morny, il écrivait à Thouvenel : « J'ai eu avec Walewski, au sujet de cette présidence, des conversations très curieuses. Il se croit immensément populaire, soutenu par la Chambre et parle pays. lia formé le projet de redresser énergiquement tous les torts et tous les écarts. Il doit contenir et faire reculer la discussion dans les plus étroites limites, etc. Pour moi je suis résolu à me montrer très calme et très réservé et à laisser couler ce torrent impétueux. Chaque chose se remettra naturellement à sa place. C'est le propre de ces situations en relief de ne permettre l'illusion à personne. ».

Voir les très intéressantes Pages du Second Empire, par M. L. Thouvenel, tirées des papiers de son père, in-8, 1903, E. Pion, éditeur.

léon III. Les événements d'Italie ne l'avaient pas trouvé très enthousiaste. Avec quelques rares esprits clairvoyants il pressentait que l'unité italienne, une fois réalisée, serait grosse de périls pour la France, et qu'elle entraînerait d'autres unités plus dangereuses. On le savait au loin, dans les ambassades, comme à Paris, dans les bureaux : il y avait, à Paris, deux diplomaties, celle du quai d'Orsay et celle du cabinet de l'empereur. Et puis, les moyens, non plus que les idées, ne concordaient pas toujours entre le souverain et son ministre. La ligne la plus droite, pour arriver à l'objet qu'il avait en vue, était celle que Walewski choisissait de préférence, déclarant, en cela, se conformer à l'exemple même de Napoléon Ier.

Au contraire, le neveu de César — et son cousin germain — n'aimait à procéder que par de longs circuits •et s'en croyait un plus profond politique. Drouyn de Lhuys et Walewski voyaient marcher les événements. L'esprit rêveur de Napoléon III persistait à s'illusionner dans la foi de son rôle d'homme providentiel, devant transformer le monde par l'empirisme des idées. Des heurts se produisaient, inévitables. Dans les premiers jours de 1859, où l'on prévoyait de graves complications sur les affaires d'Italie, une scène fort vive avait éclaté. C'était à l'occasion d'une dépêche que Walewski, se supposant d'accord avec son souverain, avait envoyée au prince de La Tour d'Auvergne, représentant la France à Turin, et qu'avaient contremandée aussitôt des instructions secrètes émanées du cabinet de Mocquard. Et il en était résulté, chez Cavour, une scène de véritable comédie.

Le prince de La Tour d'Auvergne, muni de sa dépêche, en avait averti le grand homme d'Etat piémontais :

« — Voici ce que le comte Walewski m'invite à vous communiquer. »

Puis, il s'était mis à la lire au président du Conseil, qui, lorsque le ministre eut achevé, plaisamment avait répondu :

« — Hélas ! vous avez raison, mon cher prince : ce

que vous écrit M. Walewski n'est pas fait pour encourager nos espérances, je l'avoue ; nous sommes vertement blâmés. Mais que diriez-vous si, de mon côté, je vous lisais ce qui m'arrive directement des Tuileries, cette fois, et de certain personnage que vous connaissez ? »

En même temps, gardant au coin des lèvres un sourire ironique, il avait tiré de sa poche une lettre portant la même date que la dépêche du quai d'Orsay, dans laquelle le secrétaire de l'empereur l'assurait, en confidence, que les projets d'annexion étaient vus d'un bon œil et qu'il n'eût pas à se préoccuper des complications qui pourraient survenir.

Walewski s'était plaint de ce revirement soudain, inexplicable, comme en avait souvent Napoléon, qui désorientait l'action de ses ministres et renversait les mesures qu'ils avaient prises (1). L'empereur, d'habitude, le plus calme, le plus flegmatique des maîtres, en avait conçu de l'irritation et n'avait pas ménagé les termes de son mécontentement. Walewski, tout ému, avait déclaré qu'il ne pouvait rester au ministère, après ce qu'il venait d'entendre. On dut intervenir officieusement. Ce fut une période très agitée de son administration. Douze jours plus tard, et sur les mêmes affaires italiennes, il avait une altercation véritable, en plein conseil, avec le turbulent Jérôme-Napoléon. Il déposa plusieurs fois son portefeuille, qu'on l'obligeait à reprendre, ou à échanger contre un autre, — sans qu'il y fît trop de résistance, d'ailleurs, la crise passée. Mme Walewska fut l'intermédiaire délicat qui, plus d'une fois, ramena l'apaisement dans ces sphères orageuses.

(1) Napoléon III s'amusait souvent à ce jeu, qui rendait vains et sans portée les agissements ministériels officiels. Ainsi, dans le moment où Benedetti déployait tous ses moyens diplomatiques pour contester à la Prusse la possession des villes hanséatiques, M. do Goltz le ministre du roi Guillaume, avait déjà vu l'empereur, et tout était réglé, tout était consenti. L'ambassadeur français n'avait plus qu'a serrer ses arguments. « Mon cousin, disait la princesse Matliilde, n'est jamais aussi guilleret que lorsqu'il a brouillé toutes les cartes de la politique. Il est si étrange ! »

