UNE POMPADOUR IMPÉRIALE
La Comtesse de Castiglione
Un éclatant lever de soleil. — Jeunesse radieuse et mariage précoce.
— Départ de la jeune comtesse de Castiglione. — En mission secrète.
— Son arrivée en France. — Une apparition fulgurante, aux Tuileries. — Visite de l'Empereur. — Diplomatie piémontaise et diplomatie féminine. — Chez une Italienne. — Tentative d'assassinat sur la personne de Napoléon III. — Exil temporaire de la comtesse florentine. — L'incognito de la belle recluse, à Turin. — Son retour triomphant. — Quelques traits de caractère. — Anecdotes. — Lettres inédites. — Les jugements qu'on portait d'elle.
Si vraiment la beauté doit être regardée comme le don souverain, l'épanouissement le plus enviable de l'être dans la lumière et l'harmonie, c'est à Mme de Castiglione, l'impeccable, « la divine », que revient la couronne parmi les charmeuses du second Empire ; car, l'accord de tous les yeux la lui avait décernée, admirateurs ou jaloux.
Sur la fin de ses jours, la célèbre comtesse s'était enveloppée de beaucoup de mystère. Et le zèle de ses derniers amis l'aidait à s'y renfermer. Mais on aura beau voiler d'ombre les portraits de Mme de Castiglione, enchâsser religieusement les reliques de sa turbulente existence, dérober au profond des tiroirs les quelques
bribes de paperasses échappées à l'autodafé général, qui consuma tout ce qu'on put trouver d'elle, au lendemain de sa mort... les curieux ne se lasseront pas. Il faudra bien savoir quand même ce que fut, au réel et tout entière, l'amie des rois, la conseillère des princes, Il secrète ambassadrice officieuse, appelée comtesse Verasis-Castiglione.
C'était inévitable : faute de documents, on a colporté à son sujet plus de suppositions hasardées que d'affirmations positives. Il s'est répandu, de droite et de gauche, autant d'inexactitudes que d'anecdotes, et cela en prenant les choses depuis l'œuf, c'est-à-dire dès le début de sa vie, à sa naissance.
Des souvenirs personnels, qui nous ont été confiés, des fragments de ses lettres et de ses papiers intimes passés fortuitement entre nos mains, enfin les reliquiœ que nous tenons d'elle, indirectement, par l'entremise du plus constant de ses amis : le général Estancelin, vont nous permettre de ressaisir dans sa pleine exactitude celle physionomie si captivante, demeurée cependant, jusqu'à ce jour, quoique célèbre, voilée d'ombre, énigmalique et mal connue.
Elle ouvrit les yeux en 1840, d'après d'Ideville, en 1843, suivant elle, et le 22 mars 1835, selon les actes authentiques et fit ses premiers pas dans un très authentique palais, le palais des Oldoïni; et ce n'est que par un jeu de son imagination, en quête d'exemples notoires sur les revirements de la fortune qu'un ingénieux romancier (1) l'a fait naître dans une petite ferme, où, fillette, on l'aurait chargée, pour son plaisir, de mener les bêles aux champs.
Virginie Oldoïni, mariée au comte François Verasis- Castiglione, qui fut chef d^ cabinet et premier écuyer de Sa Majesté piémontaise, était de bonne extraction florentine. Sa mère possédait de nature la grâce, le charmer l'élégance. Elle avait une santé fragile : on la perdit de bonne heure. Avec l'insouciance de caractère, qui lui étatt propre, son père, le marquis Oldoïni supporta
(1) Henri de Régnier, Le Mariage de minuit.
Je deuil assez légèrement ; et, laissant au grand-père de l'enfant, le célèbre avocat et jurisconsulte toscan Lamporecchi, les soins d'une éducation difficile, il continua, comme attaché d'ambassade, à promener ses pas, je dirais aussi ses goûts frivoles, à travers l'Europe.
Toute jeune, elle avait été fort adulée, sous le regard maternel. On réleva dans le luxe et la satisfaction prompte et complète de tous ses désirs.
