‹ Les femmes du second empireChapitre 8 sur 36 · RÉPONSES · texte numérisé non relu

RÉPONSES

de M. Rattazzi.

Thiers.

Raphaël.

Ne rien faire.

Ma nation.

Constitutionnel siû-

ccre.

Doux.

L'hypocrisie.

Napoléon.

L'étrange soirée prit fin là-dessus. Elle avait été mal chanceuse pour le commandeur Urbain, qui, depuis quelque temps, avait déclaré sa flamme à l'intraitable comtesse née princesse, et qui adorait en elle triplement la femme d'intelligence et de beauté, la personnalité libérale et la petite cousine de Napoléon III. Sa persévérance connut de meilleurs lendemains. Lorsque, peu de mois ensuite, Rattazzi devint ministre des Affaires étrangères, continue d'Ideville, ce fut aux pieds de Mme de Solms qu'il vint déposer son portefeuille. Il la consultait, lui l'homme d'Etat lucide, avisé, et, dans l'illusion de sa tendresse, il s'imaginait sincèrement qu'en recevant les confidences de la turbulente princesse, il pénétrait du même coup les secrets les plus intimes du cabinet des Tuileries !

Le temps a marché. Elle n'est plus Mme de Solms. Connue elle voyageait aux pays d'azur, en quête d'im-

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pressions inédites, elle avait brusquement changé de nom et de patrie pour épouser le plus grand homme d'Etat de l'Italie moderne, après Cavour : Urbain Raltazzi. La chose s'était passée, disons-nous, avec une dili gence extrême. Le pauvre M. de Solms, qu'on tenait pour un personnage fabuleux et dont quelques personnes allaient jusqu'à nier l'existence, était venu bien, à propos s'éteindre à Turin. Il avait eu le temps juste de passer cinq à six semaines auprès de son épouse, comme pour justifier des liens sociaux qui les unissaient; puis, il s'en était allé de ce monde, discrètement. Quinze jours après son décès, l'impétueuse princesse avait reçu la bénédiction nuptiale, dans l'église de Saint- Philippe, à minuit, en présence d'un petit nombre d'assistants; et, pour informer le reste de la ville, des photographies furent répandues chez les marchands de nouveautés, représentant Rattazzi, recouvert de tous ses ordres, en habit noir et cravate blanche, ayant au bras conjugalement penchée vers lui la veuve de M. de Solms, vêtue de blanc et la tête abritée sous un long voile.

Sa Galante Majesté le roi Viclor-Emmanuel, qui se targuait d'avoir pris l'avance sur son ministre dans les bonnes grâces de Mme de Solms, n'avait eu garde d'apporter aucun empêchement à ces justes noces. Généreusement, il offrit son tribut à la corbeille et préleva, sur les diamants de la Couronne un bijou digne d'une reine.

Les circonstances de cet hyménée firent causer, comme on pense. Il y a quelques années, Mme Walewska me contait à moi-même, sur le mariage de Mme de Solms avec Urbain Rattazzi,. les détails d'une conversation piquante, qu'elle avait eue avec le roi Victor-Emmanuel.

C'était à Florence. Le souverain avait accepté, non sans un peu de résistance (car il se refusait autant qu'il lfe pouvait, aux réceptions, dîners et autres cérémonies plus ou moins représentatives), il avait accepté, disons-nous, d'assister à un grand bal semi-officiel. Mme Walewska était assise à la gauche du roi, au moment du souper. Elle remarquait qu'il ne touchait guère aux plats qu'on posait devant lui :

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« — Sire, observa-t-elle, vous n'êtes que de bien petit appétit, ce soir.

« — Gela m'arrive, en effet, répond-il, et ces dîners d'apparat n'aident pas à le stimuler. Mais, je tous prie, comtesse, ne faites pas attention.

« — Tout de même, car en voyant, Sire, que vous ne goûtez qu'à peine aux choses, je sens aussi l'appétit mi quitter.

