‹ Les femmes du second empireChapitre 15 sur 36 · DANS LES SALONS D'UN MINISTERE · texte numérisé non relu

DANS LES SALONS D'UN MINISTERE

La Comtesse "Walewska

Un témoignage direct. — Réminiscences et souvenirs. — A Florence. Impressions de jeunesse. — Un fils de Napoléon I". — La légende et l'histoire des amours du grand homme. — Comment Marie- Anne de Ricci devient la comtesse Walewska. — Présentation à la Cour. — Une lettre de Madame Adélaïde. — Walewski, ambassadeur à Londres. — Lettre de Napoléon III. — Au ministère des affaires étrangères de Paris. — Un grand bal costumé. — Fêtes et réceptions.

Une après-midi de l'an 1904, au cours d'une visile chez Mme Octave Feuillet, je laissai tomber ce détail qu'une heure auparavant mon attention était suspendue aux lèvres de Mw' Walewska, égrenant des anecdotes sur la cour des Tuileries, dont elle avait été l'un des ornements les plus goûtés.

« — Ah ! oui, dit-elle, la jolie Mme Walewska 1 »

Et je remarquai qu'en parlant ainsi Mme Octave Feuillet n'était plus avec nous, et que, par la vertu de ce regard intérieur, qui transperce, illumine les profondeurs de la mémoire, elle la revoyait allant jeune, heureuse, fêtée, à travers les salons emplis de clarté, de mouvement, de luxe, d'harmonie. Il y avait fort longtemps de cela.

On la connut ambassadrice à Londres, femme d'un ministre d'Etat, à Paris, et grande dame des plus qualifiées dans le monde cosmopolite des Tuileries. Des souverains furent à ses pieds. L'impératrice la tint en amitié vive. La reine Victoria lui prodigua les marques d'une particulière affection. Elle passa, auprès de l'impératrice d'Autriche Elisabeth, — la plus jolie femme de son empire, disait-on, — des semaines exquises.

Les hommes les plus célèbres illustrèrent ses réceptions. Et la meilleure partie de ses jours ne fui autre que le reflet limpide et riant de la situation exceptionnelle dont jouissait son mari et des grandes affaires internationales auxquelles il se trouva mêlé.

Tous les détails dignes d'intérêt d'une existence si pleine, elle-même voulut me les confier, au gré de ses réminiscences, selon le tour de la causerie du moment, à travers la succession agréable de ses entretiens. En les translatant sous vos yeux, je ne ferai que rapporter, pour ainsi dire, des conversations écrites.

Florentine de naissance, Française par droit de mariage, comptant, dans sa parenté italienne, d'illustres alliances qui remontent jusqu'à Machiavel ; et descendant, en ligne maternelle, de la famille polonaise des princes Poniatowski, l'arbre généalogique, qui verdoie dans ses archives, a poussé des branches bien entremêlées.

Nièce de Joseph Poniatowski, ministre de Toscane et, plus tard, sénateur de l'Empire, elle naquit sur les bords de l'Arno, dans la demeure des marquis de Ricci, non loin de ce palais Orlandini, où la princesse Mathilde coula les années de sa jeunesse. On lui donna les prénoms de Marie-Anne. Son enfance fut dénuée d'incidents. Elle était gaie, capricieuse, espiègle, comme on l'est à cet âge ; les jeux lui plaisaient mieux que l'étude, ainsi qu'à plus d'une autre, et les rires à belles dents et les courses échevelées sous les grands arbres du parc. Elle trouvait fâcheuses uniquement dans la vie les leçons d'une gouvernante française, qui, paraît-il, avait à cœur de lui rendre sensibles les devoirs de l'obéissance et, pour les lui inculquer de force, la malmenait quelquefois.

