UNE VIE MONDAINE
Mélanie de Bussière, Comtesse de Pourtalès
Un coup d'oeil sur les salons d'opposition. — Où porter ses pas? — Entrée de bal, aux Tuileries. — Portrait de Mm« de Pourtalès en sa dix-septième année. — Détails de fêtes et de mondanités. — A Compiègne. — Les comédies de société. — Grande dame en répétition. — Fragments de lettres de M°" de Pourtalès et de la princesse de Metternich. — Des préoccupations plus sérieuses. — A Berlin. — Pressentiments douloureux. — Une page historique. — La guerre. — Entre Strasbourg et Paris. — La lettre de Ducrot au général Frossard.
— Dénouement. — Réminiscences impérialistes. — Dans les salons de M"" de Pourtalès. — Une conversation sur M"* de Castiglione.
- Fin de portrait.
« On a toujours beaucoup parlé de Mme de Pourtalès », me disait une autre habituée célèbre des Tuileries.
En l'avril de ses ans, alors que le cadre le plus souhaitable s'offrait à ses grâces de jeunesse, les faiseurs de portraits raffinaient à l'envi leurs couleurs pour adorner, embellir encore les attraits du modèle. Plus tard, au déclin de l'Empire, lorsque tant de fortune et de prospérité commença de glisser sur la pente, des circonstances advinrent, des événements graves se prononcèrent auxquels son nom fut mêlé, et de façon si directe, si imprévue, que les échos en furent longuement agités. Et, depuis lors, sa personnalité demeura, — sans qu'elle le voulût ou parût le rechercher — très en vue, par une participation toujours active aux fêtes du monde et de la charité. Au jour le jour, des nouvellistes empressés s'occupaient, comme ci-devant, de ses réceptions, des dîners qu'elle donnait ou auxquels elle assistait, — par l'effet de cette complaisance inlas-
sable, qui ne permet pas aux gens d'un certain rang de se réunir, de se distraire, de causer ou de faire de la musique entre soi, sans qu'on juge bon d'en avertir Paris et la province.
Tout de bonne heure Mme de Pourtalès entra dans la société impérialiste par la porte du mariage. Petite-fille de la baronne de Franck, fille d'Alfred Renouard de Bussière, grand industriel alsacien, dont l'initiative fit naître ou développa les plus vastes entreprises et qui fut, durant un quart de siècle, membre du Corps législatif, elle avait épousé, en sa dix-septième année, Edmond de Pourtalès. Association de deux cœurs et de deux fortunes, celui-ci étant né d'une famille de banquiers suisses, fixée à Paris en 1810, et enrichie dans les transactions financières. Le titre de comte y était tombé de la main de Frédéric II, lorsque le canton de Neuchâtel relevait de la suzeraineté prussienne.
Dès qu'on se fut établi, installé, et sur un pied magnifique, il fallut songer à prendre position, autrement dit à fixer ses préférences entre les débris d'un royalisme irréductible, renfrogné, boudeur, et la Cour nouvelle, où s'empressaient d'accourir, sautant d'un pied léger par-dessus la mauvaise humeur du noble Faubourg, les plus jolies et les plus élégantes femmes de Paris.
Les salons d'opposition n'avaient point désarmé. Loin de là. Pendant que les « parvenus » du trône, très en goût d'étiquette, soucieux à l'extrême de rehausser par l'adjonction de blasons authentiques les éléments d'exotisme un peu troubles et d'aristocratisme improvisé dont se composait la majeure partie de leur entourage, prodiguaient les avances aux familles titrées, les purs jouissaient de leur reste, maussades et dénigreurs. Esclaves volontaires d'une supériorité de convention, si fiers de perpétuer, à travers les révolutions des mœurs et des idées, cet esprit de servage, cette sorte de domesticité seigneuriale dont Louis XIV fut l'introducteur et pour qui tout l'univers n'allait pas au delà des limites de la Cour, les paladins de l'armoriai s'enfermaient dans un dédaigneux isolement.