« — Oh ! ce n'est pas un exemple à suivre. Laissez faire à vos jolies dents blanches, sans vous préoccuper d'un voisin maussade. »

La conversation entamée sur ces propos de bouche s'étendit à de plus importants suj-ets. Tout un nouveau ministère, avec Rattazzi pour président, était en ligne de l'autre côté de la table. Ils étaient nommés de la veille. La comtesse Walewska, que la chose intéressait parce que son parent, le baron Ricasoli, cousin de sa mère, la marquise de Ricci, avait dû quitter la place :

« — Vous avez donc jugé bien opportun, Sire, de vous séparer de votre ancien conseil des ministres ?

« — En effet. Et je le regrette pour votre cousin. JVfais il faut avouer que ni les uns ni les autres ne sont des aigles. Je sais bien qu'on appelle Ricasoli un homme de fer. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit un homme aussi perspicace que résolu et qu'il ait le caractère d'initiative nécessaire aux circonstances. Voilà des ministres, ceux-là, qui, chaque jour, m'entretenaient d'une diffi culte nouvelle, me signalaient un péril et ne trouvaient rien pour y parer ; ils ne voyaient que le mal à me faire connaître et jamais le remède. Alors, à quoi bon avoir des ministres ? Je suis, maintenant, aux mains àes libéraux et de Rattazzi.

« — A propos, on parle encore de son mariage ; on en parle même beaucoup, dedans Florence. Je n'ose vous interroger, Sire, à cet égard. Vous auriez peut-être des raisons particulières de discrétion, à cause de Mme Rattazzi.

« — Ah ! oui, une fameuse femme, celle-là ! Et son mari, un étrange homme ! Groiriez-vous qu'il était venu me demander mon avis à moi sur celle qu'il allait

épouser ? Des bruits circulaient, me disait-il, qui lui donnaient de l'inquiétude. Il voulait connaître mes sentiments. « En vérité, lui avais-je répondu, je ne suis pns « informé, je ne sais rien de tout cela; et donner un « jugement sur un point qu'on ignore fut toujours « trop périlleux. — Sans doute, mais c'est qu'on parle « aussi de vous-même, Sire, et l'on insinue... — Ah ! je « n'ai pas la mémoire fraîche là-dessus. Sincèrement, « mon cher Rattazzi, je n'en ai aucun souvenir. » Mais voyez-vous cet homme, ce mari, qui tenait absolument à me faire convenir que sa femme aurait pu être ma maîtresse !... »

Et le roi se prit à rire, pendant qu'en face de lui, Urbain Rattazzi souriait de cette gaîté subite de son souverain, sans se douter vraiment qu'il en était la cause et l'objet.

L'Italie acclama la femme de son premier ministre et joncha d.e fleurs le chemin de leur voyage de noces. Quand Mme Rattazzi traversa Naples en 1867, elle put, un instant, se croire transportée dans un royaume de féerie. Au théâtre Royal, lorsqu'elle apparaissait dans sa loge, l'empressement à la voir était si grand qu'il fallait interrompre le spectacle. L'élite de la société napolitaine lui offrit un banquet, où elle répondit en italien aux toasteurs enthousiastes. Un soir, sa montée au Vésuve eut des couleurs d'apothéose. La population s'était massée sur son passage. On avait, en outre, disposé les choses de telle sorte que des paysans échelonnés du haut en bas de la montagne éclairaient sa route avec des torches enflammées et donnaient au Vésuve un aspect d'illumination générale, pendant que grondaient, à l'intérieur, les orages volcaniques.

Elle était alors au zénith. Ce fut le moment de splendeur de sa vie.

Dix ans après. L'amour espagnol a remplacé dans son cœur la flamme italienne. Elle a épousé M. Louis .in Rute, ancien secrétaire d'Etat et député aux Gortès. Elle a continué de vivre, de se répandre et de recevoir comme par le passé. Seulement on remarque que l'éclectisme, qui avait toujours régné dans son salon.

