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LA COMTESSE DF CASTIGLIONE DANS LES TABLEAUX VIVANT

Tristesse.

écrivant presque toutes les langues de l'Europe, tourmentée d'un continuel besoin de s'informer, d'intriguer, de conseiller, sinon d'agir, lancée quotidiennement, au trot de ses chevaux, et tenant sur les genoux un portefeuille bourré de notes, de documents, de brochures, dans une course quotidienne de ministère en ministère ; successivement amenée par ses relations et le jeu des circonstances à correspondre avec presque tous les princes et gouvernants de l'Europe, elle était la première à concevoir une très haute idée de ses aptitudes politiques et diplomatiques. Il n'est pas douteux qu'elle entretint un commerce assidu avec les chancelleries de Turin, puis de Rome, et l'insistance avec laquelle le gouvernement italien a exigé la livraison des papiers de Mme de Castiglione, pour les anéantir de manière à n'en laisser subsister aucune trace, le prouve surabondamment. Il est certain aussi qu'elle avait contribué à retenir le pape à Rome, lorsqu'elle fut exprès déléguée auprès de Pie IX par Victor-Emmanuel, porteuse de promesses et d'offres pleines de conciliation au Souverain-Pontife (1). Enfin, on peut affirmer qu'elle eut assez d'influence sur l'esprit de Napoléon III, déjà gagné à la politique italienne, pour le déterminer à réclamer la présence du comte de Cavour au Congrès de Paris (2), où fut posée la question de l'unité du royaume d'Italie:

(1) Elle montrait, volontiers, le bracelet, qui lui fut donné, à cette occasion par le pape, avec la tiare couronnant ce bijou.

(2) Très italienne, Mm8 de Castiglione professa toujours une grande admiration pour la vaste intelligence et le profond génie de Cavour. Si je feuillette un livre, qui lui avait appartenu et qu'elle cribla de ses notes dans les marges, je constate, entre autres détails, qu'elle y souligne avec une satisfaction très appuyée chaque point concernant l'illustre Turinois. Elle écrit bien proche du nom le titre de parenté, qui la rend fière : mon cousin. Qu'il fût au physique d'une laideur décidée, elle ne le conteste pas. Elle y accède d'un trait léger comme une approbation discrète. Mais, comme elle renforce le coup de crayon, et à juste titre, dès qu'il s'agit du beau côté moral, de sa vive intelligence, de l'énergie créatrice qui se lisait dans ses yeux, qui éclatait dans toute sa personne! Comme elle en redouble la ligne zigzagante, aussitôt qu'on rend justice entière au patriote déterminé, dont l'unique effort tendait à faire son pays grand par tous les moyens possibles !

Il serait absurde d'affirmer que l'intervention de Mme de Castiglione fut la cause décisive de la guerre ; mais il est de toute évidence que, dans la transmission des correspondances entre la France et l'Italie, à la veille d'événements inéluctables, elle joua un rôle actif et s'agita beaucoup. C'est en souvenir de ses pas et démarches multipliés qu'avec la disposition naturelle aux femmes, les faisant amplifier à l'extrême les proportions de leurs actes, et leur amour des mots qui surfont les choses, elle s'écriait, d'enthousiasme, un beau jour : J'ai fait l Italie et sauvé la pajoauté !

L'ambitieuse phrase, nous l'avons vue textuelle dans une lettre au général Estancelin. Elle s'y plaignait fort d'avoir été méconnue, et, d'occasion, elle s'y laissait aller à un véritable réquisitoire contre l'ingratitude des princes en général. Mais voici ce fragment de lettre révélatrice :

« Lorsqu'un souverain ou prince fait tant que de compter sur l'ami, sur son dévouement sans réserve, il croit impossible que cet ami puisse se révolter, même pour le porter en avant, même pour l'obliger à faire davantage, dût-il le pousser d'un coup de poing dans le dos, le jeter de haut par la fenêtre, comme Mocquart fit, à Kam, de Napoléon en blouse, avec sa planche, au risque de le tuer, parce qu'il le fallait. Il le fit empereur, et moi je l'aurais fait vainqueur, comme je l'avais commencé avec ma parole, mes pas, mes démarches secrètes et personnelles, qui m'ont attiré tant d'infamies, dont la fière et désintéressée réussite sans personnelle gloire a ameuté contre moi tant de gens, et pourquoi ? Pour avoir mené Victor-Emmanuel à Rome, renversé sept dynasties napoléoniennes, bourboniennes et papalistes. C'était quelque chose, cependant, d'avoir préparé cela, seule, envers et contre tous, malgré tous. Je n'aurais pas, moi, l'Italienne, fait le Mexique, comme l'Espagnole, qui a entraîné la défaite de Sedan, la destruction de l'Empire et le démembrement de la France. Mais ces Tuileries sont maudites, ou prédestinées pour les changements de gouvernement et la destruction des

races souveraines. Voyez l'histoire, rien de mal et de pire qu'au Louvre... Ah ! si j'avais été une Catherine !... Mais, mon Napoléon avait peur (1), et je l'ai lâché, lui et les siens. »