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Les femmes surtout affichaient une intransigeance d'attitudes, qui n'était pas un des signes les moins curieux de la société d'alors. Foncièrement légitimistes ou panachées d'orléanisme, elles se montraient beaucoup plus irréconciliables que les hommes, ceux-c/' ayant à ménager (il fallait vivre !) des intérêts positifs, qui les forçaient à s'assouplir, à se rapprocher tôt ou lard de la feuille des bénéfices. Plusieurs d'entre elles, dont les maris s'étaient ralliés pour l'avantage de la communauté, affectaient de se tenir à l'écart ou de n'aborder que contraintes une cohue de déclassés, qui se croyaient, disaient-elles, une Cour ! De sorte qu'on eut plus d'une fois, nous racontait un témoin de cette comédie d'intérêts et de vanités mêlés, le spectacle étrange du comte de..., du duc de..., du marquis de... courtisanant aux Tuileries, alors que Mme la comtesse, ou Mme la duchesse, ou Mme la marquise, venue là en fidèle épouse, trahissait en ses façons, comme rin dépaysement d'étrangère dans ce monde et, toute roide en son hostilité dédaigneuse, piquait de ses sarcasmes les puissants du jour, — qui ne s'en souciaient mie.
Par adresse ou par coquetterie, Mme de Pourtalès se plut à jouer la difficulté : concilier les extrêmes, entretenir des relations choisies de part et d'autre, garder des amitiés dans les deux camps, enfin prendre de toutes choses le meilleur. On devait remarquer plus tard qu'elle mettrait une sorte de jolie bravade à inviter, chez soi, durant les séjours d'automne à Compiègne, des femmes irrémédiablement brouillées avec l'ordre régnant.
Quant au comte de Pourtalès, son origine étrangère le laissait assez indifférent à la couleur du drapeau. Il alla vers le soleil levant et présenta sa femme aux Tuileries; le succès fut tel qu'elle en revint fervente impérialiste. Au reste, elle s'y sentait toute portée par sa situation même, la situation officielle de son père, le baron de Bussière, nommé directeur de la Monnaie.
Elle était entrée dans la fête, si j'ose dire, un soir de grand bal chez l'impératrice. Tout étincelait de fraîches parures et d'épaules découvertes. De véritables constel-
lations de pierreries caressaient les chairs et se jouaient dans les cheveux. Les jeunes et riants visages circulaient de toutes parts. On ne pouvait se tourner sans en voir. Ils étaient là, ce jour, comme ils se retrouveraient ailleurs, demain, faisant partie de la montre des grandes soirées, au même titre que la rose et le camélia entre les fleurs assorties d'une corbeille.
On la distingua tout d'abord.
Un galbe délicat, des yeux bleus expressifs, des traits de visage s'harmonisant à composer la physionomie U plus aimable, des cheveux d'un bel or cendré, qu'avan tageait, sur un front bas, la mode des coiffures échafau dées où se nichaient les diamants et les perles, un teim dont Hamilton, ou Marivaux, aurait dit que c'était des roses effeuillées dans du lait, une taille svelte, und démarche exquise, un assemblage enfin de grâces naturelles et enjolivées^ qui la faisaient ressembler, perdue dans les mousselines légères, à un objet d'art animé : il en aurait fallu moins pour s'emparer des regards et des conversations.
Avec un fond de moralité sérieuse, qu'elle tenait de son éducation et du protestantisme, elle apportait en elle, sous un air d'enjouement, où se mêlaient des grâces un peu affectées et quelque minauderie, tous les goûts et les dons du plaisir. L'impératrice fut séduite la première et décida qu'elle ne quitterait plus la liste de ses lundis (1). Puis, Mme de Metternich, très en puissance, aussitôt prise d'une sympathie qui devint une amitié de la vie entière (2), lui offrit son marrainage. La remuante
(1) Les invitations des petits Lundis étaient restreintes en nombre et n'allaient guère au delà de cinq à six cents personnes. « Je me souviens, dit Mm* Carette, en ses Souvenirs, que je vis alors (vers 1859), pour la première fois, la comtesse de Pourtalès et la marquise de Galliffet. Elles se faisaient vis-à-vis dans le même quadrille. Il était impossible de voir rien de plus charmant que ces deux personnes d* beauté différente, ayant l'une et l'autre beaucoup de grâce, de gaJ et d'élégance. »
(2) Dans les temps prolongés des séparations, de Paris à Vienne. de la Robertsau, propriété des Pourtalès, en Alsace, aux villégiatures habituelles de la princesse en Bohême ou en Hongrie, elles n'ont cessé d'entretenir un commerce de lettres des plus affectueux. Il serait d'un vif intérêt de jeter un coup d'oeil, à la dérobée, dans cette
MÉLAXIE DE BUSSIÊRE, COMTESSE DE POURTALÉS, AU MOMENT DE SOX MAKIAGE
(D'après le tableau Winterhalter.)
ambassadrice ne cessait de la porter en valeur, de la répandre, de chanter ses grâces. Elle en fit la beauté à la mode.