On savait si bien pratiquer, aux Tuileries, l'heureux système des compensations ! Walewski sortit du ministère sans que sa faveur en parût diminuée. En attendant de l'appeler à la présidence du Corps législatif, Napoléon avait saisi l'occasion d'offrir à sa femme un magnifique collier de perles, à lui un beau domaine provincial, et d'y adjoindre une distinction honorifique analogue à celle qu'il avait accordée au ministre d'Etat, son collègue, chargé de la liste civile, le banquier juif Achille Pould. Comme il semblait, avec raison, qu'on n'avait plus à grossir la bourse du riche financier, l'empereur avait imaginé de le décorer, ainsi que le comte Walewski, de la croix de la Légion d'honneur en diamants, que le chef de l'Etat était seul à porter avec son cousin, le prince Napoléon. Une anecdote fut même inventée à ce propos, et assez méchante pour avoir bientôt fait le tour de la ville et des salons. On connaissait, un peu partout, la cupidité d'Achille Fould ; on savait aussi ce détail qu'une telle croix était ornée de brillants, d'une valeur de cinquante mille francs, au moins. Le bruit fut répandu que M. Fould, créé, disait-on, duc de Villejuif (un titre dont s'était égayé le couple impérial), n'avait eu rien de plus pressé que de convertir sa croix en rentes 3 0/0.

Le Moniteur du 5 janvier 1860 contenait l'acceptation de la démission du comte Walewski et son remplacement par Thouvenel. Mais, nous l'avons dit, la compensation avait suivi de près l'apparente disgrâce. Un décret, inséré également dans la feuille officielle, attribuait cent mille francs de traitement aux membres du Conseil privé, n'ayant pas de fonctions ! Walewski se trouvait dans ce cas. Il jouissait de cette indemnité princière ; possédait, en outre, sa situation de sénateur, qui grossissait de trente mille francs annuels son budget... Il pouvait attendre. L'interrègne fut court. Au mois de novembre de la même année, on saluait avec joie, chez la princesse Mathilde, la nouvelle de la chute de Fould... « Fould s'en va ! Fould nous quitte... Enfin, c'est fini... » En effet, il était remplacé au ministère d'Etat par Walewski, tandis que l'intendance générale de la mai-

son de l'empereur passait dans les attributions du maréchal du palais, un grand cumulateur d'offices, le maréchal Vaillant.

Dans ses rapports, le comte Walewski paraissait fier, un peu hautain ; on le disait trop solennel. L'art de se faire des partisans lui échappait, quoiqu'il eût, au fond du cœur, une grande bonté. Aimable, polie, prévenante, ne se montrant ni trop contente de soi ni trop éblouie Je ses avantages, sa femme atténuait ce qu'avaient de brusque ou de rigide lés manières du ministre, resservait les liens détendus entre les députés des différents groupes, d'un mot, d'un sourire, d'une heureuse attention ramenait les mécontents et ne se lassait point d'être utile.

Cette influence conciliatrice parut surtout sensible, pendant que son mari était à la présidence du Corps législatif. Elle sut acclimater chez elle toutes les oppositions. Un ancien ministre de l'Intérieur, qui l'avait bien jugée, la comparait à la duchesse d'un roman de Charles de Bernard, qui, d'un regard ou avec un coup d'éventail, empêchait de parler le leader de l'opposition, quand elle tenait au maintien du ministère.

En dehors des grandes fêtes, qu'elle excellait à organiser, à la présidence, elle recevait tous les jours. Ses salons restaient ouverts aux intimes, même les soirs où elle se rendait à l'Opéra, aux Italiens. En rentrant elle retrouvait ses hôtes, ses fidèles, qui l'attendaient pour prendre le thé. Elle n'avait pas à parler d'elle-même : le cadre et la personne y suffisaient; mais elle s'employait, adroite et fine, à mettre chacun tout à l'aise sur son propre sujet. La comtesse avait, d'élection, le don de plaire. Tous ses amis, à peu d'exceptions près, avaient commencé par l'aimer d'amour; et, comme elle avait su, par une douce magie, les en déprendre et convertir en amitié ce qui ne devait pas être l'amour, en y laissant la fleur, le parfum du sentiment, elle les avait gardés tous. La bienveillance et l'affabilité étaient le charme naturel, qui lui gagnait les cœurs. On allait vers elle, on recherchait sa compagnie, sa conversation, parce qu'elle par-

lait avec une jolie simplicité et savait écouter avec séduction.

« Rien qu'à son sourire et à ses silences, nous disait un de ses admirateurs d'antan, on était incliné à lui trouver de l'esprit en la quittant. »

Le comte Walewski, qui avait pris à tâche, au début de leur union, de former son intelligence, d'éclairer son âme, lui en savait gré et lui en donnait acte par la confiance qu'il lui témoignait. Très écouté d'elle, il tirait usage de ses qualités mondaines pour sauvegarder certaines de ses responsabilités d'homme et de diplomate. Il était son conseiller ; elle s'efforçait d'être l'abeille ouvrière de ses desseins. Avant de se rendre à son cabinet ou à la Chambre, ou, sur le tard de la journée, quand s'annonçait le moment d'une grande réception, il l'avertissait, parfois, d'indications opportunes, de mots à placer :

« A la contredanse, vous direz à l'empereur... Vous ferez comprendre à l'impératrice... »

Elle s'en acquittait à point nommé, ayant su combiner cette double et malaisée réussite, écrit la comtesse Stéphanie de la Pagerie, d'inspirer un très vif sentiment au souverain et un non moins vif à la souveraine. Celle-ci lui donnait aussi de petites missions à remplir. Mme Walewska renseignait l'impératrice sur les choses d'Italie, sur les impressions des hauts personnages temporels et spirituels de ce pays divisé, à l'égard de la France, et s'y voyait invitée, de temps à autre, par des billets comme le suivant :

« Ma chère Marie,

« Je viens de voir le nonce. Je désire vivement «avoir l'impression que ma conversation lui a causée. Tâchez de le savoir.