Dès l'adolescence, elle parut désignée aux hasards d'une vie orageuse et passionnée. Elle était de celles que Saint-Simon disait nées pour faire, de par le monde, les plus grands désordres d'amour, et qui, au delà de la vie, gardent encore leurs chevaliers, leurs enthousiastes. A douze ans, elle était aussi grande et aussi belle qu'elle le fut à vingt. Peu de mois après ce douzième anniversaire, elle avait sa loge pour elle, à la Pergola, où son regard lumineux, les promesses de sa taille, les fleurs de pourpre semées dans sa brune chevelure et son attitude assurée forçaient déjà l'attention. Le bruit d'une si rare perfection s'était répandu dans tout Florence. Un murmure flatteur suivait sa trace aux « Cascine » (1). Elle devint l'idole de la ville artistique et païenne.
Virginie, appelée dans l'intimité Nicchia, n'avait pas quinze ans sonnés qu'on avait plusieurs fois sollicité sa main. A la suite de quelles circonstances on l'accorda au comte de Castiglione, l'histoire m'en a été contée par MmB Walewska, qui n'y fut pas étrangère.
Alors que le comte Walewski était ambassadeur à Londres, en même temps que le ministre italien Azeglio, il y avait réception, un soir de l'hiver 1854, chez la duchesse d'Inverness, parente de la reine. Dans l'as sistance. entre les habits noirs, on remarquait un jeune Italien de fort jolie prestance et de bonne mine, le comte de Castiglione. Il se trouvait aux côtés des ambassadeurs de France et d'Italie. On venait de danser. Et parmi tant de gracieuses femmes réunies,
(l) Promenade de Florence.
épaules et gorges nues, le regard du gentilhomme errait complaisamment. Il se tourna vers le comte \\ alewsfci :
« — Sans doute, vous ne savez pas le motif, le vrai, qui m'amène ici. Je suis venu à Londres pour me marier.
« — En ce cas, mon cher Gastiglione, vous n'auriez pas dû quitter la belle Italie. Croyez-moi, retournez à Florence. Présentez-vous chez la marquis» Oldoïni ; faites-vous agréer par sa fille, épousez-la, el vous aurez la plus jolie femme de l'Europe. »
Le conseil était trop séduisant pour n'être pas suivi. Il le fut de tous points. Le comte de Gastiglione se déclara, sur l'heure, éperdu, fasciné. Il le pouvait être en effet. Un pastel de la radieuse Florentine, peinte au moment de son mariage, me fut montré au château de Baromesnil. Quelle idéale évocation ! On ne saurait imaginer rien de plus exquis ni d'aussi parfait. Le regard bleuté, comme le ton de la robe, est d'une douceur infinie ; les cheveux bruns floconnent, abondants et légers, sur un front très pur ; les bras et la gorge ont une grâce de contours qu'on ne saurait dire ; le menton ponctué d'une fossette, les lèvres petites et légèrement entrouvertes comme le calice d'une fleur rouge semblent appeler la caresse... M. de Gastiglione pressa le mariage.
D'elle à lui beaucoup moins vive fut l'attraction. Pour nous servir d'un mot que nous tenait la comtesse d'Alessandro, elle se laissa conduire à l'autel avec l'air d'une Iphigénie qu'on traîne au sacrifice.
En effet, elle ne l'aimait que très modérément et l'en avait prévenu d'avance. Il n'aurait, lui disait-elle, qu'à s'en prendre à lui-même des désaccords, qui pourraient survenir entre eux. Ne l'avait-elle pas, de bonne foi, dissuadé de s'attacher à elle et conseillé de mieux comprendre l'élection de son propre bonheur ? Quand il s'enflammait à l'extrême, elle n'avait rien négligé pour atténuer la chaleur de ses sentiments.
« — Je vous en supplie, mon cher comte, lui déclarait-elle, cessez de demander ma main. Je n'ai pour vous aucune affection, aucune sympathie ; je sens que
LA COMTESSE DE GASTIGLÏONE ô
vous serez toujours pour moi l'homme le plus indifférent. Aimez ailleurs, pensez à d'autres, de grâce.