On n'eut pas de peine à y consentir. Ce n'était que compliments pouf les faveurs dont une nature prodigue, avait comblé Mme de Pourtalès. Je renonce à effeuiller tous les bouquets qui furent semés sur son chemin. Elle fut proclamée l'une des perfections de la Cour. On le disait et répétait un peu partout jusqu'à dépasser presque les limites de l'admiration permise.
Ceci me fut conté.
Certain soir, chez le ministre Duchâtel, on admirait une nouvelle acquisition artistique, un chef-d'œuvre de peinture, la Source, d'Ingres. Les lumières directement projetées sur la toile en faisaient ressortir les formes pures et charmantes, en leur chaste nudité. On commentait le pouvoir du génie, l'éternelle jeunesse de l'art. On rapprochait l'idéal et le réel. On avançait des comparaisons hasardées. Mme de Pourtalès vint à passer. Quelqu'un, plus hardi et procédant du connu à l'inconnu, eut l'air de confondre en une seule les deux beautés : « Ah ! disait-il, voici Mme de Pourtalès en toilette de jour et en toilette de soir. » Il n'en parlait que par supposition. Devait-on s'en fâcher ?
Dans l'intime des propos ou des correspondances amicales, on n'aurait su converser, s'occuper d'elle aucunement sans ajouter à la mention de son titre quelque épithète flatteuse et passée dans l'usage : la belle comtesse, ou la jolie comtesse, et même avec un grain de familiarité, qu'expliquaient d'habituelles relations de monde : la charmante Mélanie, tout court. Ainsi, dans un passage de lettre du marquis de Galliffet à l'un de ses amis, officier dans les guides. Cet enfant gâté de la Cour avait été envoyé, pour y faire un temps de pénitence, sur les confins du Sahara. Il est au diable vauvert en Kabylie,
partie de correspondance, où Mme de Metternich, avec l'aisance de plume et la spontanéité d'esprit dont elle use en écrivant comme en parlant, révélerait, sous l'intime, son véritable caractère de femme, son originalité de nature et découvrirait les raisons de bien des mouvements de son humeur, qu'on essaya de faire passer pour excentriques parce qu'ils se donnaient cours sans gêne ni dissimulation.
lancé à la poursuite des derniers dissidents. Des souvenirs de Paris l'y viennent visiter, plus d'une fois par jour. Il songe aux amis, aux journaux, aux théâtres, aux chroniques d'Aurélien Scholl, aux gaietés du boulevard. Il réclame des nouvelles, des tacontars surtout, et proteste qu'il ne veut être oublié ni des uns ni des autres. Que fait-on ? Que dit-on à la Cour ? Et, revenan! à Mme de Pourtalès, que les liens d'une véritable amitié unissaient à la marquise de Galliffet, il ajoute :
« Quand vous verrez la belle Mélanie, mettez à se? pieds mes regrets souvent renaissants. Edmond nr comprendra pas, mais elle pour deux. »
De certains visages féminins sont à désespérer le^. rivales. Pourtant, elle sut inspirer plus de sympathies que de jalousies. Bien des femmes d'une charmante distinction ornaient les réunions de Mme de Pourtalès. Toute une pléiade de personnages et de mondains en titre faisaient cercle autour d'elle. Une accoutumance plus familière attachait à sa maison quelques intimes. Tels MM. de Pitz-James, Metternich, Sagan, Galliffet, Louis de Turenne. On remarquait très particulièrement entre les hôtes qualifiés de son salon l'officier de marine Charles de Fitz-James, homme de beaucoup de verve et d'esprit, — l'esprit héréditaire des Fitz-James.