« Eugénie. »

Quant aux sympathies de l'empereur, il en était parlé de différentes façons. Les quêteurs de mystères voyaient là le point délicat, et y appuyaient d'autant plus. On

affectait de croire à des compétitions ambitieuses entre Mme Walewska et Mme de Castiglione, avec les alternatives de rayonnement et de déclin de deux astres rivaux. La médisance y trouvait quelque pâture. C'était à propos d'un collier de perles... C'était à propos d'autre chose. La bienveillance naturelle de Mme Walewska, la disposition facile qu'elle témoignait à prêter son appui, auprès de l'empereur, à de nombreuses per sonnes qui l'en sollicitaient, en étaient les prétextes assez plausibles chez des hommes beaucoup trop sceptiques pour ajouter foi au platonisme des ingérences féminines.

Avec l'esprit subtil des Florentines, dont un pontife romain disait, en d'autres temps : « C'est le cinquième élément de l'univers », elle gouvernait adroitement à travers ces écueils jusqu'au moment où elle se crut obligée d'aller voir l'impératrice, pour la prier de ne plus l'inviter à ses soirées particulières, tant que persisterait la malignité des propos. Eugénie, très touchée, l'embrassa avec émotion, et, loin d'accueillir le sacrifice, redoubla d'affection envers elle, au point que chacun put s'en apercevoir. Un moment, des femmes, des courtisans même, remarquèrent, non sans jalousie, que l'impératrice ne pouvait se passer de Mme Walewska, qu'elle l'avait constamment en sa compagnie et prenait plaisir à marier ses goûts avec les siens dans le choix des mêmes toilettes. A la princesse Mathilde, qui lui demandait si elle avait conservé des cheveux du prince impérial, elle répondait :

« — Je les ai donnés à Mme Walewska. »

Elle la nommait ou rappelait en toute occasion. Il est vrai crue, quelque temps après, le vent avait tourné et que, pendant une série de mois, elle lui manifesta certaine froideur. Alternatives passagères comme les caprices du temps et qui n'ont jamais empêché, d'ailleurs, la comtesse Walewska de protester d'un souvenir fidèle et d'une estime sans ombre à l'égard de l'impératrice.

L'amour de la vérité oblige à dire, cependant, qu'Eunégie n'usa pas d'un retour égal, clans les dernière»

années, que des malveillances ravivèrent en son esprit les doutes ou les griefs du passé, et que les choses devaient se brouiller tout à fait lorsque, à la suite de publications tapageuses signées Pierre de Lano — où l'on avait, à tort ou à raison, mêlé son nom, son témoignage — le bruit courut que toutes ces histoires, peu favorables au personnel bonapartiste, sortaient des petits papiers de Mme Walewska.

Les plus longues prospérités s'écoulent en un jour. Son mari, mort en 1867, ne vit pas l'effondrement de l'Empire. Mme Walewska portait, depuis deux années, les voiles du veuvage lorsque l'empereur vaincu, prisonnier, lui écrivait d'Allemagne une lettre affolée commençant par ces mots :

« Savez-voUs où est l'impératrice ? »

Le 4 septembre, elle faisait atteler à sa voiture les deux chevaux pie que le tout-Paris impérialiste connaissait, et, avec ses enfants, une femme de chambre, un maître d'hôtel, elle prenait le chemin de la gare du Nord pour se rendre en Belgique.

Elle n'y fut pas isolée. Bien des anciens habitués des Tuileries avaient adopté le même refuge. Le contact fut établi, aux premiers jours. C'est à Bruxelles, après le 4 septembre républicain, c'est dans cette ville hospitalière aux vaincus de la politique, où, par un contraste significatif des chances de la fortune, s'étaient abrités, dix-huit ans plus tôt, les proscrits du 2 décembre, que les émigrés du bonapartisme en déroute avaient essayé de se reconnaître dans la tourmente.

Elle descendit à l'hôtel de Flandre et en occupa tout le premier étage. Le parti y avait établi son quartier général. On commença à se réunir dans son salon. La maréchale de Mac-Mahon, sa mère la duchesse de Gastries, sa sœur la comtesse de Beaumont, le duc d'Albufera, la maréchale Canrobert, le général de Montebello, le général Fleury, parmi les anciens conseillers de l'empereur, s'y rassemblaient l'après-midi ; et, pendant qu'allaient à leur fin les destinées du régime déchu, entre eux échangeaient des espérances, consultaient la

direction des nuages, forgeaient les plans d'un retour possible aux Tuileries.