Insoucieuse de l'avenir, Marie-Anne laissait errer sa pensée libre et ses rêves sans ambition. Elle aspirait les souffles purs de sa jeunesse, sans nulle curiosité de connaître le secret du lendemain. Une demande en mariage vint la surprendre dans cette innocente tranquillité d'âme. Un aimable seigneur, fils de prince,

avait désiré sa main. Elle n'y songeait pas ; aucune hâte ne la pressait de quitter la maison maternelle. Cependant, la marquise et son père, jugeant le parti flatteur et avantageux, allaient donner leur assentiment. Par contre, le vieux prince Gorsini s'était montré beaucoup moins facile à seconder les vues; de son fils. Il avait opposé un non formel. Avec plus de docilité que de tendresse filiale, l'amoureux gentilhomme, qui voulait bien user de patience, mais ne tenait pas à être déshérité, offrit d'attendre que l'inéluctable loi du sort le rendît prince à son tour et maître de ses volontés. Mais la jeune fille n'avait nulle envie de compter les jours et les semaines, les mois et les années, jusqu'à la mort d'un père, pour allumer les flambeaux de l'hymen aux cierges de son catafalque. Il n'en fut plus parlé. D'autres prétendants s'annoncèrent : un marquis de San-Juliano, de Naples, et un seigneur viennois, le comte de Schomberg, un bretteur enragé, qui, pour un mot, pour un regard de travers, pour une plaisanterie, pour rien, était toujours prêt à mettre flamberge au vent, et que cette humeur batailleuse devait conduire à sa perte, car il fut tué dans un duel avec un banquier, le dernier homme dont il pût être le provocateur.

Sur ces entrefaites, le comte Walewski parut à Florence, Alexandre Golonna Walewski, né en Pologne, de la femme célèbre par sa beauté et son. patriotisme, qui inspira à Napoléon Ier un attachement passionné. On a représenté, sous des couleurs de roman, et la scène s'en emparera, quelque jour, l'épisode sentimental dont celle-ci fut l'héroïne (1).

Le 1er janvier 1807, l'Empereur venant de Pulsturck et se rendant à Varsovie s'arrêtait, pour changer de chevaux, à la porte de la ville de Bronic. Une foule illusionnée se pressait sur son chemin pour saluer le soldat de fortune en qui l'on espérait voir le libérateur de la Pologne. Deux femmes, non sans péril, sont pardi En 1905, paraissait en langue polonaise, un curieux ouvrage €n «leux volumes, sur la première comtesse Walewska.

venues à se glisser jusqu'à lui. L'une, presque une enfant, toute blonde, avec des grands yeux bleus très naïfs et très tendres, semble transfigurée d'enthousiasme. Bonaparte, surpris, ému de cette vision, lui jette une fleur, s'informe et manifeste l'intention de la revoir.

Elle se nomme Marie Walewska, née Laczinska, d'une famille ancienne mais dénuée de biens. Son mari est un vieillard de soixante-dix ans, Anastase Colonna de Walewice-Walewski, se rattachant par ses origines aux Colonna, qui donnèrent à l'Eglise un pape et des cardinaux, à l'Italie des généraux et des diplomates. Ce lustre familial, le titre qu'il eut de chambellan du feu roi n'empêchent que, pour la jeune épousée, les jours ne se soient écoulés bien monotones, sans éclat, sans plaisirs. Un enfant, un fils a ranimé sa vie. Elle s'y est consacrée tout entière. Aussi, malgré sa fine beauté, est-elle presque inconnue hors de son foyer.

Mais l'Empereur, le conquérant, le meneur d'armées et de peuples l'a remarquée. On le lui fait savoir. Elle tremble ; un secret pressentiment la retient au foyer ; elle ne veut assister à aucune des fêtes organisées en l'honneur de Napoléon. Elle en est priée, cependant, et par mission spéciale du prince Joseph Poniatowski. Résiste-t-on à un désir de l'Empereur ? Elle devra se rendre à Varsovie. Son mari lui-même l'y engage. Elle assiste donc au bal, où déjà circule le bruit de l'aventure.

Elle a refusé de danser et rentre chez elle, nerveuse, inquiète. On lui remet, coup sur coup, des billets écrits de la main impériale, et ce sont des déclarations brûlantes. On vient en députation chez elle. Les plus respectés des chefs polonais lui disent et redisent : « Vous ne pouvez vous dispenser d'assister au dîner auquel vous prie l'Empereur, sans vous exposer à paraître mauvaise patriote, mauvaise Polonaise. » Il l'aura donc fallu ! Une insidieuse amie lui murmure, pendant qu'elle rêve de sa maison tranquille, de son enfant : « Tout, tout, pour cette cause sacrée ! » Les membres du gouvernement provisoire l'exhortent à ne pas méconnaître le bhn qu'elle peut accomplir, grâce à sa douce

influence de femme. Cependant, les lettres se succèdent. Le mari, comme tant d'époux, en pareil cas, a les yeux couverts d'un triple bandeau. Il insiste pour qu'elle soit présente au nouveau banquet. Même il va plus loin ; il objurgue, il commande... Le pas décisif est bien près d'être franchi. Elle en a l'avertissement et la peur, au fond de son âme vertueuse. Et toujours on l'obsède. On tourne autour d'elle, la pressant de se décider. La voiture est en bas. On l'y pousse.