Jamais une Italienne influente et belle ne fut mêlée aux intrigues d'une Cour sans qu'on n'ait soupçonné, autour d'elle, quelque tortueuse machination, quelque drame mystérieux, compliqué de poignard ou de poison. Il en fut ainsi pour la Casliglione.

Il y eut, dans cette vie, des aventures romanesques, des équipées boccaciennes, et des scènes qui approchèrent du tragique.

Un agent secret de Napoléon III, le Corse Griscelli, a rapporté dans ses confidences et sur le ton emphatique, habituel à ce Saltabadil de la police impériale, une histoire terrifiante, dont elle aurait été l'héroïne et qui serait à brosser dans le ton et la couleur des plus sombres imaginations feuilletonesques.

Peu de temps s'était écoulé depuis l'apparition de la séduisante Florentine aux Tuileries. L'empereur, de nature très empressée, sous son masque de froideur, avait mis à profit ce court délai. On attendait l'auguste visiteur chez Mme de Castiglione, à l'hôtel Beauvau. En pareilles affaires, des précautions secrètes étaient prises pour la sécurité du souverain. Son aide de camp, le général Pleury, qu'on avait informé du projet, ordonna à Griscelli de venir le prendre, au salon de service, à huit heures du soir. Il pressentait un guet-apens, une trahison. Le Corse arriva au moment prescrit, Le voyant avant l'heure, Napoléon, qui était habitué à saisir, dans les allures mystérieuses, boutonnées jusqu'à la gorge, de son agent, des indices de quelque grave révélation policière, lui demande :

« — Qu'y a-t-il de nouveau ? »

(1) Le Piémont, Victor-Emmanuel, Cavour et Mme de Castiglione, sa cousine, n'étaient pas complètement satisfaits : on voulait l'Italie entière. Mais à peine Napoléon III avait-il ébranlé ses armées que, trompé par la Prusse, menacé par l'Allemagne entière, malgré les protestations de Cavour et les écîats de colère de l'Italie, il avait conclu la paix à mi-côte.

Griscelli répond par une autre interrogation :

« — Sire, je désirerais savoir où nous allons ?

« — Pourquoi ?

« — Parce que, ce soir, je le crains, il arrivera quelque chose. »

Sur ces entrefaites, entre Fleury. On part, sans attendre, par le jardin des Tuileries : Napoléon, son aide de camp et l'homme deb vendettas.

En pénétrant dans l'hôtel, qu'une faiDle lumière éclairait :

« — Attention, général, murmure Griscelli, nous sommes chez une Italienne. »

On gravit les marches, lentement, sans bruit. Comme on vient d'atteindre le palier, qui donne accès sur l'appartement, une porte s'ouvre ; une jeune servante (1) fait entrer l'empereur et le général, puis retourne sur le palier, où se tenait rencogné clans l'ombre, sans qu'elle le vît, l'agent secret. Quelle idée l'a ramenée là ? Il y songe et surveille. Elle a battu trois coups dans ses mains. Un signal, sans doute. Aussitôt, un homme est sorti, l'on ne sait d'où. Il va se diriger vers le salon ; mais, avant qu'il ait touché la porte, il est mort. Un coup de poignard, de haut en bas, lui a percé le cœur. Au bruit de la chute du corps, aux cris que pousse la servante, Fleury tressaute. Il s'élance du salon, saisit la fille et l'enferme dans un cabinet noir, pendant que Gripcelli traîne le cadavre à l'intérieur. Puis, il rentre précipitamment, enferme chez elle « la dangereuse sirène » et sort avec l'empereur en faisant signe au Corse de rester là et d'attendre. Peu d'instants après, il revient, accompagné de l'agent Zambo, avec deux voitures. Dans l'une on met le mort et la femme de chambre ; dans l'autre il s'installe avec elle qu'il soupçonnait d'avoir médité l'assassinat de l'empereur. Le souverain était de retour, au palais, dans son cabinet de travail, où Griscelli, qui avait ses entrées à toute heure, le trouve assis, le coude appuyé sur la table, la tête reposant dans sa main. Il lève les yeux, en voyant entrer cet homme,

(1) Nous avons lieu de présumer que c'était la a Corel », qui

demeura au service de M"" de Castiglione jusqu'à sa mort.

et, avec une expression douloureuse contractant son visage :

« — Encore du sang ! Pourquoi l'avoir frappé ? Ce n'était qu'un innocent, peut-être, un malheureux, inoffensif, et qui venait pour la carriériste.