Le général Changarnier s'y rendait l'après-midi. Quoiqu'il affichât d'ardentes opinions légitimistes, on espérait en lui : il devait être le Monk, le restaurateur du trône des Césars. Des républicains, de nuance indécise et nouvelle, s'y glissaient aussi. Le ministre plénipotentiaire de France, accrédité à Bruxelles par le gouvernement de la Défense nationale, un ancien député du Haut-Rhin, — plus tard un déclassé de la politique et de la vie (il se nommait Taschard) — ne craignait point d'y aventurer ses pas, et même d'une manière assidue. C'est à lui qu'était arrivé — comme il me le racontait trente années après — de rencontrer Gambetta sur le seuil de l'hôtel de Flandre. Et, d'un ton où l'enjouement avait plus de part que le reproche, il lui demandait :

« — Qu'allez-vous faire, chez cette charmeuse ? »

Les journées se succédaient sans changement. Elles se faisaient longues et pesantes à l'émigrée. Il lui tardait de respirer de nouveau l'air et la vie de cette cité parisienne, qui, plus que sa ville natale, plus que Florence déjà lointaine dans ses souvenirs, était sa véritable patrie. Mais, à Paris, dans toute la France, la réaction était violente contre tous ceux et toutes celles, qui avaient serré de trop près le cortège impérial. Aisément, en des rapports de malveillance, on mêlait son nom, sa personne, aux menées du parti bonapartiste, s'efforçant encore à ressaisir la barre des événements. Devait-elle se résigner à l'exil volontaire jusqu'à ce que l'apaisement des rancunes et des colères, dont elle avait à subir le contre-coup, lui marquât le terme de cette douloureuse attente ? Elle hésitait à rentrer en France, à la fois désireuse et inquiète de ce retour, et parce qu'il le fallait aussi ; car sa fortune avait sombré dans la catastrophe. Fidèle aux liens de la vieille amitié, qui avait survécu à la mort de Walewski, Thiers, devenu président de la République française, trouva le temps de lui écrire ces fortifiantes paroles :

a Palais de Versailles, 1872.

« Madame,

« Je vous demande mille fois pardon de ne pas vous avoir répondu encore, et j'espère que vous n'aurez imputé mon silence ni à de la négligence, ni à l'oubli de l'amitié qui m'unissait au comte Walewski, mais aux affaires accablantes dont je suis chargé. Je vous assure que c'est la vérité pure, et que je n'ai pas pu remplir tous les devoirs d'amitié qui me tiennent le plus à cœur.

« Je prends un moment, aujourd'hui, pour vous dire que jamais vous n'aviez eu besoin de vous justifier auprès de moi des accusations d'intrigues ou de complots et que je vous ai toujours considérée comme une personne de sens, de tact ou de bon esprit et, surtout, comme une bonne Française. Aussi, les portes de la France vous ont-elles été toujours ouvertes, et, pour ma part, je vous les verrai franchir sans aucune inquiétude.

« Quant à vos enfants, je serai charmé de leur pouvoir être utile, lorsque l'occasion s'en présentera, et je tâcherai, notamment, de prolonger le séjour de votre fils en Europe le plus longtemps possible.

« Je vous prie donc de croire à mes sentiments les plus affectueux et les plus conformes à ceux qui ont toujours existé entre le comte Walewski et moi. Veuillez agréer la nouvelle assurance de mes respectueux hommages.

« Thiers. »

La semaine suivante, Mme Walewska s'était réinstallée à Paris et sa première visite avait été pour l'ami et le protecteur de sa famille, non pas au palais de Versailles, mais dans la maison familiale de la place Saint- Georges, reconstruite sur les ruines de l'ancienne... Elle entre. On l'accueille. Thiers lui rappelle sa grande affection pour l'ancien ministre d'Etat, et, avec la mobilité de ses idées :

LA COMTESSE WaLEWSKA 24'J

« — A propos, que dit-on de nous, à Bruxelles ?

« — On n'aime guère votre République, répond-elle, encore mal habituée au changement de régime. Vos plus proches voisins appréhendent que la tache aille en s'élargissant et s'étende jusque chez eux. Mais, vousmême, monsieur le président, avez-vous foi dans la durée de votre fondation ? Vous préparez la place aux d'Orléans, peut-être ?

« — Ah ! reprend Thiers, en touchant légèrement du doigt son épaule, vous êtes encore bien jeune. Quoi, les d'Orléans ! Y songez-vous ? Une famille princière qui, au lendemain du siège, après des désastres sans précédents, après l'énorme rançon pour le paiement de laquelle il a fallu saigner toutes les veines de la nation, a commencé par redemander ses biens, ses terres, ses millions ! Elle a bien perdu la partie, et à jamais, en France. »

Cependant, en remettant le pied sur le sol de ce Paris qu'avait lavé le déluge des événements, Mme Walewska n'avait plus retrouvé ses habitudes d'existence large, ni ses relations brillantes. Le monde, qui fut le sien, s'était endetté, dispersé, et de même les ressources de sa condition personnelle. Jamais le comte Walewski, au pouvoir ni hors du pouvoir, n'avait recnerché la fortune ni les affaires qui la donnent. On vivait sous son toit, naturellement, dans le luxe et le faste. Sénateur et ministre d'Etat à la fois, ayant reçu, en outre, de la main de l'empereur un domaine superbe, dont la valeur représentait un million, il dépensait, sans compter, les émoluments et les revenus de sa situation exceptionnelle. Il sut mourir pauvre, ou presque. La comtesse avait partagé ses goûts de libéralité. A travers des déplacements princiers, au cours de ses réceptions pleines de magnificence, elle avait ea chez elle, autour d'elle, la main aussi prodigue. Il fallu! aviser, penser à l'avenir. Le président Grévy fit attribuer à Mme Walewska une pension de quinze mille francs, en retour des services publics rendus par le comte Walewski, ambassadeur et ministre.