Comme on aimait à la voir, on avait plaisir à l'entendre, avec la justesse de mots, l'à-propos de reparties, l'animation souriante, qui lui sont propres. Pour un peu, on l'aurait égalée à ces charmeuses du passé, qui étoilaient de leurs spontanéités étincelantes la conversation d'alentour, ou bien encore à celles qui, jouant leur rôle en perfection, eurent le don suprême de faire causer. Il y eut même quelque exagération en cela. Je sais un flatteur, dont la plume alla jusqu'à la 'félicite* de ce que son tact infini l'avait préservée d'aborder le rôle ingrat de Mme de Staël et de Juliette Récamier. « Ingrat », l'adjectif est une perle de courtisanerie. Comme si l'on pouvait être ou ne pas être, à volonté, une Mme de Staël, une Récamier ! Il ne dépendit point de Mme de Pourtalès de se faire autre qu'elle n'a été, c'est-àdire, et la part lui demeure assez belle : une femme au
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dernier point séduisante, ayant de l'intelligence comme de la bonté, sans aspirer, ni prétendre cependant, aux supériorités éclatantes de l'esprit. Si la princesse Mathilde et la comtesse de Beaumont s'occupèrent, en réelles connaisseuses, de bel-esprit et de littérature, Mme de Pourtalès, bien qu'on la sût déjà très amoureuse d'art (1), appartenait au monde presque exclusivement.
Aux fêtes célèbres, que donnait l'ambassadrice d'Autriche, et dont on faisait grand tapage aux environs, plusieurs semaines auparavant, on eût été fort surpris de ne pas la rencontrer, chaque fois, arborant une grâce inédite, une autre merveille de toilette. Gomment aurait-elle pu se dérober aux assauts étourdissants d'élégance, où celles-là mêmes, qui n'étaient point parfaitement belles, le devenaient à force d'art ?
Elle aussi recevait à grand éclat. Sa maison passait, dès lors, pour l'une des mieux montées et des mieux stylées de Paris. Elle en faisait les honneurs avec cette bonne grâce, nuancée de simplicité, qui sert d'excuse à la fortune. C'en était la note vive et particulière : l'apparat du luxe s'y mariait aux beautés de la nature, semées à profusion. On a raconté, en exagérant de beaucoup, qu'à l'une de ses premières et plus brillantes soirées, Mme de Pourtalès répandit, en festons, en bouquets, en gerbes, en guirlandes, de la base au faîte de son hôtel, pour quatre-vingt mille francs de fleurs. T.ar l'amour des fleurs fut toujours sa chère passion. Le prince de Sagan n'avait pas à l'apprendre, lorsque, a l'occasion d'une fête donnée en son honneur, il prodigua, dans un beau geste de galanterie fastueuse, vingt-cinq mille francs de camélias. Le détail est joli, s'il est exact ; le chiffre aussi. Je le tiens de la comtesse d'Orzegowska, qui, sans doute, oublia de le vérifier.
La médisance ou la calomnie rôdent partout où se trouvent de jolies femmes. Quelqu'un l'a dit : c'est le frelon des belles, des jeunes et des avenantes. On lui prêta, c'était inévitable, de vagues imprudences, comme
(1) To'iten les peintures ornant ses salons, sa galerie, Bont dos perles de collections; son hôtel est un musée.
celle que raconte de Mme de Metternich et d'elle-même un historien suspect, à la page 123 de son livre sur la Cour de Napoléon III. Non plus que d'autres grandes dames ne devait-elle échapper aux insinuations perfides d'un certain mémorialiste, le Tallemant des Réaux du Second Empire, dont a trop légèrement colporté les commérages parce qu'il affirmait comme arrivé tout ce que son esprit de malice supposait imaginable. La réputation de la comtesse n'en souffrit pas. Du moins, est-ce un grand charme de savoir donner à la vertu des airs aimables. Mariée, jeune mère, très attachée à rendre facile et douce l'existence de ceux qu'elle chérissait à son foyer, on n'aurait pas songé à dire de Mme de Pourtalès, au dehors, comme de la princesse Glotilde, qu'elle était sage à faire peur.
