LES TROIS SŒURS LA ROCHELAMRERT
visage. Sa beauté prenait l'éveil ; elle respirait et vivait. Tel le mystérieux hémérobe, qui se fait inanimé pendant le jour, n'ouvre que le soir ses ailes chatoyantes et ses yeux d'émeraude.
« Quand Mme de La Bédoyère apparaît, c'est un lustre qui s'allume », disait Mme de Melternich (1).
Bien qu'elle parlât l'allemand et l'anglais, et qu'elle eût reçu, comme ses sœurs, une éducation soignée, — sans beaucoup de culture, — elle avait plus d'apparence que de fond, plus de douceur et de bonté dans le cœur que d'ornement dans l'esprit.
« Je ne crois pas, me disait l'un des familiers de sa maison, qu'elle ait jamais fait un mot, et je ne suis pas sûr qu'elle fût des plus alertes à saisir ceux qui volaient autour d'elle. »
Le sémillant, que lui accordent Mme Carette et Mme de La Pagerie, dut être une complaisance de leurs souvenirs. Elle avait du naturel et de la naïveté, elle y vicait même avec une sorte de coquetterie, et, quant au reste, ne se mettait que faiblement en état de conversation brillante.
Pour unique anecdote, on a conté, à son sujet, l'effet d'une double méprise, qui fut assez divertissante. C'était à l'une des réceptions de Gompiègne. Venait d'entrer Mme Rouher, que personne ne connaissait encore, très agréable et de physionomie piquante, mais petite et si brune ! Mme de La Bédoyère, curieuse, se tourne vers son plus proche voisin, le ministre :
« — Qui est donc ce petit pruneau ? »
Et M. Rouher, souriant et s'inclinant :
« — Madame, c'est ma femme. »
Elle s'excuse, le quitte et s'empresse, contrite et amusée à la fois de son étourderie, d'y revenir en en faisant confidence à d'autres personnes.
« — Il vient de m'arriver, dit-elle, la chose la plus désobligeante du monde. Je causais avec M. Rouher, et, à l'aspect d'une petite dame brune, — vous voyez...
(1) Le mot nous a été rapporté par sa sœur, la comtesse de La l'oëze.
colle qui est assise la-bas, — je m'écrie : « Qui est donc « ce petit pruneau ? »
« — EL j'ai eu l'honneur de vous répondre : « Madame, « c'est ma femme. »
Quelqu'un, derrière, avait achevé la phrase ; Rouher encore, qui venait d'appréhender en l'air, pour la seconde fois, la malencontreuse réflexion. Elle s'en tira du moins mal. Le compliment était douteux. Mais n'avaitron pas dit, et avec plus de malice, de Mlle Mars, à ses débuts :
« C'est un pruneau sans chair (1) » ?
Musicienne habile, à ses moments perdus, elle avait, en causant, les manières attractives, le geste accompagné de grâce, avec un grain de minauderie, et la parole affable. On se plaisait dans sa compagnie. On aimait à la recevoir. L'impératrice lui témoignait quelque attachement. Elle cueillait encore les fleurs de la vie, lorsque la nature sembla vouloir prendre une revanche cruelle sur les faveurs dont elle avait comblé ses années de printemps. Un mal affreux dévasta cet aimable visage, ternit ces brillantes couleurs, tuméfia ces chairs délicates. Sur la fin, l'hydropisie avait dénaturé jusqu'à l'émission de sa voix tendre et plaintive : on l'entendait à' peine parler. Cependant, le prince de La Moskowa, le général Edgar Ney, qu'elle avait épousé en secondes noces et qui l'aimait infiniment, aveuglé par cet amour, n'apercevait point tous les ravages de la maladie. Un voile d'illusion s'interposait devant ses yeux entre le présent et l'autrefois, lorsque, la regardant, il s'écriait, ce galant homme, avec une conviction naïve et touchante :
« Comme elle est toujours belle, Clotilde 1 »
Les yeux bruns de la comtesse de La Poëze et sa taille élancée attiraient moins d'hommages que les formes séduisantes de sa sœur, Mme de La Bédoyère. De l'enjouement, une humeur facile et gaie, de l'entrain, qui n'empêchait pas la sagacité du jugement, des qualités
(1) Ci qui n'était pas le cas de Mm* Rouher.