Dans les conditions de simplicité où il nous fut donn 3

depuis lors de la voir, de la connaître, souvent les ombres dorées et les poétiques élégances du passé viennent visiter son esprit. Elles n'y laissent aucune amertume. Après la vie de jeunesse et de triomphe, après la longue matinée de soleil, qui s'était étendue pour elle jusqu'aux heures extrêmes de la journée, loin des ravissements et du tourbillon d'autrefois elle est restée bien en possession d'elle-même ; à l'ombre, et recueillie, elle a gardé la grâce d'indulgence et de bonté, qui ne se perd pas. A cette distance des événements et des hommes, en cet isolement de sa pensée, que des disparitions successives resserrent de plus en plus, tout lui revient lucide et clair. En causant des choses évanouies, elle a le tour net et juste, l'expression à point et comme si le détail en était de la veille ou du moment. Dans ses souvenirs, elle choisit de préférence un trait fin, un mot aimable ou gai, une situation piquante, et néglige le reste. Elle se souvient avec goût.

Son attachement aux figures d'autrefois ne l'empêche pas de suivre curieusement les évolutions de la politique présente et d'y chercher les pronostics du futur. Avec beaucoup de sagacité, elle raisonne des divisions d'un parti qui lui fut cher, et dont elle croit la destinée finie.

« Je sais bien, me disait-elle, qu'il faut réserver la part de l'imprévu, dont les coups de théâtre déconcertent les calculs de la plus sage raison. Mais la qualité des hommes en îaisse-t-eile prévoir l'accident possible ? J'ai peine à le supposer. »

Elle n'a rien oublié des physionomies si diverses qui passèrent à portée de son horizon. Elle en parle, sans malveillance et sans idolâtrie, avec franchise et netteté. Ses jugements sur Morny, sur Fialin de Persigny seraient à prendre en mémoire. Du premier de ces grands acteurs, elle ne me parut jamais fort entichée, s'accordant bien en cela avec la princesse Mathilde, qui laissa parler de temps à autre le fond de ses sentiments. Je l'ai entendue s'écrier : « Morny. On ne parle que de Morny ! Il semblerait qu'il n'y a eu qu'un

homme, une tête, un caractère, et que ce fut toujours Morny ! II agença le coup d'Etat, c'est entendu. Il eut beaucoup de succès auprès des femmes. On le dit, et je le veux croire. Il était la distinction même. Je ne le mets pas en doute. Ce que je sais de plus certain, c'est qu'il laissa douze millions bien établis à ses enfants, que pour tout le reste, pour ce qui n'était pas son bien, mais le bien d'autrui, pour la France, il eut la conscience légère autant qu'un grain de tabac ; et que Walewski, lui, quitta le pouvoir les mains nettes, et sans avoir rien gardé dans son portefeuille. »

Elle-même s'est plu à égrener des souvenirs, à jeter sur le papier des notes éparses. Ce seront, un jour peut-être, les feuillets détachés de- sa vie. Il nous a été permis d'en donner ici l'impression anticipée, sincèreet fidèle.

♦(cru*

•Recommencement d'histoire. — Un pronostic de Stendhal. — Les Montijo à Paris. — Aux chasses de Fontainebleau. — L'empereur se décide. — Une historiette inconnue : chez le duc de Morny. — Déclarations officielles. — Dix années d'enivrements. — Portrait de l'impératrice, au physique et au moral. — Dans son intimité. — Les petites révélations de ses dames du Palais. — Le caractère d'Eugénie opposé à celui de Clotilde. — Des anecdotes. — Vertueuse et charmeuse. — Velléités de flirtation sentimentale. — Un épisode romanesque ignoré. — Comment l'impératrice se laissa gagner au goût de la politique. — Elle commence à intervenir dans les conseils des ministres. — Accroissement de son influence. — Contestations avec l'empereur. — Un incident de lèse-majesté. — Le rôle agissant de l'impératrice, dans les dernières années du règne, et ses conséquences. — Après. — Ce que promettent les révélations de l'avenir.

C'était en février 1905. De philosophiques réflexions avaient gagné les esprits, à la suite du contraste saisissant, que présentait, en des circonstances solennelles et tristes, le rapprochement de deux femmes d'un grand âge et d'un grand nom.

Toutes deux avaient occupé, sur la scène du monde, un rôle au plus haut point envié, surtout celle qui demeurait, survivant à ses deuils de puissance, de gloire, de fortune souveraine. L'une achevait de vivre' sa journée suprême et se nommait la princesse Mathilde ; l'autre, qui se penchait sur le chevet du lit et prononçait l'adieu sans retour, était l'impératrice Eugénie.

Et voilà que refluèrent les souvenirs en abondance autour de cette dernière personnalité de femme, objet de sentiments si contraires d'adulation et de haine, tant exaltée aux heures de ses jeunes triomphes, puis si longtemps enveloppée d'oubli, d'indifférence ou de pitié, et dont l'Histoire recommençait à se préoccuper.