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est allé s'élargissant jusqu'à l'extrême des concessions. Il suffisait autrefois, pour accéder chez elle, de justifier d'un nom, d'un talent reconnu. Un moment vint où il fut à peine nécessaire d'en produire le témoignage. Par lassitude, par distraction ou par manque de prévoyance, elle avait laissé s'amoindrir le caractère et la qualité de ses relations. Un grain d'excentricité s'y mêla, qui défrayait copieusement la malignité de la chronique. Elle n'était plus sous le rayon, comme nous disions tout à l'heure, de la comtesse de Gastiglione. Son ascendant avait baissé.

Fut-il rien de plus singulier, par exemple, que le cadre et le cérémonial de ses dîners priés, quand elle habitait rue Logelbach ?

Elle connaissait trop de monde pour se souvenir toujours exactement de ceux qu'elle avait choisis. La maison était hospitalière, ouverte à un chacun. Qu'importait le nombre des inscrits ? On devait être trente. Il survenait cinquante convives. Les cartons posés sur 'e cristal des verres risquaient, chaque fois, d'être confondus bizarrement, et les menus d'être courts. Il fallait trouver place, cependant. Et dans quelles conditions d'espace étrangement délimitées ! Je m'en sou viens comme d'hier. Mme de Rute avait eu la fantaisie de transporter sa salle à manger en plein salon, de sorte que les dîneurs vissent arriver les invités de la seconde série, et que les soiristes pussent contempler les dîneurs. Elle s'était avisée, dis-je, de faire installer, au centre de son grand salon, une sorte de vitrine à quatre faces, un large enclos tout entier composé de plaques de verre, avec quatre ouvertures sur les côtés. Au dedans étaient la table et les privilégiés de la fourchette. Au dehors, à l'entour, se tenaient les invités du deuxième ban ; et le dîner, généralement ayant commencé tard et se prolongeant au delà de l'heure normale, ces derniers étaient admis au plaisir creux de voir manger les autres et d'assister aux conversations sans y prendre part.

Avec le temps la confusion ne fit que s'accuser davantage dans ses habitudes de maison et dans le classe*

ment de ses amitiés. Son état de fortune devenait irrégulier et paraissait instable. Après la mort de M. de Rute, elle s'était ressaisie dans la volonté ferme d'être ù elle-même son propre intendant et de réagir contre les gaspillages de la livrée par une âpre défense de ses intérêts. Puis l'insouciance habituelle de sa nature avait repris le dessus. Le flot recommençait à couler : le programme et la forme de ses réceptions s'en ressentirent. Avec son prestige avait diminué le respect. On épi'loguait ironiquement autour de la princesse fantasque, qui de cela, d'ailleurs, n'était pas avertie, qui ne voyait, n'entendait et gardait en ses yeux de myope la sérénité des jours brillants.

Mme de Rute n'avait pas su ou n'avait pas voulu vieillir. Ses dernières années, que ternirent d'équivoques histoires et de fâcheux procès, ont été le reflet bien artificiel de sa période brillante.

On la voyait, — les portes de son salon du boulevard Poissonnière ouvertes à deux battants, — accueillant ses hôtes, souriante, toute parée de ses diamants, de ses camées, ayant aux joues le rose et le blanc virginal, que l'art a découverts pour suppléer aux défections de la nature, les cheveux ouverts et flottants, avec une rose pourpre dans « leur soie neigeuse ». Elle était restée fidèle jusqu'à la Fin à l'ambition la plus constante de son âme d'Italienne, qui fut de représenter en soi tout ce que le rôle de la femme peut comporter d'éclat, dans un ensemble de beauté, d'esprit et de faste apparent. Elle fit montre d'une vaillante résistance à la marche fatale du temps. Elle était de toutes les premières, de tous les vernissages, de toutes les réunions d'apparat où l'on se reconnaît et se nomme. Elle ne désarma que devant l'inexorable.

Fut-elle réellement « un caractère », ainsi que se plaisait à la qualifier en son admiration attendrie et dévouée un journaliste, qui lui touchait de près par les liens d'une parenté adoptivc ? On ne saurait l'avancer que sous condition et réserve, — mobile, inconstante, toujours portée d'une extrême à l'autre, comme elle était et se montrait dans ses actes ou ses impulsions.

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