« — Qu'importe ! lui répondait-il, vous ne m'aimerez jamais, soit ! Mais j'aurai l'orgueil d'avoir la plus belle parmi les femmes de mon temps. »
Il paya à son prix, c'est-à-dire chèrement, cette précieuse et illusoire satisfaction. Un trait, cueilli dès les débuts de leur vie commune, permettra d'en juger. Au lendemain d'un mariage, qui ne s'était pas conclu sans tiraillements,, les convenances réglementaires exigeaient qu'elle rendît une visite filiale à la mère de son mari, comtesse de Gastiglione. Pour quelle raison éprouv?.it-elle à faire cette démarche une répugnance extrême ? On ne sait. Toujours est-il qu'elle s'y refusait absolument. Le comte s'y employait en pure perte, priant, raisonnant, insistant, usant tour à tour des plus fermes paroles et des tendresses les plus enveloppantes : elle n'y voulait rien accorder ; et les meilleures exhortations ne la décidaient pas à accomplir cette chose simple et naturelle. Un jour qu'ils étaient sortis ensemble, en voiture, et que la conversation ayant pris un tour aimable, il la croyait mieux disposée qu'à l'ordinaire, il avait saisi l'occasion rare pour jeter l'adresse de sa mère au cocher, dans l'espoir qu'elle s'y laisserait conduire. Elle ne souffla mot ; mais, comme La calèche traversait un pont, elle eut tôt fait d'exécuter une idée diabolique qui lui était passée par la cervelle : vivement, elle ôta ses souliers et les lança dans l'eau.
« — Je ne suppose pas, dit-elle alors, que vous me forcerez à marcher pieds nus ! »
Bien des femmes eussent aimé, choyé l'époux qu'elle avait reçu. Il avait vingt-deux ans, il était de race, et nous avons su qu'il avait jolie figure. Ce qui lui manquait, c'était l'énergie de caractère, l'esprit de volonté, l'initiative entreprenante, qu'elle aurait désirés chez l'homme de son choix, pour devenir elle-même la digne associée d'une existence ambitieuse, agissante.
En vain l'avait-il installée avec un luxe inouï dans un château, près de Turin, et se livrait-il aux plus folles prodigalités pour embellir ses jours. Il n'en était
récompensé que de sourires contraints et de froideur réelle. En deux années, il avait dépensé une fortune considérable, ce qui ne contribuait pas à le relever aux yeux d'une femme, qu'humiliait le sentiment de la nullité de son mari. D'autres raisons hâtèrent la séparation (1).
En se mariant à contre-gré, la dédaigneuse Florentine avait bien dû se promettre qu'elle n'arrêterait pas dans ces liens uniques ses goûts ni ses ambitions. Le roi de Piémont Victor-Emmanuel fut le premier à mettre, sur son chemin, l'offre des diversions extra-conjugales.
Qu'il fût, en sa qualité d'homme, plus avenant, plus séduisant que M. de Gastiglione, on en pouvait douter. Le contraire était le vrai. Ce Victor-Emmanuel ne brilla que faiblement par la distinction des dehors et la courtoisie des propos. Rarement un prince se montra-t-il si réfractaire à l'attirance des mondanités. Aux dîners d'apparat, il était nerveux, impatient, et se sentait au supplice. Il n'assistait qu'après bien des résistances et des jurements aux démonstrations de Cour. La chasse, les manœuvres, le militarisme, les plaisirs des sens (2) étaient seuls capables de le mettre en joie. C'est Victor- Emmanuel qui, pendant un bal superbe, qu'on donnait en son honneur, en 1860, au palais royal de Milan, sanglé dans son uniforme et roulant autour de lui des yeux étonnés, se pencha vers un diplomate, le ministre de Suisse, pour lui glisser à l'oreille ces paroles mémorables :
(1) Le comte François de Castiglione, qui n'avait gardé que des débris passagers de son ancienne fortune, rechercha une place dans la maison du roi, et l'obtint par l'entremise de son oncle, le général Cigala. Il devait peu à peu s'élever dans la confiance et l'amitié de Victor- Emmanuel. Il était chef de- cabinet du roi, lorsqu'il mourut subitement. C'était le lendemain du mariage du prince Amédée, duc d'Aoste. Comme il accompagnait, à cheval, la voiture des époux royaux, il avait été frappé d'une congestion cérébrale.
(2) « Nul monarque, disait-on de lui à Turin, n'a mieux réussi que Victor-Emmanuel à devenir le père de ses sujets. » Il dispersa iibéralement ses fantaisies de paternité.
« — Est-ce que vous vous amusez ici, mon cher ? Quant à moi, je m'y ennuie bougrement, et je voudrais que ce fût fini. »
Et chacun, dans l'assistance, s'était demandé avec quel personnage s'entretenait ainsi le souverain et quelles graves paroles pouvaient bien s'échanger entre eux. Une entente élargie entre les deux pays voisins allait en sortir peut-être. Des vues neuves et fécondes s'en dégageraient au mieux des intérêts réciproques. On s'imaginait cela. Et, dans l'espèce, il n'y avait eu que les propos ennuyés d'un porte-couronne rébarbatif aux soiiées officielles et qui trouvait le temps bougrement long.
