‹ Les femmes du second empireChapitre 7 sur 36 · DÉFENSE D'OUVRIR EN CAS DE MORT · texte numérisé non relu

DÉFENSE D'OUVRIR EN CAS DE MORT

Et, le matin de sps obsèques, on découvrit deux plis non moins énigmaliques, qu on se comenta d'inventorier. Le président du tribunal civil ouvrit en personne la cassette. On y trouva des papiers, intimes, dont il ordonna l'incinération, et des documents susceptibles d'intéresser la succession, qui furent remis au notaire.

L'espoir de ceux qui s'attendaient à découvrir du rare fut trompé une fois de plus. La police italienne se chargea de dissiper le reste de leurs illusions. Elle est terrible sur le chapitre des révélations posthumes, cette police ; elle voudrait tout lacérer, tout détruire des moindres paperasses frisant l'indiscrétion, à l'égard des gens investis d'une part de l'autorité royale, tout ce qui serait susceptible d'affaiblir la considération dévolue au pouvoir. Plus récemment en éclata la preuve, pour les papiers de Grispi, sur lesquels on posa les scellés, et que dut énergiquement défendre la fille de l'homme d'Etat.

La dispersion des miettes documentaires appartenant à la mémoire de Mme de Gastiglione fut une perte regrettable, sensible au cœur des archivistes et des biographes, pourchasseurs de pièces inconnues. Il y aurait eu de quoi vraiment les affriander. Que ne purent-ils flairer d'une narine experte et de leurs mains palper ces liasses confuses, et y chercher leur bien ! Mme de Gastiglione, quoiqu'elle écrivît fort mal (je dis la chose au matériel), avait échangé des lettres certaines avec les plus hauts personnages de l'Europe entière. Pie IX, Victor-Emmanuel, Napoléon, Cavour, Thiers, les princes d'Orléans, l'avaient gratifiée de leurs autographes. Des diplomates étaient sortis, en son honneur, de la réserve obligatoire à leurs fonctions. Elle détenait, en l'une de ses cassettes, des notes révélatrices, presque des papiers d'Etat... Mais ce fut le pillage organisé de f-i correspondance castiglionienne. Des émissaires aux

yeux aiarns. aux doigts agiles, chiffonnaient, détruisaient, brûlaient tout, sous le regard consterné de journalistes accourus en hâte, qui voyaient partir en fumée leurs espérances de butin.

C'est à l'intervention inquiète des autorités de la Péninsule que fait allusion clairement ce passage d'une lettre, émanant d'un des exécuteurs testamentaires de la comtesse, et qu'on avait adressée à l'ami fidèle, en Normandie :

« Je rentre, aujourd'hui même, de Sicile. Absent de Paris depuis trois semaines, je ne sais ce qui a pu paraître dans les journaux ; mais, deux jours avant mon départ, j'avais vu l'avoué de la comtesse. Il me dit, alors, qu'en appel le gouvernement italien avait obtenu le droit de liquider les affaires de Mme de Gastiglione et qu'immédiatement l'ambassade avait levé les scellés et commencé très rapidement le dépouillement des papiers. Il s'est trouvé une quantité de choses écrites de sa main, mais incompréhensibles. Ces papiers ont été jetés au feu, ainsi qu'un grand nombre de lettres, dont l'origine était inconnue.

<f Deux jours après le jugement, les héritiers de la comtesse se sont présentés pour recueillir ce qui reste de la succession. Peu de chose, paraît-il. Je ne connais pas la personne dont vous me parlez dans votre lettre, M. Tribone. Je n'en ai même jamais entendu parler par la comtesse. Du reste, elle prétendait toujours n'avoir pas d'héritiers ; mais ses assertions étaient souvent inexactes.

« Tout ce qu'elle avait accumulé dans l'appartement où elle est morte, chez Voisin, a été dépouillé ; mais rien de bien important ne fut trouvé.

« Agréez, etc..