Vers 1834, Stendhal faisait sauter sur ses genoux uno

enfant fort jolie, née sous le ciel de Grenade, et dont la grâce espiègle plaisait à son regard. Et, avec ce pli d'amertume qui tourmentait son sourire, le sceptique penseur lui disait : « Vous, quand vous serez grande, vous épouserez M. le marquis de Santa-Gruz et moi je ne me soucierai plus de vous. »

Certainement elle pouvait prétendre à ce marquisat éloigné, Mlle Eugénie de Guzman, seconde fille du duc Cypriano, comte de Téba, marquis d'Ardalès, grand d'Espagne, et de Maria Manuela de Kirpatrick y Grivegnée, comtesse de Téba et plus tard de Montijo. Des souvenirs illustres glorifiaient la maison d'où elle était issue ; on lui avait appris, avec l'alphabet, que, parmi ses ancêtres, levèrent leur front Alphonse Perez de Guzman, an héros dont les paysans d'Andalousie redisent encore les exploits ; et Gonzalès de Cordoue, surnommé le grand capitaine, et Antoine de Levé, le plus habile des généraux de Charles-Quint.

Cependant, la senorita ne devait pas s'appeler de Santa-Cruz. Des destinées plus étonnantes lui étaient réservées. Le jour où elle entrait dans l'humaine existence, mêlant son faible cri au tonnerre d'un cataclysme, qui soulevait le sol de Grenade et faisait trembler au loin la terre, un mystérieux signe avait annoncé au-dessus de sa tête qu'il n'était pas besoin d'être née princesse pour devenir plus que reine.

L'enfant avait grandi, depuis que Stendhal et Mérimée, assidus chez sa mère, Mérimée surtout, un ami très loin poussé dans la faveur de la maîtresse du logis, charmaient son attention et celle de sa sœur aînée Pacca, une future duchesse d'Albe, par les récits et les contes où se jouait leur imagination. Elle avait voyagé aussi et commencé sur divers points d'Europe l'épreuve de ses armes de conquête.

La famille des Montijo, dont la généalogie (i) se complique d'un triple blason entremêlé sur terre d'Espagne, d'Angleterre et de France, conservait à Paris des souvenirs et des liens. Un degré de cousinage l'alliait à la

(1) L'impératrice Eugénie fit toujours grand état de ses généalogie» v^pagnoles.

famille des Lesseps. On ne l'ignorait point dans les salons royalistes, quand elles s'installèrent en la cité parisienne. Les habitués du duc de La Rochefoucauld devaient se rappeler longuement qu'ils avaient vu plusieurs fois la belle Espagnole aux fêtes champêtres, que donnait ce grand seigneur, en son domaine de la Valléeaux-Loups.

Mesdames de Montijo n'eurent pas besoin de beaucoup de temps pour marquer dans un monde où leur qualité d'étrangères et leurs façons d'être un peu voyantes ajoutaient une attraction de singularité au désir de les connaître. La comtesse, qui ne traversa point l'âge des passions sans y produire quelque tumulte (1) avait transmis à ses deux filles la beauté régulière de ses traits. On la disait attirante et possédant au naturel l'aménité, qu sied aux femmes de son pays (2). Mais un charme très personnel avait distingué, de prime abord, partout où on l'accueillait et la nommait, Eugénie de Montijo. Le timbre de sa voix, ses façons, son allure particulière où passait un grain d'étrangeté, tout la désignait aux regards. Il en fut bruit en haut lieu.

Les yeux connaisseurs de Louis-Napoléon en avaient été frappés, la première fois, dans une réunion, chez sa belle cousine. « Mathilde, qu'est-ce donc ? demandat-il en apercevant cette inconnue, qu'entourait un cercle si animé. — Une nouvelle venue, une jeune personne de famille andalouse, M116 de Montijo. — Mais, comment donc ! il faut me la présenter. » Au dîner, il s'occupa beaucoup d'elle, et la chronique insinue que, peu de temps ensuite, il alla lui rendre visite, en l'appartement

(1) En 1852, une note de Viel-Castel : « M11" de Montijo, jeune, blonde, Espagnole de la plus grande naissance, est, depuis le voyage de Fontainebleau, le but des attentions du prince... qu'en dira mon frère Louis, qui a été l'amant de sa mère, et qui est resté son ami! »

(2) Le rang souverain, auquel la plus merveilleuse des aventures exhaussera sa fille, n'apportera aucun changement dans ses manières; on lui saura gré de n'en être ni plus fière ni plus hautaine... Qu'elle le préférât ainsi, ou que l'empereur, sciemment et à dessein, eût éloigné d'elle les occasions d'étendre son influence ou de grandir son rôle, la comtesse de Montijo n'occupa jamais à la Cour la situation à laquelle on pouvait croire qu'elle était en état de prétendre... On en cherchait la cause dans son inclination maternelle beaucoup plus accusée envers la duchesse d'Albe, sa fille aînée, qu'envers l'impératrice.

rien moins que luxueux qu'elle occupai! avec sa mère, an n° 12 de la place Vendôme, qu'il fut jeune et pressant, et qu'on lui répondit : « Prince^ après le mariage. » Mais que valent ces racontars ?

M1,e de Montijo, invitée aux chasses de Fontainebleau, fut l'objet visible des attentions du prince-président, bientôt Napoléon III. Il en devint éperdûment amoureux, lorsqu'il la vit monter à cheval avec toute la grâce qu'elle y apportait et qu'une secrète intention de plaire rendait encore plus sensible. Les indiscrétions de l'histoire nous ont appris que bien des favorites et reines de la main gauche furent plus d'une fois redevables de leur élévation aux circonstances propices des parties de chasse, qui les avaient portées, amazones légères et provocantes, tout à leur avantage sous les yeux du seigneur. Gracieuses apparitions, chevauchées hardies, allées et venues sous la feuillée... ne sont-ce pas là autant de concours merveilleux à l'impression de la grâce et de la beauté, qui subjuguent?