C'est avec une pareille desinvoltura que notre roi de Sardaigne, étant de visite en France, exprimait, au cercle de l'impératrice, ses façons de penser... Napoléon III avait reçu en solennelle délégation les vœux de son clergé de France. S'approchant du duc de Morny : « L'empereur, lui dit-il, a été admirablement reçu et surtout auprès de son clergé. Ce n'est pas comme moi. » Puis, faisant une pirouette : « D'ailleurs, je m'en f... », ajouta-t-il. M. de Morny, par politesse, avait répondu : « Moi aussi », et pirouettant à son tour, lancé celte boutade à ses plus proches voisins : « En voilà un, au moins, qui sait le français !» A la vérité, le royal personnage, dont il parlait, connaissait mieux le langage des camps que celui des cours. Et puisque nous sommes sur ce sujet, on nous permettra bien, avant de reprendre la suite de notre récit, une courte digression anecdotique.
Victor-Emmanuel était l'hôte de Napoléon et faisait briller, aux Tuileries, cette indépendance cavalière, qui amusait les hommes, effarouchait la pudeur vraie ou jouée de quelques dames et surprit d'abord tout le monde jusqu'à ce qu'on en eût adopté l'habitude.
Une femme d'esprit, qui ne perdait rien de ce qui se disait autour d'elle, la comtesse de Damrémont, s'était donné la peine ou le plaisir de relever un certain nombre de traits, à titre d'échantillons un peu gros de l'esprit du roi d'Italie, pour en saler l'une de ses lettres, — véritables chroniques parisiennes, inconnues du pu-
blic, dont par bonlé d'âme elle régalait les yeux et l'imagination de ses amis absents. Elle en écrivit long à l'ambassadeur Thouvenel, dans la pure intention d'égayer son exil officiel sur les rives du Bosphore. Elle lui rappelait de quelle manière fruste Victor-Emmanuel tournait le madrigal, lorsque, voulant complimenter l'impératrice sur la séduction qui émanait de sa personne, il n'avait trouvé rien de mieux à dire, sinon qu'elle lui faisait endurer le supplice de Tantale. Ou, c'était chez la princesse Mathilde à laquelle il protestait qu'elle l'attirait singulièrement, qu'il entendait être reçu chez elle, les portes fermées, et que les portières «ouvertes le gênaient beaucoup ! Puis, venaient des historiettes du genre de celle-ci. Au milieu d'un groupe, il avisait une dame d'honneur de la souveraine, circonspecte et pincée, Mme de Malaret ; et, tout le monde écoutant, il lui déclarait qu'il aimait les Françaises parce qu'elles étaient aimables, parce qu'il s'était aperçu, depuis qu'il était à Paris, qu'elles ne portaient pas des pantalons comme les dames de Turin, et qu'avec elles, en vérité, c'est le paradis ouvert. La comtesse détaillait d'autres gentillesses de la sorte et fermait son courrier sur ce paragraphe :
« Un soir, étant à l'Opéra assis auprès de l'empereur, le roi Victor-Emmanuel fixait depuis une demi-heure une petite danseuse. Se penchant vers Napoléon : « Sire, « dit-il, combien coûterait cette petite fille ? — Je ne sais, « lui répond l'empereur; demandez à Bacciochi. » Le roi, se retournant : « Combien coûterait cette enfant ? — Sire, pour Votre Majesté, ce serait cinq mille francs ! — Ah ! diable, c'est bien cher ! fit le roi. — Mettez-la sur mon compte, répliqua l'empereur, en s'adressant à Bacciochi. »... Il y aurait à en raconter comme cela pendant vingt pages. Mais, adieu, mon cher ambassadeur. Vous avez raison de m'aimer un peu ; car, moi, je vous aime beaucoup.
« Damrémont. »
. Quelles impressions devait laisser aux femmes, qu'il avait connues, un tel galanfuomo ? Rien moins
qu'idéales, sans doute. Mais il était roi. Ce fut son titre auprès de Mme de Castiglione, lorsqu'il prétendit être de tiers dans les privautés de son alcôve.