Des chercheurs obstinés remuèrent les cendres. On continua d'interroger, autour d'elle, jusqu'aux moindres parcelles des souvenirs qu'elle avait pu laisser. On n'en

put rien rapporter, qui eût le caractère confidentiel. Des carnets de comptes, barbouillés de commun avec la gouvernante Luisa Corsi, des pièces de procédure, des bribes de correspondance sans grande signification, d'étranges chiffons (i), que griffonna la main lourde de gens subalternes, et révélant que la reine de beauté, la divine comtesse, dans son triste déclin, n'avait pas dédaigné les entretiens ou les consolations, si ce n'est pas trop dire, de cette espèce de gens... c'était peu de chose, ou plutôt ce n'était rien. De ses intimités illustres pour unique trace : une enveloppe sans lettre, où se reconnaissait l'empreinte impériale. Il avait fallu se contenter de ces minces vestiges. Les virtuoses de la chronique durent se rabattre sur les glanures du reportage et s'en tenir, faute de meilleurs éléments de copie, à l'inventaire de la vente, qui suivit de près les obsèques, avec les lots d'importance et les autres, divers ; tels le fameux collier de perles de 422,000 francs, — un prélèvement de l'empereur des Français sur les économies de sa cassette particulière, — le carnet de bal signé par le roi Victor-Emmanuel, et des parcelles d'héritage, joyaux, dentelles, porcelaines, dispersées au feu des enchères.

L'anéantissement de tous les papiers qui lui avaient appartenu, le silence de parti pris où s'enferment les rares confidents de ses impressions, aux années mauvaises, tout cela n'a pas arrêté ni diminué la curiosité qui s'attache, exceptionnelle, à la personne de Mme de Castiglione.

Curiosité bien légitime, et <}ue notre longue et si minutieuse étude ne fera, sans doute, qu'aviver par ses divulgations mêmes. Car, véritablement, avec sa puissance fascinatrice, son rôle de mystère, ses ambitions plus grandes que ses moyens, ses dons incomparables

(1) J'en vis de tels, recueillis par M. Georges Montorgueil, et M. Hanolaux me montrait, un matin, sur une enveloppe jaune, un mot, paraissant, à tous les points de vue, de la main d'un domestique. Or, celui-ci, après avoir rendu compte de diverses commissions, sur un ton un peu familier, termine son poulet par un « bien le bonjour à M"" la comtesse », qui semble singulier, précédant la simple signature Charles.

de corps, sinon d'âme, ses étrangetés de toute sorte, poussées jusqu'à l'extrême limite de ses jours, la comtesse de Gastiglione aura été, non pas « une figure surhumaine », comme tentera de l'établir quelque dévot extasié, mais, sans conteste, l'une de ces physionomies singulières et rares que, dans l'espace d'une vie, on ne rencontre pas deux fois.

Il faut à chaque période déterminée du passé son image de séduction et sa légende. Entre les femmes de son temps, Mme de Gastiglione fut cette légende et cette séduction.

Si peu qu'on ait tenté de jouer un rôle, de trancher sur la foule, on n'échappe point à la loi de l'histoire ; on est prisonnier de ses jugements ; on appartient, bon gré mal gré, au besoin qu'ont les hommes de savoir les choses en détail et de juger sur des faits. L'obscurité d'outre-tombe, à laquelle avait âprement aspiré Mme de Castiglione, ne pouvait pas lui servir de linceul, parce qu'elle eut son moment d'éclat et de bruit, et qu'elle appartient au cortège de son époque.

UNE BONAPARTE Madame de Rute

Une incarnation, 'a plus complète qu'on pût rêver de l'idée d'intem.a tionalisme. — Tr>-;-„ ce que fut et voulut être Mrao de Rute, née Bonaparte. — Les circonstances singulières de son premier mariage avec le comte de Solms. — Beaucoup de bruit à travers le monde. — Les démêlés de Mms de Solms avec les pouvoirs publics. — Son impérial cousin signe le décret d'expulsion. — En Italie. — Années radieuses.— Une lettre confidentielle sur cette phase de sa vie. — De Milan à Turin. — Une curieuse soirée chez Mm° de Solms-. — Elle se nommera bientôt Mrae de Rattazzi. — Autour de cet hyménée; propos et anecdotes. — Victor Emmanuel et la femme de son ministre. — Voyage de noces triomphal. — Dix ans après. — Son état de maison à Paris, lorsqu'elle fut devenue Mma de Rute. — Originalités et fantaisies. — Physionomie morale de cette personnalité singulière. — La femme et l'artiste.