« — Les amoureux des servantes ne portent pas sur eux de semblables recommandations », reprit l'agent, prompt à faire valoir les preuves de son zèle.

Et il tire de sa poche un revolver et un stylet dont la pointe était empoisonnée. Il les avait saisis sur la victime. Napoléon examine le tout avec attention, considère de près la pointe et la lame du poignard, et, convaincu, gratifie son sauveur, ou prétendu tel, d'une somme de trois mille francs, en lui enjoignant d'aller faire un rapport fidèle de ces choses à Piétri.

« — Je ne les lui dirai pas, Sire ! » réplique-t-il en s'en allant.

Toujours d'après Griscelli, la comtesse de Gastiglione — qu'il gratifie, par confusion, du titre de duchesse, .— lut conduite aux frontières italiennes. A l'en croire, elle se rendit immédiatement chez le comte d'Ârese (1), l'informa de ce qui s'était passé et menaça l'empereur d'une divulgation retentissante, si on ne la laissait pas rentrer en France. La menace produisit son effet. Peu de temps ensuite, la* comtesse devait inaugurer son retour à Paris en donnant une grande réception.

Il y a du vrai dans le récit, très flottant comme indication de date, de l'homme de police qui se flattait d'avoir été, pendant neuf ans, l'exécuteur des hautes œuvres d'un nouveau Richard et son ombre même. Faire la part de l'exact et du faux ; dégager les choses de l'exagération avec laquelle il avait coutume d'enfler les détails pour grossir davantage son rôle et son importance ; dire catégoriquement en quelles circonstances, à quel instant précis put s'affilier à d'autres

(1) C'était un ancien ami de Louis Bonaparte, au temps où le prince habitait la Suisse. Grand seigneur milanais connu comme très libéral, on le chargea, après Villafranca, de composer un ministère, mission qu'il n'accepta point. Certains hommes politiques italiens le tenaient en suspicion, à cause de son attachement non déguisé pour l'empereur des Français.

22 LES FEMMES DU SECOND EMPHlE

conspirations, qui fermentaient dans l'ombre des sociétés secrètes contre l'ancien carbonaro trop lent à remplir ses serments, l'affaire mystérieuse que semblait conduire la main de la Florentine : c'est une triple énigme très difficile à éclaircir.

« Vous ai-je rappelé, m'écrivait celui qui a le mieux connu dans tous ses détails la vie de Mme de Gastiglione, qu'un agent de police de service près de l'empereur était venu trouver quelqu'un que je sais pour assassiner le grand chef, et que cet individu était en rapport avec la comtesse ? Vous ai-je renvoyé l'écho lointain de ces paroles dans une conversation à deux :

« — Si je l'avais fait assassiner, qu'auriez-vous dit ?

« — Rien... Non, je ne m'étonne de rien. Mais ce n'eût pas été par vengeance d'amour, ni par intérêt. C'était donc une raison politique... Laquelle?

« Oui, d'où venait la rupture entre Elle et Lui ? Déception ? Fatigue ? Ou quoi ?

« Il reste beaucoup à approfondir dans les ténèbres de cette grande existence si agitée. Et, d'ailleurs, sait-on jamais la vérité de ce que dit une femme, et une femme politique surtout?

« Général Estancelin.

« 20 mars 1904. »

La comtesse de Castiglione avait pris le parti momentané de se retirer à Turin, pour se consacrer, disaitelle, à la première éducation de son fils, auquel elle donnait, sans beaucoup de tendresse apparente, mais avec soin, des leçons d'anglais, de français, d'allemand, langues qu'elle parlait avec autant de facilité que l'idiome maternel.

Elle avait établi sa résidence, une villa isolée, audessus de la ville, ayant devant elle et sous ses pieds un magnifique panorama, avec la longue chaîne des Alpes à l'horizon.