Cependant, le ministre Gavour, qui était apparenté aux familles Oldoïni-Castiglione, avait apprécié, chez la femme, autre chose et mieux que sa beauté de chair. En homme de raison plus que de sentiment, il avait compris, d'abord, quel précieux auxiliaire pourrait trouver sa diplomatie dans le concours d'une intelligence très éveillée, à la fois souple et dominatrice, capable d'attirer habilement les influences masculines pour s'y glisser, s'y établir et s'y maintenir avec cette adresse persévérante, qui est le propre du génie fémi nin.
Sur son instigation, Mme de Castiglione prit le chemin de la France, poussée par sa destinée vers le chef d'Etat, qui, pendant sa jeunesse, lorsqu'il n'était qu'un prétendant aventureux, avait embrassé de cœur la cause de l'indépendance italienne. Et Cavour eut de bonnes raisons pour consoler le roi de Piémont du départ de l'absente. Elle-même ne savait-elle pas, d'avance, qu'elle serait du mieux accueillie ? Son père (détail qu'on ignore généralement) avait servi de tuteur au fils de la reine Hortense. Louis-Napoléon s'était rendu, maintes et maintes fois, au palais des Oldoïni. Touché du charme de l'enfant, il la prenait sur ses genoux et lui prodiguait, à rencontre de son ordinaire froideur, des caresses que des âmes malignes soupçonnaient d'être paternelles. L'ancien ami de ses jeux puérils pouvait-il être autrement qu'heureux de la recevoir avec tous les honneurs et le faste de son nouvel état impérial ? Elle individualiserait sous ses yeux, de la manière la plus engageante, l'Italie et la question italienne.
La première visite de Mme de Castiglione à Paris, fut de politique et d'amitié. Elle descendit, d'abord, au ministère des Affaires étrangères, pour s'y faire accréditer par Walewski et pour, en même temps, y revoir une Florentine comme elle, la comtesse Walewska.
Du reste, elle ne touchait point la terre de France
en inconnue. La réputation de ses charmes l'avait précédée. Des journaux l'annoncèrent à grande pompe. Le bruit de son extraordinaire beauté avait franchi les monts. On allait voir, disaient les gens informés, une merveille survenue d'Italie. Elle n'était pas arrivée que des seigneurs impatients brûlaient de se faire inscrire chez elle. Les invitations affluèrent. Un bal officiel aux Tuileries s'offrit très à propos comme le cadre le plus souhaitable à ses débuts, sur le théâtre de la Cour.
Elle vint assez tard dans la soirée. Un frémissement de curiosité signala son approche. A son entrée, 1& mouvement fut tel que les danses s'arrêtèrent. La musique cessa de jouer. Un courant passa dans la salle comme une expansion magnétique d'admiration. L'impératrice fit un pas au-devant d'elle. L'empereur avança jusqu'à la place où elle était assise, pria le duc Ernest de Saxe-Gobourg d'engager l'impératrice ; lui-même offrit la main à la nouvelle invitée, et, pendant que se réveillait l'orchestre de Strauss, fit avec elle quelques tours de valse, puis quelques pas de promenade en causant, jusqu'au moment où s'éteignirent les mesures de la danse.
Les yeux ne se détachaient plus de la courbe harmonieuse de sa taille. Un profil pur, des yeux longs et pleins de feu, une bouche petite, des cheveux d'une abondance et d'une splendeur superbes, le cou délié, qu'une ligne tombante attachait à des épaules modelées à ravir, une gorge libre de tout frein et dont la perfection hardie semblait, selon l'expression d'un témoin, jeter un défi à toutes les femmes, un buste royal, des bras et des mains d'un contour charmant, et la ligne du corps irréprochable ; il n'était rien, chez elle, qu'on pût voir sans l'aimer. Le succès de la comtesse fut complet, triomphant, On prononça que c'était l'événement de la semaine.
Les débuts mondains de la comtesse, aux Tuileries, eurent un succès merveilleux. La réputation de ses grâces l'y avait précédée. Dès les premiers soirs où le marquis de Flammarens, type accompli des chambellans d'ancien régime, s'empressait de lui frayer le pas-
sage en ouvrant devant la belle étrangère la foule des habits chamarrés, elle ne s'était ni étonnée ni gênée que tous les regards se fixassent sur elle.