Peu de femmes eurent une existence aussi mouvementée et jusqu'à la dernière heure aussi remplie de bruit, d'aventures vécues tapageusement, d'influences exercées, de velléités d'œuvres et d'actions entreprises, que Maria Studehlmine Letizia, petite-fille de Lucien Bonaparte, dite comtesse de Solms, dite Mme Urbain Rattazzi, dite Mme de Rute, cousine de Napoléon III et fervente amie du républicain Gastelar, femme du monde, femme de lettres, artiste ; tour à tour Française, Italienne, Espagnole au gré de ses alliances successives et de ses volontés changeantes ; internationale, universelle, brûlant du désir d'être partout, de s'assimiler toute chose et n'ayant, au fond, rien de plus cher que le souvenir de sa beauté et des triomphes qu'elle lui valut.

Volontiers, sous l'Empire, on se disait exotique.

C'est le Ion, à présent, de se déclarer cosmopolite. Mais si jamais quelqu'un put se flatter d'incarner en soi l'idée d'internationalisme ce fut bien, à coup sûr, Mme de Rute. Elle tenait de la Corse et se sentait Française par la descendance bonapartiste. Pour l'An gleterre, elle était la fille de Thomas Wyse. A l'Italie, qui la reçut et la fêta, elle faisait sonner haut le nom glorieux de Rattazzi. Pour l'Espagne, elle était Rute. Et par ses mille attaches intellectuelles, par le périodique qu'elle dirigeait sous le titre de Nouvelle Revue internationale elle élargissait, autour d'elle, autant qu'il était possible, ce vernis de cosmopolitisme, quitte à se prononcer, dans les grandes occasions, Française de cœur et de sang. Au reste, qu'elle fût à Rome, à Aixles-Bains, à Paris, à Madrid ou à Lisbonne, elle se montrait, d'excellence et avant tout, mondaine et salon nière.

Dès sa prime jeunesse, elle avait provoqué vivement l'attention sur la précocité de ses connaissances, sur ses qualités de grâce, de réflexion, d'intelligence et de rare décision. Elle avait le sang chaud, l'humeur de la race, dominatrice et agitée, l'imagination fougueuse, le désir capricant et fantasque, les ambitions voyageuses et diverses. Ajoutez à cela l'impatience hardiede vivre et de sentir par toutes les facultés de l'être. Les honneurs qu'on accorde au rang, l'empire dévolu à la beauté, la gloire qui sied d'une si merveilleuse façon aux jeunes talents : n'était-ce pas son bien légitime ? Il lui tardait d'entrer en possession de ces avantages. Quelqu'un se trouva fort à propos pour accélérer sa fortune. Je veux parler du comte de Solms, qui eut la bonne inspiration de lui apporter un million dans sa corbeille de mariage.

Les origines de cette première alliance, sur laquelle on a conte des choses extraordinaires, valent d'être rappelées avec exactitude. Elle avait dix-sept ans et n'étaif qu'une petite pensionnaire puritaine, — encore bien embarrassée de l'usage qu'elle serait appelée à faire de ses armes de conquête. Certain soir, au sujet d'une toilette de bal, une querelle s'était élevée entre elle et

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sa mère. A tel point que la main de celle-ci, trop leste, avait effleuré sensiblement son doux visage. Dépitée, courroucée, elle s'était écriée qu'elle ne resterait pas davantage en tutelle ; elle s'affranchirait de cette dépendance sur l'heure, s'il était possible. Le premier homme riche et disponible qu'elle rencontra ayant été le comte Frédéric de Solms, elle l'avait réclamé tout- aussitôt, il n'était ni jeune ni beau, n'importe ; elle avait jeté son dévolu sur celui-là, elle n'en accepterait pas d'autre pour mari. Il fallut lui donner vite cet homme ennuyé et blasé, qui fut loin d'être l'époux idéal. De sa déconvenue prompte à se consoler, elle se jeta avec une telle ardeur dans les plaisirs du monde qu'elle eut à peine le temps de s'en souvenir. Une brillante société prit l'habitude de fréquenter chez elle, rue Gaumartin, puis rue de Milan. Le comte Alexis; de Pommereu l'aidait, en l'absence et même en la présence de M. de Solms, à faire les honneurs de ces réunions. Petit-fils du marquis d'Aligre, ancien pair de France et autrefois attaché à la personne de la reine Hortense en qualité de chambellan, c'était un personnage non négligeable et, d'ailleurs, plein de zèle. Il avait été le parrain du premier enfant. Il était le familier de tous les jours, participait aux munificences présentes et voulut les accroître dans l'avenir en léguant à Mme de Solms un héritage fabuleux, qui suscita, après sa mort, d'interminables procès.

