LES TROIS SŒURS LA ROCHELAMBERT
Portrait de Mm' de La Bédoyère, princesse de la Moskowa. — A la Cour et dans le monde. — Un mot de M"" de Metternich. — Plaisante anecdote. — Triste fin d'un beau jour. — La comtesse de La Poëze. — Une leçon aux chroniqueurs d'hier et d'aujourd'hui. — La dernière matinée de service d'une dame du palais, aux Tuileries. — M"' de Valon. — Importance exceptionnelle de son salon après la guerre. — Comment elle « inventa » Pouyer-Quertier. — Une annexe mondaine du ministère des finances. — Le charme personnel de Mm' de Vaion. — La part de l'esprit, du cœur et de l'imagination, chez une femme du monde. — Le souvenir à garder de la comtesse de Valon.
C'était un seigneur de haute mine et d'une rare distinction d'intelligence que le marquis de La Rochelambert, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi Charles X, plus tard sénateur de l'Empire.
Trois filles naquirent à son foyer. Elevées, en partie, à l'étranger, au pays d'origine de leur mère (1), elles acquirent tôt l'esprit des cours et l'usage d'une société cosmopolite. Sur les listes d'invitations, comme dans les propos du soir de la meilleure compagnie de Berlin, tenaient belle place les trois sœurs La Rochelambert. Elles étaient promises, chacune, à de brillantes conditions mondaines.
L'une, avant de s'appeler princesse de La Moskowa, fut la comtesse de La Bédoyère. Une autre, la plus jeune, prit le nom moins historique de comtesse de La
(1) Née de Bruges, à Berlin, d'une ancienne famille française passée en Prusse, à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, et qui resta toujours française. L'un des comtes de Bruges fut grand-charwcelier de la Légion d'honneur.
280 LES FEMMES DU SECOND EMPIIiE
Poëze. L'aînée a été Mme de Valon, une obstinée roya liste.
Quand se fut assise, pour dix-huit années de règne, jsl seconde aventure impériale ; alors qu'entre la noblesse en déroute, — une fraction de la noblesse, tout au moins — cherchant à se rallier, et les nouveaux maîtres aspirant à se créer des amis en bon lieu, s'appliquant à se former une cour, on échangeait les politesses et les avances, l'hésitation du chef de la famille à se rapprocher du pouvoir n'avait duré que le temps des justes préliminaires. Deux de ses filles se flattèrent d'avoir été choisies, à quelques années d'intervalle, pour figurer parmi les dames du palais de l'impératrice. Seule, Mme de Valon, femme d'un député de la Corrèze, demeurait sur la réserve et ne parut pas aux Tuileries.
« Nous nous tenons », disait-elle à un ami d'enfance : l'irréductible Guy de Gharnacé.
Elle se rattachait, par là, aux idées de sa mère, la marquise de La Rochelambert, de tendances aristocratiques bien accusées, quoique s'associant à une grande simplicité de manières, et dont l'attitude politique voulut toujours être très effacée.
Avec sa douceur blonde et les avantages appréciés de son aimable personne, Mme de La Bédoyère eut la primeur des succès, que moissonnent sans peine les attraits féminins. Les madrigaux papillonnaient autour de sa jolie tête. Dans les réunions où s'annonçait sa présence, des regards complimenteurs allaient à sa rencontre, appuyant sur l'épanouissement harmonieux du corsage, l'élégance de la taille, la grâce des traits, le dessin pur de la bouche et la blancheur des dents rangées en perfection, ses dents qu'elle aimait tant à faire voir. Car elle riait volontiers, et l'on entendait d'assez loin (je me le suis laissé dire) les rires à effet de Mme de La Bédoyère. Elle était, d'excellence, une fleur de bals et de soirées. Le jour, son teint avait quelque chose d'incolore et d'effacé. La nuit, à l'heure où s'irradient los étoiles de salons, tout s'avivait en elle, sans artifice : les bluets de ses prunelles et les roses de son