Pendant le dîner, assise en face de l'Empereur, elle doit écouter, sourire aux lèvres, les propos entremetteurs de Duroc. Et ce sera tout à l'heure, au milieu de la confusion d'une sortie de table, l'attaque directe du maître. Quelqu'un lui fait tenir la proposition d'un rendez-vous. Gomme elle s'en indigne, on lui reproche encore son manque de patriotisme. « Sont-ce vraiment les sentiments, la conduite d'une zélée Polonaise ? » Et, de fatigue, elle laisse enfin tomber les mots attendus : « Faites de moi ce que vous voudrez. »

On la mène, le malin, au palais, pour la remettre, le soir, aux mains de ceux qui la viendront chercher et la livrer à celles de l'amant souverain. Elle va d'un pas abandonné. Napoléon est entré dans la chambre et joue son rôle. Seule à seul avec lui, elle proteste et pleure. Il s'irrite, mais doit attendre au lendemain que plus de faiblesse et de lassitude abaisse devant lui les dernières résistances. Et l'épreuve recommence le jour suivant, à pareille heure. Napoléon est maintenant un amant fougueux. Il prie. Il s'empresse. Il menace. Une femme est là, chez lui, à ses ordres, et qui prétend rester fidèle à la foi conjugale, aux principes de sa conscience et de la religion ! Que signifiait une pareille chose ? Elle s'effraye aux éclats de sa voix, et presque s'évanouit. Elle est à présent sa maîtresse.

Oui, telle est la manière dont une sorte d'histoire officielle, très agréablement narrée par Frédéric Masson, a présenté les détails de cette rencontre. Ils se passèrent plus simplement, et je tiendrais d'une source plus sûre, parce qu'elle fut plus intime, le récit exnrt du sentiment de l'Empereur pour la première ma-

dame Walewska. En toute affaire, Napoléon était l'homme impérieux et pressé, qui ne devait jamais perdre de temps. Mme Walewska, très simple, très naïve, sans ambition personnelle et qui espérait obtenir, au prix de son obéissance, la reconstitution du royaume de Pologne, s'était pliée à la volonté du vainqueur d'Austerlitz, et, pour cela, l'attendait un soir, frissonnante. Il était entré dans la chambre comme dans son cabinet de travail, l'air soucieux et songeant à bien autre chose qu'à l'amour.

Il a dégrafé son ceinturon et jeté son épée sur la table. D'une voix brève, impérative, il interroge la jeune femme, qui est censée se reposer dans l'ombre de l'alcôve. Il demande des noms, ceux des principaux de la ville et des renseignements sur la localité polonaise. Tandis qu'elle répond, balbutiante, il prend des notes hâtives... La chose est faite ; alors seulement il se rappelle l'objet véritable du rendez-vous, et revient à sa fantaisie de tendresse.

Il en advint une sorte de passion intermittente de l'homme de guerre pour celle qui n'avait désiré que d'être l'ambassadrice d'un peuple opprimé. Souvent, elle lui reparlera de sa chère Pologne ; il sourira, se dérobera. Aucun chef d'Etat n'accorda moins que Napoléon à l'intervention des femmes, en politique. Pendant la campagne de 1809, Marie Walewska s'était rendue à Vienne, où l'on avait préparé pour la recevoir un logis d'une extrême élégance, près de Schœnbrunn. Elle y devint enceinte et retourna faire ses couches à Walewice, où naquit, le 4 mai 1810, Alexandre-Plorian- Joseph Golonna Walewski.

Elïe fut' à Paris, dans la suite, et l'Empereur ne cessa point de s'intéresser à elle, de se montrer soucieux qu'on veillât à toutes ses aises et satisfactions. En 1812, un acte exceptionnel était passé au palais de Saint-Cloud pour composer et enregistrer le majorât, établi en faveur de son fils, par la dotation de biens situés dans le royaume de Naples, avec le titre de comte de l'Empire.