Elle jouissait déjà d'une sorte de réputation universelle. Il n'était bruit que de son esprit étinceiant et incisif. Elle passait pour une excellente musicienne, chantait fort agréablement et jouait en actrice les comédies dont elle était l'auteur. Ses mérites ne s'arrêtaient pas là. Elle le disputait à Mme de Mirbel en l'art délicat de la miniature, et il n'eût tenu qu'à elle, prétendaient ses adulateurs, d'être l'émule d'un Meissonier dans la peinture de genre. Quant à l'éclat de sa personne, quant à la dignité dont elle accompagnait son port et sa démarche, on regreltait seulement qu'il n'y eût pas un trône vacant à lui offrir.

On parlait beaucoup de Mme de Solms Trop même au

gré du Prince-Président. « Ma joiie cousine, disait Napoléon, est une perfection de vertus. Elle les a toutes, les bonnes et les mauvaises. » Il ajoutait malicieusement qu'elle jouait de l'éventail à ravir, mais que, par malheur, elle jouait aussi de la plume... à tort et à travers, qu'elle commettait des vers, ce qui élait pardonnable, mais faisait beaucoup de bruit, ce qui était plus inquiétant.

Mme de Solms avait inauguré chez elle un salon à la fois politique et littéraire, dont le caractère frondeur déplaisait en haut lieu. Elle y recevait sans mystère nombre d'ennemis assez affichés du nouveau régime. Le ministre de la police, M. de Maupas, estima prudent d'y mettre bon ordre, et lui fit parvenir une invitation, formelle comme un ordre, d'avoir à se présenter à son cabinet. En dépit des déviations de la ligne, elle avait hérité de famille un fond de caractère peu flexible et des instincts militants. Saisie de colère qu'un Maupas eût pris cette liberté envers la petitenièce d'un Napoléon, elle lui répondit de sa plume la mieux taillée que la « princesse de Solms » n'avait nulle envie de lier connaissance avec lui. Le ministre eut le mauvais goût d'insister. Et la petite-fille de Lucien Bonaparte eut l'imprudence de riposter par de nouvelles bravades. Un ordre d'expulsion arrive, exécutoire dans cinq jours. Elle en appelle. Son cousin impérial signe le décret. Son mari lui donne tort. Son irritation s'en accroît. Elle refuse de quitter sa chambre et son lit. Il a fallu que des agents interviennent et menacent d'user de la force pour donner p;ain de cause à l'autorité. On la mena hors frontière. Peu de jours après, Mme de Solms intentait un procès au ministre, avec Berryer pour défenseur, faisait feu de toutes pièces, et, condamnée sans recours possible, se proclamait une victime de la persécution.

A la suite de ses démêlés avec la police impériale elle adressait des lettres aux journaux ; elle écrivait sur le ton d'une ingénuité modeste, dont l'expression paraît fort curieuse à distance, qu'elle ne s'était jamais produite, que l'obscurité lui semblait le seul lot envia-

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ble des femmes... Heureuse dans son intérieur entre son enfant et l'étude, elle n'aurait ambitionné qu'une chose : conserver ses nombreux amis, garder le sceptre d'un salon distingué et vivre oubliée d'une famille qu'elle n'aimait point, à force de la mésestimer... Les honneurs d'une triste célébrité étaient venus la chercher, malgré elle. Hélas !... Elle s'y accoutuma, pourtant, et si bien qu'on alla dire, — des envieux sans doute, — que le goût de faire parler d'elle était devenu un besoin de son existence journalière.