Ainsi Mme de Pompadour s'était jetée victorieuse à la rencontre du roi, dans la forêt de Sénart, rendez-vous des chasses royales, s'exposant à sa curiosité, la tentant à l'aide du plus coquet costume, agitant à ses yeux cet éventail sur lequel, dit-on, un émule de Massé avait peint Henri IV aux pieds de Gabrielle. Elle passait et repassait au milieu des chevaux, des chiens de l'escorte du roi, comme une Diane charmeresse, tantôt vêtue d'azur dans un phaéton couleur de roses tantôt vêtue de rose dans un phaéton couleur d'azur. Et, comme elle le prémédita, le roi l'avait aperçue, remarquée, puis choisie.

Pour une victoire plus légitime et plus complète, avec moins d'artifices, Eugénie de Montijo tira prompt avantage de la mise en scène très favorable à sa beauté des grandes chasses de Fontainebleau et de Compiègne.

L'Empereur, visiblement, courtisait la brillante amazone. Autour de lui, parmi les gens de sa suite, et à travers les caquetages de salon, la question brûlante était de savoir si Mlle de Montijo céderait à un caprice amoureux ou si, mieux avertie de ses intérêts à venir, plus adroitement stylée, elle saurait opposer une belle résis-

'■'l KPÉB ITRIl E EUGÉNIE

tance, vertueuse et politique. Rarement espionnage de cour et jalousie de femmes eurent si belle occasion de s'exercer.

Louis-Napoléon ne songeait pas à l'épouser. Les circonstances l'y conduisirent (i).

A plusieurs reprises, il avait caressé l'idée flatteuse à son amour-propre d'une alliance royale. La diplomatie française s'était fort agitée auprès des chancelleries de Vienne, de Munich et d'autres lieux, en quête d'une princesse du sang. On avait accueilli ses ouvertures froidement, alors même qu'en dernière chance on s'était rabattu sur un projet d'union avec la fille d'un prince sans couronne et sans sujets, le prince Wasa, c'est-àdire l'héritier dépossédé du trône de Suède, sorte de monarque en exil errant par les chemins et les hôtelleries de l'Europe. De toutes les campagnes mystérieuses où l'on s'était aventuré il n'était revenu que des excuses polies. Les familles régnantes semblaient s'être accordées à jeter sur le nouvel Empereur une espèce d'interdit matrimonial.

Irrité de ces dédains vaguement enveloppés de formules de cour et de ces hostilités déguisées, déçu dans ses calculs et, d'ailleurs, amoureux, Napoléon se décida. Un nom avait circulé, soudainement, qui provoqua forte surprise. Un mariage d'amour, à cet étage de la puissance ! Gela pouvait donc se voir ailleurs que dans les féeries et les contes bleus !

On avait peine à s'en convaincre, je dirais presque à en prendre son parti. Témoin ce fait ignoré, que nous raconterons en passant. Peu de jours avant que le désir de l'Empereur fût proclamé hautement, publiquement, on avait préparé, sur son ordre, au palais de l'Elysée, un appartement pour y recevoir les dames de Montijo. Les

(1) La diplomatie secrète du chef de l'État, qui n'était encore que le prince-président, avait tourné ses premiers regards vers l'Espagne. Le duc de Rianzarès, qui entretenait des relations suivies avec la nouvel hôte des Tuileries, entreprit de négocier le mariage de Louis- Napoléon avec l'infante Marie-Christine, sixième enfant et quatrième fille de don François de Pauleet conséquemmentla sœur du mari de la reine Isabelle II. A peine âgée de dix-sept ans, on la disait peu jolie et médiocrement riche. Aucune demande officielle ne fut faite •et l'Espagne n'eut pas à se prononcer pour ou contre.

causeries se donnèrent champ là-dessus, comme on pense ; mais on restait dans le vague et l'on n'avait que des conjectures, où mordaient à faux les médisants discours. Morny, qui connaissait les intentions formelles de l'Empereur, son frère et maître, voulut devancer les événements et fêter, chez lui, dans un dîner qu'il donna en son honneur, la future souveraine.

Toutes les femmes du monde étaient là. Mme Walewska, dont le mari, ambassadeur à Londres, avait été chargé de pressentir, au dehors, une alliance princière, que paraissaient désigner les circonstances, se trouvait parmi les invités, mais instruite, renseignée des premières du prochain coup de théâtre. On n'en savait pas tant chez la plupart de ces belles dames, qui prenaient des airs piacés, en apprenant qu'on n'attendait plus que M110 de Monlijo et sa mère. En effet, celles-ci ne tardèrent pas à entrer dans le salon. Morny s'était porté à leur rencontre avec un empressement, dont on s'étonnait sous l'éventail. Mme Fortoul, entre autres, la femme du ministre de l'Instruction publique, en paraissait toute choquée, auprès de Mme Ducos, la femme du ministre de la Marine, — Mme Ducos, qui devait solliciter si instamment plus tard l'honneur d'être la nourrice du prince impérial. Mais Eugénie avait fait son apparition, sous une toilette charmante et avec unis grâce, un naturel, une aisance irréprochables. Pendant que Mme Walewska, qui n'était pas en vain la femnib d'un diplomate, allait à son approche, lui glissant ces mots à l'oreille : « Je vous félicite, Madame, de la destinée qui vous attend », d'autres restaient immobiles, dévisageant l'étrangère avec un air de surprise offusquée. C'était une jolie comédie pour ceux qui en avaient le secret.