C'est ce Walewski qui fut soldat, écrivain, diplomate,

homme d'Etat, et demanda la main de Marie-Anne de Ricci. A cette heure, il n'avait aucun poste et n'exerçait aucune fonction (1). Mais on le savait l'ami personnel de Thiers. La route s'ouvrait, devant lui, toute pavée d'espérances.

Il était déjà venu à Florence, quatre années auparavant, c'est-à-dire en 1842, et avait lié connaissance avec la famille de Ricci. La seconde fois, il n'était pas arrivé seul, en Toscane. Le comte de Flahaut l'avait accompagné dans son voyage, — ce comte de Flahaut, qui aurait aimé particulièrement le voir épouser sa fille Georgine ; mais celle-ci devait passer à d'autres mains et s'appeler marquise de la Valette. De même, à ce que m'en disait Mme Walewska, Thiers n'aurait pas été fâché qu'il fit le bonheur de M1Ie Félicité Dosne : u MUe Dosne, ajoutait-elle avec un peu de malice, qui n'est pas encore mariée, en 1905. »

Walewski avait son choix bien arrêté. Il n'accomplissait pas une promenade de touriste en Italie. Des circonstances graves avaient provoqué son départ. Lié, à Paris, avec la tragédienne Rachel, — aussi intimement lié qu'on pouvait l'être — il avait eu la désagréable surprise, un soir de visite inattendue chez elle, d'y rencontrer, bien à contre-temps, le duc de Grammont. Et la rupture s'en était suivie, immédiate et radicale. Il avait pris le chemin de l'Italie et le parti d'en revenir marié.

Une forte attraction le poussait à retrouver la belle physionomie de jeune fille, qui l'avait séduit une première fois. Il la revit. Le soleil ardent de l'Italie incendia son âme. Il l'appela, dès lors : sa Destinée.

Ce fils naturel de Napoléon Ier avait grand air. Sur son visage était imprimée, frappante, la ressemblance de l'impérial ami de Talma, avec une expression plus séduisante. Très grand seigneur, mondain fort recherché dans les salons de l'aristocratie, sérieux et décidé de caractère, il n'affichait pas, mais ne cachait

(1) On a prétendu qu'il avait, un moment, caressé le rêve de devenir roi de Pologne, et qu'à défaut d'un trône il dut saisir ! Comme Morny, il avait fait sa campagne d'Afrique, après avoir revendiqué la naliunalilc française, puis s'était tourne vcis la diplomatie.

pas non plus ses avantages. Cependant, il ne produisit pas, d'abord, une impression fulgurante sur l'imagination de Marie-Anne, tout occupée de ses babioles de jeunesse, et dont le regard était demeuré distrait, sans doute, lorsqu'on lui présenta cet étranger, qui, avec sa tête de médaille romaine et sa haute prestance, était un des plus beaux hommes de sa génération. Elle ne résista pas, néanmoins, à son appel, et quitta Flo rence sans trop de regret, un peu inquiète seulement, de la figure qu'elle allait faire, ignorante de la vie comme elle l'était, dans le monde où son mariage allait l'introduire. Il avait quinze années de plus qu'elle. Il possédait l'autorité, l'expérience ; il se chargea d'être son éducateur, et ses premiers émois se rassurèrent. D'un prudent conseil, il lui fixa, dès le premier jour, cette règle de conduite suffisant à hausser, peu à peu, au ton de son entourage, si brillant qu'il pût être, l'esprit d'une jolie femme, douée d'intelligence et de tact :

— Regardez et écoutez.

Blonde comme le blé de mars, avec des yeux d'un gris bleu très animé, des traits fins, un profil mince et délicat, et tout le sémiilant, toute la grâce d'une beauté de petit format, le monde l'accueillit en souriant. Presque aussitôt, on lui avait ménagé, au château de Neuilly, l'accueil sympathique de la famille royale, et l'impression fut excellente. Le lendemain, Mme Adélaïde, sœur de Louis-Philippe, écrivait à M. de Flahaut, grand écuyer du duc d'Orléans et ambassadeur à Vienne, ces lignes dont on nous a communiqué l'original :

« Hier soir, à Neuilly, nous avons eu lady Sandwich, qui nous a présenté, la reine et toutes les princesses étant là, la nouvelle comtesse Walewska. Cette jeune femme est séduisante ; elle est plus que jolie, parce qu'elle 3 comme parure la simplicité naturelle. Elle fera grand effet dans la société parisienne.

