‹ Les femmes du second empireChapitre 25 sur 36 · MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

MÉRIMÉE

(1) C'est encore à Mm# de Beaulaincourt que Mérimée, près de s;a fin, écrivait quelques-unes de ses dernières lignes, où l'homme, qui s'était montré toute sa vie et sur tous sujets, un railleur à froid, laissait voir enfin le fond de son âme, une âme beaucoup moins sèche qu'on ne l'avait cru et qu'il avait cachée pendant soixante ans. Encore ne la trahissait-il qu'en enrageant un peu contre soi-même et contre les autres.

■• J'ai, toute ma vie, lui disait-il, cherché à me dégager des préjugés, à être citoyen du monde avant d'être Français, mais tous ces manteaux philosophiques ne servent de rien. Je saigne, aujourd'hui.

MADAME DE POMETKAC

:is

Quoi qu'il en soit, on ne dépensa jamais en vain les minutes, chez Mme de Beaulaincourt. Plus d'un journaliste, en quittant son salon, trouva profit à convertir en nouvelle à la main, pour le Gaulois ou le Figaro, un trait sorti de son carquois, un mot échappé de ses lèvres, une épigramme, une anecdote piquante, qu'on avait laissé tomber sans y prendre garde.

Elle causait, elle écoutait, le plus souvent, en travaillant, avec une assiduité singulière, et ce travail qui lui plaisait fort, qu'elle n'interrompait pas même pour recevoir, n'était pas de broder ni de tapisser, mais de tourner des tiges, d'assembler des pétales multicolores, de façonner des fleurs, d'opposer aux roses superbes, qui lui venaient de ses jardins d'Acosta, des créations artificielles, qui n'ont pas le parfum, mais la durée. Ce ne fut pas une des moindres originalités de son salon, tout rempli des portraits des Gastellane et des Contades, orné de peintures d'une grande valeur, que de l'y voir, assise devant une table de bois blanc supportant l'attirail complet d'une ouvrière en fleurs artificielles : des pinces, des boules à gaufrer, des fioles de toutes couleurs, et multipliant sous ses doigts les œillets, les chrysanthèmes, les glaïeuls, pendant qu'on entrait, saluait, s'asseyait, conversait à l'entour d'elle.

L'abondance des choses qu'elle savait fut le secret de l'ascendant qu'elle exerça jusque dans un âge fort avancé. Son étonnante mémoire n'avait rien abandonné de ce que la femme avait vu, de ce qu'elle avait entendu. A l'écouter, lorsqu'elle racontait, entre autres choses, qu'elle dîna deux fois avec le vieux Talleyrand et que, les deux fois, le malicieux homme avait reporté la conversation, avec insistance, sur le fait de la mauvaise conformation physique de Mme de Staël, pour laquelle M. et Mme Necker avaient été obligés de faire fabriquer un tourne-cuisses, à l'effet de lui ramener les pieds et les jambes en dehors ; — à l'écouter encore, lorsqu'elle rappelait, aux confins de l'an 1904, l'impression laissée

des blessures de ces imbéciles de Français, je pleure de leurs humiliations, et quelque ingrats et absurdes qu'ils soient, je les aime toujours. » (13 septembre 1870. Mérimée expirait presque subitement dix jours plus tard.)

sur son esprit enfantin par Chateaubriand ou par M. de Montlosier, les fautes du salon de sa mère, il semblait, comme nous le disait son amie, Mme Thérèse Bentzon, qu'on eût la vision d'une figure presque historique. On éprouvait cette sorte d'étonnement lointain que me causait le détail d'une conversation du marquis de Charnacé, nous parlant d'un sien grand-oncle, qu'il avait bien connu, et qui fut page de Louis XV. On les compte, en 1906, ceux qui connurent, dans leur jeunesse, un page de Louis XV, ou qui entendirent Talleyrand commettre des indiscrétions à l'égard de Germaine Necker ! Mieux encore, l'immortel abonné de l'Opéra, le nonagénaire Charles Bocher ne me disait-il pas qu'il avait pu, lui, causer enfantinement avec Cassini, dont les premiers ans côtoyèrent les derniers crépuscules du Roi-Soleil, de sorte qu'entre Louis XIV et Bocher, il n'y avait eu qu'un seul in terme' liai re !