A défaut de l'infante, qu'on ne lui avait pas donnée, M1'8 de Monlijo fut la jeune fille, que Napoléon III prit par la main et revêtit du manteau de pourpre. Le 30 mai 1855, il épousait à Notre-Dame la descendante des Guzman, avec cette pompe religieuse, ce déploiement de bannières et toute celte splendeur, que permet le faste monarchique éblouissant les foules.

AUTOUR DE L'IMPÉRATRICE c259

Dès qu'à la suite des réceptions officielles et des apparitions en public on eut pu tomber d'accord par l'expéfience de mille et mille yeux, sur le choix de beauté qu'avait fait l'empereur, il fallut se rendre à l'évidence et reconnaître que son goût ne l'avait pas trompé. Sans être en la fleur de la prime jeunesse, Eugénie de Montijo en avait l'éclat et la fraîcheur. L'harmonie délicate et distinguée des proportions de sa personne ne prêtait guère à la critique, si mal intentionnée qu'elle pût être. Il fallait admirer sous la finesse d'expression de son profil de camée, que n'altérait pas encore légèrement, au bas du visage, la rondeur un peu trop accusée des joues (1), des détails exquis dans l'ensemble des traits, des yeux bleus pleins de lumière, et qui ne laissaient pas encore deviner qu'ils pouvaient avoir aussi l'expression dure, une bouche charmante et fort petite avec des contours enveloppés de grâce, un épiderme délicat jusqu'à la transparence, un teint brillant, des cheveux ni blonds, ni roux, ni auburn, mais dont la teinte, — aidée d'un mystérieux artifice — n'était qu'à elie, tout ce qu'on voyait enfin. A peine osait-on remarquer que la beauté de son buste paraissait diminuée par le raccourci de la taille, comme chez la plupart des Espagnoles. Encore ne voulait-on pas s'en apercevoir, pour ne connaître que la perfection des bras et des épaules. Tous les regards allant vers elle étaient chargés d'une complaisante admiration.

Elle eut à vivre une période incomparable. Les fêtes succédaient aux fêtes. C'était une suite sans fin d'apothéoses. Son voyage dans les provinces de l'Ouest avait été triomphal. Elle paraissait à tous si avenante et si belle dans sa robe en tulle bleu pâle semée de légers fils d'argent! Elle avait si gracieuse façon de saluer à la ronde, d'envelopper de son regard lumineux et doux, les foules empressées ! Le 13 juillet 1859, l'impératrice et le prince impérial se rendaient du château des Tuileries à Notre-Dame pour le Te Deum de Solférino. Leur voiture, remplie de bouquets offerts par la garde natio-

(1) L'ovale de la figure n'était pas absolument parfait et n'allait pas en s'ndoucissant vers la partie inférieure du visage d'une façon aussi euro qu'on l'aurait désiré : le profil était irréprochable.

nale et par les troupes, n'avançait que sur des fleurs. L'ovation du retour dépassa celle de l'arrivée.

N'avait-elle pas su, de la manière la plus heureuse, se rendre presque populaire? On disait partout sa générosité. On exaltait le sacrifice qu'elle avait fait, au lendemain de son mariage, lorsque la ville de Paris lui offrant un merveilleux collier elle en avait abandonné la valeur et le prix à la population pauvre de la capitale, — sacrifice facile et opportun, qui ne l'empêcha pas de recevoir de l'empereur, un peu plus tard, l'analogue bijou, valeur un million de francs ! — La presse officielle ne tarissait pas d'éloges sur l'active sollicitude avec laquelle on la voyait s'appliquer sans cesse à la création de nouvelles œuvres philanthropiques, sur le zèle que déployait l'auguste souveraine à multiplier les crèches, les asiles, les ouvroirs, les sociétés d'assistance, les maisons de convalescence, les asiles de tous genres, dirigeant, inspectant elle-même toute cette grande organisation de charité sociale et poussant chacun à l'imiter autour d'elle.

C'était la rançon populaire de son luxe d'impératrice, des bals et des réjouissances qu'elle donnait à ses yeux, l'année entière.

En ses heures les plus radieuses, elle aimait à s'entourer de jolis visages comme d'une fraîche parure seyant à ses toilettes de cour. L'indéfinissable de sa grâce personnelle (on pouvait ne pas l'aimer, on n'avait pas à lui refuser cela) gagnait aux contrastes de cet assemblage harmonisé, reflet multiple de son élégance, de sa jeunesse épanouie, de son prestige. Qu'avait-elle à craindre de la comparaison ? En elle, les grâces du visage ne laissaient rien à désirer ; la charmante mobilité d'expression des yeux allongés, d'habitude baignés de langueur, la beauté classique du cou, du buste, des épaules, se dégageant des flots de tulle ou de mousseline comme d'un nuage, la souplesse de la démarche, réunissaient tous les suffrages, surtout lorsque, à l'aurore de sa fortune, doutant un peu d'elle-même, elle triomphait encore avec modestie.

Elle était avenante à souhait pour tous ceux qu'il lui

Baronne de Pierres

Comtesse de Lezay-Marnésia Princesse d'Essling

L'Impératrice Duchesse

Page 1