« Louise-Adélaïde. »

Cependant, Walcwski n'occupait toujours point do situation officielle. Guizot était au pouvoir. Ce ministre

LE COMTE DB COLONNA WALBWSKI, AMBASSADES Dl KKANC. A 10NDfiE8

le voyait sans complaisance, à cause des rapports affables qu'il entretenait avec Thiers, son éternel antagoniste. Il n'inclinait guère à lui confier un emploi diplomatique. Des amis intervinrent, vantant ses mérites à Guizot, qui résistait. Enfin, l'homme d'Etat laissa fléchir ses motifs d'exclusion, mais pour l'envoyer au plus loin, à la Plata. Sa femme et lui ne .s'attardèrent que le moins possible dans ces régions de l'Amérique méridionale. Par une étrange ironie des événements, le 24 février 1848, le jour où s'effondrait la monarchie constitutionnelle sous les pavés des barricades, Guizot signait la nomination de Walewski en qualité de ministre plénipotentiaire à Copenhague. Il n'eut pas à boucler sa valise de voyage.

La présidence de Louis-Napoléon l'en dédommagea largement. Nommé ministre à Florence, en 1849, il reçut l'ambassade de Londres en 1852. L'habileté avec laquelle Walewski parvint à obtenir du ministère anglais la reconnaissance de Napoléon III, à travers de réels obstacles, fut le grand événement de son passage dans le Royaume-Uni.

« Les choses n'allèrent pas aussi aisément qu'on le pourrait croire, nous confiait Mme Walewska. J'étais à Londres. Je revois tout le mouvement qui se fit autour de cette grosse formalité. Le gouvernement anglais ivait accepté l'Empire ; mais il ne lui convenait pas de !e reconnaître sous le nom de Napoléon troisième, qui prolongeait et fortifiait, dans le passé, le principe dynastique.

« Mon mari s'étonna des échappatoires et des difficultés qu'on lui opposait, mais ne se découragea point. Le baron Brunow, ministre de Russie, entretenait secrètement la résistance. Et l'Angleterre continuait d'objecter qu'en acceptant Napoléon comme le troisième empereur des Français, elle infligerait un démenti à sa politique et ferait ombre à la gloire de Waterloo. Tout au plus admettait-elle de le saluer du titre de Napoléon II, pour cette bonne raison que le duc de Reichstadt n'avait point régné.

« Les discussions traînaient en longueur. C'est alors

qu'eut lieu, peu de jours avant le 2 décembre 1852, le dîner que le ministre de Prusse à Londres, le baron Bunsen, offrait au corps diplomatique. Lord Derby, président du Conseil, lord Malmesbury, ministre des Affaires étrangères, lord et lady Palmerston, le ministre italien d'Azeglio étaient des convives de cette magnifique réception.

« Mon mari m'avait chargée d'entreprendre, à la fin du dîner, lady Derby, pendant que lui-même confère rait avec le ministre anglais, et de laisser entendre, afin que cela fût répété, que, si le président du Conseil se refusait à seconder les vues de l'ambassadeur français, lord Palmerston, son adversaire, ne manquerait point, lui, de provoquer une interpellation à la Chambre des Communes et d'entraîner, à son profit, la chute du cabinet.

« — Il faut pourtant se décider, disait-il, de son côté, à lord Derby. Car si vous ne le faites, Palmerston, qui est là-bas, reconnaîtra Napoléon III et s'en prévaudra à vos dépens.

« Ce fut l'argument vainqueur. Walewski avait sondé, dans le même sens, lord Palmerston, qui, prompt à saisir l'occasion de rentrer en scène, voyait déjà le moment d'interpeller lord Derby et de ramasser une majorité. Il n'y eut plus d'opposition. Lord Derby céda.

« Le lendemain, mon mari recevait cette lettre de Napoléon III :

« Aux Tuileries, le 3 décembre 1852,

« Je vous remercie de votre télégramme d'hier, qui reflète si bien la chaleur de votre cœur. Je suis très sensible à cette nouvelle preuve de votre dévouement. Je vous prie de compter toujours sur ma sincère amitié et de croire que je m'estime heureux d'avoir en vous un représentant si habile et si dévoué.