Mme de Metternich inventait une idée par jour afin de contenter chez autrui ce besoin de changement et de diversité, dont les exigences croissent au sein des plaisirs. L'émulation était louable à la seconder. Mme de Pourtalès avait bien aussi ses échappées fantaisistes. L'une de celles-là fit naître ce qu'on appela le cercle des Loutons et des Loutonnes. Une confrérie de rieurs et de rieuses, une association de personnes du monde en mal de jeunesse et de gaieté, un groupement amical d'heureux oisifs pour semer de l'esprit et varier entre soi l'agrément de vivre et dont une chronique à jeun tira prétexte de bien des propos en l'air.
La vérité, c'est que la mélancolie avait été bannie de ce cercle et qu'on s'y entr'aidait, avec une complaisance toute juvénile, à l'en tenir éloignée.
Un trait, une anecdote simplette, qui me vint, longtemps après, d'une mémoire fidèle.
On donnait, chez Mme de Pourtalès, en son hôtel de la rue Tronchet, un dîner suivi de réception. Maints personnages officiels y étaient priés. Les flambeaux étaient allumés. Les équipages se succédaient. Des deux côtés de l'escalier, sur chaque marche, des valets de pied en culotte courte et perruque poudrée stationnaient en parade. D'un degré à l'autre ils s'entrejet- «aient les noms des visiteurs, qu'il fallait au premier
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étage annoncer. Des noms brillants, pompeux, célèbres, qui, par un malencontreux hasard, n'arrivaient presque jamais à leur destination sans avoir été déformés en route. « Le comte Walezowski », disait quelque valet maladroit en tournant la tête vers son voisin de gauche, qui le répétait tant bien que mal. Au vestiaire, le service avait paru dénué de style. Le ministre n'avait pu s'empêcher de glisser à cet égard une allusion discrète : « Oui, dit-elle en souriant, nous avons eu du changement dans le personnel. C'est un peu de patience à prendre. » Mais, vive, impétueuse, entre au salon la princesse de Metternich, qu'on vient d'annoncer : « Madame de Materna », et dont un laquais au geste lourd tout à la minute empaquetait, comme une mante vulgaire, le superbe manteau fraîchement sorti des mains de Worth lui-même. « Ah ! ça, ma chère Mélanie, que se passe-t-il dans votre domestique ? Et de quels gens vous êtes-vous donc embarrassée ? » Mm8 de Pourtalès s'excuse de nouveau. Cependant, tout le monde est arrivé. Le moment aussi de passer à table. Les portes de la salle à manger sont ouvertes à deux battants. Mais quelle n'est point la stupéfaction des convives ! Tous ces valets de pied, à la culotte écarlate, aux cheveux poudrés de blanc, ont pris les devants sur la brillante compagnie. Assis à l'aise, ils sont en train de mettre les plats au pillage.
L'audace est grande. Pas si grande, cependant. On a reconnu ces messieurs de la livrée. Tous du cercle, tous des Loutons attendant leurs aimables Loutonnes... le duc de..., le marquis de... Chacun s'était fait une tête, et tout le monde y fut pris. La scène était bien jouée. Les habits furent échangés, comme dans les Précieuses de Molière, mais dans le sens inverse des personnages de la comédie, et la soirée s'acheva le plus gaiement du monde.
Quand revenaient, en novembre, les « Compiègnes » de l'impératrice, décidément classés, reçus parmi les obligations d'étiquette, Mme de Pourtalès était du groupe favorisé, qui, tout à l'aise « ayant fait son nid », pouvait voir arriver, bien curieuse en ses alliages, la foule des
invités de circonstance. Ces Compiègnes, quand elle y parut, se ressentaient de l'influence un peu tumultueuse de Mme de Metternich. Un goût de mondanité artiste et fantasque s'y était introduit où, par moments, l'étiquette s'en allait à vau-l'eau. Sauf les rares journées de grande vénerie, où les dames chasseresses faisaient merveille, où tant de seigneurs honorés du « bouton », tant de piqueurs, de valets, de chiens, s'élançaient à la poursuite du cerf de meute et triomphaient à grand tapage, en ces belles parties de massacre organisé, le ■théâtre et les représentations du château étaient la distraction préférée. Tous les huit ou dix jours, on y mandait officiellement des artistes de la Comédie- Française et du Gymnase. Bacciochi suggérait à l'impératrice le chodx des pièces. On alternait, du moins mal, au programme, comédies et vaudevilles. L'empressement à s'y rendre était extraordinaire. Moindre était la ferveur de ce brillant auditoire à goûter le talent dépensé par les écrivains et les artistes. Je dirai même que les choses se passaient assez froidement. Des raisons étrangères au spectacle en primaient l'intérêt, dans l'esprit des invités. On n'écoutait qu'à peine. L'attention n'était pas le moins du monde à la pièce ; les regards allaient ailleurs, vaguaient de côté et d'autre, et se tournaient surtout dans la direction de la loge impériale. Le spectacle était moins sur la scène que dans la salle : on avait trop à s'occuper des personnages marquants, des favorites du jour, des toilettes, de mille choses, de mille détails, qui n'avaient rien à voir avec les jeux du théâtre.