Toujours très occupée, quand elle était sous les armes, de mettre en ordre tel ou tel ajustement de sa toilette, de relever une boucle rebelle, de mignoter sa chevelure, elle semblait en marchant jeter aux glaces des salons, qu'elle traversait, un regard de reconnaissance pour la grâce qu'elles avaient de lui renvoyer si flatteusement son image.
L'assentiment des hommes l'avait mise hors de pair. Et nulle n'en était plus consciente qu'elle-même. Elle éprouvait une sorte de mysticisme passionné du beau, représenté dans sa personne. Sa pensée de toute heure et le meilleur de sa sensibilité s'étaient concentrés autour de cette idée : « Je suis belle. » Elle avait promené les yeux autour de soi, considéré les femmes du plus grand monde, qui s'asseyaient en cercle dans les mêmes salons princiers, jugé celles-ci et celles-là avec une tranquille confiance ; et, cet examen fait, elle en avait acquis une assurance désormais imperturbable et pour la vie. C'est alors qu'elle prononçait ces paroles, reportées plus tard au bas d'une photographie, que j'ai pu voir entre les mains de Paul de Gassagnac, ces paroles d'une si parfaite sérénité dans l'orgueil : Je les égale par ma naissance. — Je les surpasse par ma beauté. — Je les juge par mon esprit.
Gomment n'aurait-elle pas eu la tête étourdie des vapeurs de l'encens ? Lorsqu'elle arrivait, en ses ton lettes d'apparition, dans une fête pressée de monde, on se hissait sur des chaises, rapporte la comtesse Stéphanie, pour la voir passer. Ainsi, quand elle visita l'Exposition de Londres, elle était si prestigieuse que, dans la salle de l'Opéra, on montait sur les banquettes, afin de la contempler (1). Avait-elle pris sa place pour regar-
(1) On s'étonne en lisant ces détails. L'histoire de la beauté féminine en fournit des exemples. Je lisais, dans un livre ancien peu connu, des récits non moins extraordinaires sur l'effervescenoe que produisait, à Toulouse, au xvi« siècle, celle qu'on appelait la belle Paule sans autre désignation; Quand elle apparaissait, la foule des admirateurs s'amoncelaient autour d'elle comme les flots d'une
der, écouter ou causer, elle semblait enfermée clans une couronne d'adorateurs.
Les jolis visages souriaient de tous côtés, à la Cour. Ils avaient l'aimable diversité des fleurs d'une même corbeille. On y voyait, à choisir, des profils grecs et des grâces parisiennes, des yeux bleus rêveurs et des yeux de velours noir, des matités bien expressives et des carnations éblouissantes, des bras ronds, des tailles souples autant qu'il plaisait d'en regarder. A celle-ci appartenait un délicieux détail, un charme, une accortise, qu'aurait enviés celle-là. Aucune ne réalisait l'harmonie impeccable, qui était le privilège unique de Mme de Castiglione et qui relevait au-dessus de toutes. Rien n'est parfait, dit-on. Or, elle était la perfection même, depuis la naissance de ses cheveux jusqu'à ses pieds menus, délicats et soignés comme des mains. Ils nous l'ont dit, ceux qui la virent.
Et puis elle était soi tout entière, n'imitant rien ni personne, en prenant fort à son aise avec la mode et ne s'en remettant qu'à sa fantaisie du soin précieux d'enjoliver, chez elle, les dons prodigues de la nature.
Là-dessus elle s'entendait assez mal, soit dit en passant, avec l'impératrice. Une rivalité de coiffures (i) faillit écarter Mme de Castiglione des invitations officielles. Il y eut d'autres dissidences de détails et défaut d'entente, en général, entre la souveraine et son hôtesse florentine, sur la grave question des toilettes, la première étant conservatrice et la seconde presque révolutionnaire.
L'impératrice accordait sa haute protection à des inventions bien singulières : amas de falbalas, fouillis de mousseline et d'étoffes lâches, enjuponnements et ballonnements déraisonnables, qui font rire, à présent — jusqu'à ce qu'il leur prenne envie d'en ressayer, peutsédition ». Les capitouls durent intervenir pour la préserver des im portunités de ces idolâtres. Encore les magistrats avaient-ils dû solliciter et obtenir d'elle qu'elle se fît, deux fois par semaine, la douce violence de se montrer en public.
(1) A propos de coiffure, notons que M"0 de Castiglione avait mis à la mode ces grandes plumes disposées en couronne, qui la grandissaient encore et s'harmonisaient avec son altière beauté.