« Napoléon. »

La récompense ne se fit pas attendre. Il fut sénateur. Il fut ministre. C'était le beau moment de l'alliance

anglaise, à laquelle on sacrifia tant d'intérêts, en France. Quand la comtesse Walewska quitta Londres, les dames de la haute aristocratie se cotisèrent pour lui offrir un bracelet, en souvenir de son passage.

On s'était installé superbement au ministère aes Affaires étrangères, le plus fastueux de toute l'Europe. Pour inaugurer cette prise de possession, pour célébrer aussi tant d'heureuses conjonctures, le ministre et sa femme offrirent, le 17 février 1856, un bal resté fameux dans les fastes mondains du second Empire, — ce bal costumé, qui fit tant parler de l'Empereur en domino et de la Castiglione en dame de cœur.

En un temps où la mode des crinolines avait rappelé l'exubérante fantaisie des paniers, pendant que remontaient de partout les souvenirs Pompadour, Mme Walewska, alerte à saisir le ton du moment, ressuscitait, chez elle, le xvnr siècle.

Sans s'être aucunement concertées à l'avance pour assortir les nuancer de leurs costumes dans une harmonie générale d'époque, presque toutes les invitées étaient apparues en Louis XV. Des marquises rocaille revivaient sous les traits des princesses Malhilde, Murât, Poniatowska. En grisette de la régence passait Mme Dubois de Lestang, avec un négligé bourgeois fort coquet, inspiré par Jeaurat. La générale Fleury renchérissait encore sur l'ancienne mode, et, pour avoir la latitude d'enfler au maximum l'ampleur de ses paniers, tenait grande place en dame de îa reine Marie- Antoinette, d'après Moreau le jeune.

Une seule de ces patriciennes avait osé s'affranchir de la cage encombrante : Mme de Castiglione, dont la réputation d'indépendance était acquise, et qui n'eut pas à le regretter, en définitive, parfaite de tous points comme elle était.

Quant à la maîtresse du lieu, une Diane des ballets

royaux, toute conforme à l'un des plus jolis motifs

* fournis aux Menus-Plaisirs du roi par le dessinateur

Roquet, chacun la félicitait sous ses atours de chasse

resse poudrée. On eût cru qu'elle sortait d'un cadre

de l'époque, fraîchement pomponnée. Elle était l'âme, le sourire lumineux de la fête.

D'autres réceptions suivirent, non moins somptueuses. Elles eurent une grande célébrité mondaine. Rien n'était plus brillant que les dîners et les bals du ministère des Affaires étrangères. Lorsque, au point culminant de sa carrière, et sur la proposition du comte de Buol-Schauenstein, Walewski eut été appelé à présider le Congrès de Paris, les plénipotentiaires de l'Europe ne tarissaient pas d'éloges sur l'éclat des soirées, que donnait à l'élite de la société parisienne le chef de notre diplomatie.

La première séance du Congrès avait eu lieu, le 25 février 1856, et, le même soir, le comte Walewski donnait à ses hôtes un dîner de trente couverts, suivi d'un grand concert, pour lequel huit cents invitations avaient été lancées.

Tous les regards étaient tournés, à ce moment, vers la paix et se tenaient fixés sur les représentants des grandes puissances. Pour ne point démentir la tradition diplomatique, qui veut que les plaisirs marchent de front avec les affaires et que les uns soient l'acheminement agréable à la conclusion des autres, on apportait un zèle infini à diversifier les intermèdes des conférences journalières. Et le 30 mars, quand fut signé le traité, ce fameux traité de Paris, qui a été l'une des grosses illusions de la politique extérieure de Napoléon III, ce fut partout un redoublement de musique, de danse et de galas pour célébrer l'heureux événement (1).

Les invitations aux Affaires étrangères étaient extrê-

(1) Un écho de cette joie universelle éclate dans une lettre particulière, qui tombe bien à propos sous nos yeux, de la comtesse de Damrémont à Thouvenel, l'ambassadeur de France à Constantinople. Après avoir parlé des illuminations spontanées de la ville de Paris, de le satisfaction générale de la population, des fêles de la rue donnant 1;. réplique à celle des salons, la sœur du maréchal Baraguay-d'Hillierj entre dans le détail des réjouissances officielles : a Après-demaic jeudi l'empereur rendra à Méhémct-Djamil bey, l'honneur que le sultan vous a fait en assistant à une réception chez vous. Sa Majesté se rendra à un bal à l'ambassade de Turquie auquel environ douzf cents personnes sont invitées. Aujourd'hui, dîner chez Hùbne: demain chez je ne sais qui; car, depuis que le Congrès est rassemblé, il est rare que chaque jour ne soit pas marqué par une fête 01