Jusqu'à la paix de Villafranca, qui lui permit de revenir à Paris, parce qu'elle se considéra comme « annexée » à l'Empire ainsi que la Savoie elle-même, Mme de Solms passa les jours en sa villa d'Aix-les- Bains, radieusement, à la façon des grandes dames de la Renaissance, dans une atmosphère de luxe, de plaisir alterné de travail, de ferveur spirituelle et d'enchantement physique, qui l'enveloppait d'adoration.

La Cour, l'Empereur et la tribu serrée des Bonapartes supportaient mal qu'elle s'entêtât à porter le nom dynastique. On lui déniait ses droits au titre de princesse ; il eût été plus difficile de lui contester son patriciat de beauté. Ponsard l'appelait la magicienne ; et il était des mieux fondés à la qualifier ainsi, dit-on ; car le poète de Lucrèce était descendu dans les jardins d'Armide et s'était endormi sous les roses comme le héros du Tasse. Victor Hugo n'avait de fleurs assez parfumées ni de métaphores assez étincelantes lorsqu'il la comblait de sa correspondance lyrique. Suivant ce qu'en prolestait le poète, inutiles étaient pour elle le titre, le rang, les honneurs : n'avait-elle pas déjà le rang de la fleur et le titre de l'étoile ? N'était-elle pas esprit, âme, flamme, rayon ? « Elle, de la famille de l'Empereur : voilà grand'chose, quand on est de la parenté du soleil ! » Et Eugène Sue s'écriait : « Oui. celle-ci, c'est bien la vraie Princesse ! »

Elle était donc, à bon droit, fort satisfaite de son sort et de sa vie, non moin^ contente de sa personne et de ses qualités. Elle n'avait pas encore franchi le cap de la trentaine. Un long espace de liberté s'ouvrait

aux chevauchées de sa fantaisie. Criait le temps heureux où elle pouvait, ayant la plume en main, se dépi indre elle même, en pied, complaisante à son miroir, et sous la forme de cette curieuse lettre, adressée à un jeune ami français, comme elle de passage à Milan :

« Milan, mars 1860.

« J'ai été très touchée, mon cher d'Ideville, de votre bon et affectueux souvenir. Je croyais qu'à peine arrivé à Turin, avec l'insouciance qui m'a paru quelquefois vous caractériser, vous m'auriez déjà oubliée. Je vous avoue que cela m'affligeait bien un peu. Merci donc pour la surprise que vous me ménagiez, et croyez que je vous suis très reconnaissante du commencement d'amitié que vous voulez bien avoir pour moi. Je ne suis pas aussi difficile à connaître que vous vo^s l'imaginez. J'ai beaucoup de cœur et assez d'esprit, une très mauvaise tête et une grande maladresse en toutes choses. Je suis franche surtout parce que cela m'ennuierait de me donner la peine d'être hypocrite, loyale par orgueil, ferme dans ma conduite et mes amitiés, par égoïsme. Je suis bonne, parce que, jusqu'à un certain point, c'est une grâce chez une femme, et que je tiens à rester femme, malgré mes bas bleus, le plus possible ; je ne suis pas inoffensive, car ce serait une duperie, et je ne suis pas assez religieuse pour pardonner, ni même oublier les offenses. Somme toute, j'ai de grandes qualités et de grands défauts ; je crois cependant que, modestie à part, les premières l'emportent sur les derniers ; je compte parmi mes qualités la volonté bien arrêtée de ne pas être et surtout de ne pas paraître parfaite. Je n'ai pas du tout de bon sens. rhais j'ai un caractère très sûr ; je n'ai aucune prétention, aussi suis-je incapable de supporter l'affectation chez les autres. Pour en finir avec ma biographie d'après moi, je suis le meilleur ami qu'on puisse trouver, un honnête homme, mais une femme impossible, que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi ; vous voyez que je suis sincère. C'est beau, n'est-ce pas ?