être — nos femmes amincies de buste, allongées de taille, diminuées de partout et moulées au plus juste dans leurs robes étroites. Trop consciente de ce qu'elle devait aux lignes pures de son corps pour l'assujettir à ces fâcheux emmaillotements, à ces boursouflures, Mme de Castiglione avait pris l'avance de trente ou quarante années sur les modes contemporaines et rejeté de sa garde-robe les impedimenta de la cage d'acier Laissant jaser celles qu'effaraient ses costumes du soir hardiment découpés, et que le goût d'aujourd'hui trouverait presque simples, elle avait gagné l'approbation de la partie masculine de la galerie en donnant la pré férence aux robes et corsages, dont l'étoffe souple épouse les formes, gante en quelque sorte la gorge el les épaules, dessine d'un heureux contour l'orbe simple et les lignes onduleuses, et qui paraît vivre, en un mot, avec la personne, avec la chair.
Les bals costumés étaient le triomphe de son imagination, très entendue à faire valoir hardiment la plasticité de ses formes statuaires. Ces hardiesses même ont été cause qu'on a fait circuler à son sujet deux ou trois anecdotes inexactes, et que nous allons rectifier d'après témoins.
D'abord, celle de son entrée prétendue, une entrée plus que sensationnelle dans un bal de la Cour, en Salammbô, uniquement vêtue de mousselines transparentes, si transparentes que les yeux de l'impératrice en auraient été scandalisés et que la souveraine aurait prié l'un des chambellans de reconduire la nouvelle prêtresse de Tanit hors des salons. De fait, pareille aventure n'était pas arrivée à Mme de Castiglione, qui n'eut jamais à rebrousser le seuil des palais des Tuileries ou de Compiègne, mais bien à une autre étrangère, à une dame russe (on nous l'a nommée), Mme Korsakof.
En second lieu, l'incident de la « Dame de cœur ». Une jeune magicienne de Bohême, les cheveux répandus sur les épaules, avait frappé tous les yeux par les ornements singuliers de son ajustement : des cœurs dispersés partout et même en de certaines places où ce symbolique emblème n'avait rmu faire. Cette fois, c'était
réellement Mrae de Castiglione. Trente années plus tard M. (l'Aiilas racontait, dans l'intimité, l'effet inouï qu'elle produisit alors sur l'assistance. L'impératrice la félicita sur son costume, mais en ajoutant : « Le cœur est un peu bus ! »
Et M. d'Antas ayant eu l'occasion, par la suite, de demander à l'impératrice si l'histoire était vraie, elle avait répondu qu'elle n'en avait pas gardé le souvenir, mais que, si le mot était passé sur ses lèvres, c'était sans y prendre garde... De vrai, la chose s'était passée, non point aux Tuileries, mais au ministère des Affaires étrangères, chez la comtesse Walewska, qui était ellemême, au dire de Mme de la Pagerie, le sourire de la fête, et qui daignait, un jour, nous en rapporter les détails, grâce à une précision de souvenirs des plus attachantes.
L'audacieuse PloTentine s'était avisée du costume le plus fantaisiste et le plus provocant qu'elle pût arborer (1). Moitié Louis XV et moitié second Empire, ce costume était éblouissant. La nudité d'une gorge fière et sans corset, assez sûre de son assiette pour rendre inutile tout soutien étranger, n'était qu'en partie et très bas voilée par une gaze' zéphyr. Les jupes retroussées sur le jupon de dessous, à la façon des modes du xvine siècle se trouvaient enlacées, ainsi que le corsage, de chaînes formant de gros cœurs. Laissant retomber en nappe sombre sur son cou et ses épaules son opulente chevelure, Mme de Castiglione semblait traîner à sa suite tous les cœurs, en effet, qu'elle avait si hardiment symbolisés.
On en parla longtemps, les femmes avec un reste d'envie, les hommes avec une admiration païenne, bien justifiée par le souvenir des indiscrétions voluptueuses de tout le costume. Elle-même en avait gardé bonne mémoire. Je le constate à la page 148 d'un volume
(1) Suivant un autre détail, que je tiens, celui-ci, du marquis de Fraysseix, le célèbre chanteur Mario di Candiu, le plus beau des Alui'iviva, l'enfant, g&ti des duchesses, avait eu l'avantage, de lui servir d'habilleur. 11 avait disposé, de ci de là, ces cœurs solliciteurs de fouilleinents d'yeux et d'arriére-pensées libertines-
annoté de sa main : Mon Séjour aux Tuileries, passé depuis lors dans la bibliothèque de M. Gabriel Hanotaux, et où, en marge d'une description flatteuse de sa personne par la comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie, elle a écrit très lisiblement : C'était bien la damae de cœur. Portrait d'Exposition, 1867.