C'est là qu'en l'hiver de 1860 était venu s'annoncer chez elle, sur la présentation du prince de La Tour d'Auvergne, un diplomate français, Henry d'Ideville,

qui a laissé un très attachant récit de sa visite à la belle recluse.

Il fallait gravir la côte assez roide, qui menait à la villa Gloria. Une grille de bois indiquait en arrivant l'entrée de celte demeure modeste et un peu triste. On y accédait par les allées d'un jardin, d'aspect riant en la belle saison, quand la nature est en fête, mais qui n'avait, non plus que d'autres, le privilège d'égayer la vue, quand les arbres sont dépouillés de leur parure et que la neige couvre les chemins. On arrivait directement à la porte du vestibule. Un domestique vêtu de noir ouvrait et, avec quelque mystère, introduisait les visiteurs au premier étage, où se tenait, de préférence, la comtesse seule ou ayant son enfant, qui jouait auprès d'elle, un enfant de cinq années, son fils, doux et beau comme une fdle, avec des cheveux blonds bouclés autour du front, ses bras et ses épaules nus, des grands yeux limpides et étonnés.

Mme de Gastiglione apparaissait froide, silencieuse, et n'échangeait que le nécessaire des paroles. Sa porte était fermée à presque tous ses compatriotes de Turin. Elle ne l'ouvrait qu'à de rares étrangers, à des Français. La première impression éprouvée en sa présence ne pouvait être que d'admiration, mais une admiration dénuée de chaleur et sans élan. Son air de visage était plus imposant qu'aimable. On y voyait cette expression hautaine, que prennent souvent les femmes auxquelles on a trop chanté l'hymne d'adoration plastique.

Le jeune diplomate avait satisfait son regard à considérer la pureté, l'harmonie parfaite de formes d'une créature surprenante. Puis il était redescendu, le cœur tranquille et le cerveau calme, dans la plaine, avec son ami et collègue le baron de Chollet, qui l'avait accompagné. Une seconde visite, puis une troisième se succédèrent. Son sentiment ne s'était guère modifié. Il se rappelait alors les jugements peu favorables, qu'il avait entendu porter, bien des fois, autour de lui, sur cette femme singulière.

« Elle est trop belle, disaient les mondaines, et, fort heureusement, elle n'est que belle. » Elle est profondé-

ment égoïste, avaient ajouté quelques-uns de ceux qui l'entouraient ; au milieu de ses plus éclatants triomphes parisiens, elle est capricieuse, incapable d'éprouver une affection, et, avec ses miraculeux avantages* incapable aussi d'inspirer un amour vrai, une passion sérieuse. Il s'en fallait de peu qu'on ne lui déniât toute valeur d'esprit. D'Ideville avait entendu ces généreuses appréciations. Il était retourné cinq à six fois à la villa Gloria, sans avoir pu se fonder une opinion personnelle et certaine.

Il avait peine à croire, cependant, que sous l'enveloppe de la déesse ne brillât aucunement l'étincelle divine. L'exil volontaire auquel paraissait s'être condamnée celle dont l'apparition à Paris et à Londres avait eu l'importance d'un événement, sa vie retirée, son éloignement systématique, les habitudes mystérieuses dont elle commençait à pratiquer l'expérience intermittente, bien longtemps avant l'heure où elle s'y plongerait à jamais, l'indifférence absolue de cette jeune tête à l'égard des circonstances du dehors susceptibles de rompre et d'animer la monotonie de ses jours : tout cela excitait étrangement sa curiosité. Sans doute, elle devait receler en elle des ressources d'âme et d'intelligence ignorées du commun. Et, pour s'en convaincre, il continua de monter la colline.

Il commençait à perdre l'espoir de pénétrer l'énigme, lorsque, après avoir arrêté le dessein de n'y plus songer, il se trouva, certain jour, sur le chemin de la Gloria. Le hasard voulut qu'il se vit seul avec elle, sans témoin. Et ce fut une révélation. Les lèvres de AIme de Castiglione s'étaient décidées à énoncer d'autres paroles que des mots de politesse et des formules de banalité. La conversation prit un tour intéressant. Des pensées originales jaillirent, découvrant une nature élevée, qu'il ne soupçonnait point, une largeur d'esprit, qu'il avait à peine, jusque-là, pressentie.

Qui donc la lui avait figurée à la fois si riche et si dénuée, en un mot si incomplète? Il n'avait eu qu'à l'écouter pour reconnaître qu'elle avait sur beaucoup de femmes une supériorité de raison et de caractère, ne le

di

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