A présent que je suis un sujet épuisé, pour le présent et pour l'avenir, parlons un peu de vous. Je me suis fait montrer MUe ***. Elle est jolie comme ces filles-lù ont seules le droit de l'être. Sa vertu me paraît beaucoup plus contestable que sa beauté. On dit, avec beaucoup de probabilité, je dois le confesser, que votre ami *** a dû convenablement vérifier l'une et l'autre, pendant son séjour à Milan. Ah ! le vilain homme, c'était donc pour cela qu'il n'est pas venu au veglione 1 Ne m'en parlez jamais, je crois bien qu'il avait envie de dormir : votre rêve idéal lui servait d'oreiller. Mais j'oubliais deux choses : 1° que je ne veux pas me moquer de vous ; 2° que j'oublie sans cesse la recommandation que m'avait faite ma belle-mère, une femme d'esprit, le jour de mon mariage. « Soyez sage, mon enfant, si vous pouvez, me dit-elle à voix basse, mais surtout, quoi qu'il arrive, mettez des verrous à vos portes et n'écrivez jamais. » J'ai toujours fait tout le contraire. La défiance m'est impossible et le calcul m'est odieux ; puis, en définitive, je me trouve assez grande dame et assez intelligente, pour me faire pardonner, quand j'aurai quarante ans, ou lorsque cela me plaira, par le bon Dieu et par les hommes, toutes les excentricités de ma jeunesse et les incartades de mon esprit. N'est-ce pas votre avis', mon nouvel ami ? Mais voici une bien longue lettre et qui tourne, décidément, à la profession de foi. Je me dépêche bien vite de vous quitter, en vous priant de passer tout ce galimatias, pour ne vous arrêter qu'à la dernière ligne, qui contient mes meilleures sympathies.

« Marie Bonaparte-Wyse de Solms. »

L'année suivante, le jeune secrétaire d'ambassade auquel la petite-fille de Lucien Bonaparte avait versé les confidences, que nous venons de lire, eut la satisfaction de retrouver l'aimable princesse à Turin. Et il enferma dans un piquant récit, que nous allons suivre de près, les détails de sa visite, ornés des impressions qu'il en garda.

Un petit mot de la comtesse de Solms lui était parvenu, le priant de passer chez elle, vers neuf heures du soir. Elle était descendue à l'hôtel Feder. Il y vint après le dîner. On l'introduisit. Mme de Solms avait un déshabillé coquet, lui seyant au mieux, avec des côtés négligés de sa personne, où se trahissait l'indolence italienne ■

« J'arrive de Paris, commença-t-elle à dire, tout est terminé et arrangé entre l'empereur et moi. Il s'est conduit d'une façon très généreuse et en vrai parent. Ainsi, désormais, vous pouvez me voir sans danger ; je ne suis plus une ennemie de votre gouvernement, comme jadis à Milan. Je ne suis plus défendue ! Aussi, sans retard, je me suis mise en route pour savoir où en sont les choses et prendre de nouveaux renseignements sur mon futur beau-frère, mon ancien ami le général Turr. Ce mariage ne me convient pas parfaitement ; mais, enfin ! »

La causerie durait depuis quelques minutes, lorsqu'on frappa à la porte. Et l'on vit entrer le comte Cibrario, grand-chancelier des ordres des Saint-Maurice et Saint- Lazare, ancien ministre, sénateur, un savant, en outre, adonné aux lettres, à la philosophie, au madrigal, galantin par habitude, et qui parut fort troublé de ne pas trouver « la dame du logis » seule. Etre de tiers, passe encore ; il commençait à se remettre de son désappointement, lorsque l'y replongea l'introduction d'un nouvel arrivant, et quel arrivant ! le fougueux mandataire de la gauche piémontaise, le célèbre député, orateur, poète, Brofferio, qui, s'apercevant aussitôt de l'embarras que sa présence causait au vieil homme d'Etat, débuta par le plaisanter agréablement sur l'heureuse fortune qui les réunissait chez une lettrée française. Il allait abréger ce jeu d'esprit et se retirer, quand de légers coups frappés d'une main discrète et accoutumée annoncèrent un quatrième visiteur. Mme de Solms n'avait pas entendu. « Entrez », cria Brofferio de sa voix puissante. Et la mince silhouette de Rattazzi se glissa dans la pièce. Décidément la chance n'était à personne, ce jour-là. et moins encore au commandeur Urbain, nui. en gravis-

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sant l'escalier de l'hôtel Feder, savourait les douceurs entrevues d'une causerie en tête-à-tête, et qui tombait tout à coup au milieu d'une conversation très animée. Le déplaisir qu'il en éprouvait était peint sur sa figure penaude. Tandis que Cibrario s'esquivait légèrement, le malicieux Brofferio s'installa plus à l'aise dans son fauteuil, posa sur un meuble le chapeau qu'il tenait à la main, et, avec un sourire où passait infiniment d'espièglerie : '