mement recherchées. Les mercredis de Mme Walewska faisaient fureur. D'un accord unanime, on reconnaissait que le ministre et sa femme emportaient le prix dans le genre des divertissements costumés et de l'allégorie. Ils avaient donné l'impulsion à ces soirées travesties, qui tournèrent les cervelles d'un monde folâtre pendant plusieurs années. La chronique a gardé le souvenir d'une de celles-là où, très agréablement, Mme Walewska allégorisait le froid sous une robe de dentelles noires, sa tête blonde chargée de frimas, pendant que la princesse Troubetzkoï s'évaporait en papillon du printemps, ou que M1Ie Erlanger flambait en couleur de feu.

La maison était hospitalière aux lettres et aux arts. Théophile Gautier, entre autres, y avait ses familières entrées. Il plaisait aux Walewski de réunir à leur table la fleur des écrivains, des artistes, qu'eux-mêmes rencontraient, d'ordinaire, chez leur amie, la princesse Mathilde. Ils savaient qu'en mêlant et fondant les esprits d'élite dans une atmosphère intime et chaude, on les pénètre réciproquement des influences qui les stimulent. Un hasard intelligent présidait à ces rencontres. On n'avait à craindre, en pareil cas, qu'une sélection trop raffinée parfois.

« Un soir, me disait Mme Walewska nous avions à dîner, en même temps, Jules Sandeau, Dumas, Gautier, Mérimée, et tutti quanti. On aurait pu croire que la conversation, avec de pareils artificiers de la parole, ne serait qu'une pluie d'étincelles. Eh bien ! pas du tout. Elle se traîna languissante, du commencement à la fin. Sandeau comptait sur Dumas, Dumas faisait fond sur Gautier, et Gautier ne se sentait pas assez lui-même dans le voisinage des grands confrères. »

Et cela me rappelait un propos de Mme Octave Feuillet, me disant quel était le charme des dîners choisis de Mme Portoul, la femme du ministre de l'Instruction publique. Ayant éprouvé, en différentes occasions, que

par un dîner. » Et peu de temps ensuite, elle ajoutait : « Nous avons magnifiquement traité les plénipotentiaires; et, ce qui m'étonne davantage, c'est qu'ils aient résisté à ces batailles de fourchettes et de bouteilles. >

trop de gens d'esprit rassemblés dans un même cercle s'éteignent mutuellement, cette excellente maîtresse de maison variait les séries avec une attention extrême, n'invitait qu'une dizaine de personnes soigneusement triées, et jamais tous les causeurs à la fois. Or, rien n'était plus exquis que les réunions priées de Mme Fortoul.

Tel était le train habituel des soirées d'hiver. En la belle saison, la comtesse Walewska passait une grande partie du printemps et de l'été dans sa propriété d'Etiolés. Les visiteurs en connaissaient les chemins hospitaliers. Il y avait là, comme en tous lieux où elle portait ses pas, belle compagnie ; et les hasards de la politique, selon qu'ils augmentaient ou diminuaient l'influence de son mari, n'y avaient pas de répercussion sensible. Son cercle se déplaçait avec elle, aussi bien quand Walewski avait rendu le portefeuille que lorsqu'il venait d'entrer dans une combinaison nouvelle de pouvoir. Le secrétaire particulier de l'empereur, le spirituel Mocquart (1) le remarquait affablement, lorsqu'il écrivait à la comtesse, juste au lendemain d'une crise, qui avait délogé de leurs ministères respectifs Persigny et Walewski :

« Chère madame Walewska,

« Votre bonne lettre m'a rappelé l'une de nos causeries d'autrefois. J'ai vu avec plaisir la troupe des artistes, des gens de lettres, des diplomates défilant à Etioles. Je doute qu'elle ait été aussi grande à Chamarande (2) ou chez les autres sortants. D'abord, il y a beaucoup d'ingrats. Ensuite, il faut bien lui rendre cette justice : Walewski avait bien plus que son collègue de ces qualités, qui gagnent l'estime et l'affection. N'importe, je ne me serais pas attendu à des témoignages de reconnaissance si nombreux et si hautement mani-

(1) Mocquart dont on disait, aux Tuileries, qu'il était la pensée de l'empereur.