Il en eût fallu moins pour expliquer le faible très prononcé, que trahissait Napoléon III à l'égard de Mme de Gastiglione.
Mais nous l'avons fait entrevoir, elle eut d'autres visées que d'emporter, à la Cour de France, la palme de la beauté et d'exciter des caprices célèbres. Dans le bruit des paroles adulatrices et l'entraînement des plaisirs mondains (1), elle n'avait pas oublié la mission secrète, qui lui avait été confiée. La comtesse était venue de Turin à Paris, avec la résolution formelle de faire échec à la nature impressionnable auprès des femmes de Napoléon III et d'aider, par une action personnelle et dntime, aux agissements de la diplomatie italienne. Que dis-je ! Elle en était chargée officiellement
« Une belle comtesse, écrivait Cavour à Luigi Cibrario, chargé des Affaires étrangères, est enrôlée dans la diplomatie piémontaise. Je l'ai invitée à coqueter, et, s'il le faut, à séduire l'empereur. Je lui ai promis, en cas de succès, que je demanderais, pour son frère, la place de secrétaire, à Pétersbourg. Elle a commencé discrètement son rôle, au concert des Tuileries, hier. »
Bien que Mme de Castiglione se défendît, en paroles, d'avoir jamais fourni de légitimes griefs à l'impératrice, elle n'était pas, en réalité, si mystérieuse qu'on n'en soupçonnât davantage. Plus d'une fois la couronne tint à la jarretière. C'est à quoi elle avait songé trop tard, avec regret.
(1) Peu de jours avant la déclaration de guerre à l'Autriche, les bals costumés faisaient fureur, à Paris. Il y avait mascarade à la cour, chez le ministre Fould, chez Mraa de Bassano, à l'hôtel d'Albe, et le nouveau duc Tascher de la Pagerie s'élaii mis à l'unisson des musiques de dans0,.
« Ma mère fut une sotte, déclarait-elle franchement à une amie, qui nous en a répété le hardi propos. Si, au lieu de nous river l'un à l'autre, Castiglione et moi, elle avait eu la bonne inspiration de me conduire en France, quelques années plus tôt, ce ne serait pas une Espagnole, mais une Italienne qui régnerait aux Tuileries. »
D'être une force était son rêve. Elle se consolait difficilement d'avoir manqué l'heure, supposait-elle. Du moins, elle n'avait point perdu de vue les instructions de son cousin Cavour ni ses patriotiques desseins : de toute son influence, de toutes ses grâces, elle appuya sur la volonté encore hésitante de Napoléon III. L'empereur y rêvait depuis longtemps. Il avait fait paraître une brochure, émanée de sa pensée, sur la question italienne. Elle était arrivée à propos, et bien instruite des engagements, que l'ancien aventurier des Romagnes avait contractés, de loin, avec certaines personnalités politiques très avancées d'Italie. Il ne savait rien des chances de l'avenir que deux ambitions l'avaient hanté déjà : la première, d'où dépendait la réalisation de la seconde, était de reprendre possession, comme président consulaire ou comme empereur, de l'héritage napoléonien; l'autre de mériter le titre de libérateur de l'Italie. Il avait formellement promis de la rendre libre, des Alpes à l'Adriatique.
Habile à le flatter dans sa vanité d'homme convaincu qu'il aurait à tenir, en Europe, un rôle prépondérant, elle hâta la réalisation d'une politique extérieure et d'événements, qu'il avait d'ancienne date prémédités. Cavour était un grand joueur (1). Il joua sur cette carte : la beauté de Mme de Castiglione, et n'eut pas à se repentir de l'avoir considérée comme un atout dans la partie.
Douée d'une incontestable activité d'esprit, parlant,
(1) Il avait beaucoup joué dans sa jeunesse. Ses amis parisiens avaient conservé le souvenir de grosses parties, où le hardi Turinois faisait preuve sur le tapis vert de l'audace et du sang-froid qu'il devait déployer sur d'autres plus importants théâtres.