« Je ne veux pas, dit-il, faire à mon président l'injure ou le plaisir de me retirer, quand il entre, et je vais rester quelques instants encore, si vous le permettez, comtesse. Il y a longtemps que nous n'avons causé ensemble, M. Rattazzi et moi autrement que du fauteuil à la tribune; et, Dieu le sait, mon président ne m'adresse jamais la parole que pour me rappeler à l'ordre. Chez vous, chère madame, nous sommes égaux, et sur un terrain neutre, n'est-il pas vrai, monsieur le président ? »

Cette petite allocution railleuse n'était pas pour consoler Rattazzi de sa déconvenue. Il eût voulu battre en ielraite, si une force plus grande ne l'avait attiré vers la maîtresse de la maison. Il soupira, s'assit et, se tournant vers le secrétaire de la légation de France, il engagea les propos sur les affaires intérieures et extérieures du pays voisin. On parla de Benedetti, qui venait d'arriver comme ambassadeur. Rattazzi annonça son intention de rendre une visite prochaine au nouveau ministre français. « Ah ! voilà notre président, répliqua le député de l'opposition, qui va faire sa cour à la France. Ici, ce soir, je le comprends, ajouta-t-il, en glissant un coup d'œil galant dans la direction de Mme de Solms; mais, ailleurs, du moins, je le désapprouve. » Rattazzi, pourtant, soit dit entre parenthèses, n'était pas un si mauvais politique ; car c'est à Benedetti qu'il dut, quelques mois après cet entretien, le portefeuille dont la possession lui fut enlevée, au lendemain d'Aspromonte-

Pour le moment, l'amoureux président était au supplice. Enfin, Brofferio se leva et sortit. D'Ideville allait en faire autant. Il était déjà près de la porte Le visage de l'homme d'Etat italien s'éclairait. Courte satis-

faction ! Mme de Solms, cruelle et coquette, avait fait signe des yeux au visiteur français de rester ; et, malgré qu'il en eût, celui-ci s'était vu investi du rôle de surveillant, destiné par ordre à troubler le tète-à-lête du voisin. Une demi-heure s'écoule. D'Ideville fait- mine à nouveau de prendre congé. D'un nouveau signe, la capricieuse personne lui impose de rester.

« Rattazzi assis sur un canapé, auprès de Mme de Solms, raconte-t-il, la regardait silencieusement ; un guéridon nous séparait. Pour rompre le silence, je me mis à lire à haute voix l'article d'un journal français, que la belle voyageuse avait apporté de Paris. Chaque fois que j'abaissais la feuille, j'apercevais dans l'ombre, près de l'épaule de la comtesse une main et un bras, qui disparaissaient furtivement, aussitôt que j'interrompais ma lecture. A plusieurs reprises, je me donnai le plaisir de constater le trouble d'Urbain Rattazzi et sa promptitude à dissimuler un geste trop familier tenté avec une maladresse naïve et pleine de charme pour l'observateur. »

EL la soirée se prolongeait languissante. Et la causerie traînaillait, ne sachant plus à quelle branche se raccrocher. D'Ideville se donnait une peine extrême à ranimer la conversation qui se mourait, et n'y parvenait point, lorsqu'il songea qu'il avait précisément sur lui un album questionnaire, sur lequel il avait l'habitude de noter les réponses de ses amis et des personnes de sa connaissance. On posait, comme on le fait encore maintenant, une série de questions sur les goûts préférés de celui ou de celle qu'on soumettait à ce genre de confession; les réponses s'inscrivaient en vis-à-vis sur la même ligne ; on les commentait entré soi, et le temps passait à ce jeu. Il présenta donc son livret à la femme d'esprit et à l'humme supérieur, dont il avait bien innocemment gêné l'entretien ; et le hasard voulut que l'un et l'autre consignassent sur un feuillet d'album des traits de leur caractère, en trahissant leurs inclinations. Mais, pourquoi ne pas relever cet interrogatoire d'espèce rare, puisqu'il provoqua, pour une fois des aveux presque sincères ? Le voici dans sa fidélité.

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