Une après-midi qu'ils étaient allés rue de Miromesniï, à l'intention de rendre visite à Mme de Beaulaincourt et d'obtenir d'elle la communication d'une pièce unique d'art et d'histoire, les frères de Goncourt échangeaient entre eux la réflexion qu'on aurait pu écrire de très curieuses pages, sous la dictée de cette spirituelle vieille femme à la parole intarissable.

Elle-même y songea. Ses archives étaient abondamment fournies. La volumineuse correspondance, qu'elle avait entretenue, jour par jour, avec sa sœur la comtesse de Hatzfeld, — que ses vertus domestiques n'empêchaient point d'avoir un esprit vif, enjoué, dont les saillies étaient citées et répétées, — formait une véritable histoire anecdotique du second Empire, la cour étant là tout entière, avec ses turbulences, ses engouements, ses frivoles soucis et ses menues intrigues ; et il en était de même par contre-partie, des confidences de Mme de Hatzfeld, sur la cour de Berlin. Son secrétaire, M. le Breton, un homme de beaucoup de savoir, de discrétion et de goût, avait soigneusement disposé, dans l'ordre des dates et des sujets, ces mille témoignages d'une longue vie et d'une observation toujours en éveil. Six mois avant sa mort, elle avait voulu revoir ses papiers ; idée

regrettable, car, en y revenant, elle avait jeté la confusion parmi ces notes, si méthodiquement classées. Il lui prenait envie, comme cela, de temps en temps, de passer au crible et d'épurer ses documents. Et chaque fois, elle augmentait la part du feu. Bien des lettres, bien des pages intimes, furent ainsi détruites, lacérées, brûlées.

Quatre jours avant son brusque évanouissement dans la nuit éternelle, Mme de Beaulaincourt avait provoqué et accueilli la visite d'un imprimeur. Elle avait fait mettre de côté, sur le conseil de personnes amies, la correspondance qu'elle avait envoyée d'Egypte, lors de son voyage princier, en 1863, sur les rives du Nil. Ismaïl- Pacha, n'oubliant pas de quelle manière avait été fêté son père Méhémet, à Lyon, par le maréchal de Gastellane, avec le déploiement de bannières et de drapeaux, les mouvements de troupes, les simulacres de guerre et de petite guerre, où se complaisait ce soldat fanatique, avait commandé pour elle un vaisseau de sa flotte, fastueusement décoré, pavoisé, et, pendant deux mois elle avait remonté le cours du grand fleuve, admirant, observant et notant ses impressions. C'était le spectacle d'une Egypte tout autre que l'Egypte anglaise d'aujourd'hui, quand y dominait l'influence, de la patrie de Lesseps et qu'autour d'Ismaïl paradaient les officiers de France, qui avaient reconstitué et instruit l'armée du vice-roi.

Toutes ces feuilles volantes devaient passer entre les mains de son neveu, le comte Stanislas de Castellane, auquel Mme de Beaulaincourt légua sa fortune et ses papiers, bien qu'elle ne l'aimât qu'avec tiédeur. « Je mettrai tout cela de côté, dit l'héritier ; et nous verrons plus tard. » Il en surnagera bien quelques vestiges. Mme de Beaulaincourt a réservé aux interrogations de l'avenir, sinon des mémoires définitifs (car, à en juger par la rédaction du « journal » de son père, qu'elle a publié sans en orner la sécheresse d'aucune parure, les mérites de la composition littéraire laissaient bien à désirer, sous sa plume), du moins une foule de traits instructifs, d'observations singulières, de témoignages caractéristiques, que de plus habiles sauront enchâsser et mettre en œuvre précieusement.

Page 1