Un courant plus chaud circulait, une gaîté plus franche et plus expansive mettait en communication acteurs et public, lorsqu'on jouait à Compiègne la comédie de société. C'était un goût nouveau. Il florissait dans la plupart des grandes résidences mondaines. Les châteaux de Chenonceaux, de Valençay, de Brissac, avaient été dotés de véritables théâtres. En maints lieux, au temps des vacances automnales, les serres, les orangeries ou d'autres dépendances étaient promptement accommodées à l'illusion d'une métamorphose passa-
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gère. En 1862, le comte Léon de Béthune donnait, dans les vastes dépendances de l'hôtel Seillière, en bordure db l'esplanade des Invalides, une représentation d'Henri /// par une troupe d'amateurs, dont l'interprétation parut merveilleuse. La jeune comtesse Edmond de Pourtalès, qui remplissait là le rôle assez effacé de la dame d'atours, avait produit un effet d'apparition et de costume surprenant.
A Gompiègne, c'était le plaisir d'excellence ; c'était, sous la direction entraînante de la princesse de Metternich, un mouvement, une agitation, une véritable fièvre. Longtemps avant le lever du rideau s'en mettait en peine la chronique du château. On en jasait par toutes les chambres, et sous tous les bosquets. Les remarques, les commentaires anticipés allaient bon train. N'était-on pas en pays de connaissance ? N'aurait-on point à se juger, à s'applaudir, à se critiquer entre soi ? La curiosité, d'ordinaire sympathique, un tantinet jalouse et dénigrante, montait au plus haut.
Mme de Pourtalès s'était portée vaillamment à la suite de Mme de Metternich, avec moins de brio, sans doute, mais avec sincérité, gaieté. Que dis-je? Elle aussi collaborait, agissant, fournissant des idées, ajoutant une imagination, un trait de fantaisie à la revue dont on parlait sans cesse et qui devait être le clou de la série. En 1865, on s'était donné un mal infini pour ces Commentaires de César, déjà nommés, qui ne furent joués que deux à trois fois, et firent beaucoup plus de bruit dans le monde que bien des pièces promises aux honneurs de la centième. A l'instar de la princesse de Metternich, de la baronne Laure de Rothschild, ou de la marquise de Galliffet, Mme de Pourtalès sentait le besoin, par instants, au cours de répétitions plus ou moins irrégulières, d'exprimer à l'auteur, en des lettres vives et spirituelles, soit des transes d'artiste pas trop sûre d'elle-même, soit des incertitudes, des doutes au sujet d'un bout de rôle, ou sur l'effet d'un costume, enfin tous les menus soucis qu'inspiraient le plaisir et la crainte de ces parties de spectacles.
« Votre lettre, lui écrivait-elle, a couru après moi, et
je ne la reçois qu'à l'instant. Je pars pour Munich, et serai de retour à la Robertsau, le 2 octobre. Adressez-y, le 1er, tous les rôles. Suis-je vraiment en état de les accepter tous deux ? Pour vous, mon. vieil ami, il y a bien des choses que je ferai et que j'accepterai de faire ; mais, ménagez toujours mon amour-propre. Vous le savez, je suis une bien triste actrice, excepté peut-être dans Madame Bouillabaisse et encore... Enfin, je ferai ce que je pourrai, et ce que je ne pourrai pas je le ferai encore... pour vous, mon bon Massa.
« Je vous serre au galop la main.
« Nous partons pour la chasse. Notre dernier jour, hélas !
« Tous vos couplets sont adorables.