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LES TROIS SŒURS LA RÛCHELAMBERT

Son regard, ses attentions, ses prévenances, s'y attachaient : il fallait qu'ils fussent siens de prime abord. Dès la présentation, elle s'y tenait préparée et ne quittait plus la personne qu'elle ne lui fût tout acquise.

Il lui arrivait de se méprendre sur la qualité des esprits, ainsi qu'un soir où elle félicitait Aurélien Scholl de l'intérêt passionné de ses romans, lui qui n'en avait pas encore composé, et recevait cette réponse du malicieux nouvelliste qu'il n'avait pas sa fabrique littéraire au coin du quai. N'importe ! elle se ressaisissait vite, en pareille malencontre, et reprenait tôt ses avantages. Ella lisait beaucoup, écrivait moins, et pas très bien ; ses lettres, autant que nous en avons pu voir, ne brillaient point par les trouvailles de style. Elle ne prétendait rien pénétrer à fond, mais se sauvait par beaucoup de finesse de la fragilité des opinions féminines.

Le bonheur d'une femme, ce n'est pas, comme on le croit le plus souvent, d'aimer et d'être aimée, mais de briller toujours, de plaire sans cesse. Mme de Valon avait des qualités affectives sérieuses et durables. L'imagination, chez elle, n'y perdait rien. Elle eut de la coquetterie dans le cœur, comme dans l'esprit. On l'insinua, du moins. Car on fut curieux de lire en l'intime de ce cœur. J'irai jusqu'à dire qu'on lui prêta trois sentiments ; et je prends le mot en ce qu'il a de pur.

Il y avait longtemps de cela. Elle avait de fines boucles blondes et des yeux bleus très doux, et une jolie bouche très souriante. Les officiers de l'armée ailemande s'empressaient à la voir. L'un d'eux, un Français d'origine, le comte de Perponcher, réputé le plus beau des hommes de la Cour du roi de Prusse, faillit emporter son amour. Il ne sortit plus de sa mémoire. Elle garda le portrait, dans son boudoir, de cet ami de jeunesse et qui devint l'ami de tous les siens. Il lui était agréable de le revoir, à cette place, tel qu'il fut, dans sa prestance magnifique rehaussée par l'éclat de l'uniforme.

Frédéric de Lagrange, frère de la duchesse d'Istrie, — qui faisait les honneurs de son superbe château d'Angu, — lié d'ancienne date avec M. de Valon, le

comte de Lagrange fut la seconde figure très en évidence dans l'entourage de cette femme du monde. C'était l'un des personnages les plus considérables du Jockey-Club. Ses écuries de courses étaient inscrites, sur le turf, au premier rang. Il avait une grande dignité d'allures, Jamais, sous la froideur de ses apparences, l'intimité permise n'alla jusqu'à la familiarité. Jamais le comte de Lagrange ne se fût cru autorisé à donner le nom d'amie à Mme de Valon, en public, et, cependant, il n'avait pas d'amie plus dévouée qu'elle et d'une amitié plus inquiète.

Le troisième nom qui ait été prononcé, à l'occasion de la comtesse, est celui de Pouyer-Quertier. Nous avons dit ce qu'elle fit pour lui, en le révélant à luimême, aux gouvernants et à la France.

En réalité, ces préférences plus accusées ne troublèrent point, que l'on sache, sa vie ni sa conscience. Mme de Valon était plus intellectuelle que tendre. Son imagination l'emportait sur son cœur. Il seyait à son amour-propre de distinguer et d'exalter d'autant ceux-là dont la physionomie ou la situation dans le monde paraissaient hors de pair, surtout s'ils possédaient la qualité suprême à ses yeux : le caractère représentatif. Son esprit facile et plein d'illusions y ajoutait, au besoin. Toutes choses, en somme, se passaient dans cette imagination vive et brûlante, qui eût été désignée à merveille, dans l'ancienne société, pour conduire, stimuler les talents, consacrer les noms et disposer un peu capricieusement de la faveur et du succès.

Ainsi, nous est apparue Mme de Valon, qui ne fut guère connue hors d'un certain monde, et qui, cependant, exerça une influence notable, et qu'il était juste de relever. Il nous a semblé d'un intérêt précieux de tirer de l'ombre, où elle paraissait endormie, l'expression perdue d'une existence rare et charmante.

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