(2) Propriété du duc de Persigny.

festés. Ils font honneur et à ceux qui les ont donnés et à celui qui les a reçus. Cette partie de votre lettre a fait du bien à votre ami.

« J'ai pressé l'empereur de répondre au sujet d'Orx (1). Il est d'avis d'attendre encore le résultat de nouveaux renseignements pris sur les lieux.

« Vous avez bien raison de chercher à vous caser. Il ne suffit pas, comme le disait Walewski, d'avoir sa malle faite ; il faut encore avoir sa chaumière prête. Mais tout est relatif, et, dans Paris, une chaumière même un peu convenable est difficile à trouver.

« Après Vichy, c'est-à-dire après le 5 août, nous rentrons à Saint-Gloud. L'Empereur se rend au haras du Pin, revient, et, après le 15, se rend au camp de Ghâ Ions, puis, vers la fin du mois à Biarritz avec l'impéra trice. Parmi tous ces déplacements, il ne me reste guère de chances de vous revoir, puisque vous serez au bord de la mer pendant le temps où je serai à Montretout.

« Les eaux, cette année, sont fort salutaires à l'empereur, qui se contente du bain. Rien ici digne de vous être raconté. La société a beau se renouveler : elle demeure toujours fort commune. La quantité l'emporte de beaucoup sur la qualité.

« Mocquart. »

Quand un peu tout le monde se dispersait aux eaux, elle se rendait volontiers à Kissingen, station fort en vogue où les chaleurs de l'été ramenaient une colonie française appartenant surtout aux milieux officiels. L'animation y était belle et vive. Les femmes faisaient assaut d'élégance. On n'accordait au régime de la source que le peu de temps laissé libre par les promenades et les réceptions. Mme Walewska était là fort en vue, aux environs de 1866, quand Benedetli, récemment nommé ambassadeur en Prusse, levait ce croquis épistolaire de son séjour à Kissingen et des divertissements qu'on y prenait :

(1) Un domaine promis par la libéralité impériale au comte Walewski, dans le département des Landes.

« Kissingen, 17 juillet.

«... J'ai encore retrouvé ici, mande-t-il à Thouvenel, à mon retour de Nuremberg, les Walewski et la comîcsse de La Bédoyère, et j'ai fait votre commission. Le comte Walewski m'a annoncé lui-même son avènement au fauteuil de la présidence du Corps législatif. La tâche lui paraît difficile ; mais, quand on a fait reconnaître l'empire à Londres et contraint ainsi l'Europe à renier son œuvre de 1815, on ne peut s'empêcher de le sauver, au Palais-Bourbon, du péril auquel il est exposé. La comtesse Walewska, se moquant des impertinences du temps, l'unique ennemi qu'elle ne réussit peut-être pas à vaincre complètement, est toujours ravissante de grâce, de bonne humeur. Elle continue à devancer ou à faire la mode. Elle a, comme toujours et comme tout le monde, son chevalier servant, et c'est votre ami, le comte de Goltz, qui en joue le rôle à Kissingen. Il s'en acquitte avec assiduité. Il conduit la comtesse à la Source ; il ordonne les promenades et les fêtes ; il est son premier maître de la bouche ; il avait, en la précédant, fait les logements. Hier enfin, il a, en heureux et habile diplomate qu'il est, amené une rencontre avec l'impératrice d'Autriche, et il s'en est suivi une présentation sur la place de Kissingen, à l'heure où tous les étrangers s'y trouvaient réunis, véritable triomphe pour la comtesse et pour Goltz lui-même. »

D'autres fois, on allait au Mont-Dore. Elle habitait, dans ce coin d'Auvergne, une villa qui n'avait non plus les aspects d'un ermitage. Des amis étaient invités. On y faisait étape, pour une ou plusieurs semaines. Gounod y passa une saison. Il avait composé là son opéra de la Reine de Saba, et l'avait dédié à son hôtesse... Sur ce brillant passage, une ombre s'était glissée. Dès lors, Gounod donnait des signes de son malaise cérébral. On n'ignore pas qu'il faillit perdre la raison, qu'il côtoya les bords d'un demi-délire, et que, par crainte de pire extrémité, il avait dû se soumettre aux soins métho-

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